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dance de la morale alexandrinc n’est pas celle de la morale palestinienne. 11 est cependant un ordre de faits, celui qui se rapporte à l’état moral de l’homme, sur lequel les deux fractions du judaïsrrte do cette époque paraissent en général s’entendre, quoiqu’on trouve des traces d’une discussion assez vive entre les docteurs palestiniens sur la question du libre arbitre. Mais la division éclate décidément, entre les écoles de la Judée et celles d’Alexandrie, sur la détermination de la règle morale.
Les principaux problèmes relatifs à la nature de 1’hoinme avaient préoccupé les révélateurs primitifs des enfants d’Israël. On en a la preuve dans les plus antiques documents mosaïques. Quand la Genèse rapporte que Dieu fit l’homme à son image, elleexprimesousune image très-saisissable la pensée des anciens sages hébreux sur la dignité morale de la race humaine; et le récit de la chute d’Adam et
DES DOCTHI.NKS RELIGIEUSES DES JUIFS. 361 d’Ève a pour but évident d’expliquer l’origine du mal. Les prophètes n’ajoutèrent rien à ces indications. Il s’agissait pour eux de sauver le monothéisme, sur lequel reposait la nationalité d’Israël, et non de discuter et d’approfondir des questions de’ métaphysique religieuse. Mais quand, après l’extinction de la prophétie, il se forma en Israël une science théologique, ce fut à ces antiques philosophèmes qu’on rattacha toutes les doctrines relatives aux facultés morales.
Dieu fit l’homme à son image, dit la Genèse '. Ces paroles sont le thème que développent les docteurs juifs, pour établir la dignité morale de l’homme ; mais ils ne s’entendent pas tous sur le sens précis qu’il convient de leur donner. La Sapience fait consister la ressemblance de l’homme avec Dieu tantôt dans le fait qu’il est créé pour l’immortalité 5 , tantôt dans sa destination à la domination sur le reste des créatures et à la direction morale des choses de ce monde 3 . Fidèle à son principe de ne rattacher les choses créées à Dieu
' Genèse, i, 26 et 27 ; ix, 6.
1 Sapience, u, 23.
1 Ibid., ix, 2 et 3; x. 2.
que par l’intermédiaire du Logos, Philon rapporte l’image divine dans l’homme, non à Dieu, mais à son Verbe, qui seul a pu déposer sa propre image dans un être tenant partent de liens à la matière'. L’homme, dit-il, est, par son intelligence 1 2 , semblable au Verbe divin. L’Ame raisonnable, dit-il ailleurs, est une empreinte du Verbe éternel 3 * . Cette image divine se manifeste déjà au dehors, dans l’attitude du corps qui permet à l’homme de diriger son regard vers le ciel, comme s’il s'efforcait de saisir l’être invisible par les organes des sens*. Mais ce n’est là qu’une considération fort accessoire pour le philosophe alexandrin. Il faut, selon lui, chercher ce par quoi nous ressemblons à Dieu dans l’élément rationnel (le veüf) qui est le chef de l’Ame 5 6 . Par cette ressemblance avec Dieu, l’homme est un produit, non de la terre, mais du ciel *.
Jésus, fils de Sirac, voit cette ressemblance de
1 Eusèbe, Prépar étang. ,\n, 13 ; vm, 13 et 14.
’ K«t i rv v Stavoiav, De mundi opif., § 51.
5 De Plant. Noe., § 5.
‘ Ibid., § 4.
s ii 3 ctxùv '/.O.ty.zai xrt i r'ov ri; ÿvyji; i,yt pivtt »oüv, De mundi opif.,% 23.
6 De plant. iVoe, §4. <pv rov oùx iriytiov o-j pinov.
DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 363 l’homme avec Dieu soit, comme le dit la Genèse elle-même', dans la domination qu’il est appelé à exercer sur le reste des créatures terrestres, soit encore dans ses facultés intellectuelles et particulièrement dans le pouvoir qu’il possède de distinguer le bien du mal s . Les autres apocryphes palestiniens sont muets sur ce point. Mais ce qui est bien autrement étonnant, c’est que-Josèphe, dans le récit de la création, qu’il fait d’après la Genèse, ne dit pas un seul mot de cette déclaration biblique si remarquable que Dieu créa l’homme à son image *.
Tous les documents juifs qui nous restent de cette époque, palestiniens et hellénistes, s’accordent sur la question de la liberté morale. 11 dépend de l’homme, enseigne la Sapience, de trouver Dieu. 11 n’a qu’à le chercher dans la simplicité de son cœur*. Il est possible à celui qui s’applique avec soin, dit ailleurs l’auteur de ce livre, de posséder la sagesse. Le commencement de la sagesse est le
1 Genèse , i, 26 et 28.
• Ecclésiastiq., xvn, 2 et 8.
5 Josèptie, llist. des Juifs, liv. i, ch. 1. Cœlln , Bibl. Théologie, 1. 1 , p, 439.
* Sapience, i. 1-3.
'M)ll DES DOCTKISBS RELIGIEUSES DES JUIFS.
désir sincère de ses instructions ; le soin de s’en instruire conduit à l’aimer ; son amour se manifeste par l’observation constante de ses leçons ; la constante pratique de ses leçons est la base solide de la pureté de Pâme, et la pureté de l’àme rapproche Pâme de Dieu'. Ainsi, dans toute la série du développement moral de Pâme, depuis le désir de la sagesse qui en est le premier degré, jusqu’à son plus haut point de perfection, ce point qui la rend digne du trône, comme s’exprime la Sapience 2 , la route est ouverte devant l’homme. Il ne peut y marcher, il est vrai, sans le secours de Dieu, parce que la séduction du vice corrompt Pâme la plus pure, et que l’agitation des passions entraîne les meilleurs esprits 5 ; mais il est libre d’implorer ce secours divin 4 , et de s’en rendre digne 5 , et il ne peut s’en prendre qu’à lui-même s’il recherche la mort par les erreurs de sa vie et s’il hâte sa perte par les œuvres de ses mains * !
’ Ibid., vi, 11-18.
2 Ibid., vi, 10.
1 Ibid., iv. 12.
* Ibid., vu, 7.
4 Ibid., i, 2-4.
« Ibid., i, 12-16.
DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 365 Philon se prononce dans le môme sens, mais en termes plus précis. La faculté de se déterminer lui-même, de diriger sa pensée et sa volonté 1 , est ce qui constitue k nature propre de l’homme. Cette faculté, on la chercherait vainement, dit-il, dans les autres créatures. C’est qu’elle est la conséquence la plus directe de la ressemblance de l’homme avec Dieu 2 . Ce n’est que dans l’âme, dit-il encore, que Dieu dénoue les liens de la nécessité ; c’est elle seule qu’il a créée libre, et qu’il a douée de la puissance de se déterminer par un acte spontané de la volonté. Il a imprimé en elle le sentiment du bien et du mal, lui laissant le choix delà condamnation, si elle fait le mal avec connaissance de cause, et de l’honneur, si elle pratique le bien volontairement 3 . C’est parce que l’élément rationnel qui est en l’homme, qui est l’homme véritable, possède la liberté morale, qu’il est la condition même de la vertu 4 , ou, comme il
1 E).£'jOs//ia, tô i'xoùctov.
» Quod Doits sil immut., 10. De Plant. Nne., g 5 et 9.
« Quod Deus sit immut., § 10, où il explique Ueutéron, xxx;
* K axtac xat àpi tüï mÇ «v oîxof v’,ô; xtù làyoç. De Opif, mundi, S 24.
366 UES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, dit ailleurs, qu’il est placé dans la vertu 1 .
Jésus, filsdeSirac, n’est pas moins explicite. Il déclare positivement que l’homme n’est pas sous l’empire de la nécessité et que Dieu, en lui donnant la faculté de distinguer ce qui est bien de ce qui est mal 2 , l’a laissé libre de se déterminer pour l’un ou pour l’autre*. Mais en affirmant cette doctrine, il s’élève en termes fort vifs Contre la doctrine contraire. « Ne dis point : c’est le Seigneur qui me force d’abandonner la vertu. Comment Dieu pourrait-il te forcer à faire ce qu’il a lui-méme en horreur? Ne dis point : c’est lui qui me jette dans
l’égarement; car il n’a nul besoin de l’homme pécheur. Après avoir créé l’homme au commencement, il l’a abandonné aux pensées diverses qui déterminent ses actions. Si tu le veux, tu peux garder ses commandements. Il a mis près de toi le feu et l’eau, sur lesquels tu peux, si tu le veux, étendre la main. La vie et la mort sont offertes à l’homme; il recevra ce qu’il aura choisi 4 .
* Tov *oüv tiOnmv (b 6to;) hàprrii. Leg. alleg., I, § 14 et 23; ni, § 17.
* Ecclésiastiq., xvu, 6.
1 Ibid., xv, 14-17 k lbid., xv, 11-17
DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 367 La doctrine de ia prédestination avait-elle donc trouvé des partisans dans les écoles de la Judée? On ne peut s’empêcher de le croire. Jésus, fils de Sirac, n’aurait pas certainement attaqué une opinion inconnue. On a déjà vu que Josèphe place cette doctrine dans le cercle des croyances des pharisiens. Rapprochant du passage de l’Ecclésiastique que nous venons de citer les paroles de l’historien juif, faudrait-il les prendre à la lettre et non, ainsi que nous les avons expliquées, comme une expression approximative, destinée à faire comprendre aux Grecs, au moyen d’un terme qui leur était connu, la doctrine de la Providence qui leur était étrangère? Nous sommes, pour notre part, d’autant moins disposé à abandonner l’explication que nous en avons donnée précédemment, qu’il n’est aucun autre document de cette égoque, ni aucun fait historique qui nous montrent dans les pharisiens des partisans du dogme de la prédestination.
Il ne servirait de rien d’invoquer ici ce changement dans les enseignements de la synagogue, au commencement du n mo siècle de l’ère chrétienne, qu’un savant israélite s’efforce de mettre hors de contestation dans un ouvrage ré-
368 DES DOCTHINES KELIGIEliSES DES JUIFS.
cent 1 . Il nous paraît impossible que cette doctrine, si elle avait été réellement soutenue dans les écoles pharisaïques, n’eût pas laissé quelque empreinte dans quelques-uns des nombreux passages dans lesquels les Évangiles mettent les pharisiens en scène.
La doctrine de la Providence touche cependant de si près à celle de la prédestination, qu’on ne saurait s’étonner que quelque école juive, plus sensible à la rigueur d’une logique inflexible qu’au cri de la conscience, eût regardé celle-ci comme une conséquence extrême de celle-là. Dans tous les cas, le passage de l’Ecclésiastique (xv, 11-17) prouve que c’était par une exagération mal entendue de la doctrine de la Providence, et non par des considérations métaphysiques sur l’enchaînement des causes et des effets, comme on le fait dans les 4 temps modernes, que les docteurs combattus par
Jésus, fils de Sirac, niaient le libre arbitre qu’ils regardaient comme incompatible avccl’action permanente de la Divinité sur ses créatures. Si Dieu
■ D r Ab. Geiger, Urschrift und Uebersetzungen der Bibel, p. 156 etsuiv., 173, note 2, 201.
DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 369 gouverne tout, l’homme est incapable de se déterminer contre sa volonté souveraine ; il ne peut être qu’un agent passif entre ses mains; telle était la forme que devait avoir revêtue le dogme de la prédestination, contre lequel s’élève l’auteur de l’Ecclésiastique.
Mais dans quelle école palestinienne cette doctrine fut-elle soutenue? Il est absolument impossible de le décider. On remonterait en vain de saint Paul, dans les écrits duquel on trouve des traces de la théorie de la prédestination', et d’Akiba, qui se déclara si énergiquement contre le livre de Jésus, fils deSirac 2 , à l’école d’Hillel, à laquelle ils avaient appartenu l’un et l’autre. On ne sait par quels liens rattacher l’école d’Hillel au parti qui, au moins un siècle auparavant, enseignait l’opinion réfutée dans l’Ecclésiastique; et d’ailleurs rien ne nous autorise à l’attribuer à l’adversaire de Schammaï ou à ses disciples. Mais si nous devons renoncer ’à nous faire une idée satisfaisante de l’histoire du débat, dont Jésus, fils de
> Romains, îx, 14 29.
1 neiger, llwschriftund UebersHzuttgm derlHbel, p. 201.
Sirac, est un irrécusable témoin, le passage dont il est ici question nous fournit du moins une nouvelle preuve que, de bonne heure, les questions théologiques les plus ardues furent agitées dans les écoles de la Palestine avec plus d’éclat et d’ampleur qu’on ne l’a admis jiisqu’à ce moment.
Il est une troisième doctrine morale, appelée à jouer plus tard un rôle considérable dans les croyances religieuses, qui, sans prendre une place bien décidée dans la théologie juive, antérieurement à l’ère chrétienne, ne lui fut pas cependant étrangère; nous voulons parler du dogme du péché originel. C’était, à ce qu’il paraît, une opinion reçue parmi les Juifs palestiniens, deux siècles avant l’avénement du christianisme, qu’une femme, Ève, a introduit dans le monde le péché et la mort’. Il ne pouvait se faire qu’à une époque où l’étude de la loi était l’occupation exclusive des écoles juives, le récit de la chute’ de nos premiers parents 5 , auquel les prophètes ne font pas une
1 Ecclésiastiq., xxv, 23.
1 Genèse, ni. *
DUS DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 371 seule allusion, ne devint le thème d’une théorie sur l’origine du mal. Il est même étonnant que ce passage de la Genèse, du moment qu’il eut fixé l'attention des docteurs, n’ait pas donné naissance aussitôt à la doctrine bien arrêtée du péché originel. Ce qui est certain, c’est que cette doctrine est encore très- vague dans l’Ecclésiastique. Jésus, fils de Sirac, en est si peu préoccupé, malgré la déclaration que nous venons de citer, qu’il cherche au péché bien d’autres causes que la transgression de nos premiers parents 1 ; et dans tous les cas il ne semble pas lui attribuer une influence décisive et universelle. Sans doute il reconnaît qu’il n’est point d’homme qui, au point de vue moral, ^ne mérite des reproches 2 : mais si la race humaine est une race flétrie, en tant qu’il est des hommes qui violent les commandements de Dieu, elle est aussi une race respectable, en tant qu’il en est d’autres qui craignent le Seigneur ’.
La doctrine du péché originel prit cependant peu à peu une plus grande place dans la théologie
1 £cclésiastiq.,ix, 12; li, 13.
* Ibid,., vm, 5.
* Ibid., x, 19.
372 DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, juive ; on la trouve du moins très-netteinent formulée dans des écrits postérieurs, il est vrai, à Père chrétienne, mais qui ne sont certainement que les échos d’une opinion depuis longtemps établie. « Toutes les choses, dit Hochaja, disciple de Juda le saint, ont été créées parfaites; mais elles sont tombées dans la corruption par suite du péché du premier homme'. » Et ce n’est pas là une idée particulière à ce rabbin ; elle revient dans les écrits de plusieurs docteurs juifs. Un rabbin du moyen âge la présente même en des termes presque identiques à ceux qu’emploi,e saint Paul. « Le premier homme, dit R. Bêchai, a été la cause de la mort de tous ses descendants 2 . » 11 n’est pas vraisemblable que le rabbin de Saragosse connût les écrits de l’apôtre, et il l’est moins encore que, dans le cas où il les aurait connus, il se fût décidé à reproduire la pensée de saint Paul presque dans les mêmes termes. On est bien plutôt tenté d’ad-
i Bereschith Rabba, Seder Bereschith, pars, 12, fol. 13, col. 4. Comparez Ilom., v, 19; Rœth, Theologiœ dogmaticce Judœorum brevis eqpositio, p. 36, note 33.
s R. Bêchai, Comin. ad Penlal.. t ii; Pars Vaethchanan, fol. 29, col. 2. Comp. Rom., y, 12; 1 Corinth., xv, 21; Rœth; ibid., p. 36 et 37, note 34.
DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 373 mettre que les paroles dont il se sert appartiennent à quelque tradition dérivant des anciennes écoles de la Palestine.
Cette doctrine est plus fortement accentuée dans les écrits judéo-alexandrins que dans l’Ecclésiastique. « Dieu, dit l’auteur de la Sapience, avait créé l’homme pour l’immortalité ; il l’avait fait à son image. L’envie du diable introduisit dans le monde la mort, qui est devenue l’héritage de tous'. » Comme on le voit, cette doctrine se fonde encore sur le récit de. la chute d’Adam et d’Eve. Philon le prend aussi pour point de départ ; mais il l’explique dans un sens allégorique. Le premier homme, avait été créé parfait, aussi bien quant à son corps que quant à son âme*. Il suivit d’abord la loi du Verbe divin, loi qui domine la nature entière. Il vivait alors dans une sainte communion avec les êtres supérieurs, et ses vertus le conduisaientà devenir la plus parfaite imagede Dieu 5 . La femme fut la cause de la première transgression de la loi. Par son désir insensé de s’unir avec l’homme
Sapience, h. 24 et 25.
De mundi opif., § 47.
Ibi .,§49.
374 DES DOCTRINES RF.LIUIF.USKS DES JUIFS, et de donner le jour à des êtres qui lui fussent semblables, l’amour des choses terrestres et de la sensualité se développa, et la femme apprit ainsi à l’homme à changer la vie céleste pour la vie terrestre 1 . Depuis ce moment, le mal a grandi sur la terre; l’espèce humaine a- été soumise à une foule de misères; par suite de cette première faute, la terre même a senti ses forces primitives décroître. Il n’est pas une seule âme qui ne soit infectée de ce péché ; l’homme le plus vertueux en est même atteint dès sa naissance 2 .
Il convient d’ajouter que, dans le système de l'hilon, il faut entendre par l’homme l’esprit (vc^) et par la femme la partie sensible et physique de notre être, de sorte que le premier péché n’est en réalité que la première union de l’âme et du corps, ou, pour mieux dire, que la chute de l’âme, du monde des esprits, dans le monde sensible et dans un corps. Mais quelle que soit l’explication que le philosophe alexandrin donne de la doctrine du péché originel, celte doctrine n’en existe pas moins
1 Ibid., S 53-55.
5 Ivpfvie tô «pas-rave!» io-t i. De riia Mosis., m, § 17; De sacrif. Abel et Caini, § 33.
DES DOCTRLNES RELIGIEUSES DES JUIFS. 375 tout entière, et ce qu’il entendait dans un sens allégorique et métaphysique était certainement admis à la lettre par ceux de ses coreligionnaires qui ne se piquaient pas de philosophie.
On ne peut se faire une juste idée de la théologie morale des écoles de la Palestine et de la direction qu’elle prit, qu’en tenant compte de la source d’où elle sortit et des circonstances au milieu desquelles elle se forma. Sa source est la révélation mosaïque ; les docteurs de la loi n’avaient pas il la chercher autre part. Ils étaient des interprètes de cette révélation, dont ils avaient à déterminer et ù faire appliquer les prescriptions, et non des philosophes cherchant dans l’élude de la nature humaine la loi qui doit la régir. Or, dans les écrits mosaïques, la loi morale se présente comme un commandement révélé, qui demande, non la discussion, mais l’obéissance, et elle forme une partie intégrante d’une législation qui a pour but de régler, non les
37B DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, conditions générales de l’existence morale considérée en elle-même, mais les conditions particulières de l’existence sociale tout entière d’un peuple déterminé.
Sans doute, il était possible de l’en dégager et d’abstraire des institutions politiques, économiques et cérémonielles, qui n’avaient qu’une valeur temporaire et relative à l’état des enfants d’Israël au moment qu’ils s’emparèrent de la terre de Canaan et peut-être encore dans les quelques siècles suivants, les grands préceptes de morale qui constituent, à vrai dire, la partie essentielle et impérissable de cette législation. C’est ce quefitplus tard le christianisme. Mais, et c’est ici le second point sur lequel il importe d’appeler l’attention, telle n’était pas la tâche que les circonstances imposèrent à Esdras et aux docteurs de la loi qui continuèrent son œuvre. Ce qui était d’ailleurs possible, disons même nécessaire, au moment où la nationalité réelle d’Israël allait se dissoudre, ne l’était certainement pas au moment où, après le retour de la captivité de Babylone, il s’agissait de la reconstituer.
On a déjà vu que la restauration du peuple
DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. .‘J77 d’Israël ne put s’opérer que sur la base de la législation mosaïque. Celte législation devint ainsi, parla force même des choses, la règle unique aussi bien de la vie religieuse et de la vie morale que de la vie économique et de la vie politique. Ces domaines différents de l’activité humaine restèrent confondus aux yeux des Juifs, et pour ainsi dire, sur le même plan. La loi qui impose le repos du sabbat est la même loi qui veut qu’on aime Dieu de tout son cœur et de toute son âme, et l’obligation de s’abstenir de telle ou telle espèce de nourriture est tout aussi sacrée que la pureté des mœurs et que la défense de convoiter le bien du prochain 1 .
La morale proprement dite resta donc indistincte du reste des prescriptions légales, avec lesquelles elle continua de former un tout indivisible. Elle fut ainsi englobée dans la jurisprudence, et se trouva l’affaire, non de la conscience, mais de la loi de l’État. Ce serait sans doute une exagération, une injustice criante, de ne pas reconnaître que la pratique du bien fut souvent, dans la réalité, ins-
1 C'est ce qu'expriment très-bien les cabbalistes juifs du xv e siècle, quand ils disent que tout est dogme dans leur doctrine. Moses Mendelssohn, Jérusalem, p. 56.
378 DES DOCTUINKS UEL1GIBUSB8 DES JUIFS, pirée par l’amour du bien lui-mèine* ; mais, en principe, il ne s’agissait que d’une loi positive et de l’obéissance à cette loi, et la moralité était enfermée dans la légalité.
Tel fut, en général, le caractère essentiel de ce qu’on peut appeler la science morale des écolés de la Palestine. Et voici quelles en furent les conséquences.
La morale, loin d’être ramenée à un grand principe ou à quelques idées générales, dont l’application dans la pratique aurait été laissée au jugement individuel, fut traitée comme une matière de jurisprudence et se formula en règlements, qui se multiplièrent à mesure que des cas un peu différents se produisirent, chaque espèce nouvelle provoquant une disposition légale particulière. C’était un point de morale religieuse pour les enfants d’Israël de sanctifier par le repos le jour du sabbat 1 . Que faut-il. entendre par ce repos? Si le père voit son enfant emporté par le torrent, lui est-il interdit de voler à son secours? Faudra-t-il, pour ne pas violer
i Ecclésiastiq., iv, 28; vu, 12, 13; xxxi, 18-20; Tobit, iv, 7-11,18.
1 Exode, xx, 8-10.
le sabbat, laisser une maison en llammes ensevelir ses habitants sous ses décombres? Et, comme le demandait plus tard Jésus-Christ aux docteurs de la loi, est-il donc défendu de faire du bien le jour du reposdu Seigneur 1 ? Tl y avait là des distinctions à établir; elles vinrent chacune à leur tour, selon les besoins du moment, et il se trouva en définitive que trente-neuf espèces d’œuvres serviles furent interdites pendant le sabbat, et chacune de ces trente-neuf espèces renferme un nombre infini de cas particuliers 2 .
Il en fut de même pour chaque point de morale. Le texte biblique de chacun des commandements donna lieu à des règlements sans fin et, à vrai dire, la loi orale, explication de la loi écrite, n’est qu’une minutieuse réglementation de la vie tout entière. Nous n’avons pas è suivre dans ses détails cette œuvre immense des docteursde la loi. 11 nous suffit d'en avoir indiqué le principe.
Au moment de l'avénement du christianisme, cette réglementation morale avait pris déjà de lar-
* Marc , ni, 4.
* Talmud, Schabbalh. 73, 1.