‹ Des doctrines religieuses des juifs pendant les deux siècles antérieurs a l'ére chrétienneChapitre 16 sur 24 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Des doctrines de l'immortalité de l’âme et de la résurrection des corps.

Ni la doctrine de l’immortalité de l’àme. ni celle de la résurrection des corps ne font partie des enseignements mosaïques. Nous n’avons pas ici à peser les conjectures plus ou moins hasardées par lesquelles on a voulu, à diverses reprises, expliquer ce silence. Il nous suffit de constater que la sanction de la loi est placée par le mosaïsme sur la terre, et que, selon lui, la piété reçoit sa récompense et l’impiété sa punition pendant cette vie.

C’était cependant une opinion populaire parmi les enfants d’Israël que tout ne finit pas entièrement à la mort. L’homme, après avoir répandu son âme avec son sang 1 , ou l’avoir exhalée avec son dernier souffle*, devient une ombre faible et lé-

1 G en , ix. 3-6; Lé rit., xvii, 11; Deyt., xu, 23. • Gen., xxxv, 18; 1 Rois, xvii, 21.

312 DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, gère' et descend au scheoP, séjour ténébreux 1 * 3 situé dans les entrailles de la terre 4 , fermé de solides portes, que des incantations criminelles et prohibées pourraient seules momentanément forcer 5 * . Le juste et l’impie, le bon et le méchant vont également habiter dans ce lieu 0 , où il n’y a ni à craindre les calamités trop ordinaires à la vie humaine, ni à espérer les quelques moments de bonheur qui l’embellissent 7 .

Les prophètes idéalisèrent quelque peu le fond de la loi mosaïque ; ils n’y ajoutèrent rien. Si par suite de ce développement des esprits qui s’opère même parmi les nations les plus enfermées en ellesmêmes, ils la comprirent dans un sens plus élevé que ne l’avaient fait leurs aïeux, s’ils ne se contentèrent pas d’en réclamer une observation purement extérieure, et s’ils voulurent que le sentiment

1 Ps., lxxxviii. 11; Proc., h, 18; ix, 18; xxi, 16, Esaïe, xiv, 9; xxvi, 14, 19.

* Le Scheol rappelle l'AtSn,- des Grecs et mieux encore l’Amenthès des anciens Égyptiens.

1 Job, x, 21.

1 Ps., lxiii, 10; Job, xi, 8; Esaïe, lviii, 9.

4 Job, vu, 9; Ps., xlix, 8; Esaïe, xxxvm, 10.

‘ Job, xxx. 23; ni, 13; Gcw v xxv, 8.

7 Ps., vi, 6; xxx, 10; Esaïe, xxxvm, 18.

intime y eût quelque part, ils n’annoncèrent encore que des châtiments terrestres à celui qui viole la loi et rompt l’alliance ancienne*, et que des prospérités terrestres à celui qui met toute sa confiance en Dieu *. Ils aiment cependant à célébrer la miséricorde de l’Éterncl*, et ils exhortent le peuple à s’en rendre digne, non pas en honorant des lèvres le Dieu de ses pères, mais en s’approchant de lui avec le cœur 1 * * 4 . Cette tendance éthique était propre, sans aucun doute, à préparer un développement plus spiritualiste de l’antique mosaïsme et à ouvrir de nouveaux horizons aux croyances populaires; mais elle n’alla pas jusqu’à la vue nette et claire ni de l’immortalité de l’àme, ni de la résurrection des corps. Les deux passages qu’on se contente de citer comme des preuves de l’existence de cette dernière croyance parmi les Hébreux, avant le retour de la captivité de Babylone, n’ont pas le sens qu’on leur attribue d’ordinaire, et n’expriment en réalité, sous une image expressive, que la pro-

1 Esaie, xxiv, 1-13; 17-20; xxxii, 9-14.

1 Egaie, xxx, 18-26; xxxu, 11-20.

J Esaie , xxx, 18 et 19.

* Esaie, xxix, 13.

messe de la délivrance des enfants d’Israël, délivrance que les événements semblaient rendre à jamais impossible, et c’est pour en bien marquer l’impossibilité, selon le cours naturel des choses, qu’elle est comparée à la résurrection des corps morts. Ces deux passages sont Ésaïe, xxvi, 18 et 19, et Ézéchiel, xxxvn, 1-14. Leur discussion détaillée nous écarterait trop du but que nous nous proposons ici; mais nous pouvons renvoyer à l’explication que les deux prophètes donnent euxmêmes de la figure qu’ils emploient (Ésaïe, xxvi, 20 et 21, et Ézéchiel, xxxvn, 11-14); elle vaut mieux que toute discussion exégétique, pour donner le véritable sens de leurs paroles.

Le point de vue mosaïque persista dans la masse du peuple juif, dans la Palestine, longtemps aprè3 le retour de la captivité de Babylone. La doctrine de la résurrection des corps n’était pas encore universellement reçue du temps de Jésus-Christ. Enseignée dans lès écoles des pharisiens, elle était inconnue à la plupart des Juifs. Nous en avons une preuve incontestable dans l’Évangile de saint Marc, ix, 10. Quand, après sa transfiguration, Jésus-Christ défend à Pierre, à Jacques et à Jean,

DES DOCTBIMKS RELIGIEUSES DES JUIES. 315 de parler de la scène dont ils viennent d’être témoins, jusqu’à ce qu’il soit ressuscité des morts, les trois apôtres ne comprennent pas ce que le Maître veut dire et se demandent entre eux, avec anxiété, ce que c’est que la résurrection des morts*.

Ce passage de l’évangéliste est tellement concluant qu’il pourrait nous dispenser de toute autre preuve. Nous ferons cependant observer que la plupart des livres apocryphes de l’Ancien Testament, qui nous représentent les opinions de l’époque à laquelle ils furent écrits, ne parlent ni de l’immortalité de l’âme, ni de la résurrection des corps, et ne connaissent pas d’autre récompense pour l’homme juste que la prospérité terrestre, ni d’autre châtiment pour l’impie que les maux qui l’atteignent pendant cette vie. La mort est encore un objet de terreur 1 * 3 ? Celui qui a fini sa carrière terrestre, a quitté la lumière, comme le fou a perdu l’entendement 3 ; il est semblable à celui qui n’est point; il ne peut louer le Seigneur* ; et quand son souvenir

1 Marc, ix, 10.

* Ecclésiastique, xl, 5; xli, 1 et 2.

« Ibid,., xxn, 10 et 11.

* Ibid., xvn, 26-28 ; Baruch, 8 et 17.

a disparu, il a péri tout entier, comme s’il n’avait jamais existé'. La bénédiction du Seigneur fait fleurir en peu d’heures la postérité de celui qui le craint 1 * 3 ; une longue vie est sa récompense". Le méchant, au contraire, n’a pour partage qu’une mauvaise réputation ; la honte et l’opprobre tombent sur lui 4 .

Telles sont les croyances généralement reçues parmi les Juifs jusqu’à l’ère chrétienne. On voit cependant, dès le second siècle avant Jésus-Christ, se former de nouvelles vues sur la destinée future de l’homme. Elles se produisent sous une forme différente dans chacune des deux grandes fractions des enfants d’Israël. Les partisans de ces idées nouvelles se représentent la vie future, dans la Judée, comme la suite de la résurrection des corps, et, à Alexandrie, comme l’effet de l’immortalité de l’âme. Ces doctrines ne se confondent jamais*.

1 Ecclésiastique, xliy, 9.

1 Ibid., xi, 23; xxxiii, 1 ; xxxiv, 16 et 17.

* Ibid., xxiii, 28.

* Ibid., vi, 1 et 4 ; xxii, 4.

s II est à peine nécessaire de faire remarquer que ces deux doctrines, quoique destinées à conduire au même résultat, à l’idée de la permanence de la conscience individuelle dans un

Aucun document palestinien ne parle de l’immortalité de l’âme; aucun livre alexandrin de la résurrection des corps.

Cette division, si nettement tranchée, nous impose l’obligation d’examiner à part ce qui regarde chacune de ces deux doctrines. Nous commencerons par celle de l’immortalité de l’âme, dont la détermination offre bien moins de difficultés que celle de la résurrection des corps.

De l'origine de la doctrine de l’immortalité de l'Ame chez les JuiO> d'Alexandrie.

Les documents que nous avons ici à considérer sont les livres de la Sagesse de Salomon et les

monde futur et à celle d'une rétribution définitive, sont fort distinctes et indépendantes l'une de l’autre. L’histoire montre que la doctrine de la résurrection des corps a dominé surtout dans les lieux et dans les temps où l’on n’avait pas une idée nette de la spiritualité de l’âme, ni par conséquent de son immortalité, et que d’un autre côté, la doctrine de l'immortalité de l'âme a eu pour effet, là où elle s'établit solidement, d’affaiblir la croyance à la résurrection des corps.

nombreux écrits de Philon, le plus parfait représentant de la philosophie juive alexandrine.

D’après l’auteur de la Sagesse de Salomon , l’Ame est un esprit de vie, pleine d’activité', faite à l’image de Dieu i 2 * * . Elle vient habiter dans le corps, auquel elle est antérieure* ; elle y est enfermée comme dans une maison d’argile qui l’appesantit et borne ses facultés'. Elle doit lui survivre, parce qu’elle est faite pour être immortelle 5 . 11 semble cependant que, d’après ce livre, l’immortalité n’est réservée qu’à l’âme innocente 6 , et que les vicieux sont destinés à périr et à disparaître entièrement \

Le même ordre d’idées se trouve dans Philon, mais d’une manière plus explicite. Et d’abord, l’âme est représentée comme antérieure à la formation du corps. En venant l’animer, elle quitte

i Sapience, xv, 11.

* Ibid,., n, 23.

* Ibid., viii, 19 et 20.

* Ibid. îx, 15.

» Ibid., ii, 25.

6 Ibid., I, 15; II, 23; IV, 1 et 2; v, 16; VI, 19 et 20; VIH, 14, 17 ; XV, 3 1 Ibid., v, 13-15.

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 319 sa patrie pour un lieu étranger Le corps n’est pour elle qu’une prison \ ou encore qu’un cercueil 1 * 3 4 5 * . C’est dans ce sens que Pliilon, copiant Platon presque littéralement, rapporte, en l’approuvant, le jeu de mots d’Héraclite, qui appelait le o-wfxa (corps) le <répx (sépulcre) de l’àme \ Élevée au-dessus des vicissitudes des choses créées et sensibles, l’âme est en nous ce qu’il y a d'impérissable \ La mort, loin d’être son extinction (<rSéai; i rs ÿvxf*) nes ^ que sa séparation d’avec le corps (^wpwpcç y. xi didÇev dite <7'j>ux7c; r ’) . A ce moment, le corps, semblable à une coquille (cazfiécv âixnv), s’ouvre, et l’âme s’en sépare (aîtoyâpEtat) 7 , pour retourner dans le lieu d’où elle était descendue*.

1 De confusione linguarum, § 17 ; Deagricultura, § 14; XB&âirtp Ctf ijiviîV r,X0t ; De SOmiliiS, I, § 31.

* Ajo-uoiniptov ri a-wfia, De migrât. Abrah , § 2.

1 A ùpvxi, cipo;, De migrât. Abrah., § 3; Quod Deux immutab., § 32.

* Leg. alleg., i. § 33. Comparez Platon, Phèdre, dans la traduct. de M. Cousin, t. vi, p. 57.

4 De mundi opificio, § 40 et 46.

4 De Abrah., § 44.

5 De carilate, § 4,

* Detomniis, t, §31.

Mais cet heureux retour n’est le privilège que de l’âme qui, pendant cette vie, a travaillé à s’élever au-dessus des choses sensibles, à s’affranchir des passions, à vaincre l’attrait du plaisir, pour se rapprocher de la Divinité, et qui, selon l’expression de Philon, délivrée de toute inquiétude terrestre, s’est répandue elle-même comme une libation pure devant le Seigneur \

Telle est, réduite à ses traits essentiels, la doctrine juive alexandrine de l’immortalité de l’âme 2 . Son origine n’est pas douteuse ; elle vient directement de Platon, dans lequel seul elle se trouve entourée des mêmes accessoires et exposée avec les termes mêmes dont s’est servi Philon. On n’a, pour s’en convaincre, qu’à se rappeler la doctrine du philosophe grec.

D’après Platon, les âmes, créées à l’origine même des choses, avant la production du monde sensible*, vivent d’abord dans le monde intelli-

1 De somniis, i, § 43 ; De mundi opificio, § 44 ; De tictimis, § 6.

* Nous avons déjà dit que les mêmes idées se trouvent chez les esséniens ; Josèphe, Antiq., xvm, 2; Guerre des Juifs, U, 8, 12.

3 Josèphe signale lui-méaie les rapports de la doctrine essé-

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 3 '21 gible, leur véritable patrie. Elles ne viennent animer des corps mortels que quand, séduites par les attraits trompeurs des choses terrestres, elles perdent leur pureté native. Elles tombent alors des cieux dans ce monde inférieur, et elles ne peuvent y rentrer qu’après s’être lavées, par une vie philosophique trois fois répétée, de la souillure qui les a précipitées sur la terre. Le corps est une prison dans laquelle elles sont enfermées pour expier leur erreur, et la mort, qui les en délivre, leur ouvre l’accès à leur patrie primitive, si, pendant leur exil sur la terre, elles se sont affranchies de l’amour des choses sensibles *.

C’est dans Platon que les Juifs alexandrins ont puisé leur doctrine de l’âme ; le fait est incontestable. Des idées analogues se produisent, sans aucun doute, en divers temps et en divers lieux, sans aucune filiation historique, par le travail seul de la pensée, qui, chaque fois qu’elle se place à un point de vue déterminé, arrive nécessaire-

nienne de l’âme avec celle de la philosophie grecque. Guerre des Juifs, ii, 12.

1 Œuvres de Platon, trad. par M. V. Cousin, t. vi; principalement le Phèdre. — Rilter, Histoire de la philosophie ancienne, t. n, p. 308-315.

ment à des résultats semblables. Mais, quand les détails sont les mêmes, et que ces détails, comme c’est ici le cas, sont purement arbitraires, on ne peut s’empêcher de reconnaître que l’une des deux théories a été calquée sur l’autre. Ne sait-on pas, d’ailleurs, que Platon est le maître que Phi- Ion avoue? Et nous pouvons ajouter que l’influence du philosophe athénien sur les Juifs d'Alexandrie commença ü se faire sentir bien avant Philon, et qu’on en voit des traces bien marquées dans les monuments antérieurs de la littérature juive alexandrine.

Mais quelque évident qu’il soit aux yeux de la critique que la doctrine juive de l’immortalité de l’ûme a son origine dans la philosophie platonicienne, les Juifs alexandrins étaient pleinement persuadés qu’ils la tenaient de Moïse lui-même. Cette illusion, quelque étrange qu’elle puisse paraître, ne saurait étonner que celui qui est complètement étranger à l’histoire des idées religieuses. Partout où la critique ne règne pas en souveraine, le théologien ne manque jamais de trouver dans les saintes Écritures le système dont il est imbu ; et les idées qui lui viennent de Platon

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 3*23 ou d’Aristote, de Descartes ou de Kant, celles même qu’il a puisées parfois dans les préjugés populaires, il les rapporte, avec une entière bonne foi, aux documents révélés. Telle est la marche ordinaire des choses. Les Juifs alexandrins ne firent pas exception à la règle commune. Ils doutent si peu que Moïse ait enseigné, avant Platon, la doctrine de l’immortalité de l’âme, que c’est à ses déclarations, plutôt qu'à des raisons philosophiques, qu’ils en appellent, quand ils veulent établir sa vérité. Pour Philon, le livre de la Genèse tout entier n’est qu’une histoire de l’âme et ce qu’il raconte

des patriarches que des peintures allégoriques des

différents moments de son développement ou des divers états par lesquels elle peut passer.

Comment les Juifs alexandrins trouvaient-ils dans Moïse la doctrine de l’immortalité de l’àme, dont il n’a pas dit un seul mot? Philon va nous l’apprendre. Deux passages de la Genèse prouvent, selon lui, la spiritualité de l’âme. Dieu, estil dit dans ce livre, souffla dans les narines de l’homme le souffle de la vie 1 ; ce souffle de la vie

1 Genèse, n, 7.

est l’âme, qui est ainsi une véritable inspiration de la Divinité. L’autre passage, commenté fort souvent par le philosophe alexandrin 1 , n’est pas moins explicite. Dieu, y est-il dit, fit l’homme à sa ressemblance et à son image 2 * . Ce qui est dit ici de l’homme doit s’entendre de l’âme, car l’âme est ce qui constitue proprement l’homme *. Or, on voit par ce passage qu’elle est différente de la création sensible; que, partie indivisible de la nature divine 4 , elle est immatérielle, dégagée des liens de la nécessité 5 * , et par conséquent qu’elle est impérissable*.

Mais quoi! Moïse ne place-t-il pas l’âme dans le sang 7 ? Philon ne se laisse pas arrêter par cette difficulté. Le sang n’est, à ce qu’il assure, que

1 De mundi opif., g 23; Quod deterius, g 22 ; Legis ail., H, § 12; ni, § 31 ; De somniis, i, § 6.

» Genèse, i, 26 et 27

» De agricult., § 2; Quod Deus sit immut., g 10; De Plantât., § 11.

* De linguarum confus., § 27 ; Quod deterius potiori insid., § 22-24.

5 Quod Deus sit immut., § 10.

8 Quod Deus sit immut., § 10; De Abrah., § 44; De Cherub., § 4; Leg. alleg., n, § 12.

1 Genèse, ix, 4 ; Lévit, xvii, 11.

DES DOCTRINES REMOIEUSES DES JUIFS. 325 l’essence de l’âme irraisonnable et mortelle 1 . L’essence de l’âme raisonnable est, au contraire, l’esprit de Dieu *. Et si la première suit les destinées du corps, il ne saurait en être de même de la seconde. C’est ainsi que le philosophe alexandrin croit trouver la doctrine de l’immortalité de l’âme dans le livre de la Genèse, sans s’apercevoir qu’il prête à Moïse une foule d’idées qui lui furent inconnues et qu’il emprunte directement lui-même à Platon.

De l'origiue de la doctrine de la résurrection des corps chez les Juifs de la Palestine.

§ I er

C’est dans le livre du prophète Daniel que la

doctrine de la résurrection des corps se présente •

1 (Juin rerum divin., § 11; Fragmenta dans Philonis opéra, t. vi, p. 230.

* De linguarum confus §, 27 ; Fragmenta, ibid., t. vt. p. 230.

pour la première fois sous des termes positifs. « Plusieurs de ceux qui dorment dans la poussière » de la terre, y est-il dit 1 , s’éveilleront, les uns » pour la vie éternelle, et les autres pour être » couverts d’opprobre et d’une ignominie éter- » nelle. » Il ne s’agit ici que d’une résurrection partielle, c’est-à-dire de celle qui, dans les croyances juives de cette époque, doit avoir lieu au commencement du règne du Messie.

Cette doctrine prend une forme plus explicite dans le second livre des Maccabées. L’espérance d’une résurrection des corps, suivie d’une béatitude éternelle, soutient, au milieu des tourments, une famille juive, composée d’une mère et de ses sept fils, qui, pendant la persécution d’Àntiochus Epiphanes^ refuse de sacrifier aux idoles et meurt héroïquement pour sa foi 2 . Le second des enfants s’écrie, avant d’expirer : « Tu nous ôtes la vie » terrestre, mais le Seigneur, souverain du monde,

» nous ressuscitera pour la vie éternelle. » (vii, 9). Le troisième manifeste la conviction que- Dieu lui

1 Dan., xii, 3.

2 2 Macc., vu. Coinp. xu, 45 et 46; xiv, 46.

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 327 rendra les membres qu’il perd par attachement pour sa loi (vu, 11). Les autres meurent dans la même confiance, et la mère les console par ces paroles : « Le créateur du monde, au jour de sa » miséricorde, vous rendra l’esprit et la vie que » vous allez perdre pour lui.» (vu, 23.) L’auteur de ce livre a mis dans la bouche de cette pieuse femme la raison par laquelle on expliquait déjà cette croyance. Dieu, qui a donné une première fois la vie, peut bien la rendre à ceux qui lui sont

fidèles et qui meurent pour obéir à sa loi. C’est

une restitution commandée par la justice. Celui qui donne sa vie pour Dieu, la recevra une seconde fois de sa miséricorde '.

1 2 Macc., vu, 23. Cet argument a été depuis reproduit presque constamment. « Si Dieu, dit Athénagore, a pu former les corps des hommes dans un temps où ils n’étaient pas, il pourra aussi, quand il lui plaira, les rappeler à l’existence quand ils ne seront plus. (De la résurrection des corps, deuxième partie.) » De même, Tertullien : Et utique idoneus est reticere, qui fecit ; quanto plus est fecisse, quam refecisse ; initiura dedisse, quam reddidisse. Ita restitutionem carnis faciliorem credas institutione ( De resurrectione carnis, § 11). La théologie moderne se sert du même argument. « Je ne vois pa , dit Pascal, qu'il y ait plus de difficulté de croire la résurrection des corps que la création. Est-il plus difficile de reproduire un homme que de le produire ? »

Les enfants d’Israël doivent-ils seuls jouir du bénéfice de la résurrection des corps? Nous ne trouvons dans le second livre des Maccabées aucun passage qui puisse donner une solution précise à cette question. Les menaces que les sept martyrs font entendre à Antiochus Épiphanes ne se rapportent qu’aux choses de cette vie; mais il serait peut-être téméraire d’en induire que la punition divine ne doit pas, dans l’esprit de l’écrivain juif, aller au delà. Nous ne voudrions pas trop insister non plus sur les paroles du quatrième martyr, qui déclare à son persécuteur qu’il n’y aura pas pour lui de résurrection de vie'; car, à là rigueur, cette déclaration pourrait signifier seulement qu’Antiochus n’a pas à espérer un sort heureux dans la vie future. Cependant, l’impression générale que l’on rapporte de la lecture de ce chapitre vu, c’est que, dans l’opinion de l’auteur, la résurrection des morts est réservée aux seuls enfants d’Israël fidèles à la loi de Dieu 1 2 .

1 Zot àvxsTKutî ilç çùvv ovx e”<tt ai; 2 Alaccab., vu, 14. Comp. ibid., xu, 44.

i Le quatrième livre des Maccabées annonce, au contraire, que le méchant est menacé de tourments qui doivent servir à

Quant à l’époque à laquelle elle doit avoir lieu, on peut la voir indiquée dans les mots èv n> û.éei ; les morts ressusciteront au temps de la miséricorde, c’est-à-dire au commencement du règne du Messie. L’auteur du Livre de Daniel place au même moment ce grand événement.

Il est encore question de cette croyance dans deux autres passages de ce livre (xn, 44 e t 45, et xiv, 46) . Encore ici elle nous est présentée comme l’espérance et la consolation des fidèles israélites qui combattent ou qui meurent pour la défense de la religion nationale. La forme du verset 45 du chapitre xn semble impliquer qu’elle n’était pas généralement reçue parmi les descendants d’Israël et qu’elle était particulière à un nombre plus ou moins limité de Juifs. D’un autre côté, nous savons qu’elle faisait partie des doctrines des pharisiens. C’est ce que nous apprend Josèphe *. Le

sa purification (x, 15 ; ix, 9; xhi, 15). Ce livre est d’une date postérieure au deuxième livre des Maccabées, dont il n'est du reste qu’un remaniement développé.

1 Guerre des Juifs, h, 8. 12; ni, 8; Antiq,, xvm, 1, 2; Actes, xxni, 8. Josèphe représente la d<§>trine des pharisiens sur l’âme comme une espèce de métempsychose. Mais il est naturel de croire qu’il ne se servit de cette manière de parler

Nouveau Testament rend le même témoignage à cette secte. Enfin le Talmud, qui est son œuvre, enseigne partout cette doctrine de la résurrection des corps.

Tout nous porte à croire que c’est dans les écoles des pharisiens que cette croyance se développa. « C’est par elle, nous dit Josèphe *, qu’ils acquirent une si grande autorité parmi le peuple, qu’il suit leurs opinions dans tout ce qui regarde le culte divin et les cérémonies religieuses. » On peut croire que leur patriotisme, sentiment toujours et partout si bien accueilli de la multitude, ne contri- / bua pas peu à consolider leur influence. Les pharisiens jouèrent certainement un rôle considérable dans le mouvement national excité par la persécution d’Antiochus Épiphanes, ou, pour mieux dire, ce fut probablement à cette époque que les Juifs fervents, attachés à la fois à l’indépendance de leur pays et aux traditions qui s’étaient formées depuis la restauration de la na-

que pour se faire comprendre des Grecs, auxquels la doctrine de la résurrection ^es corps était entièrement inconnue. Actes, xvm, 32.

1 Antiquités, xvm, 2.

DBS DOCTRINES KBI.IGIKUSKS DES JUIFS. 33 i

tion, se rapprochèrent dans un commun danger, serrèrent leurs rangs et constituèrent cette secte qui se trouve naturellement opposée à tous ceux qui, moins décidés ou moins enthousiastes, balancèrent à prendre les armes contre un maître puissant. Depuis le retour de la captivité, il s’était fait sans aucun doute un travail parmi les docteurs d’Israël, touchant les choses religieuses. 11 éclata tout d’un coup au dehors au moment que les plus fidèles d’entre les Juifs se levèrent pour reconquérir l’indépendance du peuple et sauver la religion nationale. C’esf du moins alors que se montre pour la première fois la croyance à la résurrection des corps. Elle ne prit pas naissance tout d’un coup à cette occasion ; ses racines doivent naturellement s’enfoncer dans le passé. Mais ce qui n’avait été jusqu’à ce moment qu’un objet de spéculation pour les docteurs de Ta loi, prit une nouvelle vie, en devenant une espérance pour les opprimés et un encouragement pour ceux qui combattaient pour la cause de Dieu.

Telle fut la première manifestation de cette doctrine. Comment s’était- elle ^formée dans les écoles de la Palestine?

Son origine est bien autrement difficile à déterminer que celle de l’idée alexandrine de l’immortalité de l’âme. Pour arriver à un résultat satisfaisant, nous procéderons par élimination, c’est-à-dire que nous examinerons successivement les hypothèses qui ont été avancées ou que l’on peut faire encore à ce sujet, et, recueillant ensuite les données qui nous paraîtront les plus positives, nous essaierons d’établir une opinion qui nous semble plus conforme à la marcUe naturelle des choses et plus propre à satisfaire à toutes les difficultés.

Page 1