‹ Des doctrines religieuses des juifs pendant les deux siècles antérieures à l'ère chrétienneChapitre 24 sur 56 · DES DOCTRINES REI.IGIBIISES DES JUIFS · texte numérisé non relu

DES DOCTRINES REI.IGIBIISES DES JUIFS

miné sous les noms de la Sagesse, uecpia 1 , d’Esprit Saint, jmüfi* iyicv % etc.

11 se présente ici une question préjudicielle dont la solution ne sera pas inutile à la discussion à laquelle nous allons nous livrer. Cette doctrine, la même, quant au fond, chez les Juifs de la Palestine et chez ceux d’Alexandrie, formulée par les uns et par les autres d’une manière tout à fait semblable, ne s’est pas formée, sans doute, à la fois et indépendamment, dans l’Égypte et dans la Palestine. Née dans l’une de ees deux contrées, elle passa ensuite dans l’autre. Dans laquelle des deux a-t-elle pris naissance?

On gagnerait peu de chose à comparer les dates des premiers écrits qui en font mention, à supposer même qu’on pût fixer ces dates d’une manière précise. D’ailleurs, dans les deux écrits auxquels nous pourrions en appeler, la Sagesse de Jésus, /ils de Sirach, et la Sagesse de Salomon, cette doctrine n’est pas encore arrêtée ; elle y est seulement en

* Dans l’ Ecclésiastique, la Sagesse de Salomon et les fragments qui existent encore d’Aristoljule.

* Sagesse de Salomon, i, 7 ; vu, 7; îx, 17; xii, 1 Ecclésiastique, XLvm, 12; Judith, xv i, 14.

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 187 voie de formation ; et, à l’époque où elle se montre à nous bien formulée, dans les Targums d’Onkelos et de Jonathan et dans les traités de Philon, il y avait longtemps qu’elle devait être répandue dans les écoles juives. Nous sommes donc obligés de recourir à un autre ordre de considérations.

C’est un fait incontestable que les Juifs de la Palestine n’avaient pas avec leurs coreligionnaires d’Alexandrie les mêmes relations qu’avec ceux de la Babylonie. Parmi les hommes célèbres qui enseignèrent à Jérusalem et dont les noms sont cités dans les traditions juives, il en est plusieurs qui étaient nés sur les bords de l’Euphrate ; il n’est jamais fait mention d’un docteur venu d’Alexandrie pour enseigner dans la ville sainte. 11 y a plus, le Talmud ner comprend pas l’Égvpte au nombre des pays dans lesquels (lorissait le judaïsme 1 , et, ce qui peut paraître plus singulier, c’est que cette opinion semble avoir été partagée par les Juifs alexandrins eux-mêmes, qui se considéraient comme des exilés, même encore quand ils ne nourrissaient plus aucun désir de rentrer dans la mère-

1 Ligthfoot, Opei'a, t. ni, p. 929 et suiv.

patrie*. On sait du moins que, pour Philon, cette expression des livres saints : « descendre en Égypte, » signifie : déchoir d’un état spirituel à un état sensuel a .

Il est' digne de remarque que les écrivains alexandrins, le Pseudo-Aristée, Aristobule, Philon, dont les ouvrages étaient si familiers aux Pères de l’Église, sont restés inconnus pendant des siècles à leurs coreligionnaires i * 3 . Nous ne croyons pas que le Talmud fasse mention d’eux une seule fois 4 . On ne saurait s’en étonner; les savants juifs d’Alexandrie écrivaient, non pour les Juifs en général, mais en vue des Grecs, auprès desquels ils voulaient faire l’apologie de leur religion. Tous leurs ouvrages, même ceux de Philon, ont ce

i Biet, Essai histor. et crit. sur l’école juive d’Alexandrie, p. 227.

1 De migratione Abrahami, § 6. De Abrahamo, § 21. De Josepho, § 26, etc.

> Il faut en dire autant des écrits de Josèphe. Ce fait est une nouvelle preuve du peu de cas que les docteurs juifs faisaient de la littérature grecque.

* Hossi, dans son Dizionario storico degli autori ebrei, t. I er , p. 118, dit que Philon est connu des Juifs sous le nom de Jedidia; mais il auraitdù ajouter qu’il parle ici des Juifs modernes et nullement des auteurs du Talmud et des autres anciens ouvrages.

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 189 caractère. Les Juifs alexandrins formaient comme un petit monde isolé, qui pouvait bien subir quelque action de la mère-patrie, mais qui ne sentait nul besoin d’agir sur elle \

Les faits que nous venons de rappeler rendent peu probable l’origine alexandrine de la doctrine du Verbe. Ils nous invitent au contraire à chercher sa formation dans la Palestine 1 2 . Dans tous les cas, nous pouvons, pour le moment, regarder ce point comme bien établi, qu’en général le mouvement des idées juives né s’est pas accompli d’Alexandrie à Jérusalem, mais plutôt de Jérusalem à Alexandrie. Aussi toute hypothèse qui ferait naître la doctrine du Verbe à Alexandrie, sans expliquer ensuite d’une manière plausible comment elle passa de là dans la Palestine, devrait

1 E. Reuss, Histoire de la théologie chrétienne, t. i er , p. 225.

1 Gfrœrer prétend que la doctrine du Verbe est passée de l’Égypte, où elle est née, aux Juifs de la Palestine ( Das Jahrhunderl des Heils, t. I er , p. 311) ; il reproduit la même assertion dans son ouvrage sur Pliilon. Dæhne partage cette opinion. Les preuves sur lesquelles il l’appuie nous ont paru manquer de fondement ; nous chercherons à prouver plus loin l’opinion contraire.

nous être suspecte et n’aurait en réalité résolu que la moitié de la question.

Après ces remarques préliminaires, il s’agit de rechercher sous quelle influence et par quel concours de circonstances la doctrine du Verbe a pris naissance.

C’est une opinion généralement reçue que cette doctrine doit son origine à l’influence de la philosophie platonicienne et à celle de la religion zoroastrienne ’. Ceux mêmes qui admettent que ses premiers germes sont dans les livres canoniques de l’Ancien Testament, accordent que leur développement s’est opéré sous cette double action \ Cette opinion nous paraît manquer de précision ; elle ne s’appuie d’ailleurs, nous le prouverons, que sur des

1 De Wette, Biblische üogrnatik, p. 157; Cœlln, liiblische Théologie, t. 1 er , p. 93, 408 et 409.

* Liicke, Comment über (las Evang. des Johannes, 2° édit., t. I er , p. 211-228.

raisons insuffisantes. En définitive, toute la preuve qui lui sert de fondement se réduit à ceci î il y a dans le mazdéisme une doctrine du Verbe ( honover ) , et dans le platonisme le Logos joue un grand rôle ; les Juifs ont eu des relations avec les mazdéens dans la Babylonie et avec les philosophes grecs à Alexandrie; c’est depuis cette époque qu’ils ont admis la doctrine du Verbe; donc ils l’ont empruntée au mazdéisme et à Platon.

Pour que ce raisonnement eût quelque valeur, il faudrait d’abord comparer avec soin la doctrine juive avec celle des mazdéens et avec celle de Platon, qu’on lui donne pour antécédents, et montrer qu’il y a entre elles une ressemblance suffisante pour que la première ait pu dériver des deux dernières. Il faudrait ensuite, dans le cas que cette ressemblance fût réelle, indiquer de quelle manière s’exercèrent les influences supposées, et légitimer la filiation par des faits ou du moins par des conjectures historiques probables. On ne fait ni l’un ni l’autre; on se contente de rapports généraux, vagues, mal définis, et on conclut d’analogies, qui ne consistent guère que dans des mots, à la réalité historique d’un emprunt.

Il y a bien d’autres difficultés. Nous en relevons une seule. Qu’entend-on par cette double action du mazdéisme et du platonisme, de deux éléments si différents en soi et partis l’un de l’Orient et l’autre de l’Occident, pour venir, dansla Judée ou dans l’Égypte, produire par leur union une doctrine qui n’a avec eux qu’une ressemblance éloignée? Alexandrie fut, il est vrai, le lieu de rendez-vous des opinions et des doctrines les plus diverses. Mais, quand on accorderait que le mazdéisme a été connu des alexandrins aussi bien que le platonisme, ce qu’il ne serait pas facile d’établir, il resterait encore à faire voir comment la doctrine du Yerbe, née à Alexandrie, prit droit de cité parmi les Juifs de la Palestine. Si, pour couper court à cette difficulté, on suppose que la doctrine du Verbe s’est formée en Palestine sous l’influence du mazdéisme et à Alexandrie sous celle du platonisme, on se trouve en présence d’un fait bien autrement diiliciieà expliquer, d’un fait unique dans l’histoire et des plus étonnants. N’est-il pas bien étrange qu’à la même époque, dans deux lieux différents, une meme idée ait été produite par deux éléments d’une origine si diverse? Et la surprise augmente quand on

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 193 voit que ces deux éléments au fond peu analogues, ont donné naissance, non pas seulement à une même idée, mais encore à une idée exprimée avec la même terminologie.

Mais laissons de côté ces considérations générales; décomposons l’hypothèse par laquelle on veut expliquer l’origine de la doctrine juive du Verbe par le, mazdéisme et par le platonisme, et examinons à part chacun de ces deux éléments. Cet examen nous conduira à chercher ailleurs que dans la religion de Zoroastre ou dans la philosophie de Platon les véritables antécédents de cette doctrine.

1° Le mazdéisme a-t-il exercé une influence sur la formation de l’idée juive du Verbe? Cette question ne peut être résolue qu’autant qu’il sera établi qu’il y a dans le mazdéisme une doctrine analogue à celle du Verbe. Si l’on pouvait s’en rapporter à la traduction du Zend-Avesta d’Anquelil-Duperron', il n’y aurait pas le moindre doute; il y est parlé

i Les orientalistes s'accordent à reconnaître qu’Anquetil- Duperron ne possédait pas à un degré suffisant les langues qui lui étaient nécessaires pour traduire les documents qu'il avait apportés de l’Orient.

1 ï»4 DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES ,1U1FS.

du honover (la parole) comme d’un être qui remplit à peu près les mêmes fonctions que le Verbe des Juifs Malheureusement, cette traduction ne paraît p^ mériter une entière confiance, et celle de M. Spiegel, qui lui est préférable, et qui s’étend déjà sur les trois livres composant l’Avcsta, ne donne pas la même idée du Verbe mazdéen. Le passage le plus explicite sur la parole d’Ormuzd se trouve dans le Vendidad. Nous le transcrivons en entier. Il est probablement peu connu de nos lecteurs, et il n'est pas inutile de le mettre sous leurs yeux. Il est pris du Fargard xix, v. 42-57.

« 42. Alors Ahura-Mazda répondit : Célèbre, ô Zarathustra, la bonne loi mazdéenne;

43. Célèbre, ô Zarathustra, ces amschuspentas qui régnent sur la terre formée de sept keshvars ;

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