CHAPITRE II
L'influence persane et Taclion de la culture grecque sur le judaïsme palestinien. — Le saducéisme, le pharisaisme. et Tessénisme.
Nous avons vu jusqu'ici l'esprit juif se développer librement lui-même, sans suivre d'autre impulsion que celle que lui avaient imprimée les auteurs de la restauration palestinienne. Çà et là percent, il est vrai, quelques conceptions qui semblent un écho affaibli des croyances persanes; par exemple, les sept yeux placés sur la pierre dont parle Zacharie (m, 9) et le Satan de Job, du livre des Chroniques, de Zacharie et de l'Ecclésiastique. Mais ce ne sont là que des traits de détail, sans liaison saisissable avec le reste des doctrines propres au judaïsme, que des exceptions qui prouvent que l'ensemble de la théologie juive n'avait pas encore été entamé d'une manière séiieuse par une influence étrangère.
Il n'en est plus de même à partir du commen-
DES DOGTllINES RELIGIEUSES DES JUIFS. Ii9
cernent du ii* siècle de l'ère chrétienne. Les livres palestiniens de cette époque, principalement celui qui porte le nom du prophète Daniel, présentent des traces irrécusables d'une action des idées mazdéennes sur le -judaïsme. Quoique nous ne soyons pas disposé à accorder à cette influence une aussi large part que le supposent la plupart des critiques allemands modernes, dans la formation de la théologie juive, nous sommes loin de la méconnaître ; elle est un fait incontestable, et tout nous porte à croire qu'elle se fit sentir principalement dans les temps qui précédèrent l'affranchissement d'Israël par les Maccabées. Nous ne pouvons pas cependant nous contenter des considérations générales auxquelles on s'arrête d'ordinaire sur ce sujet. Deux questions doivent, ce nous semble,, être examinées avec soin : Que faut-il entendre par cette action du mazdéisme sur le judaïsme? et de quelle manière s'est-elle exercée sur la théologie juive?
Les éléments mazdéens qui ont "pénétré dans les croyances juives n'y ont pas été importés par une espèce d'emprunt. Rien ne nous autorise à supposer que les docteurs juifs, frappés de ce qui
dans les doctrines persanes pouvait s'accommoder à l'ensemble de leurs propres doctrines et les compléter en quelque sorte, aient adopté purement et simplement ces théories, et les aient transplantées, sans autre forme de procès, dans leur théologie. Grande ou petite, étroite ou étendue, peu importe, l'action du mazdéisme sur le judaïsme ne s'est pas produite avec cette brutalité. On peut affirmer en thèse générale que les idées ne passent pas toutes faites et en bloc d'une nation à une autre, quelque affinité qu'il puisse exister entre leurs institutions religieuses. Une conception étrangère n'est jamais adoptée par un peuple qu'après qu'il se l'est assimilée par un travail d'appropriation plus ou moins considérable. 11 n'y a pas d'autre mode de propagation pour les idées. Ce travail d'assimilation, bien différent d'un emprunt pur et simple, suppose que la croyance ainsi élaborée s'est plus ou moins transformée. Comment aurait-elle pu autrement s'accommoder au génie particulier du peuple qui se l'est appropriée et s'adapter à l'ensemble de ses croyances?
Et c'est ce qu'on voit dans les diverses doc-
trines juives qui ont subi dans leur formation une influence mazdéenne plus ou moins prononcée, par exemple, dans la démonologie et Tangélologie, ou encore, jusqu'à un certain point, dans les idées apocalyptiques. Ces doctrines ne sont nullement identiques aux croyances persanes correspondantes, et d'un autre côté elles ont leurs germes dans l'hébraïsme. Sans l'action du mazdéisme, elles n'auraient pas pris les développements qui les caractérisent; mais il faut ajouter aussitôt que si elles n'avaient pas eu quelques raisons d'être, ou, pour mieux dire, si elles n'avaient pas eu des antécédents dans les idées hébraïques, aucune influence étrangère n'aurait pu les faire naître. En un mot, le mazdéisme a faH éclore des doctrines en germe dans l'hébraïsme ; il ne les a pas produites lui-même, et l'action qu'il a exercée sur leur formation n'a pas empêché l'esprit juif de les marquer fortement à son empreinte.
L'influence des doctrines persanes sur le judaïsme ne put se faire sentir directement que parmi les Juifs de la Babylonie ; c'est par leur intermédiaire qu'elle arriva dans la Palestine. Elle s'exerça d'autant plus facilement que les Juifs ba-
byloniens vécurent toujours dans de très-bons rapports avec les Perses. Déjà, au moment de la conquête de la Babylonie par Cyrus, les déportés du royaume de Juda saluèrent les vainqueurs comme leurs libérateurs. Se liguèrent-ils avec eux contre les Chaldéens, leurs ennemis déclarés depuis plus d'un siècle, les destructeurs de leur temple et de la cité sainte? Leur rendirent-ils seulement quelquesuns de ces services qui, quelque légers qu'ils puissent paraître, assurent le succès d'une armée au milieu du pays qu'elle envahit? L'histoire n'en dit rien ; mais on peut le croire, à eo juger par la bienveillance que Cyrus leur témoigna et qui ne se démentit jamais chez ses successeurs. Quoi qu'il en soit, les Juifs trouvèrent des amis, presque des frères, dans les vainqueurs. On ne peut s'étonner que, dans les rapports continuels qui s'établirent entre les deux peuples, les enfants d'Israël, comparant la religion des Perses au culte grossier des Chaldéens, n'aient appris à l'estimer et n'aient fini par se pénétrer de celles de leurs doctrines qui offraient des analogies avec leurs propres croyances, ou qui pouvaient s'unir avec elles. Les Perses de leur côté ne paraissent pas avoir eu moins d'es-
tiiTie pour la religion mosaïque. 11 est certain que plusieurs de leurs croyances religieuses se teignirent d'un reflet bien marqué de la théologie juive *. Cette pénétration réciproque des conceptions religieuses des Juifs et des Perses s'accomplit d'autant plus facilement que la religion des uns et celle des autres sont, de toutes les religions de l'antiquité, celles qui offrent entre elles la plus grande analoçie. Comme les Juifs, les Mazdéens admettaient l'unité de Dieu*; comme eux encore, ils avaient en horreur toute représentation sensible de la divinité \ La législation des uns, aussi bien que celle des autres, avait eu également pour but de former avant tout un peuple d'agriculteurs *. L'une et l'autre, il est vrai, paraissent avoir ici plutôt contrarié que favorisé les aptitudes naturelles des' hommes qu'elles prétendaient régir;
* Avesta, die heiligen Schriften der Parsm^ trad. par Fr. Spiegel, 1. 1. p. 269-276.
* Vendidad, fargard l et suiv.
* Hérodote avait remarqué que les Perses regardaient comme atteints de folie ceux qui érigeaient des simulacres de leurs dieux et qu'ils voulaient empêcher qu'on ne leur attribuât une origine et des formes humaines. Hérodote, trad. de A.-F. Miot. Paris, 1858, t. i, p. 103.
* Vendidad, fargard m, 7-21, 76-116.
mais leur erreur n'affaiblit en rien l'importance du fait qui vient d'être signalé. Les deux religions s'accordent encore sur des mesures en soi fort arbitraires, et c'est ici peut-être que leur analogie devient plus frappante. Dans l'une et dans l'autre on trouve un système très-détaillé de souillures légales et de cérémonies purificatoires * ; une classification passablement minutieuse des animaux en purs et en impurs, classification qui, quoique établie sur des principes différents, se proposait un but semblable^; des prescriptions presque identiques sur certaines infirmités de la nature humaine et sur plusieurs maladies, entre autres sur les lépreux^. Enfin les deux législations attachent la plus grande importance aux liens de la famille. Le mariage est en grand honneur chez les disciples de Zoroastre, aussi bien que chez les descendants d'Israël*. « Le mérite d'un homme s'estime, en
* Vendidad, fargard iv-ix.
* Vendidad, fargard xiii et xiv. Rhpde, Die heil. Sage der Zendvalker, p. 422; Fried. Spiegel; Avesta^ die heiligen Schriftender Parsen, t. ii, le cinquième chapitre de rintro-* duction.
» llérodote, t. i, p. 107.
* Fmdictod, fargard XIV, 64-67.
Perse, dit Hérodote, par le nombre de ses enfants; et te roi a soin d'envoyer chaque année des présents à ceux qui en ont le plus'. » Les Hébreux de leur côté regardaient les enfants comme un héritage donné par l'Éternel et la fécondité comme une récompense ^
Ces analogies dans leurs croyances, dans leurs coutumes, dans leurs lois, étaient bien propres à resserrer les liens qui unissaient les deux peuples. Elles expliquent la facilité avec laquelle leurs doctrines se pénétrèrent mutuellement.
. S'il fallait en croire quelques critiques, la philosophie grecque aurait exercé sur le développement du judaïsme palestinien une influence pour le moins égale à celle du mazdéisme. M. Ewald, d'accord ici avec Jahn^, Hug, M. Dsehne* et bien d'autres encore, assure que lés systèmes philosophiques
1 Hérodote, t. i, p. 106; Fendtdad, fargard xv, 29-60; lit, 9, 20, 36.
« Psaume cxxvii, 3; cxxvni, 3 et 4.
» Jahn, Biblische Archéologie, 2® part, 1. 1, p. 366 et 367.
* Daehne, Geschichtl. Darstellv/ng der judisch-alexand, Religionsphilos., 1. 1. p. 467; \. ii, p. 238; Gfrœrer, Philo und die jud.-alex. Philosophie, t. ii, p. 350 et suiv.; Pœlitz, PragmaL Uberblich der Théologie der spœteren Juden, 1. 1, p. 241 et suiv.
56 DKS DOCTRINES RELIGIEUSES DES JLIFS.
de la Grèce pénétrèrent dans la Judée troîs siècles environ avant l'ère chrétienne, et donnèrent un nouvel élan à la science juive \ Rien ne paraît plus contraire à ce que l'on sait de plus certain sur cette période de l'histoire des Juifs de la Palestine. Il est impossible de voir la moindre marque d'un nouveau mouvement, ni la trace la plus légère de la philosophie grecque dans les écoles palestiniennes en ce moment.
La théologie juive et la philosophie grecque suivirentdeuxtendancesentièrementopposées. Cellerci chercha toujours à ramener les faits de détail ^à . des principes généraux ; celle-là n'a jamais connu ce besoin de la raison ; son unique préoccupation était d'étendre de plus en plus les prescription^ mosaïques à des cas nouveaux, étouffant ainsi, sans s'en douter, sous une réglementation morale de plus en plus détaillée, la spontanéité de la conscience, à laquelle la philosophie grecque cherchait au contraire à donner le plus libre développement. Ces deux courants Sauraient pu se rencontrer sans produire, du moins au premier moment, une agi-
* Ewald, Gesch. des Volkes Israël, t. iv, p. 313.
tation extraordinaire dans les esprits. Le in* siècle avant l'ère chrétienne n'offre aucun spectacle de ce genre. Il n'est question à cette époque que de ce qui occupa toujours les docteurs d'Israël, c'està-dire de l'interprétation de la loi et du soin d'en adapter les antiques prescriptions aux conditions de la vie nouvelle. On ne travaille alors, pour nous servir de l'expression consacrée, qu'à élever une haie autour de la loi, et on ne poursuit ce travail que par les procédés arbitraires d'une interprétation dénuée de critique et d'esprit philosophique. Prétendrait-on que ces traces de l'action de la philosophie grecque ont été recouvertes par les subtilités des rabbins postérieurs et qu'elles ont disparu sous les discussions de casuistique, dont la réunion forma plus tard la Mischna? Aucun fait n'autorise cette supposition. Aussi loin qu'on peut remonter dans l'histoire de la science juive dans la Palestine, on la voit engagée dans la même voie et animée du même esprit. Les principes que la tradition attribue aux membres de la grande synagogue, ceux qu'elle met dans la bouche de Siméon le Juste * ,
1 Pirke Aboth, ch. i, § 1 et 2.
58 DBS DOCTRINES RELIGIEUSES DBS JUIFS.
sont en parfaite harmonie avec ceux que suivirent les docteurs dans les âges suivants.
Il est cependant un précepte d'un ancien docteur d'Israël qui semble faire exception à la règle commune, et qui est empreint d'un spiritualisme qui, sans être absolument étranger à la science juive, telle que nous la montre la Mischna, ne lui est pas toutefois ordinaire. Nous voulons parler de cette déclaration d' Antigène de Soccho, disciple de Sîméon le Juste : « Ne soyez pas comme' des serviteurs qui travaillent pour leur maître, dans la vue d'une récompense; mais soyez comme des serviteurs qui servent leur maître gratuitement*. » Cette maxime, qui est passée dans le christianisme, presque sous la même forme, ne nous arrêterait pas cependant, si elle ne se ratta- ' chait à une circonstance étrange. Son auteur est le seul des anciens docteurs palestiniens qui soit connu sous un nom grec. Antigène n'est pas certainement son nom primitif, qui devait être hébreu. Mais qu'il l'ait adopté lui-même, comme un signe public de son admiration pour les Grecs, ou qu'il
^ PirkeAboth, ch. i,S3.
lui ait été donné par la tradition comme une marque de son attachement à la culture grecque, il y a dans le fait de ce changement de nom un indice qu' Antigène avait subi une influence étrangère *.
Ce fait isolé suflfit-il pour établir que la philosophie grecque a exercé une influence réelle sur la théologie juive? Il nous paraît difficile de le croire. Qu'il se soit trouvé un docteur d'Israël qui ait connu, qui ait admiré la culture intellectuelle des Grecs, qui ait même conçu le dessein de l'introduire parmi ses coreligionnaires, on ne saurait en être^ surpris. On serait, au contraire, en droit de s'étonner que, dans le long espace de temps pendant lequel les Juifs palestiniens eurent des rapports avec les Grecs, il n'y ait eu qu'un seul docteur entraîné par le charme si attrayant de la philosophie de la Grèce, si l'on ne savait quel abîme séparait les tendances des deux peuples, et quels sentiments de haine les événements inspirèrent aux Juifs pour la nation grecque.
Par sa position géographique, la Judée se trouva
1 On sait que plus tard plusieurs Juifs, pour faire la cour aux Séleucides, hellénisèrent leurs noms ou adoptèrent un nom grec. Nous aurons occasion de revenir bientôt sur ce fait.
60 DES D()GTHli>jES 41ELIGIEUSES DES JUIFS. -
le champ de bataille sur lequel les rois d'Egypte et ceux de Syrie vidèrent trop souvent leurs différends. Également ruinés par les armées ennemies, les Juifs étaient le prix de la victoire, sans retirer aucun avantage réel de leur changement de maître. Les deux puissances, toutes les deux grecques, ne devaient-elles pas leur être également odieuses? La domination grecque leur fut bien autrement pesante que la domination persane. Les Ptolémées, il est vrai, furent pour eux moins durs que les Séleucides. Pouvait-on oublier cependant les fréquentes déportations qui avaient eu lieu par leurs ordres, et, ce qui était plus grave aux yeux des Juifs, le mépris qu'un d'entre eux avait montré pour leur culte, en voulant pénétrer dans le lieu très-saint * ? Ce furent surtout les Séleucides qui firent naître en eux une ineffaçable antipathie pour le nom grec. Le temple pillé à plusieurs reprises^, le sanctuaire violé% la souveraine sacrificature avilie par de honteux trafics % des vexa-
1 Prideaux, Hist. des Juifs ^ éd. franc, de 1775, t. iv, p. 75.
* Ibid., t. IV, p. 177; 1 Maccab. i, 23 et 24.
' Ibid., t. IV, p. 183 ; 2 Maccab., ni, 8-29 ; v, 15-18.
* Prideaux, ibid., t. iv, p. 161 et 168; Josèphe, Antiq.,
tions sans nombre avaient mis le Comble à l'indignation des habitants de la Palestine, quand Antiochus Épiphane poussa la folie jusqu'à vouloii' forcer les enfants d'Israël â faire le sacrifice de leur propre nationalité et à adopter les mœurs et la religion de la Grèce.
Cependant il se forma à Jérusalem un parti grec. Ceux qui le composaient, ja4oux de la faveur d' Antiochus, renoncèrent à l'observation de la loi, élevèrent un gymnase, donnèrent une forme grecque à leurs noms; en un mot, ils adoptèrent la manière de vivre des Grecs. L'auteur du premier livre des Maccabées appelle ces hommes des scélérats et un fléau pour Israël*. « Ils séduisirent la foule,, dit-il, et l'entraînèrent avec eux au mépris de la loi. » Telle était l'opinion que les Juifs fidèles au culte de leurs pères avaient, dans la première moitié du ii* siècle avant l'ère chrétienne, de ceux qui penchaient vers l'hellénisme ; ils les tenaient pour des impies et pour des traîtres. Cette honteuse apostasie laissa dans Israël un long
XII» 6; 2 Maccab., rv, 7 et 8. 23, 26, 32-45-50.
* 1 Maccab., i, 11-52; 2 Maccah., iv, 10-16, 39, 42, 4J, 50,
souvenir de douleur. Bien des années après, les rabbins déploraient encore les malheurs produits dans la Judée par Tinvasion de la philosophie grecque.
Depuis cette époque, les mots de Grec ou d'ami des Grecs et ceux de traître et d'impie eurent pour les Juifs le même sens. On en a la preuve dans une foule de traits conservés par la tradition juive. Qu'il nous soit permis d'en rapporter quelques-uns. Ils donnent la preuve la plus positive de l'opinion que nous soutenons ici.
Pendant que Hircan assiégeait Aristobule dans Jérusalem*, les assiégeants fournissaient chaque jour aux assiégés les agneaux nécessaires au sacrifice. Un vieillard, quelque peu sceptique en fait de religion, fit observer à Hircan qu'aussi longtemps qu'il laisserait entrer dans la ville les animaux pour le sacrifice, il ne réussirait pas à la prendre. Cet avis fut goûté, et le lendemain, au lieu des agneaux, on mit dans la corbeille destinée à les recevoir un porc immonde qu'on hissa sur le rempart. A ce sacrilège, dit la tradition, toute
A 70 ans ayant Jésus-^Christ.
la terre à quarante milles à la ronde fut violemment ébranlée ; et les chefs de la synagogue, comprenant aussitôt que cet acte impie ne pouvait avoir eu pour instigateur qu'un disciple de la philosophie grecque, lancèrent solennellement la malédiction sur quiconque enseignerait jamais la langue grecque à son fils \ Ce récit, qu'il repose ou non sur un fait historique, prouve clairement qu'un siècle après Antiochus Épiphane, les Juifs n'avaient pas de la culture grecque une opinion plus favorable, et qu'ils la regardaient encore comme une source certaine d'incrédulité et d'impiété.
11 faut encore rapporter un autre trait qui forme comme la contre-épreuve du précédent. La Mischna raconte que Gamaliel était versé dans la connaissance de la littérature grecque. Comment ce docteur, une des gloires de la synagogue, célèbre par sa fidélité à la foi de ses pères, put-il songer à acquérir une connaissance si dangereuse? La Ghemare, commentant ce passage de
1 Bàba-Kama, fol. 82; Menachoth, fol. 64; Sotah, fol. 49; Sanh-Bdba, fol. 90 ; Gfrœrer, Dos Jahrhunderi des Heils, t. I, p. 115 et 116.
6/u DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS.
la Mischna, crut devoir expliquer ce fait ; elle fait remarquer que Gamaliel n'étudia la langue grecque que parce qu'il avait des relations obligées avec la famille des Hérode \ Le soin avec lequel on excuse ici ce docteur vénéré est une preuve irrécusable d'abord que la langue grecque n'était pas répandue parmi les Juifs de la Palestine; à quoi bon, dans le cas contraire, rapporter que Gamaliel la connaissait ? ensuite que son étude était toujours regardée par les Israélites comme un danger pour la religion; car autrement la remarque de la Ghemare n'aurait pas de sens.
On sait avec quelle peine les docteurs palestiniens voyaient leurs coreligionnaires d'Egypte lire leurs livres saints -dans une traduction grecque \ Ce n'était pas la crainte d'une divulgation de la doctrine mosaïque parmi les païens qui les portait, comme on l'a si souvent répété, à condamner l'usage du grec dans le culte de la synagogue, ainsi que la traduction des Septante. On sait avec quelle ardeur les pharisiens couraient
1 Baha-Kama^ fol. 63.
* Sotah. ch. 7, cité dans Biixtorf, Lexicon chald., Talmud, col. 104.
la terre et la mer pour gagner des adeptes au judaïsme *. Ils étaient par conséquent peu disposés à faire de leur religion un mystère et à ne pas vouloir lui laisser franchir les limites de la famille d'Israël. Mais leur prosélytisme cédait lui-même devant leur aversion héréditaire pour une langue ennemie; leur ardent désir d'amener les païens au judaïsme s'arrêtait devant la crainte de compromettre leur foi par quelque contact avec la culture grecque.
Les anciens documents juifs abondent en traits analogues à ceux que nous avons rapportés. Il serait superflu d'en citer un plus grand nombre. Il n'est pas inutile cependant de faire remarquer que, même dans le i" siècle de l'ère chrétienne, la langue grecque, répandue alors dans tout le monde civilisé, était généralement ignorée dans la Palestine. On en a pour garant l'historien Josèphe. Il nous, apprend que de son temps l'étude des langues était peu considérée dans la Palestine. On la regardait, ajoute-t-il, comme une occupation profane, convenant bien
^ Matth.^ xxiii, 15.
mieux à des esclaves qu'à des hommes libres *. La répulsion des Juifs pour la culture grecque est donc un fait incontestable. Depuis le milieu du m' siècle avant Tère chrétienne, c'est-à-dire depuis le moment que le peuple d'Israël eut des rapports forcés avec les Grecs, maîtres de la Syrie, de l'Asie mineure et de l'Egypte, jusqu'au moment où fut compilée la Mischna, les docteurs de la loi furent toujours unanimes à voir dans la civilisation grecque, dans sa philosophie, dans sa religion, dans sa littérature, un grave danger pour leur culte et même pour l'existence de la famille de Jacob. Ils ne cessèrent jamais de la repousser et de la maudire^. Il faut par
* Antiquités, .w, 9.
« On a prétendu que la littérature grecque fut d'abord bien accueillie dans la Judée, et que ce ne fut que plus tard, quand les Juifs s'aperçurent de Tusage que les chrétiens faisaient de la version des Septante qu'ils condamnèrent cette version et avec elle toute étude de la langue grecque. Nous avons déjà prouvé que, bien avant Tère chrétienne, les Juifs de la Palestine repoussèrent la littérature grecque comme la source de l'incrédulité et frappèrent de réprobation ceux qui la cultivaient. Nous ajouterons que Ton n'appuie l'opinion que nous combattons que sur un ou deux passages du Talmud mal entendus, principalement sur So/a/i, cap. 7. On peut voir ce passage dans Buxtorf, Lexico7i chald. et Talmud t col. 104.
conséquent renoncer à chercher dans la philosophie grecque une des causes du développement de la science juive. 'Par leur nature même autant que par l'effet des^ événements , la philosophie grecque et la science juive devaient nécessairement se repousser l'une l'autre.
Le parti grec qui s'était formé à Jérusalem et qui, probablement antérieur au règne d'Antiochus Épiphane, joua, sous la domination de ce prince, un rôle si odieux et devint pour les Israélites pieux et pour la masse du peuple un objet d'exécration et d'horreur, se composait d'hommes riches, préférant à l'honneur national et au culte de leurs pères la conservation de leurs biens et le triste avantag e d'être les premiers dans un troupeau d'esclaves. Après l'affranchissement de la Judée parlesMaccabées, ce parti ne disparut pas, quoiqu'il n'eût plus de raison d'être; mais il se transforma. Il ne pouvait plus être question pour lui de faire triompher les mœurs et la culture de la Grèce; mais par habitude, par position, il resta l'ennemi de tout ce qui avait pour effet de séparer plus fortement encore les enfants d'Israël des autres nations. Il fut l'adversaire décidé de la théologie des pharisiens, qui était
68 DBS DOCTRINES RELI6IBUSBS DES JUIFS.
celle du peuple tout entier, et des prescriptions nouvelles que l'on déduisait de la loi comme des conséquences nécessaires. A ces interprétations qui, en traçant une haie autour de la loi, en traçaient une encore plus infranchissable entre les enfants d'Israël et les Grecs, il opposait la simplicité des croyances antiques et en appelait de l'école à Moïse. En abjurant ses antécédents fâcheux, il n'avait pas cependant renoncé à son amour pour le pouvoir. On le voit assidu auprès des Hérodes, comme il l'avait été, quand les circonstances l'avaient permis, auprès des faibles successeurs des héroïques vengeurs de la nationalité juive *.
Quiconque a quelques notions de l'histoire des Juifs aura compris, sans aucun doute, que ces traits ne peuvent convenir qu'aux sadducéens. Le sadducéisme, en effet, n'est pas autre chose que la continuation, sous une forme plus modérée et ïivec un caractère plus réservé, de l'ancien parti grec. Cette origine se trahit déjà à ses tendances qui sont les mêmes et à ses doctrines négatives qui ne peuvent pas avoir une autre source. Les traditions
* iosëphe, Antiq., xiii, 18.
juives viennent d'un autre côté confirmer ces inductions et leur donner l'appui de l'histoire.
C'est une opinion généralement reçue parmi les anciens docteurs de la Mischna, que ie sadducéisme dérivait de ïsadoc \ Or, ce Tsadoc fut le disciple d' Antigène de Soccho, de ce docteur de la loi qui, le premier parmi les Juifs, et le seul parmi les docteurs de la Mischna, est connu scus un nom grec, le premier qui ait incliné vers la culture grecque et préparé les voies au parti grec, si funeste à Israël. Il est peu probable que Tsadoc ait été le père du sadducéisme. La tradition juive n'a fait qu'obéir à une des lois les plus générales de la formation de la légende, en voulant rattacher à un hoEMne une manifestation historique qui se forma naturellement sous l'action de circonstances particulières. Mais on peut croire que le choix qu'elle fit de Tsadoc fut moins provoqué par l'analogie lointaine du nom de ce docteur avec celui de sadducéeh , que par le souvenir de l'origine grecque de ce parti.
^ Olhonis Lexicon rabh., p. 57 et 580; Bartolocci., Bi blioth. magna rabbin., 1. 1, p. 376 et suiv.î
Tout nous ramène ainsi à voir dans le sadducéisme la continuation de l'ancien parti grec. Opposé, comme lui, à tous les mouvements de l'esprit national, soit en religion, soit en politique, il se composait aussi d'hommes riches*, distingués par l'éducation et par la probité qui vont d'ordinaire avec la fortune, mais durs et sévères pour les faiblesses humaines et formant encore sous ce rapport un contraste marqué avec les pharisiens qui recommandent partout la circonspection et l'indulgence envers les accusés. Peut-être, si l'on avait quelque bonne raison de faire dériver le nom souâ lequel ils sont désignés du mot Tsadick (p^lt Juste) ^, on pourrait supposer qu'ils avaient pris prétexte de leur sévérité même pour se décerner à eux-mêmes le titre de justes, comme en d'autres lieux et en d'autres temps il s'est trouvé des hommes qui, par opposition aux classes inférieures auxquelles la misère et l'ignorance donnent des mœurs souvent repoussantes, ont cru pouvoir se parer du nom d'honnêtes gens. Mais le mot Tsadik n'offre
1 Josèphe, Antiq., xvni, 1, 4.
» Epiphane, Hœres, i, 14.
pas une meilleure étymologie que Tsadoc, et Torîgine du nom de Sadducéen n'est pas encore expliquée.
On sait quels étaient les principes religieux de ce parti. Il n'admettait ni la doctrine de l'immortalité de l'âme ni celle de la résurrection des corps, ces doctrines n'étant pas enseignées par Moïse. Il repoussait également celles que les docteurs dé la loi avaient greffées sur l'antique hébraïsme et celles qu'ils avaient tirées par des inductions plus ou moins légitimes des déclarations' contenues dans les livres saints, entre autres l'angélologie et la démonologie des écoles pharisiennes. Les espérances messianiques trouvaient dans les sadducéens des adversaires d'autant plus décidés, que ces hommes, toujours disposés à soutenir quand même tout pouvoir établi, pourvu qu'il sût garantir la tranquillité publique, savaient par expérience que Tatlente du Messie était le plus actif ferment d'émotions populaires en Israël. Leurs sentiments moraux les portaient à insister fortement sur la responsabilité humaine et par conséquent sur le libre arbitre. Par une suite naturelle de cette tendance, sieur foi en la Providence était très-faible, et san
prendre garde qu'ils se mettaient en opposition flagrante avec les antiques documents mosaïques dont ils reconnaissaient cependant l'autorité en matière religieuse, ils étaient portés à bannir de ce monde toute action directe et immédiate de Dieu *.
Les sadducéens ne formaient pas une secte dans le sens propre du mot. Ils ne.se séparaient pas de la vie commune de la nation ; ils prenaient part au culte public ; ils comptaient même des prêtres dans leurs rangs. Ils étaient un parti dans l'État et dans la synagogue et non une école dissidente. Mais on comprend que leur tendance religieuse négative ne pouvait contribuer en rien au développement théologique que nous étudions ici. Tout au plus leur opposition systématique put-elle être un nouvel aiguillon pour les docteurs de la loi qui durent plus d'une fois se trouver obligés de concentrer leurs forces pour les combattre.
Les pharisiens furent au contraire les représentants de la religion et des sentiments de l'immense
1 Josèphe, Antiq., xiii, 5, 7; 10, 6; xviu, 1, 4; xx, 9, 1 ; Guerre des Juifs, ii, 8, 14; Matth., m, 7; xii, 38; xv, 3; XVI, 1, 5, 6; XIX, 3; xxii,23, 3^; IMC, X, 25; xx,27; ilcto, IV, 1; V, 17; xxu, 6.
majorité des Juifs de la Palestine. Us ne formaient, comme on le dit communément, ni une secte*, ni un parti dans la nation. Us étaient en politique ce qu'on appellerait dans le langage moderne les patriotes, et en religion les orthodoxes. Ils régnaient sans contestation dans les écoles de la Palestine ; ils y continuaient l'œuvre nationale, en la consolidant et en en tirant toutes les conséquences légitimes ^
Quels sont et l'origine et le sens primitif du mot
Pharisien? Problème difficile, qui n'a pas encore reçu de solution satisfaisante. L'opinion la plus ancienne et la plus répandue le fait dériver d'une ra-
^ On ne peut prendre à la lettre ni le nom dé sectes que Josèphe donne aux pharisiens, aux sadducéens et aux esséniens, ni la comparaison qu'il fait de ces trois classes de Juifs avec les écoles grecques des stoïciens, des épicuriens et des pythagoriciens*. Deux motifs portèrent l'historien juif à adopter cette manière de parler. Il crut d'un côté qu'elle serait mieux comprise des Grecs pour lesquels il écrivait et auxquels cette classification offrait une idée claire. 11 fut bien aise d'un autre côté de leur donner à entendre que sa nation pouvait se glorifier aussi bien que celle des Grecs d'avoir cultivé la philosophie. Cette petite vanité nationale l'a trop souvent égaré.
« Reuss, Eisi. de la Théol. chrét. au siècle apostolique, t. I, p. 72 et 73.
lll DES DOCTRINES RELIGIEUSES DBS JUIFS.
cîne hébraïque (tS^*lB) qui signifie séparés; dans cette hypothèse, les pharisiens auraient été ainsi désignés, parce qu'ils étaient séparés, distingués des autres Juifs par leur piété. Cette étymologie est d'autant moins probable que, loin de se séparer du reste du peuple, les pharisiens prétendaient en être les véritables représentants, et il est incontestable qu'ils furent l'expression la plus fidèle de l'esprit du judaïsme tel qu'il se développa depuis la restauration de la nation juive. Elle reçoit, il est vrai, une espèce de sanction des Évangiles qui les représentent comme des hypocrites, cherchant à s'attirer le respect par l'étalage d'une piété apparente et de mauvais aloi. Mais ce n'est pas sous ces couleurs défavorables que l'histoire nous les montre dans les temps antérieurs. Les pharisiens, à l'époque de la naissance du christianisme, avaient, au milieu de la décadence générale des caractères et des esprits, dégénéré des vertus de leurs pères. Il y avait cependant encore parmi eux d'honorables exceptions ; les livres du Nouveau Testament en font foi* , et leur nom était encore respecté, non-seule-
^ Jean, m, 1; Actes, v, 24; xv, 5.
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ment parmi les Juifs, mais encore parmi ceux des chrétiens qui combattaient le plus vivement leurs tendances religieuses *.
Il est également diflBcile de préciser l'époque -à laquelle ce nom commença à être usité. Mais il est incontestable que le phariséisme remonte trèshaut. La tendance qui le caractérise est celle qui présida à la restauration du peuple juif et qui distingue le judaïsme de l'antique hébraïsme^ A quelque moment et pour quelque motif qu'on les ait désignés du nom sous lequel nous les connaissons, les pharisiens furent les continuateurs de l'œuvre d'Esdras et de Néhémie. En commentant I4 loi pour l'appliquer aux formes nouvelles de la vie sociale, ils créèrent cette tradition orale qui s'étendit peu à peu et qui fut plus tard recueillie dans le Talmud. Par la marche même des choses , la religion mosaïque, qui était en même temps une législation, devint entre leurs mains un amas de préceptes qui, enchaînant chaque acte de la vie, ne laissèrent plus de place à la spontanéité humaine.
^ Actes, xxin, 6; Philip,, m, 5.
» Winer, Biblisches Real Lexicon, t. 11, p. 290.
La lettre tua l'esprit ; et la vie du pieux Israélite se trouva enfin métamorphosée en une sorte d'automatisme moral.
• Mais ils ne furent, dans cette œuvre déplorable, que les fidèles successeurs des chefs de la restauration d'Israël. Ceux-ci n'avaient pas fondé la nouvelle nationalité juive sur des principes généraux ; ils ne lui avaient donné pour base que la stricte observation d'un code de lois. La jurisprudence devait donc prendre la place de la morale, et l'obéissance extérieure et passive rendre superflue l'inspiration du sentiment intime. C'est ce qui ne manqua pas d'arriver, et c'est ce qui se produira chaque fois qu'une religion révélée, au lieu d'être développée dans un sens spirituaKste , conforme à ce qu'elle présente de plus idéal, conmie les prophètes essayèrent de le faire pour le mosaïsme, tombera entre les mains de casuistes littéralistes et minutieux qui la transformeront en une réglementation rigide des consciences.
Une transformation était cependant inévitable. Par sa forme même, la révélation mosaïque n'était propre qu'à un peuple enfermé dans de certaines limites du développement intellectuel. Une fois que
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-ces limites étaient dépassées, cette révélation n'avait plus de raison d'être et son autorité était ruinée. Une révélation nouvelle, ou, si l'on aime mieux, une nouvelle forme religieuse devenait nécessaire. Mais on ne se dépouille pas facilement des croyances de ses pères. Les Juifs, par un sentiment
. respectable, quoique erroné, s'obstinèrent à garder une loi. qui ne répondait plus à leur état social, et cette loi, dont le souffle de la vie avait disparu, se changea forcément en une lettre morte, en une réglementation morale qui se chargea chaque jour
^de prescriptions nouvelles et de plus en plus minutieuses.
L'erreur des pharisiens, quelque énorme qu'elle puisse être, ne saurait cependant obscurcir les services réels qu'ils rendirent à la nation juive. S'ils s'égarèrent dans une théologie abstruse et souvent puérile et dans une casuistique fatale à la liberté morale et au véritable déploiement de l'esprit, ils restèrent toujours les amis dévoués de l'indépendance nationale. Sans autre prestige que celui de leur connaissance de la loi, ils eurent assez d'influence sur leurs compatriotes pour entretenir parmi eux l'amour de la liberté, pour les entraîner
même à des luttes monstrueusement inégales. Us furent avec les Maccabées contre le puissant empire des Séieucides. Us ne craignirent pas d'appeler le peuple à la résistance contre l'empire bien autrement puissant de Rome, et quand le Temple fut détruit et Jérusalem en cendres, ils continuèrent, pendant près d'un siècle encore, à rassembler les débris épars d'Israël et à courir avec Ijui, sur les pas de quelque nouveau Messie, à une mort certaine.
Us rendirent à leur nation un service bien autrement signalé, en la mettant en état de pouvoir traverser , sans y périr tout entière , les terribles vicissitudes qui l'ont assaillie jusqu'aux temps modernes. Les maîtres des écoles pharisaïques ne prévoyaient pas sans doute la portée de leur œuvre ; ce n'est pas moins à elle qu'est dû un des plus étonnants phénomènes de l'histoire, un peuple dispersé sur la face de la terre et maintenant son individualité au milieu des circonstances les plus propres à l'anéantir. M. Philippson, dans un livre qui renferme les aperçus les plus ingénieux à côté des assertions les plus hasardées, fait remarquer avec raison que le Talmud créa pour le judaïsme,
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à la place de la Palestine perdue, une nouvelle Palestine spirituelle qui offrait les grandsavantages, qu'on n'y pouvait être troublé par les peuples voisins, qu'il était impossible d'y rien perdre, et qu'on la portait partout avec soi *. Cette patrie spirituelle qui devait consoler de la perte de la patrie réelle, les Juifs la durent aux docteurs de la loi, qui en posèrent les bases et qui lui donnèrent ses premiers développements. Cette haie que depuis la restauration d'Israël on travailla à élever autour de la loi et par suite autour de la vie morale de l'Israélite, cette haie fut si solidement établie, que le Juif, perdu au milieu des peuples les plus divers, seul contre tous, dépouillé, persécuté, torturé, ne s'est jamais laissé-entamer par les milieux différents dans lesquels il a vécu. Le Franc, le Gaulois, le Germain, le Grec, ont fini par se fondre ensemble ; le Juif n'a jamais été absorbé. C'est qu'entre lui et le reste du monde s'élevait cette minutieuse réglementation morale qui préservait son for intérieur de tout contact étranger, et cette réglementation
* Le développement de Vidée religieuse dans le judaïsme, le christianisme et IHslamisme, parle docteur L. Philippson, trad. par L. Lévy Bing, p. 266 et 267.
est sortie tout entière des obscurs travaux des écoles pharisaïques.
A côté des sadducéens et des pharisiens, Josèphc place les esséniens. Tous les historiens, lé prenant ici pour guide, présentent ces trois fractions du judaïsme palestinien comme remontant h la même époque. Ce qui est certain, c'est que Tessénisme forme bien une véritable secte, la seule en réalité que Ton rencontre parmi les Juifs avant l'ère chrétienne. Les esséniens, en effet, s'étaient retirés de ce qui faisait le centre de la vie juive, du culte célébré dans le Temple, auquel ils ne prenaient pas de part directe. Us avaient une organisatiçn religieuse propre, des cérémonies particulières, des règlements qui n'appartenaient qu'à eux, enfin des doctrines qu'il était interdit de divulguer au dehors. C'est bien ici une secte dans le sens le plus rigoureux du mot.
L'essénisme est un problème historique encore non résolu. On ne sait ni quelle fut son origine, ni à quelle époque il naquit, ni quand et comment il cessa d'exister. Ses doctrines ne soulèvent pas de difficultés moins considérables. De toutes les hypothèses sur son origine, la plus faible, la moins
probable, est celle qui le fait dériver de la philosophie grecque, du pythagorisine, entre autres, ainsi que le prétend M. Lutterbeck*. Par quelle voie la philosophie pythagoricienne aurait-elle pénétré dans la Palestine? On ne saurait l'expliquer. Rien n'est moins certain que la ressemblance qu'on prétend trouver entre l'association pythagoricienne et la secte juive. Il s'agit ici de deux faits également obscurs et encore mal connus, et il pourrait bien en être des analogies qu'on signale entre eux comme de celles que l'œil du voyageur croit reconnaître entre deux édifices lointains et plongés dans le brouillard du matin. Que d'impossibilités dont cette hypothèse ne tient pas compte ! Cent ou cent cinquante ans avant l'ère chrétienne, époque à laquelle on peut avec quelque vraisemblance placer la naissance de l'essénisme, on ne voit nulle, part d'école pythagoricienne^. Ce n'est que vers le temps de Philon que reparaît cette philosophie^; mais le nouveau pythagorisme n'a probablement de com-
^ Die neutestamentl.Lehrbegriffe, 1. 1, p. 275 et suiv. 'Rilter, Histoire de la philos, anc, trad. franc., t. î, p. 308 et suiv.
* Riiter, ibid., t. iv, p. 401 et suiv.
8'2 DBS DOCTRINES aELIGIEUSBS DES JUIFS.
mun avec Tancien que quelques formules et quelques symboles que la tradition avait conservés, et qui reçurent alors un autre sens. C'est cependant avec ce pythagorisme nouveau, si différent de l'ancien, que l'on compare l'essénisme, pour en conclure qu'il s'est formé sDus l'action de l'antique école pythagoricienne. 11 est inutile de s'arrêter plus longtemps sur une hypothèse aussi dénuée de fondement.
On est tout aussi peu fondé à faire sortir la secte essénienne de la philosophie juive alcxandrine. Il n'est pas un seul fait par lequel on puisse établir la réalité d'une action quelconque du judaïsme alexandrin sur le judaïsme palestinien. Il est incontestable que la théosophie de Philon n'est pas sans analogie avec la théosophie essénienne. Mais que peut- on conclure de cette ressemblance? Ce n'est pas certainement le philonisme qui a produit l'essénisme, plus ancien que lui ; et si l'on veut lui donner pour origine la philosophie alexandrine antérieure à Philon, on ne trouve plus de proportion entre la cause et l'effet ; il y a dans la secte essénienne une foule d'éléments absolument inconnus à la Sapience et à Aristobule.
i)ES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 83
On en appelle, il est vrai, aux thérapeutes, et l'on prétend avec Philon que Tessénisme n'est qu'une forme particulière de la théosophie de ces solitaires d'Egypte. Rien de moins vraisemblable que cette filiation. Aucun fait ne peut faire croire que les thérapeutes aient cherché à faire des prosélytes autour d'eux, encore moins dans la Palestine, Mais il y a plus : il est facile de remarquer entre les solitaires égyptiens et les esséniens des différences tellement prononcées qu'il est impossible que les unsaient jamais tenu aux autres par quelque lien réel. Les thérapeutes sont de vrais solitaires contemplatifs; les esséniens vivent en communauté et se livrent au travail manuel. Il n'y a point (Je hiérarchie parmi les premiers; quand ils se réunissent, ils se rangent d'après l'ancienneté d'entrée dans la vie contemplative ; chez les seconds, au contraire, la hiérarchie est des plus sévères; l'initié d'un degré supérieur se souille au contact d'un initié d'un degré inférieur. Parmi les thérapeutes la perfection est accessible aux deux sexes; des femmes se livrent aussi à la vie contemplative; elles se joignent à leurs frères les solitaires pour célébrer en commun les mystères
S/l des doctrines religieuses des juifs.
sacrés; les csséniens, au contraire, ne forment qu'une société d'hommes; ils excluent sévèrement les femmes de leurs réunions. Il ont, il est vrai, des affiliés qui vivent dans le monde et qui peuvent se marier ; mais leurs femmes ne participent à aucune des prérogatives qui leur appartiennent. Enfin, rien ne prouve que les thérapeutes fussent des Juifs. Philon ne le dit pas expressément ; il semble bien vouloir te faire supposer ; mais de ses expressions embarrassées on peut assez naturellement tirer une conclusion contraire'.
Ira-t-on chercher dans les religions de l'Orient l'origine de l'essénisme^? C'est se lancer dans le champ infini des conjectures. Aucun fait historique connu ne peut servir ici de point d'appui, et les analogies qu'on peut signaler entre le mysticisme ascétique des esséniens et quelques doctrines mystiques orientales, avec le bouddhisme par exempie, ne sont pas de telle nature qu'elles ne puissent s'expliquer par le simple travail de l'esprit humain. Ajoutez que les diff'érences qu'il serait facile de ^
1 Philon, dans le De Vita contemplativa.
« J.-A.-C. Richter, Das Christenthum und die altesten Ueligionen des Orients, Leipzig, 1819.
DES DOCIKINES UliLLGIEUSËS DES JUIFS. 85
signaler rendraient ces analogies fort illusoires. 11 est bien plus simple d'admettre, avec M. Reùss, que l'essénisme fut le produit d'un mouvement religieux qui sépara des pharisiens tous ceux qui ne trouvaient pas dans le culte national et dans l'enseignement des synagogues une nourriture suffisante pour leur ardente piété*. En général, l'ancienne alliance parle plus à la conscience morale qu'au sentiment religieux proprement dit. Le tissu des prescriptions légales qui tendait à devenir entre les mains des pharisiens la religion des Israélites, était moins propre encore à satisfaire les besoins mystiques de l'âme. On peut supposer que, dans un tel état de choses, les hommes qui penchaient vers une dévotion intime commencèrent par se lier et par former entre eux des réunions d'édification, des espèces de collegia pietatis. De là à une séparation ouverte et à une association dissidente, il n'y avait qu'un pas. Il fut franchi, et vis-à-vis de ce qu'on appellerait aujourd'hui l'Église de la multitude, il se forma une Église d'israélites pieux et choisis.
^ Reuss, Histoire de la théol. chrét., 1. 1, p. 122-131.
Il est certain que les essénicnsse donnaient euxmêmes pour les seuls vrais israélites. Ils honoraient le culte célébré dans le temple de Jérusalem ; mais ils n'y participaient pas, parla raison que la masse de ceux qui sacrifiaient dans le temple ne se composait,- à leurs yeux, que d'israélites dégénérés*. Ce trait seul aurait dû suffire pour dévoiler leur esprit séparatiste et pour trahir la cause qui les avait réunis en communautés dissidentes. Leur origine pharisaïque se montre dans le rigorisme avec lequel ils observaient toutes les prescriptions mosaïques qui étaient compatibles avec leur organisation, et dans leur attachement à la cause nationale à laquelle ils restèrent fldèles^ quoiqu'ils se fussent retirés de la scène du monde et que leurs sentiments religieux leur fissent une loi de réprouver la guerre et de ne cultiver que les arts de la paix^ On peut conclure de là que les préjugés de
1 Néander, Kirchengeschichte, 1. 1, p. 20.
« Josèphe, Guerre des Juifs, ii, 11 ; i, 3, 5 ; Antiq., xv, 10, 4; XVII, 12, 2.
' Il y a dans ce fait la preuve irrécusable que les esséniens étaient différents des assidéens qui composaient la partie la plus vaillante des troupes des Maccabéos; 1 Maccab., ii, 41^ vil, 13 ; XIX, 7; 2 Maccah., xiv, 7.
religion et de race étaient enracinés en eux plus fortement encore que dans les pharisiens.
Séparés du reste de leurs coreligionnaires, les esséniens habitaient dans des espèces de couvents dont le plus grand nombre étaient groupés sur les rives orientales de la mer Morte. Leur organisation n'était pas très-différente de celle qui fut adoptée plus tard par le monachisme chrétien. Elle s'en distingue cependant par ce trait fort important que cette secte formait une société secrète, en ce sens du moins que ses principes étaient cachés aux profanes qui étaient également exclus de ses cérémonies. Les adeptes n'étaient initiés qu'après un double noviciat. Ils ne passaient dans les grades supérieurs que lentement et dans la mesure de leur piété et de leurs connaissances., Ils s'engageaient pîir un serment solennel à ne faire connaître à aucun profane ni même à un initié d'un degré inférieur les doctrines qui leur étaient communiquées.
On n'a pas d'autres données sur leurs doctrines que celles qui sont-fournies par Philon et par Josèphe. Mais le premier, comme Néander le fait remarquer avec raison, présente la théosophie essénienne, moins telle qu'elle était en réalité, que
88 DKs DocTiu^us ki«:li(;ii:lisi!:s des juifs.
telle qu'il lui convenait qu'elle fût, pour persuader aux Grecs que les esséniens étaient des modèles de sagesse pratique *, et le second suit ici son habitude ordinaire d'habiller à la grecque toutes les croyances juives. On ne peut donc accueillir ces données qu'avec une extrême réserve ; mais la critique peut parvenir jusqu'à un certain point à soulever ce vêtement d'emprunt et à discerner le fond qu'il recouvre.
S'il fallait en croire Josèphe, les esséniens auraient professé sur l'âme une doctrine absolument identique à celle de Platon.. Principe subtil, préexistant au corps, Tâme est attirée par un certain charme naturel vers les choses sensibles ; en s'unissant à elles, elle est la victime d'une illusion; le corps est pour elle une prison ; elle ne peut en sortir qu'après s'être purifiée. Elle secoue alors l'impure poussière qui la couvrait et s'envole aux îles fortunées ^. Les termes dont se sert Josèphe pour exposer cette croyance des esséniens, sont empruntés à Homère et à Platon % dont les écrits
1 Neander, KirchengeschichteA. i, p. 39.
» Josèphe, Guerre des Juifs, ii, 8, 11.
^ Odyssée, iv, vers 565-568; Platon, Phèdre.
DES DOCTRINES RËLlGlbUSES DES JUIFS. 89
furent certainement inconnus à cette secte. Ce fait sufiBt pour prouver qu'il ne faut voir dans les paroles de l'historien juif qu'un à-peu-près. La seule induction légitime qu'on puisse en tirer, c'6st que les esséniens regardaient l'âme comme immatérielle et comme immortelle, et que cette doctrine se rattachait, ce que leur ascétisme nous certifie d'ailleurs, à l'idée que la matière est la source du mal.
Ce même historien nous apprend qu'ils donnaient une grande importance à la théorie des anges, qu'ils les désignaient par des noms et que c'était là une des parties les plus essentielles de leurs doctrines secrètes \ Il n'est pas difficile de traduire en langage philosophique les paroles de Josèphe. Les esséniens admettaient entre Dieu et le monde une série d'êtres intermédiaires, auxquels était sans doute confié le gouvernement des choses d'ici-bas. La classification de ces êtres et la détermination de leurs fonctions avaient attiré l'attention des docteurs de cette secte, et cette théorie présentait déjà probablement les premiers linéa-
• Josèphe, Guerre des Juifs, ii, 1 8, 7.
ments des spéculations de la Kabbale sur les Séphiroth et de celles des gnostiques sur les iEons.
Enfin Philon, tout en s'efl'orçant de présenter les esséniens comme des philosophes pratiques, nous apprend qu'ils s'étaient occupés des questions de l'origine et de la formation des choses*. Ces théories sur la forflnation des choses rappellent encore la Kabbale et la Gnose. Les esséniens avaient-ils déjà des spéculations analogues à celles de la Merkaba et de la Maassé-Bereschith '? Il est impossible de le décider. Mais les livres qui leur étaient particuliers contenaient des enseignements sur les noms, c'est-à-dire sur les catégories des anges et sur la production des choses, et c'est précisément des théories de ce genre qui caractérisent la Kabbale et la Gnose.
A quelle époque faut-il placer la naissance de l'essénisme? On a quelques raisons de ne pas la faire remonter très-haut. Cette secte est certainement plus moderne que le pharisaïsme qu'elle sup-
^ Quod ômnis prubus, % 12, dans Philonis opéra, t. y, p. 286.
« Frank, la Kabbale, p. 54 et 55, 64 et 65.
pose, et par conséquent aussi que le sadducéisme. On peut croire qu'elle se forma après le mouvement national des Hasmonéens, à un moment où la Judée jouissait d'une certaine indépendance et n'était plus troublée par le bruit des armes, peutêtre à la fin du règne d'Hircan, quand ce prince se sépara des pharisiens et se rangea du côté des sadducéens, ou peut-être encore quand son fils Aristobule réunit à la fois dans sa main le sceptre et l'encensoir. 11 dut se produire à l'un et à l'autre de ces deux moments une vive agitation parmi les pharisiens, et il ne serait pas étonnant que les plus fervents d'entre eux, regardant comme une profanation la conduite d'Hircan ou celle d' Aristobule, n'aient plus dès lors voulu prendre part à un culte profané, et se soient retirés à l'écart.
11 ne paraît pas que l'essénisme ait joué un rôle actif dans l'histoire de la Judée. Son action sur la théologie juive fut certainement nulle. Les écrivains du Nouveau Testament ne parlent pas de cette secte. Le Talmud garde également sur elle un silence absolu. On peut, avec M. Reuss, nier de la manière la plus positive qu'elle ait exercé une influence directe soit sur les origines du chris-
tianismc, soit sur les développements de la théologie chrétienne, au i" siècle, malgré toutes les assertions contraires des théologiens modernes*. Si Tessénisme a exercé quelque action, on ne peut la chercher que dans la Kabbale et dans la Gnose, systèmes qui, au jugement des hommes les plus compétents, sont de la même famille^ et qui offrent les plus frappantes analogies avec ce que l'on connaît de plus certain des spéculations esséniennes.
* Reuss, ibid., t. i, p. 130.
* Baur, Die christliche Gnosis, p. 72; Munk, la Palestine, p. 518.