III
On regarde généralement la doctrine de la résurrection des corps comme une importation étrangère dans la théologie juive. Cette croyance est attribuée à deux des peuples avec lesquels les enfants d'Israël eurent des relations : aux Égyptiens et aux Perses. De laquelle de ces deux nations passa-t-elle dans la Palestine?
Il nous semble impossible de la faire venir d'Egypte, où nous doutons fort qu'elle ait jamais régné. Les égyptologues modernes admettent, il est vrai, qu'elle faisait partie de la. théologie égyptienne et qu'elle présidait, depuis les temps les plus reculés, à tous les rites qui accompagnaient l'embaumement et la sépulture, ainsi qu'à tous les emblèmes qui couvrent les cercueils et les sculptures des tombeaux*. Si la doctrine de l'immortalité de l'âme et celle de la résurrection des corps, doctrines que, pour le dire en passant, on confond ensemble assez mal à propos, avaient régné, comme on l'affirme, depuis les âges les plus reculés, parmi les Égyptiens, il serait étrange que le législateur des Hébreux, qui avait été élevé dans la science égyptienne, n'en eût pas fait son profit, quand il adoptait, en les perfectionnant, tant d'institutions de ce peuple dans la législation qu'il donnait aux enfants d'Israël*. Il serait plus étrange
* Egypte ancienne, par Champollion-Figeac, p. 123-134, Notice sommaire des monuments égyptiens exposés dans les galeries du musée du Louvre, par le vicomte Emm. de Rougé, Paris 1855, p. 81.
* Hérodote, liv. ii, ch. 104, note 49 de la trad. de A.-F. Miot, t. 1, 388 et 389, 401-406, 411.
Sâ8 DBS DOCTRINES RELIGIEUSES DBS JUIFS,
encore que les prophètes, dans les nonr)breux passages où ils parlent de TÉgypte, n'eussent pas fait une seule allusion à Tune ou à Tautre de ces deux doctrines. Que dire d'Hérodote, qui n'attribue pas aux Égyptiens, comme on Tassure d'ordinaire, la doctrine de la résurrection des corps, mais une
espèce de métensomatose? Il fait remarquer expressément qu'après la dissolution du corps, l'âme, d'après les croyances égyptiennes, entre dans un autre animal prêt à naître justement au moment favorable pour la recevoir, et que, après avoir parcouru ainsi toute la série des animaux, elle revient • dans le corps d'un homme naissant, — ce sont ses expressions , — c'est-à-dire dans un nouveau corps*. Platon, qui s'était laissé séduire par la forme ultra-conservatrice de l'organisation sociale de ce peuple, ne parle pas de ces croyances ; il n'a même qu'une très-petite idée de la capacité de son génie pour la science, et il ne lui reconnaît qu'un esprit mercantile et une certaine habileté pour les arts mécaniques*. Même absence de témoignage dans
^ Hérodote, liv. ii, ch. 123; trad. de Miot, 1. 1, p. 321 et note 54, p. 417-422.
3 Républiq., liv. iv; Ritter, Histoire de la philosophie
des temps plus rapprochés. Ni les philosophes grecs qui enseignent à Alexandrie, ni les Juifs qui y ont fixé leur demeure, ne semblent se douter que le peuple au milieu duquel ils vivent, croie que les corps, embaumés avec tant de soin, doivent un jour reprendre vie. Il y a plus : les Égyptiens euxmêmes n'en savent rien. Plotin, né dans la haute Egypte, admirateur enthousiaste de la science consommée des sages de son pays*, ne dit pas un seul mot de la résurrection des corps ^, et quand les néo-platoniciens, ses successeurs, imaginent d'exposer la science égyptienne dans des écrits qu'ils donnent à Hermès, son révélateur, ils" ne mettent dans sa bouche aucune expression qui se
ancienne, t. ii, p. 129. Dans le Timée, rinteUigence des Égyptiens est hautement célébrée ; le plus grand mérite que leur reconnaît ici Platon, ne consiste cependant qu'à faire tourner les connaissances scientifiques à l'usage des hommes. Ce n'est encore que du génie pratique de ce peuple dont il est question. Études sur le Timée, par H. Martin, 1. 1, p. 75.
1 Ennéades, v, liv. 8, p. 6.
* On ne trouve dans Plotin, sur l'âme, que la doctrine de Platon. Tout le livre 8 de la quatrième Ennéade traite de la descente de l'âme dans le corps. Gomp. Ennéade m, liv. 9, ch. 2. Son union avec le corps est une chute et un mal. Ennéade VI, liv. 4, ch. 16 ; iv, liv. ^, ch. 12, 17 et suiv. Elle perd sa liberté par suite de cette union. Ennéade m, liv. 1 , ch. 8.
3&0 DBS DOCTRINES RBL16IBUSBS DBS JUIFS.
rapporte de près ou de loin à cette doctrine*. Elle est écrite , dit-on , sur les bandelettes des momies, sur leurs bières, sur leurs sépulcres, dans le livre des morts qui les accompagnent. Soit; nous ne sommes pas en mesure de contrôler cette affirmation, et nous sommes tout disposé d'ailleurs à avoir pleine confiance dans la science des successeurs de ChampoUion. Mais a-t-on bien déterminé l'âge de ces documents? Et, si on Ta fait, comment explique-t-on le silence de Moïse , des prophètes hébreux et des écrivains grecs ? Il ne s'agit pas ici d'une de ces idées sur lesquelles des étrangers peuvent prendre le change ou qui peuvent leur échapper. Les funérailles étaient des cérémonies publiques, fréquentes, et tout ce qui s'y rattachait devait exciter la curiosité des Grecs ; un observateur aussi judicieux qu'Hérodote ne pouvait guère se tromper sur ce point.
* D'après le Pœmandre, ch. 10, 6-8, 19-25, Fâme qui a combattu le combat de la piété devient Dieu ; mais Tâme méchante persévère dans son essence ; c'est là sa punition, et elle est animée du désir de s'unir de nouveau à un corps. Telle est la doctrine de ce livre sur la destinée future de rame ; elle est entièrement opposée à celle de la résurrection des corps.
DBS DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. tS&l
Accordons cependant que la doctrine de la résurrection des corps faisait partie des croyance^ égyptiennes. Il n'en restera pas moins certain qu'elle fut inconnue aux Hébreux et qu'elle resta étrangère aux Juifs alexandrins. Comment auraitelle pénétré dans les synagogues de la Judée , au ir siècle avant l'ère chrétienne? Il n'est pas une seule donnée historique qui puisse en rendre raison. Aussi n'est-ce pas en Egypte que jfs tliéologiens ont cherché d'ordinaire l'origine de la croyance pharisienne sur la résurrection des corps, et nous avons examiné ici plutôt une hypothèse possible qu'une supposition qui ait déjà pris place dans la science. Mais, en présence des travaux qui se font en ce moment sur les antiquités égyptiennes, nous avons cru devoir aller au-devant de conjectures qu'on pourrait bien être tenté d'essayer.
i IV
C'est dans la Babylonie que la plupart des théologiens placent l'origine de cette doctrine,
S&S DÉS D0GTA1JN£S RfiLlGlËl3S£S DES JUIFS.
qu'ils regardent comme une importation du mazdéisme dans le judaïsme. Avant de discuter cette opinion, il est un fait préliminaire à examiner. L'idée de la résurrection des morts faisait-elle partie des croyances des Perses? On a prétendu que primitivement elle leur fut inconnue, et qu'elle ne pénétra chez eux que longtemps après avoir été généralenoent reçue parmi les Juifs, et l'on a tiré de là ce^te conclusion qu'elle était passée, non des mazdéens aux Juifs, mais des Juifs aux mazdéens*. Il est impossible de ne pas reconnaître que le silence du Vendidad sur cette doctrine^ prouve qu'elle était étrangère aux mazdéens à l'époque où ce livre fût rédigé. Les autres anciens écrits attribués à Zoroastre ne contiennent rien de plus sur ce sujet. Le Boundehesch seul parle souvent et longuement de cette croyance; mais on ne peut ici ' tenir compte des déclarations de ce livre, postérieur, et de beaucoup, à l'ère chrétienne. On prétend, il est vrai, qu'il contient un grand nombre de
* Hsevernick a soutenu cette thèse dans son Commentaire sur Daniel.
^ 11 est inutile de faire remarquer qu'il ne faut pas s'en rapporter à la traduction d'Anquelil-Duperron.
DES DOCTRINBS RELIGIEUSES DES JUIFS» 3/i3
fragments antiques, dans lesquels on trouve des indications valables sur les croyances mazdéennes primitives*. Mais tant que ce livre, mélange évident d'opinions empruntées à différentes religions et de dates fort diverses, n'aura pas été soumis à une critique sévère, peut-être impossible, il serait téméraire d'invoquer son témoignage, quand il s'agit de déterminer l'ancienne théologie des sectateurs de Zoroastre. Son emploi légitime doit se borner à constater et à décrire le mouvement religieux qui s'accomplit parmi les Perses au III' et au IV siècle de l'ère chrétienne.
Mais si la doctrine de la résurrection des morts n'a pas, chez les mazdéens, la haute antiquité qu'on lui a longtemps supposée, elle est cependant antérieure à l'époque qui nous en montre des traces bien marquées dans le Livre du prophète Daniel. Elle régnait dans la Perse au moment qu'Alexandre de Macédoine s'en rendit maître. Nous en avons pour garant Théopompe, qui, dans
* Voir dans Studien und Kritiken, 1834, 2^ cahier, un article de M. J.-G. Millier, qui en appelle entre autres à ces fragments antiques du Boundehesch, pour réfuter l'opinion d*Haevernick.
â/i& DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS.
trois passages cités dans différents auteurs, parle d'upe manière fort claire de cette croyance comme particulière aux Perses. Dans un de ces fragments, conservé par Plutarque*, il rapporte que, d'après eux, à la fin du temps que doit durer Tordre actuel des choses, TAdès sera vidé ou cessera d'exister*, et que les hommes vivront heureux, n'ayant plus besoin de nourriture et ne projetant plus d'ombre'. Dans un autre passage, cité par Diogène de Laêrte, il dit que, selon les mages, les hommes rappelés à la vie seront immortels*. Enfin, dans le troisième, rapporté par Enée de Gaza*, il raconte queZoroastre a prédit qu'il arriverait un moment où aurait lieu la résurrection des corps.
* De Iside et Osiride, § 47. "
* Selon qu'on lit xi\oç S'aTroXeÎTrso-ôai tôv «Siqv ou t<).oç (yV.7ro^stffôat TOV aSïjv. La première leçon est celle qui est reçue dans la plupart des éditions de Plutarque.
» Cette expression indique évidemment que le corps ressuscité ne sera pas absolument semblable au corps terrestre. Comparez 1 Corinth., xv, 42-44.
* Prcemium; avxSitàaeŒTai xarà toù? 'M.àyùvç fncri toùç «vOjOwTTovç xat wcrOat «ôavotTovç .
» Dialogm de animi immortalitate, p. 177. Ce passage a été accueilli dans Theopompii Chii fragmenta, édit. Wischer, 1829, p. 160.
DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 3/i5
Que cette doctrine se soit répandue chez les Perses à la suite des modifications religieuses qui s'accomplirent sous le règne d'Artaxerxès , fils d'Ochus, ainsi que le suppose M. SpiegelS ou, ce qui nous paraît plus probable, qu'elle remonte plus haut, peu importe à notre but ; il nous suffit de savoir qu'elle avait cours dans la Babylonie du temps de Théopompe, c'est-à-dire plus d'un siècle avant le moment où fut écrit le Livre du prophète Daniel. On ne peut pas, par conséquent, repousser, au nom d'une impossibilité historique, l'hypothèse qui place dans les croyances mazdéennes l'origine de la doctrine juive de la résurrection des corps.
Il ne sufiit pas cependant de prouver que cet emprunt a été possible; les partisans de cette hypothèse ont encore à montrer qu'il a eu lieu. Voici sur quelles considérations ils s'appuient.
La doctrine de la résurrection des corps ne se produit, au milieu des Juifs de la Palestine, que depuis qu'ils ont pu la connaître chez les Perses, parmi lesquels elle était généralement reçue et avec lesquels il avaient des relations suivies. Elle
1 Àvesta, trad. par Spiegel, 1. 1, p. 15, 16 et 32.
3&6 DES DOGTfUNES RELIGIEUSES DBS JUIFS.
reste étrangère aux, Juifs alexandrins, qui n*ont aucun commerce avec les mazdéens. Ces deux faits constituent une forte présomption en faveur de Thypothèse que nous examinons. Il faut en ajouter un troisième qui -vient les corroboi'er : c'est que cette croyance est exposée pour la première fois dans un écrit dont Tauteur ne connaît, en dehors de son propre pays, que la Babylonie et l'Assyrie, et qui se donne lui-même pour un disciple des sages de la Ghaldée \
Ces considérations ont leur valeur, nous ne voulons pas le nier, mais elles ne vont pas jusqu'à donner le droit de conclure que la doctrine juive de la résurrection est tout simplement un emprunt fait à la religion des Perses. Elles indiquent seulement qu'il y a eu quelque action du mazdéisme sur le judaïsme dans la formation de cette doctrine au sein du peuple juif.
^ Daniel, i, 4
Sans nous arrêter^ faire de nouveau remarquer ici que les idées ne passent pas toutes faites et ar* rêtées d'une nation à une autre, comme les produits de rindustrie que transportent les caravanes, il nous suffira, pour établir que l'hypothèse d'un emprunt est insoutenable, d'attirer l'attention sur
deux faits : !• La croyance juive de la résurrection des corps n'est pas identiquement la même que celle des Perses. Tous les hommes doivent ressusciter , d'après ceux-ci ; quelques-uns seulement, sans au-^ cun doute les descendants d'Israël, selon le Livre de Daniel, et à ce qu'il paraît, les justes seuls, d'après le second livre des Maccabées*. Dans la religion mazdéenne, la résurrection doit être suivie de la conversion et du salut des méchants.
Cette idée d'un rétablissement final resta étrangère aux juifs, nous l'avons déjà indiqué ailleurs. S'il y avait eu un emprunt pur et simple, on aurait pris la doctrine avec tous ses accessoires; il n'en fut rien. On ne peut donc pas soutenir, que cette idée ait passé tout d'une pièce du mazdéisme dans le
* Il est resté dans les traditions rabbiniques que la résurrection n'aura lieu que dans la Judée. Otho, Lexicon rabbin., p. 513.
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' 2 Maeeabée, xii, 45 et 46.
L, fJfîrtholdt, Chriiftologia Jtêdœorum, S -^l-
DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 3/i9
quelle dans les doctryies de leur nation, mais de rechercher plus exactement ce que leurs livres saints enseignent sur ce point. Nous essaierons plus tard de déterminer en quel temps et sous quelle action se fit ce travail. Il nous suffit ici d'indiquer quelle put être l'influence du mazdéisme. Elle n'alla pas au delà du désir que les docteurs juifs conçurent, à la vue d'une doctrine si consolante, de la retrouver dans les écrits de Moïse et des prophètes.
Sous l'impression de ce sentiment, il ne leur fut pas difficile d'y voir des faits et même des enseignements, desquels on pouvait la tirer par quelque espèce de déduction, ou du moins auxquels il était possible de la rattacher avec quelque apparence de raison. Tant que les esprits enfermés dans l'antique point de vue que la piété trouve sa récompense , et l'impiété sa punition sur cette terre, n'avaient eu aucune idée plus relevée, ils ne s'étaient pas arrêtés à ces passages de leurs livres saints d'une manière particulière ; ils n'avaient même jamais pensé à la possibilité d'en tirer des conséquences presque indiquées à la curiosité de l'intelligence. Il n'en fut plus de même du moment que l'attention
â50 DfiS DOCTRINES RBLIGIBUSKS DES JUIFS.
eut été éveillée par la doctrine mazdéenne. L'exégèse rabbinique, possédée déjà de la manie des subtilités, qui fut toujours son caractère distinctif, finit par trouver à chaque page de TÉcriture une idée que pendant des siècles elle n'avait vue nulle part. Peut-être y eut-il déjà à cette époque un docteur juif assez clairvoyant pour entrevoir que le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob n'est pas le Dieu des morts, mais le Dieu des vivants *• Ce qui est plus certain, c'est qu'on regarda la disparition d'Hénoch (Gen. v., 21), l'évocation de l'ombre de Samuel (5am., xxviii, 7-20) et l'ascension d'Élie au ciel (2 Rois, ii, 11) comme des indications que l'homme passe dans une autre vie avec son corps \ Rattachant ensuite les inductions qu'on pouvait tirer de ces faits à de passages tels que ceux d'Ésaîe (xx VI 18 et 19) et d'Ézéchiel (xxxvu, 1-14), on eut une espèce de démonstration scriptuaire de la doctrine de la résurrection des corps, démonstration
1 Math., xn. 33. — Lessing, Éducation de VhwmaniU, 8 46.
^ L'auteur de la Sagesse de Salomon semble aussi tirer de ce fait une espèce de preuve en faveur de l'immortalité de rame, IV, 10-14.
sans doute arbitraire, mais valable pour Tintelligence juive, telle qu'elle était à ce moment, et nous pouvons ajouter, telle qu'elle est restée longtemps
encore *.
Cette croyance juive ne doit pas cependant être considérée à part. Pour bien saisir sa formation et son développement , il ne faut pas la séparer de toutes les autres qui, à peu près à la même époque et par suite des mêmes circonstances et des mêmes
1 11 ne faut pas être trop sévère pour l'exégèse rabbinique, quand tant de théologiens chrétiens ne savent pas résister à l'inclination, du reste assez naturelle, de voir dans l'Écrilure sainte ce qu'ils désirent y trouver ou ce qui est devenu une opinion générale et inévitable. Ainsi, par exemple, après n'avoir vu, pendant des siècles, dans les premiers cha*pitres de la Genèse que ce qu'il y a réellement, le récit de la création opérée en six jours, on a voulu, dès que la science a eu prouvé que l'organisation actuelle de notre globe était le résultat d'un long travail cosmique, transformer Moïse en un savant géologue et retrouver dans les termes, fort précis d'ailleurs, qu'il a employés, toutes les théories des Cuvier et des Élie de Beaumont.
besoins, naquirent ou prirent de nouvelles proportions. La persécution d'Antiochus Epiphanes provoqua dans la Palestine un grand mouvelAent religieux et politique. Il est difficile d'en bien saisir les traits de détail ; mais on en distingue assez nettement le caractère général, et on voit que presque tout ce qui a caractérisé depuis le peuple juif, date de ce moment. Les institutions, aussi bien que les formes nouvelles que prirent les croyances populaires et les tendances intellectuelles et morales qui se sont maintenues pendant tant de siècles, ont leurs racines dans cette époque de rénovation. La haine de la culture grecque', de cette culture qui dominait dans tout le monde civilisé, fut la première conséquence des efforts que fit le peuple juif pour secouer le joug de soYi persécuteur; elle le sépara des autres peuples plus que n'aurait pu le faire le particularisme de son culte et de ses lois ; et tout en relâchant les liens
^ Les partisans de la culture grecque en Palestine nous sont représentés, et nous ayons vu que c'est à juste titre, comme des traîtres disposés à vendre leur patrie à l'étranger ; tel est Jason, qui achète le souverain sacerdoce (175 ans av. J.-C.) ; tel est encore Alcime (162 ans av. J.-C), qui est établi et soutenu par Démétrius dans cette même position.
qui avaient pu exister jusqu'alors entre les Juifs de la Palestine et ceux d'Alexandrie, elle resserra ceux qui les rattachaient déjà à leurs coreligionnaires de la Babylonie. Ceux qui déployèrent l'ardeur la plus vive à combattre pour la religion nationale, furent naturellement les docteurs de la loi et le peuple ; ce sentiment commun les rapprocha, et, depuis ce moment, les premiers eurent une influence immense sur les classes inférieures, reconnaissantes de leur patriotisme et de leur dévouement à la chose publique. L'opposition à la domination étrangère donna une valeur extrême à tout ce qui était juif. Les traditions acquirent l'importance exagérée qu'elles gardèrent depuis, même quand la cause qui avait fait naître ce sentiment eut cessé d'agir. Ce fut sans aucun doute alors que s'organisa la secte des pharisiens, secte qui, pour avoir mérité plus tard les justes reproches de Jésus-Christ, n'en fut pas moins, à son origine, distinguée par une piété réelle et un inébranlable attachement à la cause nationale. D'un autre côté, les hommes qui avaient déjà pris parti pour la domination étrangère, comme aussi ceux qui, peu susceptibles d'entraînement ou retenus par leur position sociale et par une fortune
â5& DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS.
considérable, ou peut-être encore doutant de la puissance et des résultats de l'élan populaire, ne prirent aucune part à la guerre de l'indépendance, furent portés par cela même à se soutenir mutuellement, à former une espèce d'opposition aux tendances des bouillants docteurs de la loi, et à jeter les premières bases d'un parti qui fut ensuite celui des sadducéens.
Au milieu de cette fermentation générale, les idées religieuses, éparses peut-être jusqu'alors, durent être rapprochées les unes des autres, et de ce' rapprochement résulta, non pas sans doute une systématisation dans le sens propre du mot, mais une plus exacte détermination de chacune d'elles. Probablement aussi, certaines modifications destinées à les mieux accommoder les unes aux autres furent la suite de ce travail élémentaire, Il ne faudrait point s'exagérer l'inaporlance de ce mouvement ihéologique. Quoiqu'il existât sans doute des écoles dans lesquelles oq discutait tapt bien que mal sur le sens des prescriptions légales, la science rabbinique était encore dans l'enfance, et le travail dont nous parlons fut principalement l'effet de la surexcitation que les événements put)lics donnèrent
DBS D0GTAIÏIII8 MUGIBOSBS DBS JOIfS. 355
à la conscience religieuse. Les diverses croyances populaires vinrent se grouper autour de la doctrine qui dans ce moment dominait tous les autres, doctrine qui était celle de l'attente du libérateur promis^ et, en lui prêtant en quelque sorte leur appui, elles tirèrent d'elle une nouvelle vie.
La doctrine de la résurrection de^ corps devint, au point de vue juif, comme un postulat des espérances messianiques. Le Messie, qui devait reconstituer la famille d'Israël tout entière et recueillir dans son royaume les descendants de Joseph comme ceux de Juda, ne serait-il le sauveur que des générations futures? 11 ne pouvait se faire que ceux-là seulement que le hasard de la naissance aurait fait vivre à la fin des temps, fussent appelés à prendre part à sa victoire et à jouir de ses bienfaits^ et que ceux qui avaient disparu depuis longtemps, que ceux surtout qui combattaient el mouraient en ce moment pour préparer l'avènement de son règne, fussent exclus de son royaume et ne fussent pas mis en possession de l'héritage des justes. Le Messie promis à tous les enfants d'Israël sans exception, c'était le libérateur des Juifs, autant de ceux qui avaient vécu autrefois que
de ceux qui vivraient à l'époque de sa venue. La résurrection des morts était ainsi une conséquence nécessaire des espérances messianiques. Elle fut présentée d'abord comme le premier acte du Messie triomphant. Sous cette première forme, elle ne s'appliquait qu'aux Juifs, et c'est là la véritable doctrine juive de la résurrection des corps. A cette résurrection partielle, qui doit avoir lieu au commencement du règne du Messie, on ajouta plus tard une résurrection générale qui s'opérera à la fin de ce règne ; mais cette addition, à laquelle il nous est difficile d'assigner une date précise, pourrait bien être pour le moins autant le résultat de la haine de l'étranger que le fruit des spéculations subtiles de l'esprit rabbinique. Quoi qu'il en soit, c'est au moment le plus violent de la lutte contre la domination grecque, quand les espérances messianiques se réveillent le plus vivement dans la conscience, qu'apparaît dans la Palestine la doctrine de la résurrection des corps. Ces deux croyances sont inséparables ; la première appelle la seconde qui la complète. Elles furent sans le moindre doute le plus puissant encouragement de ceux qui prirent les armes pour leur culte et
pour leur indépendance. Il est digne de remarque qu'elles restent également étrangères aux Juifs alexandrins qui ont quelque peu oublié la mèrepatrie, et qui, dans leur point de vue cosmopolite, se contentent des idées plus humaines de l'immortalité de l'âme et du triomphe définitif d'une morale philosophique.. Elles forment, au contraire, une
partie très-importante du système théologique des pharisiens, c'est-à-dire du parti qui fut toujours à la tête du mouvement populaire en faveur d(3 l'affranchissement de la Judée.
Tout semble donc concourir à nous faire voir dans cette croyance de la résurrection des corps, comme d'ailleurs dans celles qui la supposent ou qui se rattachent à elle par quelque lien logique, un produit du mouvement politique et religieux que "fit naître la persécution d'Antiochus Epiphanes. Qu'elle ait été auparavant en germe dans quelque école rabbinique; que, dans sa conception primitive, elle ait été inspirée par quelque souvenir de la doctrine correspondante des mazdéens, il serait difficile de le méconnaître; mais elle dut son importance aux circonstances dans lesquelles se rouva le peuple juif vers le milieu du second siècle
358 'des doctrines religieuses des juifs.
avant Fère chrétiei)ne, et qui entraînèrent ses docteurs dans un ordre d'idées dans lequel elle eut sa place marquée. La plus large part dans la formation réelle de cette croyance doit être laissée au développement intérieur, sans lequel Tinfluence étrangère et première serait restée stérile. Le peuple juif, dans un de ces moments qui font époque dans son histoire, s'assimila sans doute quelques éléments étrangers qui complétaient ses opinions propres et répondaient à ses besoins spirituels; mais, en se les assimilant, il les modifia et les accommoda à Tensemble de ses croyances. Encore faat-il ajouter qu'il ne put se les approprier qu'au*tant qu'il trouvait dans ses traditions, dans ses antécédents et dans ses livres saints, des points auxquels ils pouvaient se rattacher, et dont ils n'étaient, du moins à ses yeux, que des expressions nouvelles ou des conséqumces naturetlea
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Les idées morales.
Un peuple dont la vie spirituelle tout entière reposait sur une révélation ne pouvait pas avoir, une morale indépendante de la religion. Il en était du moins ainsi dans les écoles palestiniennes, dont l'enseignement n'était et ne pouvait être qu'une explication de la législation mosaïque. Les Juifs hellénistes, auxquels la philosophie grecque avait ouvert des horizons plus étendus, en appelaient, il est vrai, dans la détermination des idées morales, à l'étude de l'homme et des conditions actuelles de son existence. Ild prétendaient cependant rattacher leurs théories à la révélation nationale, dans laquelle ils croyaient les trouver, quoique, à vrai dire, elle n'en fût guère pour eux que l'enveloppe artificieHe. Comme o» doit s'y attendre, nous aWons rencontrer sur ce terrain k même division que n(MJS avons déjà si souvent signalée. La ten-
dancede la morale alexandrinc n'est pas celle de la morale palestinienne. 11 est cependant un ordre de faits, celui qui se rapporte à l'état moral de l'homme, sur lequel les deux fractions du judaïsme de cette époque paraissent en général s'entendre, quoiqu'on trouve des traces d'une discussion assez vive entre les docteurs palestiniens sur la question du libre arbitre. Mais la division éclate décidément, entre les écoles de la Judée et celles d'Alexandrie, sur la détermination de la règle morale.
Les principaux problèmes relatifs à la nature de l'homme avaient préoccupé les révélateurs primitifs des enfants d'Israël. On en a la preuve dans les plus antiques documents mosaïques. Quand la Genèse rapporte que Dieu fit l'homme à son image, elle exprime sous une image très-saisissable la pensée des anciens sages hébreux sur la dignité morale de la race humaine; et le récit de la chute d'Adam et
DES DOCTAlPIfiS KËLIGlËUSlilS DlîS JUIFS. 36 i
d'Eve a pour but évident d'expliquer l'origine du mal. Les prophètes n'ajoutèrent rien à ces indications. Il s'agissait pour eux de sauver le monothéisme, sur lequel reposait la nationalité d'Israël, et non de discuter et d'approfondir des questions de métaphysique religieuse. Mais quand, après l'extinction de la prophétie, il se forma en Israël une science théologique, ce fut à ces antiques philosophâmes qu'on rattacha toutes les doctrines relatives aux facultés morales.
Dieu fit l'homme à son image, dit la Genèse *. Ces paroles sont le thème que développent les docteurs juifs, pour établir la dignité morale de l'homme ; mais ils ne s'entendent pas tous sur le sens précis qu'il convient de leur donner. La Sapience fait consister la ressemblance de l'homme avec Dieu tantôt dans le fait qu'il est créé pour l'immortalité^, tantôt dans sa destination à la domination sur le reste des créatures et à la direction morale des choses de ce mondée Fidèle à son principe de ne rattacher les choses créées à Dieu
« Genèse, i, 26 et 27 ; ix, 6.
2 Sapience, ii, 23.
» /6id., IX, 2 et 3 ; x, 2.
que par rinlermédiaire dû Logos, Philon rapporte l'image divine dans Thomnie, non à Dieu, mais à son Verbe, qui seul a pu déposer sa propre image dans un être tenant partant de liens à la matière*. L'homme, dit-il, est, par son intelligence *, semblable au Verbe divin. L'àme raisonnable, dit-il ailleurs, est une empreinte du Verbe éternel '. Cette image divine se manifeste déjà au dehors, dans l'attitude du corps qui permet à l'homme de diri-^ ger son regard vers le ciel, comme s'il s'efforçait de saisir l'étrô invisible par les organes des sens \ Mais ce n'est là qu'une considération fort accessoire pour le philosophe alexandrin. Il faut, selon lui» chercher ce par quoi nous ressemblons à Dieu dans l'élémept rationnel (le voûq) qui est le chef de l'âme*. Par cette ressemblance avec Dieu, Thorome est un prodoit, non de la terre, mais du ciel *. Jésus, fils de Sirac, voit cette ressemblance de
* Eosèbe, Prépar évang,, vn, 13; nir, 13 et 14. 'K«Tflt TYiv îtavoiav, De mtmdi opif.^ § 51.
» De Plant. Noe., § 6.
*i6id.,S4.
* « ^'stxGjy "kiXsuxai xarâ rôv rnç ^y^x^ç léyffMvte ww^ De mundiopif.,%2d.
* De plant. Noe, § 4. yvrôv oOx inlysao'» àX)l où^avttw.
Thomme avec Dieu soit, comme le dit la Genèse elle-même \ dans la domination qu'il est appelé à exercer sur le reste des créatures terrestres, soit encore dans ses facultés intellectuelles et particu-* lièrement dans le pouvoir qu'il possède de distin* guér le bien du maP, Les autres apocryphes palestiniens sont muets sur co points Mais ce qui est bie» autrement étonnant, c'est que Josèphe, dans le récit de la création, qu'il fait d'après la Genèse» ne dit pas un seul mot de cette déclaration biblique si remarquable que Dieu créa l'homme à son image '•
Tous les documents juifs qui nous restent de cette époque, palestiniens et hellénistes, s'accordent sur la question de la liberté morale. Il dépend de l'homme, enseigne la Sapience, de trouver Dieu. 11 n'a qu'à la chercher dans la simplicité de s(m coeur \ Il est possible à celui qui s'applique avec soin, dit ailleurs l'auteur de ce livre, de posséder la sagesse. Le commencement de la sagesse est le
* Genèse, i, 26 et 28.
* EccUsiastiq., xvii, 2 et 8.
' Josèphe, Hist, des Juifs, liv. i, ch. 1. Cœlln, Bibl, Théologie, 1. 1, p, 439.
''Sapience, i, 1-3.
ddll DES DOGTIUNËS AELIGIËUSES DES JUIFS.
désir sincère de ses instructions ; le soin de s'en instruire conduit à l'aimer; son amour se manifeste par l'observation constante de ses leçons ; la constante pratique de ses leçons est la base solide de la pureté de l'àme, et la pureté de l'âme rapproche l'âme de Dieu*. Ainsi, dans toute la série du développement moral de l'âme, depuis le désir de la sagesse qui en est le premier degré, jusqu'à son plus haut point de perfection, ce point qui la rend digne du trône, comme s'exprime la Sapience^, la route est ouverte devant l'homme. Il ne peut y marcher, il est vrai, sans le secours de Dieu, parce que la séduction du vice corrompt l'âme la plus pure, et que l'agitation des passions entraîne les meilleurs esprits * ; mais il est libre d'implorer ce secours divin*, et de s'en rendre digne ^, et il ne peut s'en prendre qu'à lui-même s'il recherche la mort par les erreurs de sa vie et s'il hâte sa perte par les œuvres de ses mains * !
' Ibid.,\i, 11-18.
» Ibid., IV, 12.
» Ibid., I, 2-4.
6 Ibid., 1, 12-16.
Philon se prononce dans le même sens, mais en termes plus précis. La faculté de se déterminer lui-même, de diriger sa pensée et sa volonté *• est ce qui constitue la nature propre de l'homme. Cette faculté, on la chercherait vainement, dit-il, dans les autres créatures. C'est qu'elle est la conséquence la plus directe de la ressemblance de l'homme avec Dieu^ Ce n'est que dans l'âme, dit-il encore, que Dieu dénoue les liens de la nécessité ; c'est elle seule qu'il a créée libre, et qu'il a douée de la puissance de se déterminer par un acte spontané de la volonté. Il a imprimé en elle le sentiment du bien et du mal, lui laissant le choix delà condamnation, si elle fait le mal avec connaissance de cause, et de l'honneur, si elle pratique le bien volontairement'. C'est parce que l'élément rationnel qui est en l'homme, qui est l'homme véritable, possède la liberté morale, qu'il est la condition même de la vertu*, ou, comme il
» Quod Deiissii immut.,% 10. De Plant. Noe., § 5 et 9. i Quod Deibs sit immut., § 10, où il explique Deutéron^xw;
* Ka/ca; xat àpîrtîç mç av oîxof voO; xat loyoç. Deopif.,
mundiy % 24.
566 DBS DOCTRINBS RBLIGIBUSBS DB8 JUIFS.
dit ailleurs t qu*il est placé dans la vertu \ Jésus, fils de Sirac, n'est pas moins explicite. Il déclare positivement que l'homme n'est pas sous l'empire de la nécessité et que Dieu, en lui donnant la faculté de distinguer ce qui est bien de ce qui est mal% l'a laissé libre de se déterminer pour l'un ou pour l'autre*. Mais en affirmant cette doctrine, il s'élève en termes fort vifs contre la doctrine contraire. « Ne dis point : c'est le Seigneur qui me force d'abandonner la vertu. Gomment Dieu pourrait-il te forcer à faire ce qu'il a lui-même en horreur ? Ne dis point : c'est lui qui me jette dans l'égarement; car il n'a nul besoin de l'homme pécheur. Après avoir créé l'homme au commencement, il l'a abandonné aux pensées diverses qui déterminent ses actions. Si tu le veux, tu peux garder ses commandements. Il a mis près de toi le feu et l'eau, sur lesquels tu peux, si tu le veux, étendre la main. La vie et la mort sont offertes à l'homme; il recevra ce qu'il aura choisi*.
i Tov »oOv TiÔnarv (b ôtoç) iv «/jitj. Leg. alUg^i I, S 14 et «3; III, 8 17.
^Ecclésiastiq., xvii, 6.
»i6id., XV,' 14-17 */^id., XV, 11-17
La doctrine de la prédestination avait-elle donc trouvé des partisans dans les écoles de la Judée? On ne peut s'empêcher de le croire. Jésus, fils de Sirac, n'aurait pas certainement attaqué une opinion inconnue. On a déjà vu que Josèphe place cette doctrine dans le cercle des croyances des pharisiens. Rapprochant du passage de l'Ecclésiastique que nous venons de citer les paroles de l'historien juif, faudrait-il les prendre à la lettre et non, ainsi que nous les avons expliquées, comme une expression approximative, destinée à faire comprendre aux Grecs, au moyen d'un terme qui leur était connu, la doctrine de la Providence qui leur était étrangère? Nous sommes, pour notre part, d'autant moins disposé à abandonner l'explication que nous en avonsdonnée précédemment, qu'il n'est aucun autre document de cette époque, ni aucun fait historique qui nous montrent dans les pharisiens des partisans du dogme de la prédestination.
Il ne servirait de rien d'invoquer ici ce changement dans les enseignements de la synagogue, au commencement du ii"' siècle de l'ère chrétienne, qu'un savant israélite s'efforce de mettre hors de contestation dans un ouvrage ré-
â68 DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS.
cent*. Il nous paraît impossible que cette doctrine, si elle avait été réellement soutenue dans les écoles pharisaïques, n'eût pas laissé quelque empreinte dans quelques-uns des nombreux passages dans lesquels les Evangiles mettent les pharisiens en scène,
La doctrine de la Providence touche cependant de si près à celle de la prédestination, qu'on ne saurait s'étonner que quelque école juive, plus sen-
sible à la rigueur d'une logique inflexible qu'au cri de la conscience, eût regardé celle-ci comme une conséquence extrême de celle-là. Dans tous les cas, le passage de l'Ecclésiastique (xv,. 11-17) prouve que c'était par une exagération mal entendue de la doctrine de la Providence, et non par des considérations métaphysiques sur l'enchaînement des causes et des effets, comme on le fait dans les temps modernes, que les docteurs combattus par Jésus, fils de Sirac, niaient le libre arbitre qu'ils regardaient comme incompatible avec l'action permanente de la Divinité sur ses créatures. Si Dieu
1 Dr Ab. Geiger, Urschrift und Uebersetzungen der Bibel, p. 156 et suiv., 173, note 2, 201.
DRS DOCTRINES PiEMOIELSES DES JUIFS. 369
gouverne tout, rhomme est incapable de se déterminer contre sa volonté souveraine ; il ne peut être qu'un agent passif entre ses mains ; telle était la forme que devait avoir revêtue le dogme de la prédestination, contre lequel s'élève Tauteur de l'Ecclésiastique.
Mais dans quelle école palestinienne cette doctrine fut-elle soutenue? 11 est absolument impossible de le décider. On remonterait en vain de saint Paul, dans les écrits duquel on trouve des traces de la théorie de la prédestination*, et d'Akiba, qui se déclara si énergiquement contre le livre do Jésus, fils deSirac^, à l'école d'Hillel, à laquelle ils avaient appartenu l'un et l'autre. On ne sait par quels liens rattacher l'école d'Hillel au parti qui, au moins un siècle auparavant, enseignait l'opinion réfutée dans l'Ecclésiastique; et d'ailleurs rien ne nous autorise à l'attribuer à l'adversaire de Schammaï ou à ses disciples. Mais si nous devons renoncer à nous faire une idée satisfaisante de l'histoire du débat, dont Jésus, fils de
1 Romains, ix, 14 29.
2 Geiger, Ursehriftund UebersetzungpM derBibel, p. 201.
ai
Sirac, est un irrécusable témoin, le passage dont il est ici question nous fournit du moins une nou velle preuve que, de bonne heure, les questions théologiques les plus ardues furent agitées dans les écoles de la Palestine avec plus d'éclat et d'ampleur qu'on ne l'a admis jusqu'à ce moment.
Il est une troisième doctrine morale, appelée à jouer plus tard un rôle considérable dans les croyances religieuses, qui, sans prendre une place bien décidée dans la théologie juive, antérieurement à l'ère chrétienne, ne lui fut pas cependant étrangère; nous voulons parler du dogme du péché originel. C'était, à ce qu'il paraît, une opinion reçue parmi les Juifs palestiniens, deux siècles avant l'avénemetit du christiatiisme, qu'unefemmë, Eve, a introduit dans le monde le péché et la mort*. Il ne pouvait se faire qu'à une époque où l'étude de la loi était l'occupation exclusive des écoles juives, lé récit de la chute de nos premiers parents^, auquel les prophètes ne font pas une
^ Ecclésiastiq., xxv, 23.
^ Genèse, m.
seule allusion, né devînt le thème d'une théorie sur Torigine du mal. Il est même étonnant que ce passage de la Genèse, du moment qu'il eut fixé l'alterilion des docteurs, n'ait pas donné naissance aussitôt à la doctrine bien arrêtée dti péché originel. Ce qui est certain, c'est que cette doctrine est encore très- vague dans l'Ecclésiastique. Jésus, fils de Sirac, en est si peu préoccupé, malgré la déclaration que nous venons de citer, qu'il cherche ail péché bien d'autres causes que la transgression de nos premiers parents*; et dans tous les cas il ne semble pas lui attribuer une influence décisive et universelle. Sans doute il reconnaît qu'il n'est point d'homme qui, au point dé vue moral, ne mérite des reproches^ : mais si la race humaine est une face flétrie, en tant qu'il est des hommes cjui violent les commandements de Dieu, elle est aussi une race respectable, en tatit qu'il en est d'autres qui cfaigîient le Seigneur \
La doctrine du péché originel prit cependant peu à peu une plus grartde place dans la théologie
^ Ecel^imliq.At, 12; Li, 13.
2/&id., vm, 6.
«iôid., X, 19.
juive ; on la trouve du moins très-nettement formulée dans des écrits postérieurs, il est vrai, à Père chrétienne, mais qui ne sont certainement que les échos d'une opinion depuis longtemps établie. « Toutes les choses, dit Hochaja, disciple de Juda le saint, ont été créées parfaites ; mais elles sont tombées dans la corruption par suite du péché du premier homme*. » Et ce n'est pas là une idée particulière à ce rabbin ; elle revient dans les écrits de plusieurs docteurs juifs. Un rabbin du moyen âge la présente même en des termes presque identiques à ceux qu'emploie saint Paul. « Le premier homme, dit R. Bêchai, a été la cause de la mort de tous ses descendants^. » Il n'est pas vraisemblable que le rabbin de Saragosse connût les écrits de l'apôtre, et il l'est moins encore que, dans le cas où il les aurait connus, il se fût décidé à reproduire la pensée de saint Paul presque dans les mêmes termes. On est bien plutôt tenté d'ad-
1 Bereschith Rabba, Seder Bereschiih, pars, 12, fol. 13, col. 4. Comparez Rom,, v, 19; Rœth, Theologiœ dogmaticœ Judœorum brevis expositio, p. 3Ç, note 33.
2R. Bêchai, Comm. ad Pentat., t. ii; Pars Vaethchanan, fol. 29, col. 2. Comp. Rom,,\, 12; 1 Corinth., xv, 21; Rœlh; ibid., p. 36 et 37, note 34.
mettre que. les paroles dont il se sert appartiennent à quelque tradition dérivant des anciennes écoles de la Palestine.
Cette doctrine est plus fortement accentuée dans les écrits judéo-alexandrins que dans l'Ecclésiastique. « Dieu, dit l'auteur de la Sapience, avait créé l'homme pour l'immortalité ; il l'avait fait à son image. L'envie du diable introduisit dans le monde la mort, qui est devenue l'héritage de tous*. » Comme on le voit, cette doctrine se fonde encore sur le récit de la chute d'Adam et d'Eve. Philon le prend aussi pour point de départ ; mais il l'explique dans un sens allégorique. Le premier homme avait été créé parfait, aussi bien qu^nt à son corps que quant à son âme^. Il suivit d'abord la loi du Verbe divin, loi qui domine la nature entière. Il vivait alors dans une sainte communion avec les êtres supérieurs, et ses vertus le conduisaient à devenir la plus parfaite imagede Dieu'. La femme fut la cause de la première transgression de la loi. Par son désir insensé de s'unir avec l'homme
Sapience, ii, 24 et 25.
De rnundi opif., § 47.
loi .,§49.
et de donner le jpur h des êtres qui lui fussent serq- |:)lables, Tamour (}e3 choses terrestres et de la seq^sualité se développa, et la femqie apprit ainsi à rhomme à changer la vie céleste pour la yie terrestre^*. Depuis ce ipoment, le naal a grandi sqr la terre ; l'espèce humaine a été 30umise à une foule de misères ; par suite de cette première faute, la terre même a senti se3 forces primitives décroître, Il n'est pas une seule âme qui ne soit infectée de ce péché ; l'homme le plus vertueux en est même atteint dès sa naissance^.
11 convient d'ajouter que, dans le système de l'hilon, il faut entendre par l'homme l'esprit (vov$) et ppr la femme la partie sensible et physique c^e notre être, de sorte que le premier péché n'est en réalité que la première union de l'âme et du corps, ou, pour mieux dire, que la chute de l'âme, du monde des esprits, dans le monde sensible et dans un corps. Mais quelle que soit l'ej^plication que le philosophe alexandrin donne de la doctrine du péché originel, cette doctrine n'enejçiste pas moins
1 Ibid., S 53-55.
^ lvii<f\jéç TÔ «/jiapTàvgtv ètrti. De tita Mosis.t III, § 17;
De sacrif. Àbel et Caini, § 33.
tout entière, et ce qu'il entendait dans un sens allégorif|ue et métaphysique était certainement admis à la lettre par ceux de ses coreligionnaires qui ne se piquaient pas de philosophie.
On ne peut se faire une juste idée de la théologie niorale des écoles de la Palestine et de la direction qu'elle prit, qu'en tenant compte de la source d'où elle sortit et des circonstances au milieu desquelles elle se forma. Sa source est la révélation mosaïque ; les docteurs de la loi n'avaient pas à la chercher autre part. Us étaient des interprètes de cette révélation, dont ils avaient à déterminer et à faire appliquer les prescriptions, et non des philosophes cherchant dans l'étude de la nature humaine la loi qui doit la régir. Or, dans les écrits mosaïques, la loi morale se présente comme un commandement révélé, qui demande, non la discussion, mais l'obéissance, et elle forme une partie intégrante d'une législation qui a pour but de régler, non les
conditions générales de Texislence morale considérée en elle-même, mais les conditions particulières de l'existence sociale tout entière d'un peuple déterminé.
Sans doute, il était possible de l'en dégager et d'abstraire des institutions politiques, économiques et cérémonielles, qui n'avaient qu'une valeur temporaire et relative à l'état des enfants d'Israël au moment qu'ils s'emparèrent de la terre de Canaan et peut-être encore dans les quelques siècles suivants, les grands préceptes de morale qui constituent, à vrai dire, la partie essentielle et impérissable de cette législation. C'est ce que fit plus tard le christianisme. Mais, et c'est ici le second point sur lequel il importe d'appeler l'attention, telle n'était pas la tâche que les circonstances imposèrent à Esdras et aux docteurs de la loi qui continuèrent son œuvre. Ce qui était d'ailleurs possible, disons même nécessaire, au moment où la nationalité réelle d'Israël allait se dissoudre, ne l'était certainement pas au moment où, après le retour de la captivité de Babylone, il s'agissait de la re.constituer.
On a déjà vu que la restauration du peuple
d'Israël ne put s'opérer que sur la base de la législation mosaïque. Cette législation devint ainsi, parla force même des choses, la règle unique aussi bien de la vie religieuse et de la vie morale que de la vie économique et de la vie politique. Ces domaines différents de l'activité humaine restèrent confondus aux yeux des Juifs, et pour ainsi dire, sur le même plan. La loi qui impose le repos du sabbat est la même loi qui veut qu'on aime Dieu de tout son cœur et de toute son âme, et l'obligation de s'abstenir de telle ou telle espèce de nourriture est tout aussi sacrée que la pureté des mœurs et que la défense de convoiter le bien du prochain*.
La morale proprement dite resta donc indistincte du reste des prescriptions légales, avec lesquelles elle continua de former un tout indivisible. Elle fut ainsi englobée dans la jurisprudence, et se trouva l'affaire, non de la conscience, mais de la loi de l'État. Ce serait sans doute une exagération, une injustice criante, de ne pas reconnaître que la pratique du bien fut souvent, dans la réalité, ins-
^ C'est ce qu'expriment très-bien les .cabbalistes juifs du XV® siècle, quand ils disent que tout est dogme dans leur doctrine. Moses Mendelssohn, Jérusalem, p. 56.
378 DES DOGTUIM^S H£MG1KUSËS DES JUIFS.
pirée par Tamour du bien lui-même*; mais, en principe, il ne s'agissait que d'une loi positive et de Tobéissance à celte loi, et la moralité était enf^rmée dans la légalité.
Tel fut, en général, le caractère essentiel de cq qq'on peut appeler la science morale des écoles de la Palestine. Et voici quelles en furent les consé^ quences,
La morale, loin d'être ramenée à un grand priq:cipe ou à quelques idées générales, dont l'application dans la pratique aurait été laissée au jugement individuel, fut traitée comme une matière de jurisprudence et se formula en réglementa, qui se multiplièrent à mesure que des cas un peu différents se produisirent, chaque espèce nouvelle provoquant une disposition légale particulière. C'était un point de morale religieuse pour les enfants d'Israël dei sanctifier par le repos le jour du sabbat*. Que faut-il entendre par ce repos? Si le père voit son enfant emporté par le torrent, liji est-il interdit de voler à son secours? Faucjra-t-il, pour ne p^s violer
^Ecclésiastiq., jv. 28; vii. 12, 13; xxxi, 18-20; Tobit, ly. 7-U. 18.
* Exode, XX, 8-10.
DES pOCTRli^KS I\ELIGlt:USES DES JUIFS. 379
le sabbat, laisser une niaison en flamines ensevelir ses habitants sous ses décombres ? Et, comme le demandait plus tard Jésus-Christ aux docteurs de la loi, est-il doqc défendis de faire du bien le jour du repos du Seigneur* ? Il y avait là des distinctions à établir; elles vinrent chacune à leur tour, selon les besoins du moment, et il se trouva en définitive que trente-neuf espèces d'œuyres serviles furent interdites pendant le sabbat, et chacune de ces trente-neuf espèces renferme un nombre infini de cas particuliers^.
11 en fut de même pour chaque point de morale. Le texte biblique de chacun des commandements donna lieu à des règlements sans fin et, à vrai dire, la loi orale, explication de la loi écrite, n'est qu'une minutieuse réglementation de la vie tout entière. Nous n'avons pas à suivre dans ses détails cette œuvre immense des docteurs de |a loi. 11 nous suffit, d'en avoir indiqué le principe,
Au moment de l' avènement du christianisme, cette réglementation nioraje avçiit pris déjà de lar-
* Marc, m, 4.
* Talmud, Schabbath. 73, 1.
380 DES DOCTRllNES RELIGIEUSES DES JUIFS.
ges proportions. Il s'agissait plutôt de suivre la tradition des pères que d'obéir aux inspirations de la consciences et l'on sait avec quel bonheur Jésus- Christ mit parfois dans un cruel embarras les pharisiens, en opposant leurs prescriptions légales aux simples données de la raison morale^ Ce ne fut cependant que plusieurs siècles après que la loi orale atteignit toute sa perfection ; mais elle était née avec la restauration du peuple d'Israël et, depuis ce moment, elle marcha sans relâche jusqu'à ce qu'elle eût touché ses dernières limites.
Le résultat le plus direct de cette morale juridique fut d'étouffer la spontanéité de la conscience et de soumettre les individus à un déplorable automatisme moral. Mais dans les conditions religieuses des juifs, cette réglementation minutieuse de la vie spirituelle était inévitable. Elle se produit, par la marche même des choses, dans toute religion de tradition écrite. Soit que le commandement écrit, supérieur à l'état des esprits, demande une explication détaillée pour être bien compris et pour
1 Mathieu, v, 31-47 ; xxiii, 16-28 ; xii, 1 , 2 ; xv, 3-6 et les parallèles; Marc, vu, 10-12; Luc^ xviii, 11, 12, etc. * Mathieu, xii, 9-12 ; xv, 2-9.
pouvoir être pratiqué, soit qu'il arrive un moment où son application littérale ne soit plus en rapport avec de nouvelles manières de sentir et de penser, il n'est pas de tradition religieuse écrite qui n'ait donné naissance à une tradition orale, et toujours cette tradition orale a prétendu à la domination et à la direction des consciences, qu'elle a soumises à im véritable automatisme moral. Ce fait éclate surtout dans l'histoire des peuples dont la révélation écrite est à la fois, comme le mosaïsme, une religion et une législation. C'est ainsi que les Parses nous présentent un spectacle entièrement analogue à celui que nous venons de voir au milieu des enfants d'Israël. Le Sadder est empreint du même espritque leTalmud. C'est, dans l'un etdans l'autre, une égale réglementation de la vie tout entière, La révélation chrétienne, qui avait déclaré cepenpendant, à l'origine, que son règne n'était pas de ce monde, et qui se produisit d'abord comme une protestation de la conscience contre les abus et les erreurs de la réglementation morale, n'a pas échappé elle-même à cette conséquence qui semble inévitable. II ne serait pas difficile de montrer que, par suite d'un concours analogue de circons-
382 DBS DOGïRINlîS aBLIGIBlJSËS DES JUIFS.
tances, les commandements de 1* Église ont fini par prendre le pas sur les commandements de Ûieu, et que la conscience s'est trouvée, en définitive, soumise à une direction arrêtée, non pas seulement daiis les principes généraux, mais encore dans les détails les plus insignifiants.
Quand la morale est absorbée par la jurisprudence, l'acte accompli devient un point essentiel, et l'intention est reléguée au second plan, si toutefois il eh est tenu cotnpte. C'est dans ce seiis que se dirigea nécessairement le travail de réglementation des consciences qui s'accomplit depuis Esdras et Néhémie jusqu'à la conclusion du Talmud. Ce n'est pas sans doute qu'on eût conscience du résultat vers lequel on allait ; mais la logique a ses lois, etj une fois qu'on a adopté un principe, qu'on en ait mesuré ou non la portée, peu importe, on est entraîné par la marche même des choses jusqu'à ses dernières conséquences. Ce qui s'est fait demandant toujours un pas de plus en avant. Il faut reconnaître, il est vrai, que le motif moral ne disparut jamais entièrement de l'enseigneiTient des écoles palestiniennes. Comment aurait-il pu en être autrement, quand le fond primitif, nous vou-
Ions parler du mosaïsme, était empreint d'un caractère moral si incontestable ? Les apocryphes palestiniens recottlitiandent à plusieurs reprisés la pratique de la loi par respect pour Dieii qui l'a donnée*. Maison Voudrait en vain se faire illusion, Yopns operatum tend de plus en plus à devenir la chose essentielle. Cette tendance se manifeste clait'ement dans les écrits palestiniens antérieurs à l'ère chrétienne. Le fait de l'observatioh du régime diététique y est présenté comme constituant par lui-même un mérite moraP. On y regarde l'aumône comme capable de couvrir une multitude de péchés ^ La valeur des œuvres est toute-puissante pour les pharisiens, contemporains de l'avénehient du christianisme. C'est sur ce point que portent le plus ordinairement lies reproches que Jésus-Christ leur adresse*. Cette erreur était si profondément enracinée dans la nation juive de cette époque, qu'elle passa tout d'une pièce, avec
' Tûbit. I, 16-12; IV, 5-11, 18.
2 Daniel, ii, 8 ôt suiy.; Judith^ vili, 8; xi, 11-13. « Tobit,%ii,9; xnr, II, 12.
à Mathieu, ix, 9-13; xv, 1-9, 11-20; xxiii, 23-28; Marc, II, 18, 23-28; Luc, xi, 37-42.
les Juifs qui se déclarèrent pour la nouvelle forme religieuse, dans le christianisme, qui en est cependant la négation la plus absolue, et Ton sait que saint Paul usa sa vie à la combattre '.
Ajoutons enfin que c'est à cette idée de la valeur absolue de l'accomplissement de la loi que se rattache le particularisme qui caractérise si fortement les Juifs palestiniens de cette époque. La ligne de démarcation que Moïse avait tracée entre les enfants d'Israël et les autres nations est maintenant bien autrement prononcée. Ce n'est pas seulement comme appartenant à la famille d'Abraham que les Juifs croient avoir des droits particuliers aux 'faveurs et aux bénédictions de l'Éternel; c'est encore par l'observation de leurs traditions qu'ils se regardent comme élevés au-dessus du reste des hommes qui, tous ensemble et sans distinction, ne sont que des pécheurs^. Nous l'avons déjà fait observer, la haie qu'on éleva autour de la loi fut en même temps une haie entre les enfants d'Israël et
* Romains, ii, 25-29 ; m, 19 et suiv. ; iv, 2 et suiv. ; Calâtes, II, 15 et suiv. ; m, 2 et suiv.
* Le mot a été conservé par saint Paul [GalatPS, ii, 15), qui ae sert ici du langage reçu parmi les Juifs.
jDES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 585
les autres peuples. Cette idée d'une supériorité incontestable du Juif sur le païen, par le fait de sa naissance et par celui de la pratique de la loi telle qu'elle était alors entendue, passa également du judaïsme dans le christianisme avec ceux des Israélites qui embrassèrent la foi nouvelle. Elle inspira pendant longtemps aux chrétiens sortis du judaïsme palestinien une certaine antipathie pour les chrétiens nés dans le paganisme, et l'on voulut d'abord que les étrangers, enentrantdans lesein de l'Eglise, s'affiliassent du moins à la famille de Jacob par l'observation des pratiques imposées aux prosélytes. La vivacité du débat qui s'éleva sur ce sujet et qui émut si profondément les temps apostoliques, peut nous donner une idée de la profondeur du préjugé qui séparait les Juifs de toutes les autres nations.
Cette tendance juridique, qui n'allaita rien moins qu'à substituer la légalité à la moralité, et qu'à remplacer le sentiment et l'intention par le fait accompli, paraît cependant avoir rencontré, même dans les écoles palestiniennes, une constante opposition. Nous savons du moins qu'il y eut dans la Judée, à côté de la tradition qui triompha et qui a
886 DBS DOCTRINES RELIGIEUSES DES JDIFS.
été recueillie dans le Talmud, une tradition contraire, dont on s'efforça plus tard, dans la première moitié du II" siècle de l'ère chrétienne, de faire disparaître les traces. C'est surtout contre le livre de Jésus, fils de Sirac, et contre quelques autres ouvrages postérieurs, trop vaguement désignés pour qu'on puisse aujourd'hui les reconnaître", ainsi que contre les écoles de Gamaliel l'Ancien et de José le Galiléen, que ces mesures furent prises. Akiba fut un de ceux qui se prononcèrent le plus vivement contre cette tradition dissidente*. Nous avons déjà eu occasion défaire observer que l'Ecclésiastique s'écarte en plusieurs points des idées reçues en Israël ; ajoutons ici qu'il s'élève de ce livre un parfum de spiritualisme qui, malgré quelques détails d'une prudence vulgaire, lui donne un caractère particulier de distinction, au milieu des apocryphes palestiniens. La sagesse, qui est à la fois la connaissance de Dieu et celle du bien moral, y occupe une plus grande place que la loi, et la prière^, l'humi-
^ Geiger, Urschrift und Ubersetzungen der Bibêl, p. 166 etsuiv., 173 et 201.
* Ecclésiastiq., xxxii, 17.
litéS la patience*, l'espérance', la confiance en Dieu*, en un mot toutes les pieuses dispositions du cœur y sont mises au-dessus de la pratique des prescriptions cérémonielles. Le véritable sacrifice de prospérité, c'est l'observation des commandements de Dieu; éviter l'injustice, c'est ofifrir un sacrifice d'expiation, et le meilleur moyen de plaire à Dieu, c'est de fuir le mal*.
Le même esprit animait-il l'enseignement des écoles condamnées par Akibaî II n'est rien de plus probable. La maxime d'Antigone de Soccho, que nous avons déjà rapportée, est certainement une protestation, au nom du principe de l'amour désintéressé du bien, contre la doctrine pharisaïque du mérite des œuvres. Hillel, déclarant que le sommaire de la loi consiste dans le précepte de se conduire envers les autres précisément de la manière qu'on désire qu'ils se conduisent à notre égard, ne rompt pas moins çvec la morale juridi-
* Ibid., rvii, 21.
» 7Wd . Il, 9, 4, 14.
* Ibid.j II, 9.
•J6id., II, 6, 17.
* Ibid., XXXII, 1-3.
que, qui régnait dans les autres écoles. Une certaine tendance à l'universalisme ou, du moins, une opposition manifeste au particularisme juif, éclate dans sa décision sur les conditions auxquelles les prosélytes devaient être soumis. En leur demandant seulement de prendre pour règle de conduite le précepte qu'il donne pour le sommaire de la loi, il les renvoyait à l'observation de la loi naturelle. Enfin, ce qui est raconté des longues luttes des écoles de Schammaï et d'Hillel nous prouve que la tendance spiritualiste, souvenir toujours vivant de l'enseignement des prophètes, fut soutenue dans la Judée par une minorité imposante encore par le caractère et la science de ceux qui la composaient. Elle ne disparut décidément que quand elle aurait été un danger pour la conservation de la famille d'Israël, désormais sans patrie. Si les Israélites n'avaient eu pour règle de conduite que des maximes générales, très peu différentes de la loi naturelle, ils n'auraient pas tardé d'être absorbés par les nations au milieu desquelles ils étaient disperses. 11 fallait qu'un mur infranchissable s'élevât entre eux et les hommes d'une autre origine. Les mille règlements auxquels leur vie tout entière se
trouva soumise par la loi orale fut ce mur. Ce ne fut pas là certes le résultat d'un calcul. Mais l'instinct national a ses prévisions. On sait que celles-ci ne furent pas trompées.
Le caractère des idées morales des judéo-alexandrins est bien autrement prononcé. Et d'abord, sans méconnaître la nécessité de l'acte, les Juifs hellénistes attachent la principale importance au sentiment qui l'inspire. Le mérite m.oral n'est pas simplement, pour eux, la conséquence de l'accomplissement de prescriptions positives; il naît de la valeur spirituelle de l'homme, de la sagesse qu'il doit s'efiForcer avant tout d'acquérir, comme s'exprime la Sapience. Sans doute Jésus, fils deSirac, se rapproche plus d'une fois de l'auteur de ce dernier écrit. Mais le travail moral que l'homme doit opérer en lui-môme pour se rendre meilleur est bien mieux compris par les écrivains alexandrins que par les docteurs de la Palestine. L'auteur de la Sapience veut qu'on désire la sagesse avec énergie, qu'on la cherche avec ardeur, qu'on veille pour l'acquérir, qu'on l'aime*. Quand on lapossé-
1 Sapience, i, 4; vi, 10-20.
â90 DBS DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS.
dera, on marchera dans la voie de la sainteté, on y fera sans cesse de nouveaux progrès. Cette sagesse, source des quatre vertus platoniciennes, la tempérance, l'intelligence, la justice et le courage moral*, n'est pas peut*être encore ce principe de vie spirituelle que saint Paul désignera plus tard du nom de foi [mcrziq) ; mais elle en diffère plus en degré qu'en essence ; elle est un mobile moral de même nature. Comme la foi de saint Paul, elle a ses racines dans le sentiment religieux. « Te connaître, dit la Sapience, en parlant de Dieu, c'est la parfaite justice ; savoir que tu es le maître tout-puissant de l'univers, c'est le fondement de l'immortalité^ »
Philon est bien autrement explicite sur ce points Toute vertu dérivie, selon lui, de la piété % et la loi parfaite est d'aimer le bien pour lui-même, dans uii sentiment parfaitement désintéressé \
Une morale qui prend pour point de départ la purification de l'âme, qui pose la connaissance réfléchie et l'amour du devoir pour les directeurs
1 Ibid., viii, 7.
^Ibid.,\Y, 3.
» Eu-T8'?«ta, De DecaL, § 12.
* De leg. allegor., m, § 58.
suprêmes de la vie, ne peut ni se perdre dans, la casuistique des docteurs de la Palestine, ni régienmenter la conscience comme on règle les exercices du corps. Et c'est ici un second point par lequel la morale des Juifs alexandrins se distingue de celle des écoles palestiniennes.. La pratique de la loi mosaïque est presque complètement mise de côté. 11 n'est parlé de sacrifice, dans la Sapience, qu'une seule fois et encore d'une manière incidente ', tandis qu'il y est enseigné que les hommes se nourrissent, non-seul^Tient des fruits de la terre, mais encore de la Parole puissante de Dieu ^, et que la prière est l'arme spirituelle par excellence \
Philon va plus loin encore. Il ne faut pas croire •avec le vulgaire, dit-il, que lé véritable service que l'homme doit à Dieu, pour lui exprimer sa gratitude, consiste dans des sacrifices, dans des offrandes, dans le chant des cantiques; non, le véritable service que Dieu demande, c'est la louange qui monte incessamment d'une âme pure
^ Sapience, xviii, 9.
^Ibid., XVI, 26.
» Ibid., XVI, 28.
392 DES DOCTRINKS RELIGIEUSES DBS JUIFS.
vers lui *• Dieu ne prend pas plaisir aux sacrifices; il ne se plaît qu'à la pureté du cœur ^ Il n'habite pas en un lieu déterminé de la terre, dans lequel on ait besoin d'aller lui présenter des offrandes. Une âme vertueuse % une âme qui a développé en elle toutes sortes de vertus, voilà son temple dans le monde \
Ce n'est pas cependant que cette morale si élevée et si pure ne soit menacée d'aller aussi échouer sur un écueil. L'auteur de la Sapience incline visiblement vers l'ascétisme. 11 regarde le corps comme l'ennemi de l'âme ; il lui reproche de limiter les facultés de l'esprit ^ ; il préfère la vie décolorée et égoïste du solitaire à la vie inquiète et pleine d'incertitude de la famille. Quel père peut être assuré qu'un enfant pervers ne déshonorera pas ses cheveux blancs? La virginité n'est-elle pas commandée par la prudence, dans ces temps de décadence morale®? De l'auteur de la Sapience à Philon, le
' De Plantât. Noe, § 30, ^De victim. offerendis, § 3.
*De Cherub., §29.
^ Sapience, ix, 15.
« Ibid., III, 13, 14; iv, 1.
flot du mysticisme extatique a monté ; il entraîne décidément le philosophe alexandrin à l'ascétisme. Le sage, proclame Philon, doit se proposer de dénouer les liens qui rattachent le principe spirituel à Tenveloppe matérielle qui le retient captif \ Mais le bon sens pratique, ce trait si prononcé du génie israélite, sauve le théosophe d'Alexandrie d'un prochain naufrage, en lui rappelant que le soin de notre âme et nos devoirs envers Dieu ne sauraient nous faire oublier ce que nous devons h nos semblables. Ce serait une erreur, déclare Philon, qui corrige ainsi les excès de ses doctrines ascétiques, de négliger, en se dévouant à Dieu, nos devoirs envers les hommes, une erreur égale à celle qui nous ferait négliger Dieu, sous prétexte que nous devons nous consacrer au bien des hommes. On ne se montrerait pas pieux envers l'Invisible en ne se conduisant pas comme le comma\îde la vertu à l'égard des êtres que nous voyons et qui sont près de nous *.
Enfin, et c'est un troisième point qui distingue
1 De migrât. Abrah., § 1 ; De kg. allegor., i, § 32. ^ De Decalog.,$ 22.
?i\)li DbIS DOCTRINES RELÎGIEUSBS DES JUIFS*
la morale judéo-alexandrine de celle des écoles de la Palestine, la première a une tendance universaliste, entièrement étrangère à la seconde. La Sa pience reconnaît encore aux enfants d'Israël un avantage décidé sur le reste des nations. Mais cet avantage, ils le doivent moins au fait même de leur origine qu'au bonheur qui leur a été accordé de posséder la connaissance du vrai Dieu*. Les païens sont pécheurs, non pas parce qu'ils ne sont pas de la race d'Abraham, mais parce qu'ils sont nés dans des lieux où le vrai Dieu n'est pas connu ^ C'est dans ce sens que l'auteur de ce livre voit dans l'idolâtrie la source du mal et de la corruption des hommes\
Dans la Sa pience, le particularisme juif est considérablement adouci; il est bien plus effacé encore dans Philon , et ce qui en reste prend un caractère fort différent de celui des croyances palestiniennes. Le philosophe alexandrin ne saurait voir aucune différence native entre les hommes* ; leur organisa-
* Sapimce, xii, 10 î xiii, 1 ; xv, 3.
* Ibid., xm, 3-9.
* Ibid., XIV, 12,
* Omnes nos bomines cognati sumus frstresque. QuœsL in Gènes,, iij$GO,
DBS DOGTRIISES RELIGIKUSKS DUS JUJFS. 395
tion est la même pour tous ; ils possèdent tous les mêmes facultés ; ils sont tous appelés à la même œuvre, qui est l'affranchissement de Tâme de la prison du corps. Cette égalité d'essence et de nature est un fait si évident à ses yeux qu'il repousse avec indignation l'esclavage comme une suprême injustice' et le plus grand de tous les maux^ Tous les hommes sont soumis à la même
loi, loi sainte que Dieu a gravée dans nos cœurs, qui nous parle à tous par la voix de la conscience et que la raison nous fait connaître. La vertu consiste à l'observer, et non à s'attacher à une loi écrite ^ Antérieure aux institutions politiques et aux législations diverses, qui n'ont été établies que sous son inspiration, elle a précédé également la loi mosaïque. C'est à elle qu'obéissaient les patriarches ; il n'avaient qu'elle pour docteur ; ils avaient trouvé en eux-mêmes leur propre législateur \
1 AvôjDWTToç yàjo ex yvo'gwf ôovXoç oOSstç, De septenurio, § 7 ; De spécial, legibus, § 25.
2 UéyttTTOV eivs» xtfxôv dov^scav, Quod omnis pTObUS, § 8 ;
De execratione, § 4.
» De opificio fnundi, % 50.
^DeAbrah.S^f
o96 DUS DOCTIUNES RËLIGIKUSKS DBS JUIFS.
La famille de Jacob n'at-elle donc aucun privilège sur les autres peuples? Philon est bien éloigné de le nier. Moïse est, à ses yeux, le père
et le maître des philosophes qui se sont formés en général à son école et qui ont marché sur ses traces, et la révélation hébraïque, quand elle sera comprise dans son véritable ' sens, produira sur Tensemble des hommes le même effet salutaire, que la philosophie a exercé, parmi les païens, sur les esprits d'élite, auxquels elle a enseigné à connaître Dieu et à le servir, en les rendant attentifs à la voix de la conscience et aux prescriptions de la raison*. Les enfants d'Israël sont destinés à être les prêtres et les prophètes de la race humaine tout entière^. La propagation et le triomphe de la vérité leur ont été confiés. Mais ils ne pourront accomplir cette œuvre immense qu'autant qu'ils auront d'abord saisi eux-mêmes le sens spirituel de leur loL Ils seront alors de véritables philosophes, et ils deviendront les instituteurs du monde, ré-
^ Deeangressu quœr. erudU.,% 14 ; Deopif. mtmdt, $ 17 ; De posteritate Caini, § 30.
i-pùifTinr,'» xaî irpo^TSiav 'ka^û'i De Àbrah.^ § 19.
pandant autour d'eux la science et la sainteté, inspirant au reste des hommes les sentiments de piété qui les animeront et les conduisant par leur exemple et leur enseignement à la perfection suprême *.
Sous quelle influence s'est formée cette morale spiritualiste qui contraste si fortement avec la morale juridique du pharisaïsme? Deux circonstances ont surtout contribué à sa naissance. C'est d'abord la philosophie grecque qui, ouvrant aux Juifs d'Alexandrie le domaine de la raison pure, les conduisit à chercher sous la lettre de la loi des idées morales analogues à celles des Platon, des Aristote et des stoïciens. C'est ensuite leur éloignement de la mère-patrie. Non-seulement les Juifs, dispersés parmi les Grecs, vivaient en dehors du mouvement des écoles palestiniennes, dont le bruit arrivait rarement jusqu'à eux; mais encore, par la force des choses, ils échappaient à une foule de prescriptions légales, par exemple, à toutes celles qui concernaient le culte lé vi tique et à la plupart de celles qui réglaient les rapports so-
1 De jyrœm, et pom.y % 18.
ciaux tels qu'ils étaient établis dans la Palestine. Par suite de ces deux faits, la religion nationale se dépouillait à leurs yeux de ses formes concrètes et leur apparaissait comme une image idéale, poétique, abstraite, qui ne pouvait se présenter aux habitants de la Judée, sans cesse préoccupés du côté cérémoniel et légal de leurs traditions sacrées. De là la tendance spiritualiste qui domine dans leurs conceptions morales, tendance qui d'ailleurs est empreinte, ainsi qu'on l'a vu, dans l'ensemble de leurs doctrines religieuses et qui constitue le véritable caractère du judaïsme alexandrin.