CHAPITRE PREMIER
De la doctrine de Diecu
Le triomphe du monothéisme dans Israël date de la captivité de Babylone, Les calamités nationales et les désastres privés qui en furent la suite inévitable parlèrent plus haut que la voix de Moïse et que celles des prophètes. Une révolution profonde s'opéra dans la conscience religieuse des descendants de Jacob, Ils sentirent qu'il n'y avait plus de salut pour eux que dans la protection de l'Eternel ; et, dès ce moment, leur attachement au culte du vrai Dieu fut inébranlable.
, Ce changement dans la direction des sentiments religieux^d' Israël ouvre une ère nouvelle dans leur histoire. Il ne fut le résultat que du mouvement intérieur de la conscience populaire. Toute influence venue du dehors lui fut étrangère, c'est un fait que nous avons déjà établi. Il s'accomplit sur le sol de la Babylonie, pendant les années de l'exil, et probablement peu de temps après la déportation. La plupart des autres doctrines dont nous devons présenter, le tableau se développèrent plus tard; le monothéisme qu'elles supposent toutes et qui est leur point de départ, les précéda nécessairement ; il était solidement établi parmi les Israélites, bien avant que l'éditde Cy rus leur eût ouvert le chemin de leur patrie. On en a la preuve dans ce fait que la croyance en un Dieu unique fut, depuis ce moment, le patrimoine commun de toutes les fractions du judaïsme, tandis que les autres doctrines n'appartiennent en propre qu'à Tune ou à l'autre d'entre elles, ou ne prirent pas dans toutes le même degré de développement.
Ce n'est pas cependant sur ce changement religieux considéré en lui-même qu'il s'agit d'arrêter nos regards. Il nous suffit de le constater et d'en
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marquer la date certaine. Notre examen doit porter ici sur les conséquences qui en découlèrent. Aussi longtemps que le monothéisme avait été méconnu en Israël, il avait fallu plaider en sa faveur. La" voix puissante des prophètes avait seule été à la hauteur de cette grande cause *. Maintenant que la croyance en l'unité de Dieu est hors de contestation, elle va devenir le sujet des mtiditations des docteurs de la loi et donner naissance à une doctrine métaphysique, tandis que l'imagination populaire groupera autour d'elle des conceptions singulières qui deviendront plus tard le fond d'une métaphysique fantastique.
Les plus anciennes traditions d^ la famille d'Israël, celles dont le recueil compose la Genèse, sont pleines de théophanies et de représentations
^ Osée, IV, 1 etsuiv.; Mlch., vi. 1 et suiv.
lli& DBS DOCTRINES AELIGIECSES DES JUIFS.
anthropomorphiques de la divinité. Tel est le caractère des récits de tous les peuples primitifs. Dieu entretient avec les patriarches des rapports prçsque familiers ; il leur apparaît sous une forme humaine ; il leur parle ; il discute avec eux ; il est animé de sentiments et de passions analogues aux affections qui leur appartiennent en propre. Dans les âges suivants, les notions que l'on se fait de la nature divine s'épurent de plus en plus '• Les théophanies deviennent plus rares ; elles finissent par n'être que des formes poétiques d'un enseignement qui se rapproche de très-près du pur spiritualisme. On ne parle cependant encore de Dieu qu'avec des images anthropomorphiques, telles qu'elles con^ viennent d'ailleurs à la poésie des temps héroïques ou encore au langage populaire.
Mais, quand l'inspiration eut fait place à la réflexion et la prophétie à l'enseignement didactique, ' on ne s'accommoda plus de ces expressions figurées. On craignit qu'elles ne donnassent de fausses
1 Ps. xxxm, 9; xc, 1, 2,4; €11^25-29; cxxxix, 7-10; Esaïe, XI, 2; XL, 12-30; Lxvi, let 2; Amos, iv, 13; x, 2-6; Jérém,, viii, 4; xxui, 24; xxxiii, 17-20; Mich., ni, 12; Job, xxxviii, "4; XXXIX, 30, etc.
DES DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS, l/i?
idées de la nature de Dieu, et qu'en le représentant SOUS des traits visibles et avec des passions humaines, elles ne rapprochassent Jéhovah des fausses divinités des mythologies païennes. Nous voyons ► du moins dans la version des Septante et encore mieux dans les Targums d'Onkelos et de Jonathan un désir manifeste de faire .disparaître les théophanies et même les images anthropomorphiques de Dieu et de les remplacer par des explications que rien dans le texte original n'autorise.
Quand le texte hébreu porte que Moïse, Aaron et les soixante-dix vieillards virent le Dieu d'Israël sur un trône de saphir, la version grecque dit qu'ils virent le lieu où Dieu était placé \ Dans le texte hébreu. Dieu, pour montrer son estime particulière pour Moïse, déclare qu'il lui parle face à face, tandis qu'il ne parle qu'en vision aux prophètes; la version grecque affaiblit l'énergie de l'idée en traduisant que Dieu parle en songe aux prophètes et en vision à Moïse ^ Lorsque, d'après
1 Exode^ XXIV, 9 et 10. EîSov tov tottov ou slaximet 6 Gèo; ToO I apoL-nk,
* Nomhv, XII, 8, Zxô/xa xaTà ffTO/xa Xa^Yio'O) aÙTw evseîSât.
XliS D£S DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS.
le texte original, Dieu, à la vue des progrès toujours croissants de la perversité humaine, se repent d'avoir créé les hommes et ne les regarde plus qu'avec déplaisir, il se borne, d'après le traducteur grec, qui trouve ces sentiments indignes de la divi. nité, à réfléchir et à méditer sur le mal *. .
On pourrait citer une foule de traits de ce genre, 11 nous suffira d'en rapporter encore un; mais il nous paraît décisif et bien propre à mettre dans tout son jour le désir des auteurs de la version des Septante d'écarter tout ce qui pourrait rabaisser la majesté divine.
Au premier livre des Rois, dans le chapitre où est racontée la dédicace du temple que Salomon vient d'élever à l'Éternel, la version grecque contient une glose de cinq à six lignes^, dont il est à peu près impossible de donner une traduction littérale, tant l'ordre logique et grammatical des mots est brouillé, mais dont il est facile de saisir le sens général. Cette addition au texte original a pour but manifeste d'expliquer comment on a pu construire
* Genèse , VI, 6 et 7. EvsGufxiQOyî b ^éoç on STroîïjoPs tov . oLvO^juTtov èni rii; yôç Y.y.i Stevo»i0»?.
' 1 Rois, vni, 53.
une maison pour Dieu, dont la grandeur infinie ne peut certainement pas être contenue dans un édifice bâti par la main des hommes. Dieu doit résider dans ce temple, telle est la croyance populaire. Salomon, il est vrai, ne la partage pas, et, quoiqu'il se serve dans son discours d'inauguration d'expressions qui semblent la confirmer en partie, il borne ses vœux à supplier l'Éternel d'avoir les yeux ouverts, jour et nuit, sur une maison dans laquelle il a promis lui-même de mettre son nom*. Ces déclarations ne paraissent pas cependant assez explicites au traducteur grec; il éprouve le besoin de leur donner un plus complet développement ; c'est à ces explications que la glose est consacrée. Salomon, y est-il dit, savait très-bien que Dieu, l'Être infini, ne peut pas être enfermé dans un lieu déterminé ; et l'Éternel, en lui ordonnant de lui bâtir une maison, lui avait dit : Construis-moi un temple dans lequel un roi tel que toi puisse se tenir pour m'adorera Ainsi, c'est par égard pou;r la. faiblesse humaine que Dieu se fait élever un tem-
* 1 Rois, vni, 13, 27-30.
s La version des Septante arrange dans le même sens le passage paraUèle, 2 Chron,^ vi, 2.
pic; c'est pour qu'on puisse l'y invoquer d'une manière convenable, et non pour venir y habiter lui-même. Cette explication est destinée, dans la pensée du traducteur, à corriger le préjugé populaire qui croit que Jéhovah a établi sa demeure dans le lieu très-saint. Elle est une protestation contre toute représentation anthropomorphique de la divinité.
Si l'on considère que les livrés de l'Ancien Testament n'ont été traduits en grec que successivement, dans un espace* de temps assez long, par des auteurs différents, et que tous trahissent presque également le dessein bien arrêté de faire disparaître les expressions anthropomorphiques du texte original, on ne pourra s'empêcher de reconnaître dans ce système de traduction le résultat des idées spiritua listes que les Juifs alexandrins, ou du moins les plus éclairés d'entre eux, se faisaient de la nature de Dieu * .
La répulsion des Juifs alexandrins pour tout ce qui tendait à représenter la divinité sous des for-
1 Gfrœrer, À>ii. Geschichte des Urchristeîithums,^ édii.t t. II, p. 15 ; sur le caractère de la version des lxx, voyez Franck , La Kabbale, 3« partie, ch. 3.
DES DOCTRINES RELIGIEUSES DBS JTUIFS. 151
mes humaines ne saurait nous surprendre. Nous savons à quelle école ils ont pris ce sentiment. On reconnaît ici les disciples de la philosophie grecque, principalement de Platon, qui avait reproché si souvent aux poètes, surtout au premier d'entre eux, à Homère, d'égarerlesjeunes intelligences en leur présentant les dieux revêtus de corps sensibles et animés de toutes les passions humaines*.^ Pour enlever à leurs fables leur danger, il avait essayé de les expliquer d'une manière allégorique et de leur donner ainsi un- sens philosophique. Ce procédé avait été adopté par les stoïciens; il était devenu général dans les écoles philosophiques de la Grèce. Aristobule et Philon l'appliquèrent constamment aux antiques traditions de leurs Hvres saints. Cette méthode d'interprélation, d'un usage facile et commode aux commentateurs, ne pouvait pas convenir à desimpies traducteurs. On no peut d'ailleurs supposer aux auteurs de la version des Septante les vues systématiques qui caractérisent Aristobule et Philon. Le mouvement commence avec eux \ il est loin d'être arrivé à son parfait
^ République, fin du u® livre et commencement du m®.
152 DES DOCmiMiS KîiLKilIiUSES DES JUIFS.
développement. Ce n'est encore qu'un sentiment vague, une sorte d'instinct, éveillé en eux par une éducation qui s'est faite en grande partie sous l'influence de la philosophie grecque. Mais ce premier éveil de la réflexion leur fait trouver inconvenant de donner à Dieu les traits et les pas-^ sions des hommes.
Les Juifs de la Palestine ne virent pas dans les anthropomorphismes, ni même dans les anthropopathies, d'aussi graves difficultés que leurs coreligionnafres d'Alexandrie. Ils n'apportèrent pas les mêmes soins que ceux-ci à les expliquer ; ils ne les bannirent pas même de leurs discours * ,\ soit que leur langue plus figurée eût besoin de ces expressions qui représentent Dieu sous des formes humaines ou qui lui prêtent les opérations de l'esprit humain, soit que ces locutions leur parussent assez ' transparentes pour ne pas voiler entièrement la notion d'un Dieu spirituel et invisible. Les théophanies présentaient un autre caractère. Dieu y est
1 EcclésiasHq., ii, 18; xxxviii, 6; xlvi, 17; xvi, 11 et 12; xxxix, 28; XL, 19; xxxii, IS; Bar uch, ii, 16 et 17; m, 5. Les expressions anthropomorphiques sont fréquentes dans la kabbale, Franck, la Kabbale, p. 187.
DES DOOTUllNKS AKLIGIEUSES DES JUIFS. 153
dépeint sous une forme corporelle ; il y est mis en rapport direct avec les hommes. Ici il vient visiter Abraham dans la forêt de Mamré'; là il parle à Moïse face à face^. Ces passages étaient des écueils contre lesquels la science juive devait craindre de voir se briser la doctrine naissante de la spiritualité et de l'invisibilité de Dieu. Ce fut une nécessité, pour elle de leur donner un sens en harmonie avec cette, doctrine, comme aussi avec de nombreuses déclarations bibliques qui donnent de , l'Éternel des idées plus spiritiralistes.
Une exégèse plus savante que celle des docteurs juifs n'aurait pas éprouvé d'embarras en face de ces théophanies. Les considérant comme des conceptions propres aux premiers développements de la conscience religieuse, elle aurait fait ressortir l'idée morale qu'elles contiennent, et elle aurait expliqué la forme par la manière de sentir et de penser de l'antiquité. Mais telle n'était pas, telle ne pouvait pas être l'exégèse juive. Le caractère général de toute interprétation encore impar-
* Genèse, xvni, 1 et suiv.; xxxu, 30, etc.
* Exode, XXXIII, 11 ; Deutér., xxiv. 10 ; v, 4.
faite, c'est de moderniser, qu'on nous permette cette expression, les documents antiques; d'y transporter les conceptions- des âges récents, tout à fait étrangères aux anciens, de prêter à leurs auteurs les sentiments, les vues, les finesses des hommes habiles qui les commentent. Les docteurs juifs firent tout simplement à leur image les écrivains de l'antiquité hébraïque ; ils leur supposèrent les pensées et les subtilités d'un chef d'école de leur temps, et ils interprétèrent les livres sacrés comme s'ils étaient les. écrits contemporains d'un savant de la Palestine.. Ils traitèrent leurs antiques documents à peu près comme, à la même époque, Zénodote et Aristarque traitaient les poésies d'Homère. Jugeant l'ancien poète grec d'après les goûts et les sentiments de leur temps, ces critiques crurent rétablir le texte de ses écrits dans sa pureté primitive, en le corrigeant d'après le ton général des mœurs publiques et du goût de leur temps*. Les Juifs, à la vérité, ne retranchèrent rien de leurs livres sacrés, ils n'y ajoutèrent rien ; mais, en at-
* AristarchMs Homeri x^ersum negat quem non probaty dit Cicéron.
tendant que leurs critiques inscrivissent à la marge des Bibles des corrections à des mots qui blessaient la pudeur de leur époque plus raffinée, ils s'abste^ naient de traduire, dans le culte public, les passages dans lesquels se trouvaient des récits dont la naïveté les blessait*, et, dans les écoles, ils interprétaient Moïse et les prophètes dans le même esprit que Zénodote et Arist arque comnien talent Homère^, en leur prêtant les vues et les idées de leur temps^
Comment, sous l'action combinée de ces procédés arbitraires d'interprétation et de leur doctrine de la spiritualité et de l'invisibilité de Dieu, les docteurs juifs pouvaient-ils traiter les théophanies? Nier là réalité du fait, c'était ébranler l'autorité des livres saints; l'admettre tel qu'il était raconté, c'était porter atteinte à leur doctrine de Dieu. On passa entre ces deux écueils en supposant que ce n'est pas Dieu lui-même qui apparaissait aux patriarches et à Moïse et qui s'entretenait avec eux, mais une vertu divine, une manifestation
1 Ligthfoot, t. m, p. 933.
» Œhler, Berliner Jahrbûcher, août 1846, p. 235 et suiv.
156 DKS dogtainës hulu;iëuses des juifs.
substantielle de Dieu. Ce représentant de la divinité, c'est tantôt sa gloire, tantôt sa parole, tantôt 8a schechina '. L'expression varie; le procédé est toujours le même \
Ce n'est pas Dieu, ainsi que le porte le texte hébreu, qui se promène dans le camp d'Israël, comme une sentinelle vigilante; c'est sa schechina qui, d'après Onkelos, est chargée de ce soin*. Quand l'Eternel ordonne aux Israélites de lui dresser un sanctuaire, c'est, d'après le texte hébreu, pour qu'il puisse habiter au milieu d'eux, tandis que, d'après le Targum, c'est pour que sa schechina y réside \ « J*ai détourné ma face de cette ville, » dit l'Éternel dans le texte original ; et dans le Targum de Jonathan : t J'ai enlevé ma schechina de cette ville ^ » Enfin, comme l'auteur de la glose de la version grecque dont il a été ques-
^ Le mot schechina to^pç^, de '^^lO habiter, signifie proprement habitation, d'où l'habitation de Dieu par excellence et par dérivation, le contenant désignant le contenu, la majesté divine. Buxtorf, Lexicon chald. talmud, au mot i^y^jv:*
« Franck, la Kabbale, p. 67-69.
• Deutér., xxui, 14.
* Emode, XXV, 8.
^ Jérém., xxxiii, 5.
tion précédemment,' Jonathan n'admet pas que Dieu habite dans le temple. Le lieu très-saint n'est cependant pas vide; Jéhovah y fait résider sa schechina *.
Si Dieu ne peut être rabaissé aux proportions de rhorame, la proposition réciproque doit être main- ' tenue ; l'homme ne peut, dans 'aucun cas, être égalé à Dieu. Aussi dans tous les passages dans lesquels le texte hébreu lui donne le titre de Dieu (bi^y D^'1^^)9 les paraphrastes chaldaïques remplacent cette expression par une autre, qui en V modifie complètement le sens. Ainsi quand, après qu'Adam et Eve ont mangé du fruit de l'arbre de vie, Dieu dit, dans le texte hébreu : « Voici, Adam est devenu comme un de nous, » Onkelos lui fait tenir un langage fort différent : « Le Seigneur Dieu dit : Voici, Adam est unique dans le mondée »
^ Ubi textus hebraeus dicit \2 nartî^, habitasti in eo, Tar-
gum n^?. "^ÇJîju; Nnn?t, habitare fecisti majestatem tuant. Drusius, Loca difficil. Pentateuchi, cap. 54; Buxtorf, Lexic, chald, talm.t col. 2394-2399. Exemples de n^ij;; gloire, remplaçant le mot Dieu, Genèse, xvii, 22 ; Exode, x, 21 ; xx, 20. Exemples de tmi parole, Genèse, xx, 3; xxi, 20, 23;
Exode, XX, 19. • Genèse, m, 22.
158 DES DOCTRINES RELIGIEUSES DBS JTUIFS.
De même ces paroles du serpent dans le texte original : t Vous serez comme des^ieux, » font place à celles-ci : < Vous serez comme des princes *. •
D'où est venue dans la Palestine cette crainte de la théophanie? Elle n*y a pas été apportée du dehors. Elle ne dérive pas du mazdéisme ; rien n'indique que parmi les sectateurs de Zoroastre on se fût occupé de cette question de métaphysique religieuse. On l'avait agitée dans la Grèce ; mais la philosophie grecque, nous l'avons prouvé, n'a point eu d'action sur la synagogue et les écoles des pharisiens. Cette répulsion • pour l'anthropomorphisme n'a pu sortir que d'un travail intérieur. Le spiritualisme a fait des progrès en Israël, le soin ^vec lequel les paraphrastes chaldaïques évitent tout ce qui, dans leur opinion, pourra,it rabaisser la majesté divine, en est une preuve suffisante. On ne peut cependant oublier que cette tendance spiritualiste était favorisée, peut-être même pourrait-on dire, avait été provoquée par quelques expressions de l'Ancien Testament sur la nature même de l'Éternel. Déjà dans les plus
^ Genèse, ii'i, 5, hébr. D^i^ND, targ. T^iin^?.
DBS DOGTAINBS RBLIGIBOSBS DBS JDIFS. 159
anciens textes hébreux, dans ceux-là même ^ qui dépeignent le plus souvent Dieu sous des images empruntées à, la nature humaine, il est parlé de l'Être des Êtres en des termes que ne désavouerait pas le spiritualisme le plus élevé. Jéhovah se définit lui-môme celui qui est*, et il déclare que nul mortel ne peut le voir ^. Il est probable que les docteurs palestiniens rattachèrent à ces passages leur doctrine de Dieu, et qu'ils les avaient présents à l'esprit, quand ils expliquaient ceux dans lesquels il est question d'une apparition sensible et corporelle de l'Éternel.
La doctrine de Dieu rie s'arrêta pas à ces premiers Jinéaments, même dans les écoles de la Palestine, et à plus forte raison dans les écoles spéculatives d'Alexandrie, On ne sut pas la retenir dans les limites du spiritualisme. Elle tomba peu à peu dains les excès d'une théosophie grosse de rêveries et de superstitions.
Dieu est dépeint dans l'Ecclésiastique comme un être tellement au-dessus de la nature humaine,
^ Exode, XXIII, 20.
» Exode, m, 14; xiii, 20; x, 28.
160 DBS DOCTRINES REUGIEUSËS DES JUIFS.
qu'il est impossible au regard de l'homme de pénétrer ses desseins et de scruter ses œuvres*. Comment louer dignement le Tout-Puissant? Il est plus grand que tous ses ouvrages ; il est souverainement élevé ; sa puissance est incompréhensible^. « Élève ton imagination autant que tu le pourras, dit Jésus fils de Sirach, le Seigneur sera toujours au-dessus de tes louanges'. Exalte sa grandeur par des hymnes; réunis toutes les forces de ton esprit pour les rendre plus beaux ; ne te lasse point ; tu ne viendras jamais à bout de célébrer convenablement le Seigneur. Qui l'a vu, pour le peindre? Qui pourrait représenter sa grandeur* ! »
La doctrine de Dieu a fait ici un pas en ^vant. Au point de vue de l'Ecclésiastique, ce ne sont plus seulement les représentations anthropomorphiques qui donnent de fausses idées de la divinité; les conceptions les plus élevées de l'esprit' humain ne peuvent même la faire connaître telle qu'elle est. Il n'est ni élan de l'imagination, ni effort de l'in-
^ Ecclésiastique, xui, 22.
* Ibid., xLiii, 29 et 30.
^ Ibid., XLiii, 31.
^Ibid., xLiiiy 31 et 32.
DUS DOGTAINES BELIGIEUSES DES JVIFS. 161
telligence qui puisse atteindre jusqu'à elle. Jésus, fils de Sirach, a prononcé le mot : L'Éternel est incompréhensible dans son essence pour les facultés bornées de l'hommf .
Il est probable que cette idée de Tincompréhensibilité de Dieu sortit moins d'un travail philosophique proprement dit que des pieuses méditations des fidèles Israélites. Plus le sentiment religieux est profond, plus aussi la conscience de la petitesse de l'homme et de la grandeur de Dieu devient vive. Une fois engagée dans cette voie, la piété finit, sans qu'elle sache s!en rendre compte, par arriver aux mêmes résultats que la métaphysique la plus subtile.
Ce qui ne fut d'abord qu'une notion vague dans les écoles de la Palestine, prit tous les caractères d'une théorie raisonnée parmi les Juifs lettrés d'Alexandrie. Si, comme tout s'accorde à nous le faire croire, l'hymne d'Orphée qu'Aristobule rapportait dans son commentaire sur la Genèse*, est de sa composition, ce savant alexandrin enseignait
1 Nous citons cet hymne d'après Eusèbe, Prép, évang. liv. XIII, ch. 12.
162 DBS DOCTRINES RBt^IGIEUSBS DBS JUIFS.
non-seulement que les yeux du corps ne peuvent contempler Dieu*, mais encore qu'un nuage Tenvîronne elle cache à nos regards* etqu'en s'approchant de lui par la pensée, il faut contenir sa langue dans un silence respectueux'. C'est surtout dans Philon qu'il faut chercher, avec tous ses développements, l'idée que la connaissance de la nature de Dieu est absolument inaccessible à l'intelligence humaine. ' Dieu, dit le philosophe alexandrin, est sans qualité; à plus forte raison n'a-t-il pas une figure humaine \ Aucune des qualifications par lesquelles on caractérise la nature humaine ne lui convient ; les lui appliquer, ce serait le rabaisser. Et comme nous n'en connaissons pas de plus élevée, il ne reste qu'à le représenter comme une nature invisible, simple et sans forme '^, et qu'à dire de lui qu'il est, sans prétendre dire ce qu'il est. Meilleur que le bien, antérieur à l'unité et plus pur qu'elle.
1 Vers 11, 12, 22.
2 Vers 20 et 21.
» Vers 40 et 41.
f^Leges allegor., i,§ 13 et 15. Quod Detis sit immut^ § 12. De SomniiSf i, § 40.
• Âtt^Yiç fpvaiÇf fvatç éSv «wXw. De mutatione nominum , 34. De Profugis, § 29.
DBS POGTRINBS RBLI6IEDSBS DBS JUIFS. 163
Dieu ne peut être vu et contemplé d'aucun autre que par lui-même*. C'est ce qu'on peut conclure de. la manière dont il se désigne lui-même dans l'Écriture sainte, quand il dit : Je suis celui qui est ; c'est comme s'il déclarait, fait remarquer Philon, que son essence est d'être et ne peut être décrite^. Le philoisophe alexandrin cherche à justifier cette théorie par des considérations de divers genres. Tantôt il en appelle à la faiblesse de la nature humaine. « Qu'y a-t-il d'étonnant que ce qui est » réellement soit inaccessible à l'homme? L'esprit » qui habite en chacun de nous est inconnu ; qui » connaît l'essence de l'âme? Et puis, nous ne tien- ^
• drions pas pour insensés ceux qui disputent sur » l'essence de Dieu? Comment ceux qui ne savent » pas ce qu'est l'essence de leur âme, pourraient-
• ils connaître à fond l'âme de cet univers, c'est-
• à -dire, Dieu qui est cette âme même^? » Tantôt il invoque l'autorité de l'Écriture et cite les différents passages dans lesquels il est déclaré que Dieu
1 De Prœm. et pcmis, § 6.
* Eyà eiiin o wv, Xtnv tw, elvac frè^vxa, ou "kéyîvBat, De tio-
mi/n/Wfn mutatione, § 2.
* Leg. alleg.y i, § 29.
16/i DES DOCTRIT^ES RBUGIBOSES DES JCJFS.
ne peut être vu de Thomme *. Parfois il s^appnie sur la philosophie grecque, principalement sur Platon, et il répète après lui qu'il est impossible de connaître le créateur et le père de Tunivers, et que, si Ton parvenait à le connaître, il serait impossible de transmettre à d'autres cette connaissance 2.
Si l'essence divine est absolument incompréhensible à l'esprit humain, il n'est pas de nom sous lequel on puisse la désigner. Le nom est en effet la définition de l'être auquel il convient ; si l'on ne peut définir l'être dont la nature est complètementcachée, on ne peut lui donner un nom. La conséquence est forcée. Philon revient très-souvent sur ce point % qui se lie d'ailleurs avec d'autres parties de son système.
La masse illettrée croyait ai^ssi, comme le savant alexandrin, que la connaissance de Jéhovah est
ï Exode, XXXIII, 18-23; xx, 18 et 19, m, 14, etc.
> rim^e, p. 28. RépubL, liv. vi, p. 509. Tennemann, System des platon. PhiL, t. ni, p. 126.
» De somniis, i, §§ 17 et 39. De vita Mosis, m, 25, où il commente dans le sens indiqué. Exode, lu, 14. Quod deter., §44.
impossible à rintelligence humaine ; mais incapable de donner à cette idée un sens philosophique, elle ne la comprenait que sous la forme d'une superstition puérile. C'était une croyance générale en Israël que le nom de l'Étemel est un mystère et ne peut être prononcé. Cette croyance, qui s'est maintenue pendant des siècles, est d'une date fort ancienne, on la trouve déjà dans la versioii des Septante ; elle remonte certainement plus haut.
Il y a dans le Lévitique (xxiv, 15 et 16) une loi très-précise et très-claire contre les blasphémateurs. « Tout homme, y est-il dit, qui aura mau- » dit son Dieu portera la peine de son péché, » Quiconque aura blasphémé le nom de l'Éternel » sera puni de mort; il sera lapidé par tout le » peuple. Israélite ou étranger, qu'il meure, il a • blasphémé le nom de Dieu. » Tels est le sens littéral du texte hébreu, sens fort net et prêtant peu à un malentendu. Les Septante lui substituent une tout autre idée : « Quiconque maudira Dieu, » dit la version grecque, commettra un péché. » Celui qui prononcera le nom du Seigneur sera » puni de mort. Toute l'assemblée d'Israël lelapi- » dera ; prosélyte ou indigène, qu'il soit mis à
166 DBS DOCTRINES RBU6IEUSBS DBa JUIFS«
> mort pour avoir prononcé le nom du Seigneur. » Ainsi, dans la pensée du traducteur, c'est un crime aussi grand, plus grand même, de prononcer le nom de Jéhovah que de le blasphémer et le maudire \ Comment une idée si fausse, si bizarre, ' aurait-elle pu prendre la place de la prescription mosaïque, si le traducteur n'avait pas été égaré par l'opinion répandue partout autour de lui, parmi ses coreligionnaires, que le nom de Dieu est un profond mystère qui ne peut être dévoilé sans crime ^?
Ce n'est pas cependant en Egypte qu'elle peut avoir pris naissance. Ce nom qu'il n'est pas permis de prononcer est un mot hébreu, propre au texte original et non à la version des Septante. La Palestine fut le lieu où elle se forma®; elle se répandit de là parmi les Juifs hellénistes. Née probable-
1 Telle est la réflexion que Philon fait sur cette prescription qu'il croit Vœuvre de Moïse et qu'il n'oublie pas d'invoquer en faveur de la théorie de l'ineffabilité du nom de Dieu. De 'cita Mos., III, § 25.
3 Cette opinion se trouve également dans les fragments juifs des oracles sibyllins, liv. m, vers 18 et 19.
* Josèphe, Antiq., ii, 12, 4; Talm. Sanh., ch. 2, fol. 90; Maïmonides, Jad Chazaka, ch. 14, § 10.
ment du respect qu'inspirait le nom vénéré de Jéhovah, elle ne tarda pas à se grossir d'idées superstitieuses, qui envahirent même les écoles et qui ont régné longtemps parmi les docteurs d'Israël. On sait que, dans le texte massoréthique, ce mot ne porte pas les points-voyelles qui lui conviendraient pour exprimer sa prononciation primitive, et qu'au lieu de lire Jéhovah, quand ce mot se rencontrait, les Juifs disaient Âdonaï*. Les massorèthes ne firent que se conformer à une croyance enracinée parmi leurs coreligionnaires, et qu'ils partageaient eux-mêmes. Les samaritains professaient le même respect superstitieux pour le nom de Jéhovah ; ils le remplaçaient, en lisant, par le mot Schimah (i^D'^K^) le nom^ le nom par excellence ^. Ce procédé fut aussi usité chez les Juifs', et son emploi remonterait fort haut, s'il faut le voir déjà dans le premier livre des Chroniques (xiii, 6),
1 Genesius, Thésaurus, 2® édit., p. 575 et 576.
« Genesius, Thésaurus, loc. cit.
* Il est assez commun dans la littérature juive du moyen âge. Ainsi, par exemple, un livre de Levi ben Gerschon sur les merveilles des œuvres de Dieu, porte indifféremment le titre de uv)n riDn^Q (^Bella nominis) et celui de '•» mcn'jD {Bella Domini).
ainsi que M. Zunz le suppose avec quelque vraisemblance*.
Autour de ce nom sacré, ce nom des quatre lettres, comme le désignent les kabb.alistes^ s'amassèrent assez rapidement les croyances les plus étranges. La superstition est soumise aussi bien que la raison aux lois inflexibles de la logique, et une fois engagé dans le faux, l'esprit humain est obligé de le pousser jusqu'à ses dernières conséquences. C'est ce qui arriva ici.
La légende juive assure, sans s'inquiéter le moins du monde de la vérité historique , sans même prendre la peine de se mettre d'accord avec elle-même, que le nom de Jéhovah n'était prononcé
1 Die gottesdienstl. Vortrœge der Juden^ p. 164, note f. Ce chapitre de l'ouvrage de M. Zunz a été traduit en français et imprimé dans la Bible de M. Gahen, t. xi.
» Buxtorf, Lexicon chald. talm., col. 24-32.
qu'une seule fois par an : c'était quand le souverain sacrificateur entrait dans le lieu très-saint, Siméon le Juste fut le dernier grand prêtre qui accomplit cette redoutable cérémonie. Cette tradition a-t-elle un fond historique? Et peut-on en conclure que c'est depuis l'époque de ce personnage célèbre dans les annales juives, que le nom de Jéhovah devint l'objet de la superstition publique? On serait d'autant plus porté à le croire que le fait rapporté par cette tradition n'est certainement pas exact. Le nom de Jéhovah dut être prononcé dans le temple, tant que le temple fut debout, et c'est ce qu'on peut conclure d'une autre tradition qui prétend que, depuis la ruine de Jérusalem par les armes romaines, on ne prononça plus un nom qui ne pouvait être proféré que dans le lieu très-saint *.
Ce fut une opinion accréditée de bonne heure, à ce qu'il paraît, parmi les Juifs, que celui qui connaissait la manière dont se prononce ce mot mystérieux et redouté, pouvait maîtriser à son gré les forces de la nature. Il est souvent question de cette
' Buxtorf, ibid., col. 24-33.
170 DES D06TRINE8 RBLI6IBUSE8 DES JUIFS.
puissance magique dans les écrits des rabbins \ On connaît les développements extravagants que prit plus tard cette croyance bizarre. Elle tient une des premières places dans les arts occultes. Elle était déjà très-accréditée dans les premiers siècles de l'ère chrétienne. On en trouve des traces dans les écrits de plusieurs Pères de l'Église. A quelle époque remonte cette superstition ? Très-haut, s'il faut s'en rapporter aux traditions juives. On peut croire, en effet, que du moment que se répandit parmi les Juifs l'opinion que le nom de Jéhovah est un mot exceptionnel, trop pur pour les lèvres du commun des mortels, il se trouva des hommes disposés à exploiter la crédulité publique et qui, se décorant du titre imposant de Baal schem ( |?y3 QK^), les maîtres du nom divin, ou de toute autre dénomination semblable, se donnèrent pour des initiés à une science secrète et toute-puissante. Il est certain du moins que l'usage des amulettes et des talismans n'était pas inconnu des Juifs. S'ils le tenaient des Perses, comme on le suppose avec quelque vraisemblance, il remontait à une époque
* Buxtorf, ibid., col. 24-36 et 24-37.
DBS DOGTAINES RBU6IBUSBS DBS JUIFS. 171
de beaucoup antérieure à l'ère chrétienne, et il est probable que des combinaisons des lettres du nom divin constituaient le principal ornement, comme aussi la vertu capitale de ces pierres gravées \
SeraiMI téméraire de supposer que, tandis que les superstitions sur la puissance magique du nom de Jéhovah envahissaient la foule et servaient d'ali* ment à la crédulité populaire, elles prenaient dans l'esprit mystique de quelques docteurs d' Israël une forme philosophique et donnaient nais.-' sance à ces rêveries spéculatives dont la kabbale fut plus tard l'expression la plus parfaite? Nous savons du moins qu'il se passa un fait analogue chez les Juifs alexandrins. Un 'fond commun défraya les superstitions populaires et la théosophie de Philon. Il paraît impossible qu'il en ait été autrement dans la Palestine. Le Talmud fait mention de dissertations sur le Maassé'Merkaba et sur le Maassé Béreschit \ Ces indications sont trop vagues, sans doute, pour qu'on puisse en conclure r existence de livres sur cette matière. Mais on sait
1 La Bible de Gahen, t. xi. Introd., p. 67.
» Zunz, ibid., p. 164; Bible de Cahen, t. xi, p. 76 et 77.
d'autre part que les esséniens possédaient des écrits pleins de spéculations sur la genèse du monde*. Les termes mêmes dont se sert Philon, en parlant des spéculations esséniennes ^, indiquent clairement qu'elles portaient sur le même sujet que le Maassé Béreschit et le Maassé Merkaba. On accorderait même que les rêveries métaphysiques sur l'essence de Dieu et sur la production des choses, qui formèrent plus tard la kabbale, n'auraient pas été mises par écrit avant l'ère chrétienne, qu'il n'en resterait pas moins tout à fait vraisemblable que leurs premiers linéaments remontent à une époque bien antérieure. N'en est-il pas ainsi de la Mischna, dont les diverses parties, recueillies par Juda le Saint dans la seconde moitié du n* siècle de l'ère chrétienne, sont l'œuvre des docteurs de la loi des trois ou quatre siècles précédents? M. Zunz, qui n'accorde pas à la kabbale la haute antiquité que quelques autres savants
^ Josèphe, Guerre des Juifs, ii, 8, 9; Philon, Quodomnis probtis, § 12.
> Les termes par lesquels Philon désigne les spéculations esséniennes {nepi vitàpÇstoç Beov xat xHç rot navrôç ysvso'sci)^ yiXoo-oysîTat), correspondent très-bien à n'»t^»s^? ngn.0 Acte de la Genèse, histoire de la création.
Israélites, M. Franck entre autres, ont cru pouvoir lui assigner, reconnaît lui-même que deux siècles avant la naissance du christianisme, Jésus, fils de Sirach, faisait allusion à des spéculations mystiques de ce genre *, quand il recommandait à ses lecteurs de ne pas rechercher avec trop de curiosité les choses cachées, inutiles à la bonne direction de la vie, et de s'attacher principalement aux révélations bibliques, qui sont déjà assez difficiles et au-dessus de F intelligence du commun des hommes ^
C'est un fait qu'avant l'ère chrétienne les savants juifs de la Palestine, de la Babylonie et d'Alexandrie s'occupèrent de l'interprétation mystique du premier chapitre de la Genèse. Les alexandrins paraissent avoir ignoré les mystères de la vision d'ÉzéchieP ; il n'y en a du moins pas de traces ni dans les fragments qui nous restent d'Aristobule, ni dans les écrits de Philon. Ce dernier ne cite pas même une seule fois le prophète Ézéchiel. Mais les docteurs de la Palestine et ceux
^ M. Zunz, ibid., p. 163. Bible de Cahen, t. xi, p. 75. » Ecclésiastique, m, 21 et 22. ' Ézéch,, I, 4 etsuiv.
17/i DBS DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS.
de la Babylonie portèrent leurs méditations aussi bien sur le Maassé Merkaba c[ue sur le Maassé Bereschit*. Ils ne laissèrent pas sortir, il est vrai, d'un petit cercle d'initiés leurs spéculations sur ces mystères. Ils étaient surtout très-réservés sur ce qui concerne la vision d'Ézéchiel. Il n'était permis à personne de la lire avant la trentième année révolue. On n'en confiait les explications .verbales qu'à des disciples choisis, à un seul à la fois et jamais en présence de plusieurs. Il était interdit d'en parler devant la foule. Des profanations de ce genre passaient pour téméraires et exposaient à des dangers ^. Ces spéculations, transmises sous le voile du mystère, ont laissé peu de traces dans le Talmud, dont la tendance pratique se préoccupait plus de la direction morale des ftmes que de théories abstraites, étrangères et inutiles, comme le disait Jésus, fils de Sirach, à la vie réelle ; mais elles devinrent le centre des doc-
1 La vision d'Ézéchiel, Maassé Merkaba^ est le thème des spéculations sur Tessence divine, et le premier chapitre de la Genèse, Maassé Bereschit, celui des spéculations sur la production du monde suprasensible et des choses visibles.
*Zunz, ibid, p. 163; Bible de Cahen, t. xi, p. 75 et 76; Franck, la Kabbale, p. 53-56.
DES DOGXaiNBS aBLIGIEUSBS DBS JUIFS. 175
trines de la secte dissidente des esséniens. Elles furent peut-être une des causes de sa formation. Il est vraisemblable, en effet, que les hommes d'un esprit mystique et porté aux spéculations abstraites, ne trouvant aucune satisfaction dans les écoles pharisiennes, où régnait une tendance pratique, se rapprochèrent les uns des autres pour s'entretenir des idées qui les intéressaient. Elles reçurent probablement au milieu d'eux de plus riches développements, et ils les transmirent à leur tour sous une forme plus complète à la kabbale et au gnosticisme *.
Les spéculations esséniennes et celle des alexandrins sur le principe premier et sur la production des choses, les superstitions populaires sur le nom ineffable de Dieu, le soin des paraphrastes chaldaïques et des Septante pour dissimuler les théophanies et les anthropomorphismes du texte hébreu, voilà des indices irrécusables d'une tendance théologique bien prononcée, dans les deux ou trois siècles antérieurs à l'ère chrétienne, dans toutes les branches de la famille d'Israël. Ces rapports
^ Revue germanique^ septembre 1858, p. 467 et 468.
familiers entre Jéhovah et les patriarches, dont les récits remplissent la Genèse, sont regardés maintenant comme peu dignes de la majesté divine. Le brillant tableau que trace Ésaïe, du Seigneur assis sur un trône élevé, remplissant le temple des pans de sa robe et entouré de séraphins qui célèbrent sa gloire S ne semble pas même donner aux esprits de cette époque une idée vraie et convenable de la divinité. Qu'on s'en rende compte ou non, le Dieu que Ton conçoit est un Dieu abstrait. On se le représente d'autant plus pur qu'il est plus différent du monde et de la nature humaine, qu'il est moins en contact avec leurs misères, qu'il est relégué plus loin des choses créées. Telle est la pensée secrète ou avouée qui inspire aussi bien les spéculations des savants que les superstitions populaires. Est-ce à dire qu'un abîme infranchissable ait été creusé entre Dieu et le monde? Un peuple dont l'existence tout entière reposait sur la foi en une révélation ne pouvait le croire, sans se renier lui-même. Par respect pour la sainteté de Dieu, il l'a éloigné des choses sensibles ; mais il a cru
* Esaïe, VI, 1-5 ; comp. 2 Rois, xxii, 19.
par là élever son trône et non l'en faire descendre. Dieu règne toujours sur tout ce qui existe ; mais il gouverne l'ensemble des choses par le ministère d'êtres intermédiaires auxquels il en a confié et la création et la direction. Ainsi les idées plus spiritualistes qui se formèrent à cette époque sur la nature. divine, appelèrent comme leur conséquence nécessaire la théorie. des êtres intermédiaires, théorie qui se produit inévitablement chaque fois que, pour une cause ou pour une autre, 'on ne croit pas pouvoir laisser- en communication immédiate Dieu et le monde.