CHAPITRE II (art
géant. Or, puisque le faux existe dans ce travail, il faut bien qu'il y joue son rôle et révèle sa part d'influence. Mais, comme l'esprit est un instrument merveilleusement organisé, il lui arrive de raisonner juste, même quand il est mal dirigé. Un rêve rempli de délire et d'illusions est souvent traversé par des idées sages. Un homme agonisant (1) laisse échapper, au milieu des ténèbres qui l'environnent, des éclairs de bon sens, comme dans les jours de sa plus ferme intelligence. Mais ces lueurs n'empêchent pas l'esprit d'être troublé et vaincu. C'est un esclave qui ne s'appartient plus.
455. C'est donc avec sa rectitude ordinaire que le droit civil exige que l'homme, qui vient lui demander d'ériger en loi domestique sa volonté suprême, ait une volonté émanée d'un esprit sain, sans entrer dans la distinction de la démence partielle et de la démence absolue. Cette distinction , utile sans doute dans l'art de guérir, n'est de rien dans la science du droit, et nous rejetons la volonté exprimée par un monomane, aussi bien que la volonté d'un furieux, d'un imbécile ou d'un homme constamment en démence; il n'est pas plus sain d'esprit que ces êtres infortunés ; il partage leur misère et est comme eux délaissé par la lumière d'en haut. Lors même que cette volonté porterait les caractères extérieurs de la sagesse, la loi s'en défie, parce que rien n'assure que ses mobiles ne soient pas une de ces erreurs secrètes
(1) Balbutiens et seminecis lingua , comme disent les lois romaines, 1. 15, C., De testamentis. '
<Iiii travaillent sonrdement l'espril de l'insensé et l'assiègent de leurs obsessions importunes. On ne croit pas au menteur, lors même qu'il dit vrai; on n'a pas foi, à plus forte raison, dans un fou, lors même qu'il est sage. C'est une sagesse sans racines dans la raison ! ! !
456. Lps annale? du parlement de Toulouse racontent qu'un arrêt de ce parlement déclara nul le testament d'un homme qui, sage sur tout le reste, s'imaginait qu'il était fille (I) . Cet arrêt est excellent. Une folie si étrange a beau s'encadrer dans des actes nombreux et habituels de sagesse, elle ne s'éclipse pas dans cet entourage; c'est elle, au contraire, qui les ternit et les rend suspects.
457. Ces vérités sont généralement admises par les métaphysiciens et les psychologistes (2). C'est d'accord avec eux que la jurisprudence a fondé ses doctrines et arrêté ses principes. La théologie ellemême a été autrefois fort consultée sur ces matières par les légistes (3); elle ne leur a pas été inutile. Cependant nous ne la suivrons pas dans ses distinctions du volontaire pur, du volontaire mixte, de l'involontaire (4): il se pourrait que ces nuances, avec les explications qu'elles nécessitent, fussent beaucoup plus obscures que la question qu'on voudrait résoudre avec leur secours. Pascal nous ap-
(1) Senres,2, 12.
(2) M. Ds\m\ron, Cours de philos.
(r») Miintica cite .sniiit Thomas, Conject., 1, o. Furgole s'appuie sur Molina, De justit., tract, 2, disp. 135, V, 8,9,10. (4) Furgole, loc. cit.
CIIAPITHË 11 (art. 901), 41
prend les abus que les casuistes ont fait de la définition de la volonté par Âristote {\). Gardons-nous de les imiter dans ces travers , et arrêtons-nous, comme à la meilleure de toutes les boussoles, à cette règle de notre article, résumé de tant d'études, de recherches et d'ob?ervations , à savoir que le testateur doit être sain d'esprit. Il y a bien des choses dans ce peu de mots. Ni la médecine, ni la philosophie, ni la théologie ne savent rien de mieux que celte simple vérité (Î2).
458. Ici se présente la question des intervalles lucides, qui consiste à savoir si, dans ces moments, l'esprit estassez maîtrede iui-même, assez sain en un mot, pour exprimer une volonté dont la loi tienne compte.
Divers textes du droit romain ont j)arlc des intervalles lucides (5). Un passage de Celsus (4) nous avertit qu'il ne faut pas les confondre avec l'ombre du repos (mnm6ra/a quies) (5), qu'éprouve quelquefois le furieux. Ce n'est pas une tranquillité superficielle, une prostration du mal, ou une rémission acciden-
(t) Lettres provinciales, p. 154.
(2) On peut lire avec beaucoup de fruit une dissertation de M. Sacaze, conseiller à la cour impériale de Toulouse, sur ces matières {Revue de lég., 1850, t. II, p. 212 et suiv.). Quoique je ne partage pas toutes les opinions de l'auteur, (juoique je n'aie pas surtout la même religion que lui pour les progrès de la médecine légale, je dois dire que son travail est une étude fort remarquable et qui fait réfléchir.
(3). L. 14, D., De officioprœsid.^ 1. 6., C, De curât, furios. L. 9, C. , Qui test, facere possunt.
(4) L. 18, § 1, D., De acquir. possess.
(5) C'est-à-dire quietis umbra. Godefroy sur celte loi.
telleet passagère quiconstituentrintervallelucide(l). II faut une véritable guérison, c'est-à-dire un retour de raison qui soit la santé même de l'esprit, et dissipe les illusions et les erreurs dont il était obsédé. C'est ce que l'avocat-général d'Aguesseau a fort éloquemraent et fort judicieusement développé dans la cause du testament de l'abbé d'Orléans. On ne peut rien dire de mieux. Prenons un de ces fous que l'on appelle monomanes,etqui, frappés sur un seul point, se conduisent sur les autres comme le commun des hommes; les actes de sagesse de cet insensé ne sont pas des intervalles lucides. Qu'on louche le côté faible de son intelligence, et on le verra sur-le-champ se perdre dans son aberration. Il est donc en état de démence.
j\Iais si son esprit revient à la lumière dans la partie malade de sa raison, c'est alors seulement que commencera un intervalle de lucidité. Ce sera une guérison parfaite si le trouble ne revient pas (2); ce sera une guérison passagère, une trêve (3), en un mot un intervalle lucide, s'il y a un nouvel envahissement de la monomanie.
On le voit : l'intervalle lucide n'existe qu'à la condition d'une réconciliation générale et complète de l'esprit du malade avec le bon sens. Il ne faut pas qu'il y ait place à l'obsession sur quelque sujet que
(i) D'Aguesseau, loc. cit.
(2) Cassât., 26 juillet 1842 (Devill.. 42, 1, 937),
(3) In suis induciis, 1. 9, C, Qui test, facerc possunt. Voy.. aussi 1. 6, C, De curât, furiosi.