CHAPITRE PREMIER
Form ation de la théologie palestinienne.
La conception, à la fois si simple et si élevée, d'une alliance de Jéhovah avec la famille d'Israël, d'une théocratie qui était au fond, quoique sous une forme imparfaite, ce qu'on a depuis appelé la cité de Dieu, était restée, pendant des siècles, au milieu des enfants d'Israël, un idéal généralement
méconnu, au-dessus de l'intelligence d'un peuple dont elle n'avait pu vaincre les habitudes invétérées, enracinées probablement dans des souvenirs et des instincts de race. Si elle n'était pas tombée dans un complet oubli, elle le devait à une succession non injerromp^ie d'horprriep qui, depuis l'époque des Juges jusqu'au moment du retour de la captivité de Babylone, avaient constamment plaidé pour son triomphe. Ces ardents continuateurs de l'œuvre dont la tradition rapporte l'idée première à Moïse, n'avaient pas amené les enfants d'Isriaël à prendre la conception mosaïque pour la base et pour la règle de leur vie sociale et religieuse. Ils l'avaient du moins conservée comme un précieux dépôt; ils l'avaient transmise, agrandie, sous plusieurs rapports spiritualisée, à la postérité qui devait enfip, ils en avaient l'intime conviction, en sentir la grandeur et la vérité *.
Les espérances des prophètes ne furent pas trompées, Quatre siècles environ avant l'ère chrétienne, un changen^ent radical se produit clans
^ Reuss, Histoire de la théologie chrétienne au siècle apQ$toliqu$t %. I, p. 4ô-6â.
DES DOCTRIffBS f\ELI6IEU0ES DBS JUIFS. S
la famille d'Israël. On croirait se trouver en présence d'un peuple nouveau. Le nom sous lequel il est désigné désormais n'est pas celui que portaient ses aïeux. Avant la captivité de Babylone, les enfants de Jacob s'appelaient les Hébreux ; après, ils s'appellent les «f uifs. Mais c'est surtout l'esprit, les croyances, les tendances religieuses et morales qui ont subi une profonde modification. Le mosaïsme qui, dans la période hébraïque, n'avait jamais été ÇLCcepté franchement par la nation, s'est maintenant incarné en elle; et cette loi, continuellement violée par l'Hébreu, est devenue pour le Juif la seule règle à laquelle il veut conformer sa vie tout entière.
Le nouveau nom sous lequel le peuple d'Israël sera désormais désigné est d'une explication facile : son origine est connue. Les colonies qui , après l'édit de Cyrus, rentrèrent dans leur patrie et relevèrent les mors de Jérusalem et du Temple, se composaient uniquement de familles qui appartenaient à Tançien royaume de Juda, et, pour la plupart, à la tribu de ce non). Il arriva de là que les noms de Juda, de Judaïsme, de Juif, se lièrent intimement au nouvel ordre de choses. Une fois consacrés par l'usage, ils s'étendirent dans la même
li DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS.
proportion que la sphère d'action du premier noyau établi à Jérusalem, et ils finirent par devenir communs à la nation tout entière *.
Pour expliquer la transformation religieuse de la famille d'Israël, il est nécessaire d'entrer dans des considérations plus étendues. Cette transformation ne s'accomplit pas en un moment. Elle passa par diverses phases successives avant d'atteindre toute sa perfection.
C'était naguère encore une opinion généralement reçue qu'Israël était devenu un peuple nouveau pendant la captivité de Babylone, et que la première colonie qui retourna à Jérusalem, sous la conduite de Zorobabel, apporta déjà avec elle les sentiments et les croyances qui ont depuis régné parmi les Juifs. Rien de plus faux que cette hypothèse. Elle repose d'abord sur une impossibilité. Ce n'est pas dans l'espace d'une ou de deux générations qu'un peuple se refait tout entier, si l'on peut ainsi dire. On admet d'ailleurs ici des influences qui n'ont pu ou produire l'effet qu'on leur
^ Reuss, Histoire de la théologie chréMenne au siècle apostolique, 1. 1, p. 6*2 et 63.
attribue, ou s'exercer en ce moment. Voudrait-on parler des Chaldéens? Mais leur polythéisme, qui paraît avoir été un culte des astres, ne pouvait aider les Israélites à comprendre le mosaïsme. Que pouvaient d'ailleurs les déportés du royaume de Juda accepter d'un vainqueur odieux*, dont le nom est resté dans la langue du Talmud comme un terme injurieux? Voudrait-on parler des Perses ? Il est certain que les croyances persanes exercèrent une action sur les conceptions religieuses d'Israël, mais à une époque de beaucoup postérieure à celle de Zorobabel. Deux ou trois ans après la prise de Babylone par Cyrus, les Israélites commencèrent à reprendre le chemin de leur patrie; comment auraient-ils pu, dans un si court espace de temps, s'imprégner des doctrines mazdéennes? Voudrait-on attribuer le changemeot de sentiments à un travail intérieur? On serait ici sur un terrain plus solide. Sans doute, il y eut un travail intérieur au milieu des Israélites déportés sur les bords de l'Euphrate ; mais il n'eut pas les proportions qu'il faudrait lui donner dans l'hypothèse
* Jérémie, xxv, 12 ; Psaume cxxxvii, 8 et 9.
6 DBS DOGTJtlNBS RBLI6IEUSS0 DES iUÎF8«
que nous combattons. Il commença le mouvement qui se continua pendant longtemps ensuite dans les écoles de la Palestine, et probablement aussi dans celles de ia Babylonie; il le commença, disons-nous; il Tàurait poussé jusqu'à sa dernière limite, s'il fallait admettre que les Juifs rapportèrenl avec eux, en revenant de l'exil, toute la théologie qui appartient h la synagogue et qui fut l'œuvre des siècles suivants*
Mais qu'est-il nécessaire de s'arrêter à prouver l'impossibilité de cette hypothèse? Il suffit de montrer qu'elle est en complète opposition avec les faits les plus certains. Le tableau que les livres d'Esdras et de Néhémie ndus tracent de l'état moral et religieux des Juifs dans la Palestine, Un siècle environ après leur retour de l'exil, nous les montre fort difl'érents de ce qu'ils furent deux siècles plus tard. Ils ont entendu parler de la loi mosaïque ; ils savent qu'elle doit être leur règle ; mais ils n'en connaissent pas le contenu. Ses prescriptions les plus positives sont constamment violées^ sans qu'on se doute qu'on transgresse la législation nationale^ L'usure, interdite par Moïse, s'exerce avec ce caractère d'odieuse cruauté qu'elle prend plus parti-
DES DOGTAINBS ABUGIBDSB8 BBS JUIF81 7
culièrement dans les pays agricoles pauvres j elle filvait déjà, moins d'un siècle après l'arrivée dé la première colonie à Jérusalem, réduit une partie considérable de la population à là plus affreuse misère 'i Les sabbats et les fêtes^ loin d'être célé^" brés avec décence^ sont des jours de foires et de marchés auxquels accourent les peuplades voisines^ même celles avec lesquelles il est défendu par la loi de Moïse d'entretenir des relations *» Des mariages ont été contractés avec des femmes étrangères'. Les principaux de la nation, des membre» des familles sacerdotales^ le fils dii grand-prêtre lui-même, ont donné l'exemple de ces alliances proscrites par le législateur \ Gomment peut-on^ en présence de ces faits, soutenir que les Israélites étaient devenus pendant l'exil des hommes entièrement nouveaux?
11 s'était cependant opéré Un changement dans leurs cœurs, non sans doute un changement aussi radical que le suppose l'opinion que nous venons
> Néhémie, v, 1-13.
2 Néhémie, xiii, 1-3 ; Ésdras, ix, 10^15.
» Néh4mie, xiii, 2^28 ; Esd/ras^ ix et i.
* Néhémie, xiii, 28; Esàras^ x, 18 et suiv.
8 DBS DOCTRINES ABLIGIEDSRS DBS JUIFS.
de réfuter, mais un changement qui, pour être moins étendu, n'en était pas moins réel, et qui fut la condition de tout le développement postérieur. Les enfants d'Israël, déportés sur la terre étrangère, avaient fait un retour sur eux-mêmes. Ils avaient compris que le désastre immense qui venait de les frapper était la conséquence de leur infidélité à la loi de l'Éternel, aussi bien que des transgressions de leurs pères, dont ils avaient suivi les funestes exemples. La repentance avait incliné leurs cœurs abattus devant Jéhovah, et ils s'étaient promis d'éviter les longues erreurs dont ils portaient maintenant la peine. Ces sentiments les disposaient à se plier au joug de la loi. Mais ce n'était encore que des dispositions ; rien de plus. Cette loi qui devait les régir et qu'ils étaient prêts à accepter, elle leur était encore inconnue.
Nous n'avons pas tracé ici un tableau de fantaisie. Esdras et Néhémie nous apprennent que ce qui manquait aux Juifs, leurs contemporains, c'était moins la bonne volonté que la connaissance des prescriptions de la loi. En effet, les infractions qui avaient été commises étaient l'effet de l'ignorance et non de l'endurcissement. On en a la preuve dans
DES DOGTRIIVBS RBLI6IBUSBS DES JUIFS. 9
la promptitude du repentir avec lequel on accueillit les instructions et les reproches d'Esdras et de Néhémie, et dans la facilité avec laquelle on brisa des liens de famille consacrés par le temps et par l'affection *.
Tel était l'état des esprits des Israélites au moment que l'édit de Cyrus mit fin à la captivité de Babylone. Comme toutes les grandes calamités publiques qui, quand elles n'écrasent pas pour toujours les peuples sur lesquels elles tombent , ont pour effet ordinaire de les régénérer, la ruine du royaume de Juda, par les armes de Nebucadnézar, la destruction de la cité sainte et de son sanctuaire, la déportation en masse sur les bords de l'Euphrate de presque tous les habitants du midi de la Palestine , produisirent une profonde impression sur les enfants d'Israël et les amenèrent décidément . aux pieds de Jéhovah. Désormais le monothéisme est inscrit en traits ineffaçables dans leurs consciences; rien n'ébranlera plus leur confiance en la protection de l'Éternel. C'est sur cette base solide
^ EsdraSf ix, 1-4, 12-15 ; x, 10 et suiv. ; NéhémiSj xiii, 1-3, 23-28.
10 DES D0GTRINB8 HBUG1BUSE8 DES JUIFS.
que vont s'élever toutes leurs autres croyanceSé Quand Cyrus eut permis aux Israélites de rentrer dans leur patrie, il n'y eut que les familles les plus dévouées à la cause nationale et au culte mosaïque qui profitèrent de cette autorisation. Elles appartenaient, pour la plupart, à la classe pauvre'. Les familles riches ne voulurent pas courir les hasards d'une restauration incertaine et pleine de périls ; elles restèrent dans la * Babylonie qui leur offrait, sous la protection des Perses, une nouvelle patrie plus heureuse que l'ancienne. Et si quelquesunes d'entre elles se décidèrent à suivre Zorobabel, ce ne fut que par l'entraînement d'un zèle religieux qui, l'emportant chez elles sur le soin de leurs intérêts matériels, les rendaient prêtes à tous les sacrifices.
Il faut ajouter qu'après l'immense désastre qui, depuis bientôt près d'un siècle , avait anéanti les derniers débris de l'empire de David, après un exil pendant lequel s'était éteinte la génération qui avait connu l'ancien ordre de choses , il ne restait plus
1 Othonis Lexieon rabbin. y éd. de 1675, p. 174, à l'article Esdras.
DEB POGTRIIIE» BELI6IBUSBS DES SVÏFU^ 11
ni antécédents, ni habitudes qui passent contrarier rétablissement d'une constitution conforme aux institutions mosaïques. Il fallait tout refaire à neuf; et quel autre modèle pouvait- on adopter que celui de Tantique législation nationale? Les émigrant» ne pouvaient pas en connaître d'autre } ils étaient persuadée de son origine divine^ et par conséquertt disposés à la prendre pour règle de leur vie tout entière. On n'avait pas à craindre d'opposition du côté des souverains de la Perse qui ne s'inîmisç aient jamais dans les détails de l'organisation intérieure des peuples soumis. Enfin l'exiguïté du territoire occupé par les nouveaux venus, leur petit nombre et leur homogénéité facilitaient singulièrement l'établissement d'und restauration mosaïque. D'où vient donc qu'avec tant d'éléments favora-» blés, la colonie de Jérusalem languit pendant près d' un siècle dans un état précaire , sans organisation, toujours au moment d'être absorbée par les peuplades voisines? Il n'est pas difficile d'en découvrir la cause. Elle manqua d'un chef qui sût lui imprimer une forte direction et tirer parti des excellentes dispositions dont elle était animée. Cet homme éminent se présenta enfin : ce fut Esdras^
i2 DES DOGTRIiNES RELIGIEUSES DES JUIFS.
Réduit à ses seules forces, il n'aurait pu peut-être mener à bonne fin l'œuvre immense qu'il entreprit vaillamment ; mais, par un heureux concours de circonstances, quatorze ans environ après son arrivée à Jérusalem, un Juif plein d'ardeur et de foi, distingué par sa position à la cour du Grand Roi, Néhémie, se fit nommer gouverneur de là colonie juive et vint appuyer de son autorité et de ses talents d'administrateur les projets de réforme religieuse d'Esdras. C'est à ces deux hommes qu'appartient l'honneur d'avoir créé le judaïsme et de lui avoir imprimé le caractère qui est resté celui de la nation juive tout entière. Dans cette œuvre commune, l'un fut la tête et l'autre le bras. La tradition juive, écho de l'opinion générale de ces temps reculés, ne s'y est pas trompée ; elle a sacrifié partout Néhémie à Esdras, et elle a rapporté à celui-ci l'origine de toutes les institutions impor- Taritesquiônt fait du peuple d'Israël ce que nous le voyons devenir peu à peu depuis cette époque jusqu'à la rédaction définitive du Talmud. Il s'en faut de beaucoup qu'elles lui appartiennent toutes. On peut même assurer qu'il était loin de prévoir la plupart d'entre elles. Elles sont toutes cependant
des conséquences logiques de l'esprit dont il anima la nation juive et de la direction qu'il imprima à sa vie morale et religieuse. Sous ce rapport, on peut dire que ce n'est pas sans raison que la légende a fait de lui un second Moïse, dans ce sens du moins qu'il fut le père du judaïsme, comme Moïse l'avait été de Fhébraïsme.
On sait avec quel soin Esdras travailla à écarter du peuple juif tous les éléments capables de troubler son homogénéité et de ne pas se plier à l'ordre religieux qui était en même temps l'ordre légal. Il commença par exclure tous les anciens habitants restés dans le pays, dont le monothéisme était suspect, ou le sang mêlé à celui de quelque peuplade étrangère*. Les mariages mixtes , chose des plus indifférentes chez les autres nations de l'Orient, mais de grande conséquence dans Israël, auquel les lois mosaïques les interdisaient, furent prohibés ou rompus de diverses manières^. Les me-
1 Néhémie, ix, 2; xi, 30 et 31; xiii, 1-3, 6-9. On avait déjà repoussé les offres des Samaritains qui avaient demandé de se joindre aux colonies venues de Babylone pour relever en commun le temple. Esdras^ iv, 1-3.
^Esdras, ix, 1-4; x, 2-5, 10-14, 16-44; Néhémie, xiii, 23-28.
ik DBS DOCTRINES RBUGIBUSBS DBS JUIFS.
sures aussi sévères que minutieuses prises par
Néhémie firent passer dans les habitudes l'observation des pratiques légales, et en particulier celle des fêtes et des sabbats '. D'autres dispositions, destinées à réglementer la fortune des individus d'après les anciennes prescriptions mosaïques , n'eurent pas le même succès ; mais elles importaient moins à la stabilité de l'organisation religieuse de la nation, et en somme, la législation mosaïque, dans ce qu'elle avait d'essentiel, devint Tautorité suprême de la nouvelle société juive. Pour assurer à jamais son empire, Esdras et Néhçmie, après avoir exigé des sacrificateurs , des lévites et des chefs de famille, le serment solennel de l'observer religieusement % leur firent signer un acte formel par lequel ils promettaient de n'avoir jamais d'autre loi que celle que Dieu avait donnée aux enfants d'Israël par le ministère de Moïse'.
Ces mesures furent d'autant plus efficaces que leur action était renfermée dans un cercle très-restreint. Les quelques milliers d'Israélites qui étaient
^ Néhémie, xiii, 10-13, 15-22.
9 Esdras, x, 5.
* Néhémie, ix et x.
DBS DOCTRINES RBLI6IBUSBS DBS JUIFS. 15
venus repeupler les solitudes de la Judée ne formaient qu'une grande famille, et les oppositions , les inimitiés, les intrigues des peuplades environnantes les forcèrent à serrer leurs rangs. L'union était leur unique chance de salut. Cette circonstance servit merveilleusement les plans de Néhémîe et d'Esdras. Les colons sentirent la nécessité de soutenir fortement leurs institutions nationales. 11 suffit de deux ou trois générations pour que l'habitude les rendit inébranlables. Le milieu, une fois formé, absorba les diverses , colonies qui arrivèrent successivement de l'intérieur de l'empire, et d'un autre côté, tout ce qui avait appartenu au royaume de Juda fmit par se rallier peu à peu au noyau dont Jérusalem était le centre et se conforma naturellement à l'ordre qui y était établi *.
Ce n'était pas assez cependant d'attacher les Juifs à la loi par la force de l'habitude ; il fallait les identifier, pour ainsi dire, avec elle, et la faire entrer si profondément dans toute leur vie, qu'ils ne pussent un seul ipoment se dégager de ses liens.
^ Reuss, Histoire de la théologie^ chrétienne au siècle apostolique ^ 1. 1, p. 54r63.
Deux choses étaient pour cela nécessaires, d'abord une éducation religieuse continuelle qui rappelât sans cesse aux enfants d'Israël les prescriptions mosaïques, ensuite une application constante de ces prescriptions à tous les actes de leur existence. On ne peut pas douter qu'Esdras n'ait senti la nécessité de modeler la vie tout entière de l'Israélite sur la loi. C'est bien ce principe qui le guidait, quand il brisait les mariages mixtes et qu'il chassait sans pitié du sein de la communauté tous ceux qui auraient pu en troubler l'harmonie. Mais il ne prévoyait pas certainement le système de réglementation morale qui finit par enlacer d'un réseau de prescriptions minutieuses la vie de l'individu tout entière, qui ne laissa plus au Juif aucun acte de la plus haute ou de la plus minime importance, sans le revêtir d'une forme légale , et qui soumit tous ses mouvements, depuis son premier soupir jusqu'à son dernier, depuis son lever jusqu'à son coucher, à l'empire d'une règle qui n'a d'autre valeur et d'autre sens religieux que le caractère légal dont elle est revêtue *. Et cependant ce triomphe
^ PhilippsoD, le Développement de Vidée religieuse dans
du formalisme fut la ^ conséquence de la réforme qu'il opéra. Comme nous le verrons plus loin , la voie dans laquelle il fit entrer le judaïsme devait nécessairement conduire à ce résultat.
Quant à la nécessité de familiariser le peuple avec la connaissance de la loi par une éducation religieuse continue, ce que nous savons des travaux d'Esdras nous prouve qu'il en avait une claire conscience. L'auteur du Deutéronome avait déjà Tait un devoir aux enfants d'Israël de graver dans leur mémoire les commandements de Dieu*. Esdras et Néhémie comprirent la portée de cette recommandation. Par leurs soins, la loi fut lue solennellement, à plusieurs reprises, devant le peuple assemblé dans ce but^. Établirent-ils eux-mêmes quelque règlement pour que la lecture de la loi continuât de se faire régulièrement les sabbats et les jours de fêtes? On peut en douter. Il est plus probable que l'exemple qu'ils avaient donné devint.
le judaïsme, le christianisme et l'islamisme, traduc. franc., p. 276 et 277.
^ Deutér., vi, 6 et 7; xi, 18-20; xvii, 18; xxvii, 8; xxxi, 9, 13-23 ; Josué, viii, 32.
- Néhémie, vui, 18; xui, 1.
par un consentement tacite, une habitude que rien n'a pu détruire depuis. Peu importe d'ailleurs pour le résultat. L'origine des synagogues, et par conséquent aussi la coutume de lire le Pentateuque dans des réunions d'édification et d'instruction religieuse, remontent fort haut, probablement même à l'époque d'Esdras \
On comprend quelles furent les conséquences de ces lectures répétées de la loi. Les faits les plus saillants de leurs traditions nationales et les prescriptions religieuses et cérémonielles qui devaient leur servir de guide, se gravèrent dans la mémoire des Juifs en traits ineffaçables. Et comme dans tous les lieux où quelques familles israélites étaient fixées, on se hâtait d'établir un lieu de réunion pour la prière et la lecture de la loi, il n'y eut bientôt plus un seul descendant de Jacob qui ne fût familiarisé avec l'histoire et la législation de sa nation. Cette institution contribua plus que toutes les autres mesures prises par les chefs de la restauration d'Israël à Jérusalem, à faire des Juifs un
* Munk. la Palestine, p. 534 et 525; Keii, Bibl. Àrch., 1. 1, p. 61.
peuple nouveau et à le river à ses traditions nationales. On peut dire qu'à partir de ce moment les Israélites devinrent les hommes d'un livre.
Par un concours de circonstances que je n'ai pas à exposer ici, mais qui sont assez connues, la langue dans laquelle le Pentateuque et les livres des prophètes étaient écrits , fit place, bientôt après le rétablissement des Juifs à Jérusalem, à TAraméen qui, au temps d'Ésaïe\ était encore tout à fait inintelligible aux habitants de la Judée. Pour que la loi, que l'on continua cependant à lire dans sa langue originale, par respect pour le texte vénéré, pût être comprise de la foule, il fut nécessaire qu'un traducteur interprétâtphrase par phrase, ou paragraphe par paragraphe, dans l'idiome populaire, les passages dont on faisait la lecture dans les assemblées. Il est probable que l'interprète ne s'en tenait pas toujours à une traduction rigoureusement littérale. Il ne l'aurait pu pour certains passages, sans cesser d'être intelligible. Il s'agissait avant tout de faire comprendre au peuple le sens de la loi, et l'on dut être forcé parfois d'à-
' Esaïe, xxxvi, 11 ; 2 Rois, xviii, 26.
20 DES DOCTRINES RELIGIEUSES DBS JOIFS.
jouter au texte une courte explication. Dans ces cas, la traduction prenait nécessairement les allures de la paraphrase.
Les Targums que nous possédons, du moins les plus anciens d'entre eux , celui d'Onkelos sur le Pentateuque et celui de Jonathan sur les Prophètes, peuvent nous donner une idée de ce qu'étaient en général les traductions araméennes qui, dès l'origine, se faisaient de vive voix dans les synagogues de la Palestine. Quoique ces deux Targums ne remontent peut-être qu'au siècle qui vit naître le christianisme, on ne saurait douter qu'ils n'aient été faits à l'imitation d'ouvrages semblables plus anciens; peut-être même sont-ils composés en grande partie de fragments empruntés à diverses traductions antérieures. Il est certain qu'il existait des versions araméennes sous les Hasmonéens * ; il est probable qu'on en avait longtemps auparavant. On est conduit à le croire, quand on considère que les centres de population un peu considérables pouvaient seuls posséder des hommes capables de traduire spontanément dans la langue
^ Zunz, DifQOtteadieixfitl. VorfroegederJvden, p. 61 et 6*2.
vulgaire le texte hébreu, et que les synagogues des localités moins bien partagées durent demander de bonne heure des traductions écrites pour suppléer aux interprètes qui leur manquaient. Quoi qu'il en soit, les Targums qui sont parvenus jusqu'à nous sont moins des traductions littérales que des paraphrases, et on ne comprendrait pas pourquoi leurs auteurs auraient adopté un mode d'interprétation que la force des choses avait dû d'ailleurs rendre nécessaire depuis longtemps, s'ils ne l'avaient trouvé établi avant eux.
Que la traduction en langue vulgaire des passages des livres saints lus dans les assemblées publiques prit, ou non, la forme de la paraphrase, elle demandait une certaine préparation de ceux qui en étaient chargés. Il résulta de là que la loi devint l'objet d'une étude suivie. D'autres circonstances firent de cette étude une obligation bien autrement pressante.
La loi n'était pas seulement lue et traduite en araméen dans les synagogues, elle y était aussi expliquée. Le passage qu'on venait de faire entendre à l'assemblée servait de texte à une prédic^-
tion. Cet usage remonte au temps d'Esdras\ Il s'est toujours maintenu parmi les Juifs. Il n'est pas probable que dans les synagogues la parole fût accordée indistinctement à tout le monde. Elle était réservée, sans nul doute, aux docteurs de la loi. Si Jésus-Christ est invité, dans une circonstance, à lire et à développer un passage des Écritures *, c'est que la voix publique le proclamait un docteur éminent^ Et si Paul, Pierre et sans doute aussi les autres apôtres prêchent dans les synagogues *, c'est qu'ils étaient considérés comme des maîtres en Israël. Paul, en particulier, élève de Gamaliel, pouvait revendiquer tous les droits attachés à ce titre. Quoi qu'il en soit, cet usage suppose que ceux qui se levaient dans les assemblées publiques^ pour expliquer l'Écriture sainte , en avaient fait l'objet de leurs méditations. On ne peut douter qu'il n'eût suflBi à lui seul pour donner naissance à une science théologique , si cette science n'eût été réclamée plus impérieusement
^ Néhémie, viu, 8.
? Luc, IV, 16 et 17; Marc, vi; Matth., xiii, 34.
» Maith., VII, 28 et 29; Jean, vu, 46.
* Actes, IX, 20; XIV, 1; xvni, 4, 28.
encore par le nouvel ordre de choses établi dans la Judée depuis Esdras et Néhémie.
Le Pentateuque n'est pas seulement un recueil de traditions nationales et religieuses ; il est aussi un code de lois, mais un code de lois qui prétend régler aussi bien les rapports moraux des hommes entre eux que leurs rapports sociaux, aussi bien ce qui est du domaine de la conscience que ce qui se produit dans la vie extérieure. Il est à la fois une morale^ une discipline ecclésiastique, une jurisprudence, une constitution politique. Rien d'humain ne peut et ne doit lui échapper : l'homme tout entier lui appartient. Telle est la législation à laquelle Esdras et Néhémie avaient fait promettre aux enfants d'Israël de rester fidèles. Les besoins de chaque jour en rendaient la connaissance indispensable* Il fut nécessaire que des hommes, théo* logiens et jurisconsultes tout ensemble, se livrassent à son étude.
La prophétie avait cessé en Israël depuis que le mosaïsme, accepté par tout le peuple, n'avait plus besoin d'éloquents et hardis défenseurs. Aussi longtemps que le monothéisme n'était pas entré dans le cœur et l'intelligence des Hébreux, que la
conception théocratique n'était pas devenue la loi suprême du gouvernement et des individus, il avait été nécessaire que des voix puissantes s'élevassent sans interruption pour protester contre les instincts grossiers de la nation, pour lui rappeler sans cesse qu'elle n'arriverait à la paix intérieure, au bonheur, à la prospérité, qu'en obéissant à la seule loi qui pût convenir à sa nature, pour lui reprocher d'être infidèle à son propre génie et à la vocation à laquelle Dieu l'avait appelée, à l'exclusion de toutes les autres familles humaines. Telle avait été la mission des prophètes. Il leur avait suffi, pour accomplir leur œuvre, de ces mouvements spontanés de la conscience nationale et religieuse, que la postérité a regardés avec raison comme les effets d'une inspiration divine. Maintenant le but est atteint. Les traditions sacrées de la famille d'Israël, qui, dans l'âge précédent, auraient péri sous le choc désordonné des passions turbulentes et brutales, si les , écoles des prophètes n'en avaient conservé le précieux dépôt, ces traditions ne trouvent plus d'opposition; leur triomphe est assuré, et il s'agit, non plus de défendre la loi, mais de l'expliquer et d'en faire l'application aux innombrables manifestations
de la conscience morale dans les réalités de la vie.
Les interprètes de la loi, à la fois théologiens et juristes, furent donc une nécessité de la phase nouvelle de l'existence sociale des enfants d'Israël. On peut les considérer comme les successeurs des prophètes, en ce sens du moins qu'ils consacrèrent leurs travaux à affermir l'empire de la conception mosaïque, dont tous les efforts de ceux-ci avaient eu pour unique but d'assurer le triomphe. Mais qu'ils nous paraissent petits à côté des grandes figures des Samuel, des Ésaïe, des Ézéchiel I Que leur œuvre de casuistique est mesquine en présence de la lutte que les hommes de Dieu soutiennent contre les passions désordonnées des rois et les préjugés de la foule ignorante et grossière ! Que leurs idées sur la direction des consciences sont étroites, comparées aux grandes vues spiritualistes de ces poétiques défenseurs du sentiment moral et rehgieuxl Les prophètes sont des initiateurs à la vérité divine ; les premiers, ils ont entrevu ce spiritualisme religieux dont le christianisme a été l'expression la plus élevée. Les docteurs d'Israël, engagés dans
la routine de la vie vulgaire, n'ont pas d'autre préoccupation que de lier les consciences, par de petits moyens, à la pratique aveugle de la loi.
Ne soyons pas cependant trop sévères pour eux* Leur tendance sans élévation était celle de leur temps, et le formalisme étroit sous lequel ils finirent par étouffer la spontanéité du sens moral était inévitable au milieu d'un peuple auquel un livre était imposé comme autorité suprême. Cette communauté de sentiments avec leurs coreligionnaires fut précisément ce qui fit leur force. Et, sous ce rapport, ils furent plus heureux que les prophètes, et leur action immédiate fut bien autrement puissante. Les prophètes, protestant sans cesse, avec une éloquence égale à leur courage, contre des entraînements qu'ils ne purent arrêter, ne furent que des témoins de la vérité parmi leurs contemporains; leurs exhortations ont produit plus d'effet sur les siècles suivants que sur les temps auxquels elles étaient directement adressées. Les docteurs d'Israël, avec moins de grandeur réelle et de puissance morale, furent véritablement les conducteurs de leur nation. S'ils eurent le tort d'enfermer les consciences
dans le tissu serré d'une réglementation compliquée et minutieuse, il faut reconnaître d'un autre côté qu'ils ne furent en général que les échos du sentiment public, auquel ils donnèrent seulement une forme précise et arrêtée. Il convient d'ailleurs d'ajouter qu'ils se montrèrent toujours dignes dô la position à laquelle les circonstances les appelèrent. Ils purent se tromper dans la direction qu'ils donnèrent à leur nation ; mais leurs sentiments patriotiques ne faiblirent jamais. Il y eut parfois dans la classe sacerdotale des traîtres disposés à livrer leurs frères à la domination étrangère * ; il n'y en eut jamais dans les rangs des docteurs de la loi.
Un fait qui ne peut être passé sous silence et qui est significatif, c'est que ces conducteurs d'Israël n'appartenaient pas en général à la classe sacerdotale ; ils n'avaient même rien de commun avec elle. Il en avait été de même des prophètes, dans la période hébraïque. La famille de Lévi resta chargée du soin du culte ; ses fonctions ne
^ I Macca^,, vn, 5, 9, 14, 17, 21 et 22; 2 Maccab., iv, 7-12, 23-26.
dépassaient pas l'enceinte du sanctuaire *. Son influence morale sur le peuple, même sous les Maccabées, fut fort insignifiante. Elle se trouva visà-vis de la classe des docteurs de la loi à peu près dans les mêmes rapports dans lesquels elle avait été autrefois à l'égard des prophètes. Elle leur fut en général plutôt hostile que favorable.
Il parait que le titre sous lequel on désigna d'abord ceux des Israélites qui s'occupaient spécialement de l'étude de la loi, fut le mot sopher (TÇJD scribensj de ^iBp écrire). Du moins Esdras, dans la lettre par laquelle le roi Artakhschast l'autorise à emmener à Jérusalem une nouvelle colonie de Juifs, est qualifié de « sopher enseignant les paroles des préceptes de Jéhovah et des statuts pour Israël ^, »et quoiqu'il fût sacrificateur, l'auteur du livre de Néhémie le désigne le plus souvent sous le titre de sopher. Ce mot n'était
^ Plus tard le sceptre et Tencensoir furent réunis dans la même main ; mais cette union des deux pouvoirs ne satisfit jamais le sentiment populaire. Prideaux, Histoire des Juifs, édit. de 1755, t. iv, p. 408 ; t. v, p. 47 et suiv.
' Esdras, vu, 11, comp. avec les versets 6 et 10 de ce même chap. Néhémie, viii, 1, xn, 26 et 36.
pas nouveau dans la langue hébraïque. 11 se rencontre fréquemment dans l'ancienne littérature des Hébreux, avec le sens de secrétaire \ et même après le retour de la captivité de Babylone, il est employé dans la même acception, mais pour désigner un des agents du gouvernement persan dans la Palestine ^.
On peut jusqu'à un certain point se rendre compte des causes qui firent tomber en désuétude la signification primitive de ce mot et qui lui donnèrent le sens de savant versé dans la connaissance de la loi. La ruine de Jérusalem, en mettant fin au gouvernement national, supprima du même coup les emplois de secrétaires. Les hommes qui avaient occupé ces fonctions se distinguaient nécessairement du reste de leurs concitoyens par des connaissances supérieures. Elles les mirent en état, pendant l'exil, de donner à leurs malheureux frères des consolations et des directions salutaires. Les premiers mœnents qui suivirent l'arrivée des déportés dans la Babylonie
^ 2 Sam., viii, 17; xx,25; 2 Rois, xii, ll;xix, 2; xxii, 3. * 1 Chron , xxvii, 32; Esdras, iv, 8 et 9.
durent être troublés par une confusion extrême. Le vainqueur restant tout à fait étranger aux arrangements intérieurs, et tous les liens de l'organisation sociale étant rompus, le désordre devait être au comble. Les secrétaires furent probablement les seuls hommes capables de pourvoir aux besoins du moment et d'être à la fois, parmi les populations déportées, des arbitres, des conciliateurs, des conseillers et des juges. Et comme la seule chose qui restait au milieu des débris d'Israël était la tradition nationale, c'est en elle qu'ils cherchèrent des remèdes aux calamités présentes. D'agents administratifs, ils furent changés par les circonstances en jurisconsultes et en théologiens, les coutumes légales et les coutumes religieuses étant inséparablement unies dans les traditions de la famille de Jacob. Les scribes devinrent ainsi le premier noyau de cette classe de savants qui joua plus tard un rôle si considérable dans l'histoire des Juifs. Ce changement s'opéra dans la Babylonie, probablement dès les premiers moments de la déportation. Ce qui est certain, c'est qu'Esdras vint avec ce titre à Jérusalem. Cette désignation ne lui était pas par-
ticulière *; elle appartenait à tous ceux qui, comme lui, enseignaient et expliquaient au peuple les * préceptes de la loi ^.
Il y eut donc de très-bonne heure en Israël des hommes qui firent leur principale occupation de l'étude des traditions nationales. Quelle fut leur position au milieu des Juifs babyloniens, dans les lieux mêmes où prit naissance la science israélite? aucun document de cet âge ne nous l'apprend. Mais il est vraisemblable qu'elle ne fut pas fort différente de celle que les docteurs de la loi se firent dans la Palestine.
Comme les anciens prophètes qui formaient des disciples à leur ministère, les docteurs de la loi ouvrirent des écoles. Il est difficile de déterminer la date de la fondation de ces écoles. Mais elles furent certainement antérieures à l'époque des Maccabées. Il est question, daos le livre des Chroniques, de maîtres et de disciples ' ; ce qui fait
^ Le livre de Néhémie, xiii, 13, fait mention d'un autre scribe appelé Tsadoc. Les lxx traduisent Sopher, par
* Esdras.wi, 11.
' 1 Chron,, xxv, 8, Zunz, Ibid., p. 33.
supposer l'existence d'établissements ou publics ou privés, destinés à l'étude de la loi. Parmi les trois préceptes que la Mischna rapporte des membres de la grande assemblée dont Siméon le Juste fut le dernier représentant et dont la tradition fait remonter l'origine à Esdras, se trouve celui-ci : « Formez beaucoup de disciples '. » On peut conclure de là qu'au m* siècle avant l'ère chrétienne les écoles juives étaient déjà florissantes ^
Les docteurs de la loi ^ avaient une tâche plus difficile et plus étendue qu'on ne le croirait au premier abord. Il ne s'agissait pas pour eux de s'aventurer à la recherche de la vérité et de demander à l'observation et à la réflexion ni la solution des problèmes que l'esprit humain se pose presque nécessairement dans tous les temps et dans tous les lieux, ni même, dans une sphère plus
1 Pirke Ahoth, chap. i.
2 Pour la description de ces écoles et de leur organisation, voyez Winer, Biblisches Realwœrterbuch, art. Schriftgelehrte. Les directeurs de ces écoles étaient appelés Bahbi (mon maître), par leurs disciples. De là les noms de Rabb, Rabbi, Rabbinou, Rabban. Voyez pour ces désignations Othonis Lexicon rabbin., p. 560 et saiv., et Winer, à l'art, Rabb,
* Véritablement docteurs in utroque.
DES DOGTfaNES RELIGIEUSES DES JUIFS. 33
restreinte, des principes d'après lesquels ils pussent diriger leurs concitoyens dans la position difficile que les circonstances leur avaient faite. La vérité leur était donnée, les problèmes étaient résolus, les règles de conduite étaient tracées, dans la révélation que la famille d'Israël avait reçue de Dieu par le ministère de Moïse et des prophètes. Les docteurs d'Israël étaient donc condamnés à être des exégètes. La seule science en effet qui puisse se développer au sein d'un peuple dont un livre est l'autorité suprême et unique, est nécessairement exégétique. Elle doit sortir tout entière de l'interprétation de ce livre. La science juive n'a jamais été autre chose. L'interprétation (midrasch), voilà sa forme. On la retrouve dans tous les grands ouvrages des docteurs de la Palestine et de la Babylonie ; le Talmud n'est en définitive qu'un recueil d'explications de la loi. Les Juifs alexandrins euxmêmes, quelque familiers qu'ils fussent avec la littérature grecque, n'en connaissent pas d'autre. Aristobule composa un commentaire sur le Pentateuque, et les écrits de Philon ne sont que des explications des passages difficiles des livres de la loi. Les livres mosaïques qu'il s'agissait de prendre
8& DES D0GTAINK8 KBUGIGUSES PBS JUIFS,
pour guide et d'interpréter, avaient été écrits en vue d'un état de choses fort différent de celui qui 3' était établi depuis la restauration de la nationalité juive. Lçs conceptions de l'esprit n'avaient pas moins changé que les mœurs et que la situation sociale. Comme manuel dç croyances, le Pentateuque ne pouvait réellement satisfaire des hommes chez lesquels la réflexion avait remplacé le sentiment spontané, mais grossier, des générations an-^ tiques, et comme code de lois morales et judiciaires, il renfermait un grand nombre de prescriptions absolument inapplicables, tandis qu'il n'avait pas de dispositions pour une foule de rapports sociaux nouveaux. Et cependant son origine divine lui donnait aux yeux des Juifs une autorité absolue, et en faisait la seule règle possible et des croyances et des moeurs.
Il ne pouvait pas être question de voir dans les livres mosaïques ce qui y est réellement et de les interpréter au point de vue de l'histoire, et dans un esprit critique. Aussi bien les docteurs d'Israël en étaienWU incapables. D'ailleurs l'interprétation historique et critique ne suppose jamais qu'une va-» leur r^ative aux \mies auxquels elle eist appliquée,
DBS DOCTRINES RBLI6IEDSES DES JDIFS. 35
et ce n'est pas à ce point de vue que les docteurs de la loi, d'accord ici avec tout le peuple d'Israël, considéraient les écrits mosaïques. La manière dont ils les interprétèrent fut en somme celle qui a toujours régné dans les écoles dogmatiques. Dominés par des idées bien différentes, en réalité, de celles qui avaient inspiré l'antique législateur, les docteurs d'Israël, au lieu de voir dans le Pentateuque ce qui y est, y Usaient ce qu'ils y auraient mis eux-mêmes, s'ils avaient été chargés de le rédiger. Avec une entière bonne foi, et tout en se croyant les fidèles interprètes de la loi, ils lui prêtèrent, dans le plus grand nombre de cas, un sens qu'elle n'avait pas, qu'elle ne pouvait pas avoir. Ils l'accommodèrent ainsi à la situation nouvelle du peuple juif.
 Atexandrie, la méthode d'interprétation allégorique devint dominante panni les Juifs. Des interprètes qui n'ont affaire qu'à une version, tiennent naturellement assez peu à la lettre, et d'ailleurs cette méthode était celle d'après laquelle ils voyaient les philosophes grecs traiter leurs traditions religieuses. Ces deux circonstances expli^ quent le système d'exégèse d'Aristobule et de Phi-
36 DES DOGTfUNES RELIGIEUSES DES JUIFS.
Ion. Mais dans les écoles de la Palestine, d'autres principes devaient l'emporter. Il était dans la nature des choses que la lettre même du texte devînt Tobjet du respect et de la vénération. Le mot écrit n'était-il pas la parole de Dieu lui-même? Cette haute estime pour la lettre aurait dû, ce semble, conduire les docteurs de la loi à s'attacher avant tout au sens naturel, à celui que trouve un jugement droit, aidé des connaissances philologiques et historiques nécessaires. Il n'en fut rien cependant. L'esprit humain n'arrive aux choses les plus simples, à ce qui est le plus près de lui, qu'après s'être égaré, en mille sentiers obscurs, à la recherche de difficultés qu'il semble se créer à plaisir, La parole de Dieu ne peut pas être comme la parole de l'homme, simple et unie; elle doit renfermer des mystères sans nombre; tel fut le principe, gros d'erreurs, duquel partirent les interprètes juifs. 11 y avait donc dans le Pentateuque bien autre chose que ce qu'il semble dire, et tandis que les alexandrins recherchaient sous le sens littéral un sens caché au moyen de la méthode d'interprétation allégorique, les docteurs de la Palestine, s' attaquant à la lettre, torturaient chaque mot, chacun
des éléments qui le composent, pour leur arracher les mystères qu'ils renfermaient.
On n'avait pas sans doute inventé encore les quarante-neuf manières d'interpréter les préceptes de la loi, que Dieu, à ce qu'assure Jannaï dans le Traité talmudique Sopherim^ avait enseignées à Moïse, ni les treize règles d'interprétation qu'a recueillies Maïmonide. Mais on n'avait pas eu besoin de Cocceius pour découvrir que les paroles sorties de la bouche de Dieu doivent recevoir tous les sens dont elles sont susceptibles. Bien avant l'ère chrétienne, on avait diverses méthodes pour faire jaillir des lettres même du texte les étincelles divines qui y sont cachées. La Guematria, pour le moins, était connue et employées et Ton savait aussi découvrir les mystères enfermés dans les traits dont la calligraphie sémitique semble s'être toujours plu à orner les manuscrits ^ C'était là, si l'on veut, des excentricités de l'exégèse palestinienne; mais elles donnent une idée de son esprit général; car elles
1 Le Notarikon et la Themurah sont probablement de plus récente invention. Mais la Guematria- est certainement antérieure à l'ère chrétienne. On en trouve un exemple dans Y Apocalypse, xiii, 18.
> Matthieu, v, 18.
58 DBS DOGTRmBS RBU6IBUSB8 DBS JDIPS.
n'étaient possibles que dans des écoles où Ton n^a* vait aucun souci du sens réel et où Ton courait après les interprétations extraordinaires.
La science juive ne tarda pas à porter des fruits abondants. Longtemps avant les Maccabées il existait dans la Palestine une riche littérature^ Dans TEcclésiaste, écrit attribué à Salomon, mais qui remonte tout au plus à Tépoque persane, il est fait allusion à une surabondance de livres*. Les grandes questions de la métaphysique semblent même avoir été déjà entamées. On peut le croire du moins aux appréhensions des esprits pratiques qui ne sont pas sans quelque crainte sur les résultats de la discussion de ces diflSciles problèmes, t Ne recherche point ce qui est au-dessus de ta portée, dit, au iir siècle avant l'ère chrétienne, un de ces hommv s timorés ; ne sonde pas ce qui dépasse tes forces. Occupe-toi de ce qui regarde ta vocation : les choses cachées te sont inutiles. Ce qui a été révélé est déjà bien assez au-dessus de Tintelligence du commun des hommes*. • Ce passage n'est pas le
^ 2 Maccab., Il, 25.
* Ecclésiaste, xii, 12 ; Munk, la Palestine, p. 52d.
* Ecclésiastique, m, 20-22.
DES BOarRINÉlg AELIGiBUSBS DÈS JUIfS. S9
seul qui, dans rEcclésiastique, se rapporte à dôô questions métaphysiques débattues èû ce moment *.
Presque touà les écrits de cette époque ont disparu. Si l'on excepte les deux livres des chroniques, l'Ecclésiaste et les deux livres de Néhémie et d'Esdraâ, rédigés peut-être plus tard, mais éur des documents anciens, Il ne resté que la Sagesse de Jésus, fllsdd Sirac, ou, comme on l'appela plus tard dans l'Église chrétienne, Y Ecclésiastique. Cet ouvrage, recueil de sentences morales dans le genre du livre canonique dés Proverbes, dont il est âU reste une imitation, fUt composé en hébreu; mais il n'existe plus que dans là traduction grecque qu*en fit le petit-fils de l^auteur ^
Ce livre appartient à un moment de tranéltiou. A côté de r ancien point de vue hébreu qui y do-
ii6td.,xv, 11,20.
* Les difQcultés soulevées sur la date de ce livre (Briich, Weisheits-Lehre der Hehfàb&f, p. 267 et 268) me semblent résolues par l'allusion fort claire qui est faite (xxxiii, 3-10), à l'oppression qui pesait sur Israël. W ne peut être question ici que de la domination des Séleucides qui commeniçait à devenir insupportable. L'Ecclésiastique est donc antérieur à l'époque des Maccabées.
AO DES DOGTAINBS RELI6IRUSBS DBS JUIFS.
mine encore, on trouve des traces d'idées nouvelles et de croyances étrangères aux temps antérieurs à la restauration du peuple d'Israël, à Jérusalem, par Esdras et Néhémie. Dieu est toujours ce Dieu fort et jaloux *, qui fait des fléaux les instruments de sa vengeance \ La récompense du fidèle Israélite est encore une longue vie et une prospérité terrestre '. L'ancienne rudesse des mœurs n'est pas entièrement effacée ; le spectacle de la ruine de son ennemi est mis au nombre des bonheurs que l'homme peut goûter sur cette terre \ L'empire des morts est toujours un lieu où régnent le repos et l'insensibilité'^; l'homme n'est pas de la nature des immortels • ; il ne revient point du sépulcre^. Et cependant on voit déjà percer comme un pressentiment de la doctrine d'une autre vie, mais sous des formes tellement confuses, qu'il est bien difficile de donner un sens précis aux paroles
^ Exode, XX, 5 et 6.
* Ecclésiastique, xxxix, 28-31.
* Ibid, XI, 14, 15 ; xxiu, 11.
* Ibid., XXV, 7.
8 J6irf.,xvii,24et26.
•/6id,xvii 26.
^ Ibid., xxxvm,21.
qui se rapportent à ce sujet *. Ce qui est plus digne d'attention, c'est que Jésus, fils de Sirac, cherche à faire disparaître les images anthropomorphiques employées par les anciens en parlant de Dieu. Ce n'est pas Dieu que Moïse vit face à face^; il ne fut admis à contempler que sa gloire ® ; et quand le livre de l'Exode (xx,21) nous dit qu'il s'approcha de la nuée où Dieu était présent, l'Ecclésiastique se contente de faire mention de la nuée, sans ajouter que Dieu y était caché *. A voir le soin avec lequel l'auteur de ce livre cherche à bien établir que l'homme livré à ses pensées diverses se détermine librement pour le bien ou pour le mal, qu'il choisit lui-même entre la vie et la mort qui lui sont offertes, et que ce n'est pas Dieu qui le jette dans l'égarement % on est tenté de croire que déjà l'on avait agité dans
* Ecclésiastique, xliv, 16; comparez xlix, 14, qui enlève presque toute la force probante du passage précédent; xlvi, 20; xLvm, 9 et 11; Bruch, Weisheits-Lehre der HebrcecTy p. 309 et 310.
* Exode^ XXXIII, 11.
* Ecclésiastique, xlv, 3.
* Ibid,, XLV, 5.
»J6id., XV, 1120.
les écoles de la Judée les difficiles questions du libre arbitre et de l'origine du mal. Le nom de Satan est connu de Jésus, flls de Sirac*, et quoiquMl ne soit fait mention de lui qu'une seule fois et presque incidemment, on comprend qu'il est regardé comme le père du péché et de la malédiction«
Le point le plus remarquable de l'Ecclésiastique est le développement qu'a pris l'idée de la sagesse* Le tableau qui en est tracé* est évidemment une imitation de celui qu'en donne le livre des Proverbes \ Il y a Cependant une différence essentielle entre le modèle et la copie. Dans l'un et dans l'autre, la sagesse est antérieure à la création*; mais dans les Proverbes, elle assiste en spectatrice, ou tout au plus en conseillère, à la production de l'univers*, tandis que dans l'Ecclésiastique, elle crée elle-même toutes les choses®. Faut-il voir dans les
* Ecclésiastique, xxi, 27.
* Ibid,, xîiv, Setsuiv.
5 Proverbes, viii, 22-31.
* Proverbes, viii, 22-26 ; Ecclésiastiq., ïxiv, 9. ^ Proverbes, viii, 17-30.
* Ecclésiastique, xxi, 5-7. On a voulu voir dans Ce passage un souvenir de Psaume, xxxni, 6. On ne peut méeon-
DBS DOGTAINBS RELIGIBDSBS DBS JUIFS. &3
paroles de Jésus, fils de Sirac, une prosopopée poétique? ou bien regarde- Wl la sagesse comme une hypostase, comme une première émanation de la divinité, comme un Dieu second, ainsi que s'exprime Philon ? 11 est difficile de se prononcer; les critiques sont loin de s'entendre. Mais c'est un fait certain que la personnification de la sagesse est plus hardie, plus fortement dessinée dans l'Ecclésiastique que dans les Proverbes.
Enfin, il est un trait qui nous découvre la profondeur des modifications qui s'étaient déjà produites dans la manière de penser et de vivre de la nation juive. Tandis que dans la période hébraïque, une famille nombreuse était regardée comme le signe le plus certain de la bénédiction divine et était le vœu le plus ardent de l'Israélite *, Jésus, fils de Sirac, a été conduit à d'autres désirs, peutêtre par les malheurs du temps. Il a vu que les générations nouvelles étaient faciles à se laisser entraîner au mal, et il est resté convaincu qu'il n'est pas toujours bon d'avoir beaucoup d'enfants.
naître cependant une profonde différence entre l'idée du psalmiste et celle de Jésus, fils de Sirac.
\ Psaume, cvii, 41; cxxvii, 3-5; cxxviii, 3, etc.
lili DBS BOGTRIIVES RELIGIEUSES DBS JUIFS.
f Nedésirepas, dit-il, unefamille nombreuse. Il est plus heureux de mourir sans enfants que d'en avoir d'impies*. »
La Mischna a conservé quelques maximes des docteurs de la loi antérieurs à l'époque des Maccabées^ Ces sentences ne suffisent pas sans doute pour nous faire connaître d'une manière satisfaisante l'enseignement qui se donnait alors dans les écoles de la Palestine. Mais elles nous en dévoilent du moins les tendances et la nature ; elles nous apprennent l'importance extrême qu'on attachait à l'étude et à l'explication de la loi. L'esprit général de la science juive de ce temps est nettement empreint dans ces trois préceptes que la tradition attribue aux membres de la grande synagogue : « Soyez circonspects dans vos jugements ; formez beaucoup de disciples ; et faites une haie à la loi. » La circonspection qui est ici recommandée aux docteurs de la loi se rapporte peutêtre autant à leur interprétation des écrits de Moïse qu'à leurs décisions dans les affaires Utigieuses
^ Ecclésiastiq.jXVi, 1-3.
* PirkeAbboth, ch. 1.
DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS*, li^
soumises à leur arbitrage ; nous pouvons cependant laisser de côté cette maxime qui fait une loi de la prudence et de la bienveillance dans les jugements ; mais il n'est pas inutile de faire remarquer que cet esprit de réserve et de modération a toujours été recommandé dans les écoles juives, t Juge tout le monde favorablement, » disait dans le même sens Josué ben Perachia, qui vivait probablement vers le commencement du ii* siècle avant l'ère chrétienne \
Les deux autres préceptes se rapportent plus directement à notre sujet. Former beaucoup de disciples, c'était répandre la connaissance de la loi, affermir la nation dans ses traditions et continuer l'œuvre d'Esdras et de Néhémie. C'était encore s'attacher à la science, la cultiver, la développer sans cesse. La science juive était le rempart de la religion ; elle devenait chaque jour davantage le fondement de la vie tout entière de l'Israélite. Cette maxime nous prouve que les plus anciens docteurs de la loi l'avaient compris.
1 Le chap. I«r du Traité Pirke Aboth contient quelques autres déclarations analogues.
/t6 DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS.
Faire une haie à la loi, c'était Fentourer d'explications, de tous les principes qu'elle suppose, de toutes les conséquences qu'on peut en déduire. C'était en préciser les prescriptions de telle manière que dans la pratique, et c'était là en dernier ressort l'affaire essentielle dans ce point de vue, l'Israélite ne pût être exposé à en faire des applications erronées. Mais aussi, faire une haie à la loi, c'était faire une haie à la conscience, enfermer la vie humaine dans une voie murée des deux côtés, et, pour prévenir les écarts, étouffer la spontanéité de l'âme. Tel fut, en effet, le résultat de la science juive. Ce qui constitue en propre sa nature est très-bien caractérisé dans le troisième précepte des docteurs de la grande synagogue, comme le sentiment qu'ils avaient de son importance, ou, pour mieux dire, de sa nécessité en Israël, est très-clairement exprimé dans le précédent.
L'autorité des docteurs de la loi était considérable. Le peuple les regardait comme ses conducteurs et ses chefs. Et cette influence, ils ne la devaient ni à leur position sociale, la plupart d'entre eux vivaient du travail de leurs mains,
ni à leur position dans le gouvernement, ils n'occupaient pas de charges publiques. Leurs connaissances dans les Saintes Écritures et leur dévouement à la cause nationale étaient leurs seuls titres à l'affection et à la vénération de leurs coreligionnaires. Il faut rendre cette justice au peuple d'Israël, qu'il sut les apprécier. Ni le sceptre ni l'encensoir ne l'emportaient à ses yeux sur la science de la loi. Le respect qu'il avait pour ses docteurs, le haut prix qu'il attachait à leurs enseignements, éclatent dans ces paroles de Joseph ben Jœser : « Que ta maison soit le rendez-vous des sages* ; couvre-toi de la poussière de leurs pieds et savoure avec avidité leurs paroles ^. »
^ Les docteurs de la loi étaient dési^^néa dans la Palestine et la Babylonie par le titre de Sages. L'historien Josèphe, pour s'accommoder au langage des Grecs, leur donne parfois le nom de <rofi<iTod {Guerres des Juifs, i, 33, ^). Ailleurs il les ap^ pelle avec plus de raison TraT^twv èiriynxKi v6/xwv {Antiq. XVII, 6, 2).
' Pirke Aboth, eh. 1.