‹ Des doctrines religieuses des juifs pendant les deux siècles antérieurs a l'ére chrétienneChapitre 18 sur 24 · III · texte numérisé non relu

III

On regarde généralement la doctrine de la résurrection des corps comme une importation étrangère dans la théologie juive. Cette croyance est attribuée à deux des peuples avec lesquels les enfants d’Israël eurent des relations : aux Égyptiens et aux Perses. De laquelle de ces deux nations passa-t-elle dans la Palestine?

Il nous semble, impossible de la faire venir d’Égypte, où nous doutons fort qu'elle ait jamais régné. Les égyptologues modernes admettent, il est vrai, qu’elle faisait partie de la théologie égyptienne et qu’elle présidait, depuis les temps les plus reculés, à tous les rites qui accompagnaient l’embaumement et la sépulture, ainsi qu’à tous les emblèmes qui couvrent les cercueils et les sculptures des tombeaux ’. Si la doctrine de l’immortalité de l’âme et celle de la résurrection des corps, doctrines que, pour le dire en passant, on confond ensemble assez mal à propos, avaient régné, comme on l’affirme, depuis les âges les plus reculés, parmi les Égyptiens, il serait étrange que le législateur des Hébreux, qui avait été élevé dans la science égyptienne, n’en eût pas fait son profit, quand il adoptait, en les perfectionnant, tant d’institutions de ce peuple dans la législation qu’il donnait aux enfants d’Israël 2 . Il serait plus étrange

‘ Égypte ancienne, par Champollion-Figeac, p. 123-134, Notice sommaire des monuments égyptiens exposés dans les galeries du musée du Louvre, par le vicomte Emm. de Rougé, Paris 1855, p. 81.

1 Hérodote, liv. il, ch. 104, note 49 de la trad. de A. -F. Miot, t. 1. 388 et 389, 401-406, 411.

encore que les prophètes, dans les nombreux passages où ils parlent de l’Égypte, n’eussent pas fait une seule allusion à l’une ou à l'autre de ces deux doctrines. Que dire d’Hérodote, qui n’attribue pas aux Égyptiens, comme on l’assure d’ordinaire, la doctrine de la résurrection des corps, mais une espèce de métensomatose? 11 fait remarquer expressément qu’après la dissolution du corps, l’âme, d’après les croyances égyptiennes, entre dans un autre animal prêt à naître justement au moment favorable pour la recevoir, et que, après avoir parcouru ainsi toute la série des animaux, elle revient dans le corps d’un homme naissant, — ce sont ses expressions , — c’est-à-dire dans un nouveau corps 1 . Platon, qui s’était laissé séduire par la forme ultra-conservatrice de l’organisation sociale de ce peuple, ne parle pas de ces croyances ; il n’a môme qu’une très-petite idée de la capacité de son génie pour la science, et il ne lui reconnaît qu’un esprit mercantile et une certaine habileté pour les arts mécaniques*. Même absence de témoignage dans

1 Hérodote, liv. u, ch. 123; trad. de Miot, 1. 1 , p. 321 et note 54, p. 417-422.

1 Républiq., liv. tv ; Ritter, Histoire de la philosophie

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 339 des temps plus rapprochés. Ni les philosophes grecs qui enseignent à Alexandrie, ni les Juifs qui y ont fixé leur demeure, ne semblent se douter que le peuple au milieu duquel ils vivent, croie que les corps, embaumés avec tant de soin, doivent un jour reprendre vie. Il y a plus : les Égyptiens euxinêmes n’en savent rien. Plotin, né dans la haute Égypte, admirateur enthousiaste de la science consommée des sages de son pays 1 , ne dit pas un seul mot de la résurrection des corps 2 , et quand les néo-platoniciens, ses successeurs, imaginent d’exposer la science égyptienne dans des écrits qu’ils donnent à Hermès, son révélateur, ils ne mettent dans sa bouche aucune expression qui se

ancienne, t. il, p. 129. Dans le Timée, l’intelligence des Égyptiens est hautement célébrée; le plus grand mérite que leur reconnaît ici Platon, ne consiste cependant qu’à faire tourner les connaissances scientifiques à l’usage des hommes. Ce n’est encore que du génie pratique de ce peuple dont il est question. Études sur le Timée, par H. Martin, t. i,.p. 75.

» Ennéades, v, liv. 8, p. 6.

* On ne trouve dans Plotin, sur l’âme, que la doctrine de Platon. Tout le livre 8 de la quatrième Ennéade traite de la descente de l’âme dans le corps. Comp Ennéade ni, liv. 9, ch. 2. Son union avec le corps est une chute et un mal. Ennéade vi, liv. 4, ch. 16 ; iv, liv. 3, ch. 12, 17 et suiv. Elle perd sa liberté parsuite de cette union. Enn/adem, liv.l, ch. 8.

SftO DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS.

rapporte de près ou de loin à cette doctrine 1 .

Elle est écrite , dit-on , sur les bandelettes des momies, sur leurs bières, sur leurs sépulcres, dans le livre des morts qui les accompagnent. Soit; nous ne sommes pas en mesure de contrôler cette affirmation, et nous sommes tout disposé d’ailleurs à avoir pleine confiance dans la science des successeurs de Champollion. Mais a-t-on bien déterminé l’âge de ces documents? Et, si on l’a fait, comment explique-t-on le silence de Moïse, des prophètes hébreux et des écrivains grecs ? 11 ne s’agit pas ici d’une de ces idées sur lesquelles des étrangers peuvent prendre le change ou qui peuvent leur échapper. Les funérailles étaient des cérémonies publiques, fréquentes, et tout ce qui s’y rattachait devait exciter la curiosité des Grecs ; un observateur aussi judicieux qu’IIérodote ne pouvait guère se tromper sur ce point.

• D'après le Pœmandre, ch. 10, 6-8, 19-25, l ame qui a combattu le combat de la piété devient Dieu ; mais l’âme méchante persévère dans son essence ; c’est là sa punition, et elle est animée du désir de s’unir de nouveau à un corps. Telle est la doctrine de ce livre sur la destinée future de l’âme ; elle est entièrement opposée à celle de la résurrection des corps.

DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, Bftl

Accordons cependant que la doctrine de la résurrection des corps faisait partie des croyances égyptiennes. 11 n’en restera pas moins certain qu’elle fut inconnue aux Hébreux et qu’elle resta étrangère aux Juifs alexandrins. Comment auraitelle pénétré dans les synagogues de la Judée, au ir siècle avant l’ère chrétienne? Il n’est pas une seule donnée historique qui puisse en rendre raison. Aussi n’est-ce pas en Égypte que les théologiens ont cherché d’ordinaire l’origine de la croyance pharisienne sur la résurrection des corps, et nous avons examiné ici plutôt une hypothèse possible qu’une supposition qui ait déjà pris place dans la science. Mais, en présence des travaux qui se font en ce moment sur les antiquités égyptiennes, nous avons cru devoir aller au-devant de conjectures qu’on pourrait bien être tenté d’essayer.

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