PRÉFACE
marche toujours croissante de l'idée religieuse. Le prophétisme est le mosaïsme spiritualisé, si l'on peut ainsi dire, et le christianisme, à son tour, est le prophétisme poussé au suprême degré du spiritualisme. Cetto manière de considérer l'histoiie du monothéisme biblique n'était ni contraire, ni même étrangère à l'ancienne théologie. Mais tandis qu elle constatait les antécédents les plus lointains du christianisme et qu'elle le voyait naître dans le mosaïsme et grandir dans le prophétisme, elle ne trouvait plus, après que la voix du prophète s’était éteinte, qu'une décadence marquée et elle n’apercevait dans la synagogue qu'une opposition de plus en plus décidée aux principes qui devaient triompher dans les enseignements de Jésus-Christ et de ses apôtres.
Est-il possible cependant qu’il y ait eu une lacune de cinq siècles dans le développement de l'idée religieuse?. Cette interruption serait, dans tous les cas, d'autant plus étonnante que c'est préc'sément pendant le temps dans lequel on ne trouverait plus le moindre antécédent du christianisme, que le monothéisme règne sans contestation parmi les entants d'Israël, autrefois presque toujours rebelles à la voix des prophètes. Ce n’est donc pas sans quelque apparence de raison qu’on cherche dans le judaïsme des deux siècles immédiatement antérieurs à notre ère les manifestations religieuses qui ont préparé l’avénement de la religion chrétienne et les origines les plus prochaines, non pas sans doute de son idée fondamentale qui remonte bien plus haut, mais de la manière dont elle s’est annoncée dans l’histoire. Les formes primitives sous lesquelles elle s'est produite, celles qui ont été propres à, ses premiers développements,
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doivent avoir leur explication dans les dernières formes religieuses du judaïsme'.
Le christianisme eût-il été simplement une réaction, dans l’esprit de l'antique prophétisme, à la théologie de la synagogue, il aurait dû encore tenir compte, dans la manière dont il s’annonça, de la science religieuse qu’il venait renverser, et adapter ses arguments et son langage aux adversaires qu’il avait à combattre. La même idée religieuse se serait produite certainement sous une autre forme dans un autre milieu et en face d'une opposition différente. C’est ainsi que la cause de la liberté a revêtu dans la révolution anglaise d’autres formes que dans la révolution française, par la seule raison que les antécédents et le milieu n’étaient pas les mêmes pour l’une et pour l'autre.
On peut supposer que l’action du judaïsme sur la manière dont 1 idée chrétienne s’est présentée dans l’histoire va même encore plus loin. De même qu’il est tel fait de la révolution française qui a sa cause occasionnelle, si l'on veut nous permettre cette expression, dans tel autre fait de l’ancienne monarchie, ainsi il est certains mouvements de l’histoire primitive du christianisme qui ont dû être déterminés par des cir— t constances particulières au judaïsme et dont les résultats se seraient réalisés, dans une autre position, par des voies différentes. Nous pouvons en citer un exemple frappant. On connaît l’opposition qui éclata entre ceux des premiers chrétiens qui, inclinant à ne voir dans le christianisme qu’un mosaïsme perfectionné, étaient par cela même peu portés à le détacher
‘ Hilgenfeld, Zeitschrift für wissenschaft, théologie, t. i, p. 16 .
PIIÉKACE.
entièrement de l’ Ancienne Alliance, et ceux qui lui attribuant une valeur absolue et indépendante, le considéraient comme la religion de l’homme en général, sans distinction de nationalité, et non plus seulement comme celle d’une race privilégiée. Cette division n’était en réalité que la conséquence d’une division analogue qui avait déjà séparé en deux camps les enfants d’Israël. Ce n’était pas seulement les Juifs dispersés parmi les Grecs qui avaient essayé d’arracher le judaïsme à son antique particularisme ; dans le sein même des écoles de la Judée, on trouve à côté de la majorité des docteurs d’Israël qui attachaient une importance extrême à l’observation de la loi, une minorité décidée à mettre les préceptes moraux audessus des prescriptions légales et cérémonielles, et il ne peut rester le moindre doute sur l'espèce de filiation que nous venons d’indiquer, quand on voit que le héros de l’universalisme chrétien appartenait par sa naissance au judaïsme helléniste et par son éducation à une école dans laquelle on professait un judaïsme* plus spiritualisé, et que le plus grand nombre des disciples qui se rangèrent autour de lui étaient sortis des communautés juives dç la Grèce, d’Alexandrie ou de l'Asie-Mineure.
Il y a plus encore. La plupart des doctrines adoptées par le christianisme font partie, sous une forme plus ou moins adéquate, de l’enseignement de la synagogue, et de ces doctrines, les unes sont entièrement inconnues aux prophètes et les autres ne se montrent qu’en germe dans leurs écrits. Que prouve ce fait, sinon que la théologie juive a servi d’intermédiaire entre le prophétisme et le christianisme, et que le judaïsme n'a transmis aux premiers chrétiens