DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JU1ES
ges proportions. Il s’agissait plutôt de suivre la tradition des pères que d’obéir aux inspirations de la conscience 1 , et l’on sait avec quel bonheur Jésus- Christ mit parfois dans un cruel embarras les pharisiens. en opposant leurs prescriptions légales aux simples données de la raison morale 2 . Ce ne fut cependant que plusieurs siècles après que la loi orale atteignit toute sa perfection ; mais elle était née avec la restauration du peuple d’Israël et, depuis ce moment, elle marcha sans relâche jusqu’à ce qu’elle eût touché ses dernières limites.
Le résultat le plus direct de cette morale juridique fut d’étouffer la spontanéité de la conscience et de soumettre les individus à un déplorable automatisme moral. Mais dans les conditions religieuses des juifs, cette réglementation minutieuse de la vie spirituelle était inévitable. Elle se produit, par la marche même des choses, dans toute religion de tradition écrite. Soit que le commandement écrit, supérieur à l’état des esprits, demande une explication détaillée pour être bien compris et pour
i Mathieu, v, 31-47 ; xxiii, 16-28; xii, 1, 2; xv, 3-6 et les parallèles; Marc, vu, 10-12; Luc, xvm, 11, 12, etc.
* Mathieu, xii, 9-12 ; xv, 2-9.
DES DOCTRINES' RELIGIEUSES DES JUIFS. 381 pouvoir être pratiqué, soit qu’il arrive un moment où son application littérale ne soit plus en rapport avec de nouvelles manières de sentir et de penser, il n’est pas de tradition religieuse écrite qui n’ait donné naissance h une tradition orale, et toujours cette tradition orale a prétendu à la domination et à la direction des consciences, qu’elle a soumises à un véritable automatisme moral. Ce fait éclate surtout dans l’histoire des peuples dont la révélation écrite est à la fois, comme le mosaïsme, une religion et une législation. C’est ainsi que les Parses nous présentent un spectacle entièrement analogue à celui que nous venons de voir au milieu des enfants d’Israël. Le Sadder est empreint du même espritque leTalmud. C’est, dans l’un et dans l’autre, une égale réglementation de la vie tout entière. La révélation chrétienne, qui avait déclaré cepenpendant, à l’origine, que son règne n’était pas de ce monde, et qui se produisit d’abord comme une protestation de la conscience contre les abus et les erreurs de la réglementation morale, n’a pas échappé elle-même à cette conséquence qui semble inévitable. Il ne serait pas difficile de montrer que, par suite d’un concours analogue de circons-
382 DES DOCTIUNES KELHJIBIiSËS DES JUIFS, tances, les commandements de l'Église ont fini par prendre le pas sur les commandements de Dieu, et que la conscience s’est trouvée, en définitive, soumise à une direction arrêtée, non pas seulement dans les principes généraux, mais encore dans les détails les plus insignifiants.
Quand la morale est absorbée par la jurisprudence, l’acte accompli devient un point essentiel, et l’intention est reléguée au second plan, si toutefois il en est tenu compte. C’est dans ce sens que se dirigea nécessairement le travail de réglementation des consciences qui s’accomplit depuis Esdras et Néhémie jusqu’à la conclusion du Talmud. Ce n’est pas sans doute qu’on eût conscience du résultat vers lequel on allait ; mais la logique a ses lois, et, une fois qu’on a adopté un principe, qu’on en ait mesuré ou non la portée, peu importe, on est entraîné par la marche même des choses jusqu’à ses dernières conséquences, ce qui s’est fait demandant toujours un pas de plus en avant. Il faut reconnaître, il est vrai, que le motif moral ne disparut jamais entièrement de l’enseignement des écoles palestiniennes. Comment aurait-il pu en être autrement, quand le fond primitif, nous vou-
DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 3SS Ions parler du mosaïsme, était empreint d'un caractère moral si incontestable ? Les apocryphes palestiniens recommandent h plusieurs reprises la pratique de la loi par respect pour Dieu qui l’a donnée 1 . Maison voudrait en vain se faire illusion, l 'opus operatum tend de plus en plus à devenir la' chose essentielle. Cette tendance se manifeste clairement dans les écrits palestiniens antérieurs h l’ère chrétienne. Le fait de l’observation du régime diététique y est présenté comme constituant par lui-même un mérite moral 2 . On y regarde l’aumône comme capable de couvrir une multitude de péchés 3 . Lu valeur des œuvres est toute-puissante pour les pharisiens, contemporains de l’avénement du christianisme. C’est sur ce point que portent le plus ordinairement les reproches que Jésus-Christ leur adresse*. Cette erreur était si profondément enracinée dans la nation juive de cette époque, qu’elle passa tout d’une pièce, avec
’ Tûbit , l, 16-12; iv, 5-11, 18.
* Daniel, n, 8 et suiv.; Judith, vhi, 6; xi, 11-13.
» Tobit, xii, 9; xiv, 11, 12.
4 Mathieu, ix, 9-13; xv, 1-9, 11-20; xxm, 23-28; Marc, n, 18, 23-28; Luc, xi, 37-42.
384 DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, les Juifs qui se déclarèrent pour la nouvelle forme religieuse, dans le christianisme, qui en est cependant la négation la plus absolue, et l’on sait que saint Paul usa sa vie à la combattre
Ajoutons enfin que c’est à cette idée de la valeur absolue de l’accomplissement de la loi que se rattache le particularisme qui caractérise si fortement les Juifs palestiniens de cette époque. La ligne de démarcation que Moïse avait tracée entre les enfants d’Israël et les autres nations est maintenant
bien autrement prononcée. Ce n’est pas seulement comme appartenant à la famille d’ Abraham que les Juifs croient avoir des droits particuliers aux faveurs et aux bénédictions de l’Éternel ; c’est encore par l’observation de leurs traditions qu’ils se regardent comme élevés au-dessus du reste des hommes qui, tous ensemble et sans distinction, ne sont que des pécheurs 5 . Nous l’avons déjà fait observer, la haie qu’on éleva autour de la loi fut en même temps une haie entre les enfants d’Israël et
1 Romains , h, 25-29 ; m, 19 et suiv. ; rv, 2 et suiv. ; Gâtâtes, il, 15 et suiv.; m, 2 et suiv.
2 Le mot a été conservé par saint Paul ( Gâtâtes , ii, 15), qui se sert ici ilu langage reçu parmi les Juifs.
DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 385 les autres peuples. Cette idée d’une supériorité incontestable du Juif sur le païen, par le fait de sa naissance et par celui de la pratique de la loi telle qu’elle était alors entendue, passa également du judaïsme dans le christianisme avec ceux des Israélites qui embrassèrent la foi nouvelle. Elle inspira pendant longtemps aux chrétiens sortis du judaïsme palestinien une certaine antipathie pour les chrétiens nés dans le paganisme, et l'on voulut d’abord que les étrangers, enentrantdans le sein de l’Église, s’affiliassent du moins à la famille de Jacob par l’observation des pratiques imposées aux prosélytes. La vivacité du débat qui s’éleva sur ce sujet et qui émut si profondément les temps apostoliques, peut nous donner une idée de la profondeur du préjugé qui séparait les Juifs de toutes les autres nations.
Cette tendance juridique, qui n’allait à rien moins qu’à substituer la légalité à la moralité, et qu’à remplacer le sentiment et l’intention par le fait accompli, paraît cependant avoir rencontré, même dans les écoles palestiniennes, une constante opposition. Nous savons du moins qu’il y eut dans la Judée, à côté de la tradition qui triompha et qui a
été recueillie dans le Talmud, une tradition contraire, dont on s’efforça plus tard, dans la première moitié du n* siècle de l’ére chrétienne, de faire disparaître les traces. C’est surtout contre le livre de Jésus, fils de Sirac, et contre quelques autres ouvrages postérieurs, trop vaguement désignés pour qu’on puisse aujourd’hui les reconnaître, ainsi que contre les écoles de Gamaliel l’Ancien et de José le Galiléen, que ces mesures furent prises. Akiba fut un de ceux qui se prononcèrent le plus vivement contre cette tradition dissidente 9 . Nous avons déjà eu occasion défaire observer que l’ Ecclésiastique s’écarte en plusieurs points des idées reçues en Israël ; ajoutons ici qu’il s’élève de ce livre un parfum de spiritualisme qui, malgré quelques détails d’une prudence vulgaire, lui donne un caractère particulier de distinction, au milieu des apocryphes palestiniens. Lasagesse, qui est à la fois la connaissance de Dieu et celle du bien moral, y occupe une plus grande place que la loi, et la prière’, l’humi-
1 Geiger, Urschrift und Uberselzungen der Bibel, p. 156 et suiv., 173 et 201.
1 EccUsiastiq . , xxxn, 17.
DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 387 lité 1 , la patience 2 , l’espérance 3 * , la confiance en Bieu\ en un mot toutes les pieuses dispositions du cœur y sont mises au-dessus de la pratique des prescriptions cérémonielles. Le véritable sacrifice de prospérité, c’est l’observation des commandements de Dieu ; éviter l’injustice, c’est offrir un sacrifice d’expiation, et le meilleur moyen de plaire à Dieu, c’est de fuir le mal 5 .
Le même esprit animait-il renseignement des écoles condamnées par Akiba? 11 n’est rien de plus probable. La maxime d’Antigone de Soccho, que nous avons déjà rapportée, est certainement une protestation, au nom du principe de l’amour désintéressé du bien, contre la doctrine pharisaïque du mérite des œuvres, liillel, déclarant que le sommaire de la loi consiste dans le précepte de se conduire envers les autres précisément de la manière qu’on désire qu’ils se conduisent à notre égard, ne rompt pas moins avec la morale juridi-
1 Ibid., xvn, 21.
1 Ibid , il, 2, 4, 14.
* Ibid., ii, 9.
* Ibid., il, 6, 17.
s Ibid., xxxii, 1-3.
388 DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, que, qui régnait dans les autres écoles. Une certaine tendance à l’universalisme ou, du moins, une opposition manifeste au particularisme juif, éclate dans sa décision sur les conditions auxquelles les prosélytes devaient être soumis. En leur demandant seulement de prendre pour règle de conduite le précepte qu’il donne pour le sommaire de la loi, il les renvoyait à l’observation de la loi naturelle. Enfin, ce qui est raconté des longues luttes des écoles de Schammaï et d’Hillel nous prouve que la tendance spiritualiste, souvenir toujours vivant de l’enseignement des prophètes, fut soutenue dans la Judée par une minorité imposante encore par le caractère et la science de ceux qui la composaient. Elle ne disparut décidément que quand elle aurait été un danger pour la conservation de la famille d’Israël, désormais sans patrie. Si les Israélites n’avaient eu pour règle de conduite que des maximes générales, très peu différentes de la loi naturelle, ils n’auraient pas tardé d’être absorbés par les nations au milieu desquelles ils étaient dispersés. 11 fallait qu’un mur infranchissable s’élevât entre eux et les hommes d’une autre origine. Les mille règlements auxquels leur vie tout entière se
DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 389 trouva soumise par la loi orale fut ce mur. Ce ne fut pas là certes ie résultat d’un calcul. Mais l’instinct national a ses prévisions. On sait que celles-ci ne furent pas trompées.
Le caractère des idées morales des judéo-alexandrins est bien autrement prononcé. Et d’abord, sans méconnaître la nécessité de l’acte, les Juifs hellénistes attachent la principale importance au sentiment qui l’inspire. Le mérite moral n’est pas simplement, pour eux, la conséquence de l’accomplissement de prescriptions positives; il naît de la valeur spirituelle de l’homme, de la sagesse qu’il doit s’efforcer avant tout d’acquérir, comme s’exprime la Sapience. Sans doute Jésus, fils deSirac, se rapproche plus d’une fois de l’auteur de ce dernier écrit. Mais le travail moral que l’homme doit opérer en lui-même pour se rendre meilleur est bien mieux compris par les écrivains alexandrins que par les docteurs de la Palestine. L’auteur de la Sapience veut qu’on désire la sagesse avec énergie, qu’on la cherche avec ardeur, qu’on veille pour l’acquérir, qu’on l’aime'. Quand on lapossé-
i Sapience, i, 4; vi, 10-20.
390 DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, dera, on marchera dans la voie de la sainteté, on y fera sans cesse de nouveaux progrès. Cette sagesse, source des quatre vertus platoniciennes, la tempérance, l’intelligence, la justice et le courage moral 1 , n’est pas peut-être encore ce principe de vie spirituelle que saint Paul désignera plus tard du nom de foi (tkotij) ; mais elle en diffère plus en degré qu’en essence ; elle est un mobile inoral de même nature. Comme la foi de saint Paul, ellea ses racines dans le sentiment religieux. « Te connaître, dit la Sapience, en parlant de Dieu, c’est la parfaitejustice ; savoir que tu es le maître tout-puissant de l’univers, c’est le fondement de l’immortalité 2 . » Philon est bien autrement explicite sur ce point. Toute vertu dérive, selon lui, de la piété 3 , et la loi parfaite est d’aimer le bien pour lui-même, dans un sentiment parfaitement désintéressé *.
Une morale qui prend pour point de départ la purification de l’âine, qui pose la connaissance réfléchie et l’amour du devoir pour les directeurs
> Ibid., vni, 7.
s Ibid., xv, 3.
* De Decal., § 12.
* De leg. allegor., m, § 58.
DES DOCTRINES RELICIEUSES DES JUIFS. 391 suprêmes de la vie, ne peut ni se perdre dans la casuistique des docteurs de la Palestine, ni réglementer la conscience comme on règle les exercices du corps. F.t c’est ici un second point par lequel la morale des Juifs alexandrins se distingue de celle des écoles palestiniennes. La pratique de la loi mosaïque est presque complètement mise de côté. Il n’est parlé de sacrifice, dans la Sapience, qu’une seule fois et encore d’une manière incidente ', tandis qu’il y est enseigné que les hommes se nourrissent, non -seulement des fruits de la terre, mais encore de la Parole puissante de Dieu 1 2 , et que la prière est l’arme spirituelle par excellence 3 «
Philon va pius loin encore. Il ne faut pas croire avec le vulgaire, dit-il, que le véritable service que l’homme doit à Dieu, pour lui exprimer sa gratitude, consiste dans des sacrifices, dans des offrandes, dans le chant des cantiques; non, le véritable service que Dieu demande, c’est la louange qui monte incessamment d’une âme pure
1 Sapience, xvm, 9.
1 Ibid., xvi, 26.
! Ibid., xvi, 28.
392 DES DOCTRINES IIBLIUIKUSES DES JUIFS, vers lui Dieu ne prend pas plaisir aux sacrifices; il ne se plaît qu’à la pureté du cœur 1 2 * . Il n’habite pas en un lieu déterminé de la terre, dans lequel on ait besoin d’aller lui présenter des offrandes. Une âme vertueuse \ une âme qui a développé en elle toutes sortes de vertus, voilà son temple dans le monde 4 .
Ce n’est pas cependant que cette morale si élevée et si pure ne soit menacée d’aller aussi échouer sur un écueil. L’auteur de la Sapience incline visiblement vers l’ascétisme. Il regarde le corps comme l’ennemi de l’âme ; il lui reproche de limiter les facultés de l’esprit s ; il préfère la vie décolorée et égoïste du solitaire à la vie inquiète et pleine d’incertitude de la famille. Quel père peut être assuré qu’un enfant pervers ne déshonorera pas ses cheveux blancs? La virginité n’est-elle pas commandée par la prudence, dans ces temps de décadence morale 6 ? De l’auteur de la Sapience à Philon, le
1 De Plantât. Noe. S 30.
1 De victim. offerendis, g 3.
i Yuyn intTTiiSuoç,
• De Cherub., § 29.
i Sapience, ix, 15.
4 Ibid., ni, 13, 14; iv, 1.
DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 393 Ilot du mysticisme extatique a monté ; il entraîne décidément le philosophe alexandrin à l’ascétisme. Le sage, proclame Philon, doit se proposer de dénouer les liens qui rattachent le principe spirituel h l’enveloppe matérielle qui le retient captif Mais le bon sens pratique, ce trait si prononcé du génie israélite, sauve le théosophe d’Alexandrie d’un prochain naufrage, en lui rappelant que le soin de notre àme et nos devoirs envers. Dieu ne sauraient nous faire oublier ce que nous devons ii nos semblables. Ce serait une erreur, déclare Philon, qui corrige ainsi les excès de ses doctrines ascétiques, de négliger, en se dévouant à Dieu, nos devoirs envers les hommes, une erreur égale à celle qui nous ferait négliger Dieu, sous prétexte que nous devons nous consacrer au bien des hommes. On ne se montrerait pas pieux envers l’invisible en ne se conduisant pas comme le commande la vertu à l’égard des êtres que nous voyons et qui sont près de nous*.
Enfin, et c’est un troisième point qui distingue
1 De migrai- Abrah,., § 1 ; De leg. allegur., î, § 32. 1 De Decalog., § 22.