‹ Des dynasties égyptiennesChapitre 3 sur 7 · SUIVANT MANETHON · texte numérisé non relu

SUIVANT MANETHON

La. découverjte de Texistence , chez les Égyptiens , d'une

écriture véritablement alphabétique , quoique déguisée

sous la forme de hiéroglyphes , et la preuve , acquise en

même temps , de l'usage qu'ils ont fait de cette écriture

sur leurs anciens monumens , nous assurent deux moyens

v^ d'instruction nouveaux , inattendus et d'une haute impor-

^' tance , soit par les notions encore bornées sans doute , mais

Ns, cependant déjà très-utiles , qu'ils nous procurent, soit par

^ celles qu'ils nous font espérer.

y Cette découverte , préparée , il est vrai , par des recher- /v ches antérieures , dont- la triple inscription de Rosette avait donné l'heureuse idée , est incontestablement due à M. Ghampollion, qui, le premier, quittant une fausse route , dans laquelle on aurait pu s'égarer long-temps, a saisi le point de vue sous lequel il fallait rapprocher le A texte grec de l'inscription et son texte hiéroglyphique. Par d'ingénieuses tentatives , continuées avec persévérance , et dirigées par une grande sagacité , il s'est convaincu que

plusieurs signes prenaient au besoin la fonction de simpicd lettres « et une fois bien connus , donnaient la facilité de lire tous les mots où ils figuraient en ce nouveau caractère.

Celait pour les noms propres 4)rlncipalement , qu'une semblable (écriture avait dû être employée , parce qu'elle y est plus nécessaire ; eî c'est Ih en effet qu'on Va d^abord reconnue , et qu'elle est d^un usage habituel* Après en avoir constaté l'existence par l'examen de nombreuses inscriptions, postérieures , comme celle de Rosette , à la conquête de l'bgypte par Alexandre , et dans lesquelles la connaissance des noms des rois macédoniens et des empereurs romains rendaient facile la comparaison des lettres hiéroglyphiques qui les exprimaient, avec les lettres .grecques ou latines qui devaient y répondre , M. ChampoUion a porté son attention sur les monumens purement égyptiens; et ^ fort de l'expérience qu'il avait acquise , il y a retrouvé la même manière de retracer les noms propres , et a lu sans incertitude ceux d'un grand nombre de rois d'Egypte plu» anciens que les Romains , les Grecs et les Perses.

Il était curieux, et n'était pas sans utilité , de, connaître les véritables noms des Pharaons dont on déchiffrait le» légendes : mais c'eût été trop peu. Il fallait classer ces rois, en former une suite , assigner leur place dans le cours des siècles , et ici se présentait une difficulté. Les légendes n'apprennent point à quelles époques ces rois ont vécu , ni dans quel ordre ils se sont succédé: on y voit seulement qu'ils ont régné , on n'y trouve rien pour Thistoire et la chronologie. Oii chercher ailleursdes lumières sur. ces deux objets essentiels ? ^

Quant àThistoîre , quelques faits détachés les uns des^ autres , presque toujours insignifîans lorsqu'ils ne sont pas fabuleux, ne sauraient mériter ce nom; et c'est en ce genre , tout ce qu'offrent les anciens auteurs qui ont parlé

(5) tle l*Egypèe. Quant à la chronologie , elle est tout aussi défectueuse , tout aussi incertaine che2 eux. La seule différence des noms ferait croire qu'ils parlent de personnages différons; elle ôte du moins le moyen te plus sûr^ et presque le seul qui testerait ici , de reconnaître , dans leurs récits , dés rois dont les monumens ne donnent que le» noms;

M. ChampoUion a cru trouver dans un historien natio^ nal ce qu'il aurait cherché en vain dans les historiens étrangers. Manethon^ prêtre de Sehennytis. ou plutôt d^Héliopolis i avait composé une histoire d'Egypte , dont il ne nous reste guère que la partie chronologique, altérée, il est vrai, de plusieurs manièt'es , et plus ou moins considérablement , par ceux des anciens chronologistes chrétiens , tels qu'Eusèbe et George le Syncellcrquî ont voulu l'accorder avec leurs systèmes, mais subsistant encore, et assez intégralement conservée dans Textrait que nous en avons de Jules Afrî^ cain , pout en prendre une idée juste , pour reconnaître surtout retendue de temps qu'elle embrassait, depuis le premier roi d'Egypte jusqu'à la conquête de ce pays par Alexandre et l'établissement des rois macédoniens , c'està-dire, jusqu'au temps de l'auteur, qui vivait sous Ptolémée Philadelphe, et avait écrit , disait-il, par son ordre.

Manethon partageait la suite chronologique des rois d'É^ gypte en différentes dynasties , quel que soit le sens qu'il donnât à ce terme , qui s'étaient succédé au nombre de trente-et-une. A chaque dynastie, il annonçait d'abord le nombre de rois qu'elle devait contenir , en donnait ensuite la liste et les noms dans l'ordre où ils avaient régné , marquait la durée de chaque règne , et finissait par le calcul de la somme totale qui déterminait la durée de la dynastie. L'ouvrage , comprenant la chronologie et l'histoire , était divisé en trois tomes , et à la fin de chaque tome , on

\oyait encore combien il contenait et de Tcfîs et d'années- C'était prendre de grandes précautions pour conserver l'ouvrage dans son intégrité, et prévfenir toute altération dans sa chronologie, que Manethon semble avoit* particulièrenaont en vue ; ç*était en même temps lui donner les apparences d'un travail fait avec soi», et en parfaite connaissance de cause. Mais îl ne faut pas que les dehors en imposent : il faut examiner attentivement et dans toutes ses parties ce tableau qui séduit, voir ce qu'il est au fond , chercher ce qu'il a pu être , et avant tout , craindre d'apporter à cet examen les préventions trop Ordinaires d'une prodigieuse antiquité de la nation; d'un soin scrupule^ix, pris des les premiers âges , de consigner dans les registres publics ou dans des mémoires authentiques , les événemens de chaque règne; enfin d'une inviolable fidélité à conserver les écrits de ce genre comme un dépôt national et sacré , placé sous la sauve-garde de la religion. Car on n'a rien oublié depuis Hérodote jusqu'à nos jours , pour concilier le respect et la confiance à ces prétendus monumens de l'histoire égyptienne , confiés aux temples et aux prêtres : excepté cependant que chose, qui' n'était pas la moins essentielle^ savoir , que l'Egypte , dans la longue durée de sa monarchie, n'éprouva jamais de grands désastres, de grandes révolutions , qui aient pu entraîner la perte de ses anciennes annales , «i elle en avait , et rendre incertains pour nous les temps qui auraiient précédé ces fatales époques.

Sans s'arrêter à ces considérations , M. Champollion fait des dynasties de Manethon le point d^appui de ses recherches sur les monumens subsistans encore en tgypte; soit qu'il entende reconstruire sur cette base l'histoire des Pharaons , ou seulement qu'il veuille justifier par des rapprochemens l'exactitude des dynasties, et en mettrte la vérité hors de doute. Dans l'un et l'autre cas , la marche

( 5 ) quMl adopte ne paraît ni la plus naturelle ni la plus sûre. Quelque crédit qu'il accorde à la chronologie de Ma nethon-, peut-il la croire démontrée ? Pense-t-il qu'elle ait pour tous autant d'autorité qu'elle en a pour lui? Il vient de livrer au public son travail sur la grande dynastie diospolitaine , et , d'après le rang (qu'elle occupe dians la liste de Manethon , il transporte d'emblée au temp^ df Abraham celte brillante suite des^ plus puissans monarcjues que l'Egypte ait eus. Si des^ laits certains d'ailleurs ne s'accordaient pas avec celte haute antiquité , si de nouvelles découvertes, faites sur des monumens non encore explorés , venaient la détruire , que deviendrait celte portion de chronologie, qui est toute en l'air, puisque celle des dynasties qui précèdent et des dynasties qui suivent n'est pas; encope vérifiée? Cette date précise de 1822 avant l'ère chrétienne, qu'en feraitron?

Lesmonumeos dont- le témoignage est en générât et de sa nature irrécusable , devaient passer avant celui d'un historien, dont rautorité, quelque poids qu'oO' lui prête, est nécessairement faible en comparaison. Il fallait donc, ce semble , commencer par recueillir toutes les notions que les monumens peuvent fournir sur le$ rois de l'ancienne bgypte et sur les événemens de leurs règnes , s'ils ne restent pas toujours muets à l'égard de ceux-ci , ou qu'il s'ou- , V re d'autres sources de lumières ; chercher à y mettre une suite , chercher surtout à reconnaître un point fixe, d'où l'on pût avec sûreté monter et descendre , bien convaincu d'avance qu'on ne saurait le trouver que dans les dynasties qui atteignent les temps connus. La voie eût été longue sans doute ; mais qui obligeait de se hâter , au risque de gâter son ouvrage et de manquer son bul? L'entreprise était scabreuse , et le succès n'était point certain : l'inulilité de vos premiers efforts eût été la preuve que vous n'é

(6) liez pas encore en état de donner aux monumeos une chronologie certaine; ne valait-il pas mieux attendre que de nouvelles lumières vinssent vous éclairer, et vous montrer la route que vous aviez à suivre; et jusque-là vous passer plutôt de toute chronologie , que d'en adopter une au hasard et sans examen , dont vous serez bientôt , dont vous êtes peut-être déjà fort embarrassé.

Le fait est qu'on s'est pris d'abord d'admiration pour ces nombreuses dynasties que Manethon développe 9vec art , et qui vont se perdre dans la nuit des temps ; que sur sa parole , sa qualité d'Égyptien et son titre de prêtre , on n'y a vu qu'un extrait fidèle des plus authentiques docu-r mens de l'histoire d'Egypte , et que, dans cette confiance, on n'a pas hésité à la prendre pour base des travaux auxquels on allait se livrer.

Entrons dans cet examen qu'on n'a pas voulu faire des dynasties de Manethon. Nous les considérerons d'abord en elles-mêmes, ce qui nous mettra en état de juger du degré de confiance qu'elles méritent. Nous les examinerons ensuite sous les rapports chronologiques et historiques , ce qui nous fera connaître à quoi leur chronologie peut raisonnablement se réduire , et jusqu'à quel point on peut la rapprocher de l'histoire , en les renfermant l'une et l'autre dans les limites qui leur conviennent.

CONSIDÉRÉES Elf ELLES-MEMES.

M. Champollion se plaint que le canon chronologique de Manethon ait été trop dédaigné jusqu'ici , et cela ;, ajoute^

(7) l-il , « parce qu'on ne s'est pas donùé la peine de le comprendre et de l'étudier» (i). Ignore-t-il donc les fréquens débats dont ce canon a été Tobjet parmi les sayans, depuis qu'ils ont voulu porter la critique dans l'étude des histoires anciennes? S'il a été combattu, n'a-t-il pas été défendu, et avec un zèle égal , avec les mêmes ressources de l'érudition ? Marsfaam , par exemple , et Pezroa n'avaient sur le fond aucun doute , et ne cherchaient à y mettre un autre ordre , que pour lever les difficultés qu'il présente , et conserver toutes les dynasties. S'ils n'ont pas réussi mieux l'un que l'autre , ce n'est certainement pas qu'ils aient épargné leurs peines; et s'ils n'ont point compris le vrai système de Manethou , ce n'est pas faute de Tavoîr étudié. Le savant. Périzoni us n'a vu que confusion et incertitude ' dans ces changemens arbitraires , et sentant cependant la nécessité de resserrer la liste des dynasties , il en retranche un assez grand nombre. Mais il ne le fait point à l'aveugle. 11 regarde les douze et même les quinze premières comme de pure invention , d'autres lui sont suspectes , d'autres encore ne lui paraissent , en tout ou en partie , que des répétitions de dynasties précédentes : sur tout cela il expose les motifs qui le décident ^ et l'on reconnaît qu'il s'était rendu compte de tous les détails du sujet qu'il discute.

Avant eux, le judicieux Pélau était allé plus loin^ et l'on peut dire de lui avec vérTté qu'il dédaignait le canon de Manethon. Ce n^est pas qu'il ne l'eêtt examiné avec le même soin que les divers monumens de la chronologie ancienne ; c'est au contraîre^ parce qu'il en avait sondé les bases et pesé les résultats , qu'il ne le croyait pas digne d'occuper l'atteation de Thomme qui n'attache de prix q^u'à l'tistoire

(i) PfjécLs du Syst. hier. p. 244»-

(8) et à la chronologie des temps vrais : qui chronologiain et verorUm temporum historiam: profltetur (i).

Plusieurs autres ont écrit sur les dynasties égyptiennes^ soit en traitant d'autres matières de chronologie , comme Ussérius et DesyignéUes ; soit dans des ouvrages exprès , commQ Dorigni , le plus récent de tous; et la plupart dan» la seule vue de les modifier de manière à les rendre admissibles, et n'être pas obligés de les rejeter entièrement. On ne peut donc pas dire qu'elles aient été toujours trop négligées; et , s'il était vrai qu'elles le fussent tout à fait maintenant, n'en trouverait-on pas la cause dans le peu de succès de ces diverses tentatives ? Il devait naturellement dégoûter d'en faire de nouvelles, qui n'étaient même plus possibles, toutes les combinaisons se trouvant épuisées.

Prenons les dynasties dans l'état où nous les avons.

L Les auteurs s'accordent sur le nombre de^ ces divisions , que Manethon semble donner pour autant de dynasties ; mais il y a entre eux des différences souvent trèsconsidérables sur les évaluations.

La 1 2* dynastie est composée , dans J. Africain , de sept rois qui occupent le trône pendant 1 6o ans : Eusèbe ne compte que quatre rois ; mais il donne au dernier , qu'il nomme Lacharis , quarante-deux successeurs de sa postérité, qui régnent 245 ans. Quoiqu'on puisse douter qu'Eusèbe eût en main l'ouvrage même de Manethon , il n'a pas inventé cette suite de rois , et de quelque part qu'il l'eût reçue , elle ne pouvait venir que de l'écrivain primitif. Sur la 1 3* dynastie , J. Africain nous apprend seulement qu'elle eut soixante rois et dura 184 ans : Eusèbe compte 455 ans, ce qui serait en proportion avec le nombre de roia. La 14*^ dynastie manque absolument dans J. Africain : il

(1) Doclr. temp. lib« ix. i5.

faut donc avpir recours à Eusèbe , qui lui donne soixante^ seize rois , et 184 » ou , suivant une autre Ieçon> 4^4 ^ns de durée. Le premier nombre paraissant pris de la dynastie, précédente, et ^ étant ici encore plus disproportionné» la bonne critique demanderait que l'on s'arrêtât à la seconde leçon 9 confirmée d'ailleurs par la version^ arménienne (1). Manethon , selon J. Africain , attribuait trois dynasties aux Pasteurs , les 1 5® , 1 6* et 1 7*. La i" était celle des Pasteurs phéniciens , qui eurent six rois , et se maintinrent pendant a84 ans ; la 2' , celle des Pasteurs que le texte actuel de J. Africain , vraisemblablement corrompu , nomme des Hellènes , qui subsistèrent 5 1 8 ans ; la 3* , celle d'autres Pasteurs , dont les quarante-trois rois régnent concurremment avec un égal nombre de rois Diospolitains i55 ans, en tout 955 ans. Eusèbe ne reconnaît de rois Pasteurs que les Phéniciens , qui remplissent sa 17® dynastie au nombre de quatre seulement , et ne régnent que 106 ans. La i5* et la 16** sont forinées de diospolitains, et durent ensemble 446 ans. Les trois dynasties réunies ne donneraient donc que 552 ans, ce qui est bien éloigné du calcul de J. Africain. Nous aurons besoin de revenir sur ces dynasties de Pasteurs et de rois Pasteurs, plus importances à d'autres

IL Les dynasties ne sont pas toujours présentées avec leurs détails ordinaires ; on n'y voit souvent que le nombre total des rois , et la somme des années de leurs règnes. Telles sont : la S"* dynastie composée de vingt-sept rois Memphites, qui régnent 146 ans; la 9*", dix-neuf rois Héracléotes , dont un seul est nommé , et qui régnent 409 ans; la 10^, même nombre de rois Héracléotes, dont aucun n'est nommé , et qui, pour la variété sans doute, ne règne

(i) V. la Note 2* de Tédition du Venise , t. 1. p. 212.

que i85 ans; la ii^, seize rois Diospolites en' 4^ ans de règne; la 20^, douze rois Diospolites et 1 35 ans de règne.

Il n'est pas démontré que ces omissions soient dues uniquement aux anciens chronologistes qui ont copié les dynasties ; mais , qu'elles viennent d'eux ou de Manethon , le . résultat est pour nous le mêm\B: elles jettent nécessairement plus d'incertitude , soit sur l'existence de ces rois , qu'on ne connaît point , soit sur la durée de la dynastie , qu'on n'a pas le moyen de vérifier.

Nous n'avons pas parlé de la 7* dynastie , qui est cependant remarquable. Soixante-dix rois Memphites qui régnent 70 jours ! On voit qu'elle n'est pas embarrassante pour la chronologie; pour l'histoire, elle paraîtra curieuse, et néanmoins elle est authentique : Manethon n'en dit que ce qu'il lisait dans ses archives ; ni J. Africain , ni aucun autre ne l'aurait imaginée. C'est un des traits de l'histoire des premières dynasties qui en décèlent le plus clairement l'origine (i).

A l'omission des noms , si commode pour multiplier les dynasties que l'on crée d'un trait de plume , se joignent parfois des circonstances qui prouveraient que Manethon ne s'est pas toujours refusé à ce moyen d'allonger sa liste. Si vous trouvez deux dynasties de suite appartenant au même peuple , ayant le même nombre de rois , et tous ces rois -sans nom, ne se distinguant enfin que par le numéro , ne serez-vous pas tenté de croire que vous en avez deux pour une ? Ainsi les deux dynasties d'Héracléotes ^ 9* et 10®, qui ont chacune dix-neuf rois , dont un seul est nommé dans la première, n'en formeraient réellement qu'une. La ii', qui a seize rois comme la 18°, pourrait encore être , ainsi que Guérin du Rocher le soupçonne , la

(1) Hist. des temps fab. rappr. gen, t. 1. p. i5o.

même que celle-ci dont les noms serviraient pour les deux. JII. Manethon marque soigneusement la durée de chaque règne » et Ton admire une si scrupuleuse et si rare attention : il était donc parfaitement instruit de l'histoire de son pays » et les mémoires qui lui fournissaient de semblables détails y ne portaient-ils pas avec eux la preuve de leur authenticité ? Nous sommes loin de partager cette manière de voir< Nous pensons au contraire que cette admi^ rable exactitude n'est propre qu'à rendre plus suspecte la véracité de l'auteur. Qui peut en effet se persuader , quelque prévention qu'il y apporte , qu'on eût en Egypte des registres d'histoire d'une aussi haute antiquité, tenus toujours avec ce soin minutieux ? Quel autre parmi les plus anciens historiens osa jamais faire honneur d'un pareil avantage aux annales de sa nation , lors même qu'il n'épargnait ni audace , ni mensonges , pour les accréditer ? Car c'est à plus de 5,ooo ans- que Manethon fait remonlcr celles d'Egypte; et c'est au moins au déluge qu'elles remonteraient , quelque réduction que l'on fît subir à ses dynasties; puisque Menés en serait toujours le premier roi» et que son Menés n*est autre que Noé lui-même , comme le démontrent et son nom et le rapprochement des faits (i). Il y a plus. J. Africain et Ëusèbe , dans leurs extraits de Manethon , ne marquent la durée des règnes que par le nombre des années : le prêtre de Sebennytis y avait mis bien plus de précision; il ajoutait sur chaque règne le nombre des mois excédans. On le voit par les deux dynasties popiées textuellement dans Josèphe , la 1 5^ , celle des rois Pasteurs 9 et la 18^. Celle-ci a été pour M. Champollion Figeac l'objet de recherches particulières , destinées à en déterminer historiquement l'époque. Il la présente telle

(0 Sis t. vér, des temps fab. art, Menus , t. i. page ia5 et suiv.

que Josëphc la donne , et n'oublie point l'annotation dcir» mois , dont il nous fait remarquer toute l'importance : a L'exactitude de Manelht)n , dans ce fragment , dit-il , est démontrée par les détails même qu'il contient, et sur la filiation des rois entre eux, et sur la durée de leurs règnes respectifs, indiquée en années et en mois » (i). Nous ne savons si le lecteur trouvera que l'addition du calcul des mois donne ici plus de force à la preuve , tirée du calcul des années ; quant à nous , nous croirions bien plutôt qu'elle l'affaiblirait; mais ce serait dire trop peu. Nous pensons que cette fastueuse chronologie, qui en impose , est jugée par le fait seul dont il s'agit ici , et que l'on semble produire avec plus de confiance en sa faveur ; ce soin affecté de compter non-seulement les années , mais les mois , est pour nous ce qui trahit le plus évidemment le faussaire.

M. ChampoUion Figeac ajoute : « qu'on a bien rarèmeni d'aussi positifs renseignemens sur des faits d'une pareille antiquité. ■ Il aurait pu prononcer positivement que l'oa n'en trouve nulle part de semblables , et que Manethon seul en fournit un exemple. Mais nous aurions quelque chose de plus extraordinaire , s'il étaiH vrai que le chronologue égyptien eût tenu compte des jours même qui excédaient les mois ou les années. C'est cependant ce qui résulte de la somme totale des temps parcourus dans son ^ premier tome; et cette précision , par conséquent , aurait eu lieu pour les plus anciennes dynasties. La somme était de 235o ans et 70 jours selon J. Africain , de 23oo ans et 79 jours selon Eusèbe. Toute remarque serait ici superflue.

M. ChampoUion parle souvent de C Histoire d'Egypte^ de Manethon , et quelquefois , comme si ce qui nous en

(i). Première Icllrc , p. $8.

( »5 ) reste formait encore une véritable histoire , oii la suile des faits appuyerait assez la chronologie pour conserver à celle-ci un caractère imposiint. Cette manière de voir ou de s'exprimer demande une explication : il y a ici équivoque ou malentendu; il faut les lever.

i"" Les anciens , en effet , font mention d'une histoire d'Egypte composée par Manethon , mais qui n'est pas parvenue jusqu'à nous , et qu'ils ne font pas même assez connaître , pour que nous puissions nous en former une idée juste. J. Africain et Eusèbe aussi , si Ton veut , en avaient extrait la succession des dynasties , les noms des rois 'de chacune , l'ordre et la durée de leurs règnes : ce n'était plus là qu'une nomenclature chronologique , et quelques traits isolés , clair-semés dans une longue suite de siècles , quand ils ne seraient pas la plupart fabuleux ou insignifians , n'en feraient point une histoire. Il n'y a donc rien dans ce qui nous reste de l'ouvrage de Manethon qui puisse servir de preuve à sa prodigieuse chronologie. Dans les divisions réelles ou factices qui la partagent sous le nom impropre de dynasties , point de ces événemens remarquables , qui , dépendant les uns des autres et se soutenant mutuellement, donneraient la mesure du temps que leur développement avait exigé , et vérifieraient ainsi la durée que l'histoire assigne , soit à chaque règne , soit à la dynastie entière. Dans le passage d'une dynastie à l'autre , point de signes du changement survenu dans l'ordre de la succession au trône ; rien qui apprenne comment ou pourquoi la dynastie pré* cédente a fini , comment s'est établie la dynastie suivante ; rien par conséquent qui constate si l'une a remplacé l'autre , si chacune est à sa place , si toutes forment une série liée par les faits et véritablement continue. 11 faut croire sur la seule parole de Manethon , comme il faudrait admettre sur la foi seule de C4tétias cette longue et stérile liste

de rois assyriens» qui ne lui a coûté que des noms et des chiffres pour nous, reporter à la tour de Babel.

Le nom de dynastie s^emploie dans l'histoire pour marquer une suite de princes de la même race et qui ont régné dans le même pays : telle est la signification usitée , et c'est ainsi probablement que Manethon l'entendait. Mais il n'est pas possible d'en vérifier l'application dans sa liste dénuée de faits ; il est même visible en plusieurs endroits , que la même famille passe d'une première dynastie à une seconde^ k une troisième même. Les monumens de Thèbes en ont fourni une preuve irrécusable , et qu'on ne pouvait décou-^ vrir dans Manethon , qui ne donne presque jamais les noms vrais , les noms royaux des Pharaons : ils nous montrent la race de Ramessès commençant vers le milieu de la 18^ dynastie, et se prolongeant fort ava'nt dans la 19% Il faudrait donc aujourd'hui , si l'on veut maintenir le plan de Manethon » changer les idées et la signification des termes : on n'a pas hésité. Les chefs de dynastie ne sont plus les rois qui ont les premiers mis le trône dans leur famille; mais des rois plus illustres que leurs ancêtres, et qui ont mérité par là d'être placés à la tête d'une dynastie nouvellcé C'est ainsi que l'on se fait des principes , selon le besoin , du système dont on est préoccupé; que l'on établit une règle générale sur un ou deux exemples particuliers , qui pourraient encore être légitimement contestés. Pour tout homme qui les examinera sans prévention , les dynasties égyptiennes ne présenteront que des divisions arbitraires , faites dans le seul but de couper les temps , sans égard h la suite des diverses races régnantes , aux événemens qui ont amené leur élévation on leur chute , à la durée de chacune d'elles, à la filiation des rois, aux noms même que ces rois avaient portés , et qui auraient pu l$i faire reconnaître; parce qu'en effet les écrivains qui entreprenaient de

Digîtized by VjOOQIC

(15) remplir , avec quelques souvenirs vagues ^ quelques matériaux altérés et confus , les milliers de siècles qu'ils se figuraient devant eux , ne savaient rien de tout cela.

2"^ On dira peut-ôtré que si nous avions Touvrage entier du prêtre de Sébennytis , on y verrait tout ce que nous demandons : rhistoire marchant parallèlement avec la chronologie» et justifiant chaque époque par les faits propres qui 8*y rapportaient.

Mais d'abord ne sçrait-ce pas raisonner sut* ce que nous ne connaissons pas , et lui attribuer des avantages qui pouvaient lui manquer , pour donner à ce qui nous est connu ceux qui certainement lui manquent ? Puis(](lie l'histoire de Manethon est perdue pour nous , il faut bien nous contenter des débris qui nous restent; et s'ils ne suffisent pas pour garantir Tauthcf* licite de sa chronologie , il faut renoncer franchement à l'établir jamais par ce .moyen.

Faisons mieux , et cherchons dans ces débris même ce qu'était au fond, ce que pouvait être , cette histoire d'É- «^ypte qu'on vante sans la connaître; ils n^en donneront pas une idée aussi avantageuse. Les anciens auteurs à q<ii nous les devons , et qui avaient l'histoire entière sous les yeux , n'ont pas affecté sans donte de choisir les traits \e» moins saillans ; et il est vraisemblable au contraire » puisqu'ils en ont conservé si peu » qu'ils se sont attachés aux plus remarquables , à ceux qu'ils ont regardés comme les plus propres à intéresser le lecteur , ou à caractériser le peuple égyptien , le gouvernement de ses rois , l'esprit enfin de son histoire. Que voit-on cependant dans J. Africain , dans Eusèbe et les autres? Nous l'avons déjà observé : des fables, des minuties , des choses extraordinaires , et en cela encore puériles , rien ou presque rien , de ce qu'on s'attend à trouver dans une histoire vraie d'une grande nation. Noui» croyons utile d'en présenter ici le tableau^

Le fondaleur de la monarchie égyptienne fournit le premier trait de ses annales , et ce n'est pas un des moins singuliers : Menés est déchiré ou pollué par un hippopotame. Athoth , son fils, bâtit un palais à Memphis; il était médecin , et on lui attribue un livre d'anatomie. Grande famine sous Venephrès , qui construisit des pyramides 9ux environs de Cochomen. Grande peste sous Semempsis, septième descendant de Menés.

Sous Bochus , premier roi de la 2" dynastie , il y eut un prodige , ou une ouverture de la terre , près de Bubasle. Sous Ghous commença le culte d'Apis , de Mnévis et du bouc de Mendès. Sou« Biophis, il fut décidé que les femmes pourraient régner. SousNephercherès, le Nil roula pendant onze jours des eaux mêlées de miel. Sesochris était d'une grande taille 9 il avait ciii^ coudées de haut et trois de large. Ges deux dynasties sont celles qui contiennent le plus de faits : on voit de quelle nature et de quel intérêt.

Du temps de Néchrérophés , premier roi de la 3* dynastie, les Libyens s'étant révoltés , la lune parut plus grosse qu'à l'ordinaire; ce qui les effraya tellement qu'ils se soumirent d'eux-mêmes. Thosothrus se rendit habile dans l'art de guérir; il trouva celui de bâtir en pierres de taille , et s'appliqua à bien former les caractères de lettres.

Dans la 4* , Suphis fait construire la plus grande des py* ramides; il contemple les dieux , et compose un livre sacré. Dans la 6* , Othoès est tué par ses gardes ; Phiops n'a que six ans lorsqu'il commence à régner , et vit cent ans; Nîtocris , la plus noble et la plus belle des femmes de son temps, remarquable par sa couleur rouge , fait élever la troisième pyramide. Dans la 9* , Acthoès, plus cruel qu'aucun de ses prédécesseurs et devenu furieux, est dévoré par un crocodile. Dans la 1 1% Ammenemès est misa mort

par ses propres eunuques. Dans la is^^ le grand Sésostris, il est vrai , que les Égyptiens mettent au premier rang après Osiris , et dont les exploits sont rappelés ici avec un soin particulier : de plus > Lacharès , son successeur , qui bhtit dans Tarsénoïte un labyrinthe pour lui servir de tombeaUé

La dynastie des rois Pasteurs > qui est la 1 5* dans J. Africain , n'est pas plus riche en faits que les précédentes; mais nous avons ailleurs cet épisode de l'histoire d'Egypte; le plus important morceau qui nous soit resté de Mane^ thon » et auquel nous donnerons toute l'attention qu'il mé^ rite^ lorsque le moment d'en parler sera venu. Les deux dynasties thébaines , 18 et 19% embrassent les plus beaux siècles de la monarchie ; et cependant 9 ce qui étonne , elles ne rappèlent pas un seul des évènemens qui durent signa* 1er ces règnes, dont tant de monumens attestent la splendeur. Les suivantes , qui se rapprochent des temps connus, ne doivent pas nous occuper ici; elles deviendront le sujet d'observations d'un autre genre.

Voilà donc ce que nous savons de l'histoire des quatorze premières dynasties de Manethon» Nous le demandons : quelle idée donnent de cette partie de son ouvrage , et même de l'ouvrage entier , de pareils fragmens ? Ce ne sont pas eux sans doute qui ont fait naître le préjugé fa^ vorable , l'espèce d'exaltation qu'on a manifestée dès le principe; mais n'avaient-ils pas de quoi tempérer l'exaltation , et faire tomber bientôt le préjugé ? Nous ne prétendons pas non plus que tout fût de cette force dans l'histoire de Manethon : mais ne devait-on pas craindre que Ce qui était perdu ne se rapprochât trop de ce qui restait ? Car enfin » écrite de la même main» et sons l'influence du même esprit » elle devait en porter partout plus ou moins l'empreinte*

3** Il est un moyen (Jircct et infaillible de connaUfe ce qu'était foncièrement la portion qui nous manque de ThUloire d'Egypte , et de fixer le degré de confiance qui pouvait lui être dû , aussi sûrement que si nous Tavions sous les yeux : c'est de chercher à quelles sources l'auteur l'ayait puisée. On se représente Manethon ^ maître de toutes les archives des temples , fouillant à son gré dans leurs différeiis dépôts , y trouvant des annales fidèlement rédigées depuis l'origine de la dynastie, et formant ainsi sur des pièces authentiques , une narration suivie et complète , dont l'exactitude ne laisse rien à désirer , et dont la véra> cité ne permet aiicun doute. Ces idées ne sont pus absolument peuves, mais sur quoi soatdles fondées? Sur ce que l'écrivain lui-même dit de sa personne et de son travail , ce qui serait déjà un peu sasp«et.

Dans sa-lettre à Ptolémée Philadelphe , il prend les titres de grand-prêtre et de scribe des lieux sacrés qui sont en Egypte (i). Accordons-lui ces hautes dignités : ne demandons pas quelles en étaient les prérogatives ; si elles le mettaient à la tête de tous les collèges de prêtres, si elles lui donnaient l'inspection des arahives de tous les temples. 11 a pu obtenir des pouvoirs extraordinaires pour travailler à sa grande histoire d'bgypte, ç'il est vrai, comme il l'assure , que Ptolémée lui on eût donné Tordre. Ce n'est pas là ce qui nous importe ; la question est de savoir où il a fait ses recherches , et ce que ses recherches lui ont produit , c'est là dessus qu'il faut l'entendre^ Dans sa lettre dédicatoire ^ il parle des livres d'Hermès Trismégiste , qu'il contnait bien et qu'il fera connaître à Ptolémée. Il s'étend plus au long sur ces livres , dans un passage tiré d'un autre de ses écrits , et cité également par le Syncelle : il y foi!

(i) Sync. p. 4«»^

( »9) kttenlion de colonnes situées dans le pays sériadique, et couvertes de ca|?actères de la langue sacrée , sculptés par Thoth, le premier Hermès avant le déluge, traduits après cet événement en langue grec(|i|e par Agathodœmon » fils du second Hermès > et déposés dans Tintérieup des temples. Que dire de ce récit a)>surde ? Que penser de ces Mémoires antérieurs au déluge ? Et c'est de là cepepdant que Manethon aurait tiré > eii partie du pioins » cetfe histoire des dynasties , qu'on nous propose sérieusement d'admirer et d'admettre.

Ce n^est pas que le récit 4o Maoethon ne soit susceptible d'une interpré(atiop raisonnable» et que» ramené à un sens qu'il cache, et qui en serait le sens priipitif et yrai , il ne devint très^ntelligible , ^i ne jetât un grand jour sur l'histoire et la chronologie des Égyptiens. Il ne faudrait que trouver en Egypte un déluge propre à ce pays , que les nationiiux auraient confondu avec le cataclysme universel , ou dont ils auraient conservé plus distinctement la mémoire* On verrait alors quel est ce Thoth , premier Hermès, qui vivait ayant le déluge; pourquoi ses livres n'ont point péri ; comment ils se sont conservés , traduits ou non traduits , en quelque langue et à quelque époque qu'ils l'aient été , conservés , disons-nous , entre les mains des prêtres , dans les archives publiques , dans les dépôts , quels qu'ils fussent , où Manethon a pu les lire et les copier. Cette idée , au reste , n'est point une conjecture en Tair; elle a été savamment et clairement développée par l'historien des temps fabuleux , et trancherait dans le vif la question qui nous occupe; mais une pareille discussion n'est pas de notre sujet, et mènerait trop loin. Preponslc récit tel qu'il est , et bornons-noys aux considérations qu'il nous fournira.

Dçux vérités sortent naturellement de l'exposé confus

A ^ cTt V ^ e •

io cc<

( âo ) ^

*3e Maiielhon': la j)reih!ère , que les écrîu âltHbués par ïiÛ aux deux Hermès , sont ceux-là iiiéme d'où il avari tiré son Histoire (V Egypte ; la seconde , que ce^ écrits se trouvaient, de son temps , dans les différentes archivés des temples. L'on n'a donc aucun îhlérêt à savoir s'il aVait toutes ces archives à sa disp'bsil'ioti , et s'il lés à toutes compulsées. Il a pu se contenter de Ce qu'il trouvait à Héliopotis , s'il a cru n'avoir rieti dé Jpltfs à appi^cndré àilleurë : il à j^u aussi porter sa curiosité plus loin , et il n'y a point de difficulté à le laisser librement interroger tous les prêtres^ visiter tous les dépôts de l'Egypte.

Dans toutes lés sûppositioûs -, les soui'ces où Manethoà avait puisé ne seraient jamais, de son aveu, et ne pouvaient jamais être , en effet, que les écrits gardés alors dans les temples , quelles qu'en fussent l'aùcienneté et l^origine^ et sans doute aussi , quoiqu'il n^eb parle pas expressément, les traditions plus ou moins récentes et plus ou moins accréditées , qui se conservaient dans la mémoire des prêtres. La question ainsi posée , quel avantage aurait-il sur nos propres historiens? Hérodote ti'âvait-il pas avant loi conversé avec les prêtres de Memphis , appris d'eux ce qu'ifs savaient de leur ancienne histoire , vu les livres en langue sacrée qui la contenaient « et qu'ils lui interprêtaient? Long-temps après Manethon, lorsque l'accès des temples était devenu plus facile , et peut-être moins nécessaire , Diodore de Sicile n'avaît-il pas , en remontant le Nil , visité les temples situés sur ses rives , ceux de Thèbes en particulier , dont il questionne les prêtres , pour recueillir leurs traditions historiques , et recevoir l'explication des monumens dont ils lui montroient les débris ? Tant de faits relatifs à l'Egypte , que ces deux écrivains n'ont pas connus ou n'ont pas rapportés , et que nous trouvons épars dans d'autres ouvrages des anciens , de quelque manière

(^i]*ils fussent parvenus à la connais$ancc des auteursu n'eist-Qe pas toujours des archives des temples qu^ils ont dCk originairement sortir , puisque ces archives en étaient le' dépôt.

G^est donc là que tous avaient puisé comme Manethon. Que le scribe des temples eût donné plus d'étendue à se$ recherches , rassemblé un plus grand nombre de faits , développé davantage ou multiplié les récits; qu'il eût mis plus de suite et un meilleur ordre dans un ouvrage destiné à relever Thonneur de sa nation aux yeux du peuple étranger qui l'avait conquise , aux yeux surtout d'un roi qui se montrait curieux de oonqaitre l'antique gloire du pays sur lequel il régnait : rien ie tout cela ne changei^ait l'état de la question. Jl serait toujours vrai que Manelhon a travaillé sur le même fond qu!Hérodote ^ Diodore de Sicile et les autres; qu'il n'a pu composer son Histoire d* Egypte, que deç mêmes Qiatériaux qu'ils ont mis en œuvre» ou , s'il en a eoiplpyé d'autre^A comme il semble vouloir le faire entendre « que ceuxH^i n'étaieqt pas.d'unjB autre nature, puisqu'ils ne venaient pas d'une autre source.

Mais si l'histoire égyptienne de Manethon. ressemblait à celle de nos. anciens auteurs , elle est par cela même jugée» et sans l'avoir vue , nous savons ce qu'elle valait. Qui donc pourrait ignorer aujourd'hui ce qui a été depuis long-tçmps et si rigouROUsement démontré? Qui ne sait pas» s'il a voulu. l'apprendre» ce que sont les. bizarres récits de Diodore de Sicile et plus encore d'Hérodote , sur l'Egypte et ses premiers rois; ce qu'étaient ces mémoires originaux et éminemment authentiques que leur communiquaient les prêtres qui en avaient le dépôt» et qu'ils copiaient avec une aveugle confiance^* comment ces prêtres ignoqans ou trompeurs» ou plutôt l'un et l'autre, avaient défiguré upe histoire véritablement sacrée , qui n'était pas la leur , pour

eu former une pitoyable série dé fables absurdes , de mensonges mal déguisés , qu*ils s'appropriaient et dont ils se faisaient stupidemment honneur? Voilà le fait dénoncé au public religieux et savant , et les preuves y sont jointes. Il faut détruire le fait en discutant et réfutant ses preuves, avant de noua reproduire les anciens auteurs et leurs contes; il faut rétablir l'autôrîté de ces crédules écrivains, avant de nous parler de celle de Manethon.

V. Les monumens de l'Egypte n'ont guère jusqu'à présent porté là lumière que sur les deux dynasties thébaines, 18* et 19*; mais elles sont d'une grande importance , et il ne faut pas s'étonner que l'int^erprête des monumens ait vivement senti le prix de ce premier succès.

En commençant ses recherches sur les Pharaons de la 18^ dynastie 31. ChampoUion semblé ne s'être proposé que d'en rapprocher les résultats de la liste de Manethon; et en effet, lorsqu'après s'être assuré que les inscriptions des monumens contenaient les noms des rois qui les avaient élevés ou embellis , il a voulu tenter ce rapprochement , il ne s'occupe qu'à chercher dans la liste même la place qu'on peut leur assigner. Que pouvait-on attendre de ce travail ? Les monumens font connaître les véritables noms que portaient les Pharaons; mais ils laissent ignorer dans quel ordre ils ont régné : la liste de Manethon les présente bien dans un ordre successif , mais sous des noms tout différens , pour la plupart , des noms monumentaux. Il était difficile , quelque sagacité , quelque bonne volonté qu'on y apportât, de rien tirer de là qui remplît pleinement l'objet que l'on se proposait. Cela eût été vrai , quand on aurait supposé la succession des rois de Manethon certaine par elle-même ; ce qu'on ne pouvait cependant pas supposer d'avance , puisque son exactitude élaît un des points qu'on avait à justifier.

M. GhampoUiott attribuait donc à Manethon plus de part à ses découvertes qu*îi n'en avait réellement, ou il s'exagérait Tétenduo de ses découvertes lorsqu'il disait : « Tous ces résultats » si importans pour l'histoire , ne sont pas fondés uniquement sur la lecture que nous venons de donner des noms propres hiéroglyphiques de divers Pharaons » quoiqu'ils en soieût déjà des conséquences forcées; ils reposent aussi sur le témoignage de l'historien grec de l'Egypte. » Sur ces premiers résultats, importans sans doute , mais moins par les lumières qu'ils donnaient déjà , que par celles qu'ils promettaient pour la suite, pouvait-on dire : • Les inscriptions sacrées des monumens de l'Egypte offrent une concordance complète et dans les noms et dans la succession ou la filiation des rois, avec ce que présente la série des dynasties égyptiennes donnée par Manethon ?• Pouvait-on en conclure d'une manière générale t qu'ainsi les monumens et les listes de Manethon se prêtent un mutuel appui , et forment un ensemble de preuves que ne peuvent récuser , ni la saine critique , ni le scepticisme même lé plus étendu » f i).

La table d'Abydos a pu seule fixer avec certitude la chronologie des Pharaons pour les temps qu'elle embrasse, parce qu'elle donne à la fois et la succession des règnes et le moyen de retrouver les rois dans les inscriptions qui portent leurs noms. Il paraît que M. Champollion ne la connaissait pas lorsqu'il rédigeait la pak'tie de son précis du système hiéroglyphique dont nous venons de parler. Il n'en fait mention que dans la suite de cet ouvrage , où l'on voit qu'il sentît dès lors tout l'avantage qu'il en retirerait , et ne douta plus du succès complet de ses recherches. L'espérance était fondée; mais il ne s'en tient pas là

(i) Précis, p. 244-

ici encore ii va trop loin. II pouvait prévoir que la grande dynastie Thébaine allait être rendue à l'histoire, il ne fallait pa| s'exagérer les coi^séquences de ce fait particulier et en conj[^lure t la certitude entière de l'histoire égyptienne transmise en grec par le prêtre de Sébennytus » (i). Ls^ réflexion eût arrêté ce premier élan.

L'histoire des Pharaons à qui la Haute -Egypte doit ses loQonumens reste à peu près inconnue , quoiqu'on parle beaucoup de leur gloire et de leurs exploits : Qiais ou ne saurait douter que les auteurs de tant de magnifiques cons-^ tructions n'aient été de puissans monarques , qui régnaient sur un nation florissante. L'éclat extérieur de leurs règnes avait dû laisser dans les esprits des impressions profondes, et ces temples , ces palais , ces superbes obélisques dont ils avaient couvert le sol de TEgypte , ces statues colossales ^ qui agrandissaient aux yeux étonnés des sujets les rois qu'elles représentaient , les inscriptions surtout dont ils avaient à Tenvi chargé ces prodigieux puvrages , réveillaient sans- cesse et perpétuaient des souvenirs, qui flattaient l'orgueil national. Les détails historiques des règnes de ces princes pouvaient s'obscurcir à mesure que les temps s^éloiguaient , se perdre même entièrement : raai^ l'idée de leur grandeur passée ne pouvait s'éteindre; parce que les monumei^s , qv(i en rendaient témoiguage , étaient toujours là. Elle dut donc survivre à la catastrophe même qui mit fin à la monarchie égyptienne , et il ne faut pasï pour cela recourir à des histoires écrites qui auraient échappé à cet épouvantable bouleversement ^ et se seraient conservées long-temps encore après. Si les Égyptiens eu'^ rent en eflet ces annales antiques qu'on leur suppose , elles, périrent certainement alors , puisqu'il est de fait c][u'on ne

(i) Précis, p. 247.

bigitized by VjOOQ iC

( «5 ) trouve parmi eux riea d'authentique , rien de suivi, riea qui ressemble à une histoire pour les temps antérieurs à Té-* poque dont nous parlons ; et, ce qui tranche tous les doutes,^ qu'il est de fait également que le peu même qu*ils en disaient se retrouve dans des annales étrangères , qu'apparemment ils n'auçaient pas pillées s'ils avaient eu les leurs.

On comprend bien que nous avons en vue ici , non la conquête de l'Éçypte par Cambyse , qui n'est qu'une fable puérile ou plutôt une oiisérable caricature; mais celle dont l'Écriture nous trace l'effrayant tableau , qui abattu la puissance des Pharaons, et dont l'Egypte ne s'est 'plus relevée. Que l'on se représente un vainqueur orgueilleux , qui semble animé d'un esprit particulier de haine et do vengeance , peut-être de superstition , et fait porter partout le fer et la flamipe ; que Ton se rappelle les quarante ans de captivité dans la Mésopotamie « que subirent les Égyptiens échappés aucaraage , et principalenient ,. pomme on n'en peut douter , les grands de la nation et les prêtres ; et que l'on nous dise ensuite , s'il est difficile de concevoir^ que des ani\ales écrites sur do simples feuilles de papyrus , aient péri, enlevées ou détruites, dans les dépôts sacrés où elles s'étaient jusque-tà conservées ; que le souvenir qui pouvait encore rester de temps anciens , devenus de jour en jour moins intére^sans , se spit peu à peu effacé de la mémoire pour laisser ('esprit occupé tout entier du sentimiCfît des menu, présens.

Que restait-il donc de Thistoire d'Egypte , quand la nation revint de son exit sous l'empire des Perses et commença k se rétablir ? Une idée confuse des époques brillantes et des princes illustres qu'elle avait eus autrefois ,, quelques noms qu'une plus grande célébrité avait préservés de l'oubli , ou qu'on avait pu au besoin chercher et retrouver sur les monumens; et c'est à peu près tout ce que-

Mancthon nous apprend des voU mêmes de la grande dynastie. Les prêtres, dès qu'ils purent former de nouveaux collèges , durent se hâter de led recueillir comme de précieux restes de leurs annales perdues , et des bases posées pour recevoir les débris de leur histoire qu'ils pourraient rassembler dans la suite : on sait comment ils ont rempli celte tâche.

Il nous reste deux observations à faire. La première , que les noms de rois égyptiens qui peuvent avoir un caractère historique , ne commencent à paraître dans les listes de Manethon et dans l'histoire , qu'à l'époque des monumens et des inscriptions. Tous ceux des quatorze premières dynasties^ jusqu'à celle des Pasteurs qu'il faut mettre hors de rang» sont forgés; et l'on ne peut plus ignorer quand .et comment ils l'ont été. La seconde : que Manethon ne donne presque jamais les véritables noms , les noms monumentaux des rois. M. GhàmpoUion en fait lui-même là remarque ; et sur le dernier roi de la 1 9^ dynastie , Bamessès dans les inscriptions, et chez l'historien Thuoris, il avoue «qu'il lui est impossible, d'apprécier la raison qui porta Manethon à mettre dans son livre le nom vulgaire de ce prince à la place de son véritable nom monumental (1). » Nous avons indiqué cette raison que 1 on cherche ; le prêtre d'Héliopolis n'a consulté pour sa chronologie, comme pour son histoire , que les mémoires et les traditions des collèges de prêtres, qui étaient à sa portée, et peut-être sous sa juridiction dans la basse Egypte; et ceux-ci , se contentant des noms vulgaires , plus connus et plus généralemen^ conservés, avait laissé aux prêtres Thébains leurs monumens et leurs inscriptions. Manethon ne pensa pas non plus à y avoir recours, et s'en tint aux documens, pour lui

(i) Seconde Lettre, p. 87.

( «7 ) très-authentiques , qu'il avait sous la main. S'il était vrai , ainsi qu'on l'assut^e, « qu'il ait pu lite et comprendre les inscriptions gravées en caractères sacrés sur les édifices , » il est clair par son propre témoignage , et le fait ici le démontre , qu'il ne les a pas lues.

VI. Nous avons observé que la chronologie de Mane thon, dans son état actuel, est trop dénuée de faits pour se soutenir elle-même. Il paraît qu'on l'a senti; et on lui cherche maintenant des appuis au dehors. M. GhampollionFigeac en offre le premier essai dans une notice chronologique sur la 1 8' dynastie, jointe à un ouvrage de M. Champollion te jeune , postérieur au précis (i).

Larché a fait connaître un texte inédit de Théon , trop abrégé pour qu'on puisse y découvrir le but des calculs de l'auteur; mais où l'on voit clairement qu'il comptait, depuis un roi d'Egypte qu'il nomme Ménophrès, jusqu'à la fin d'Auguste, i6o5 ans, et en y ajoutant cent années depuis le commencement de Dîoclétien, 1706 ans. Il était visible que Théoh parlait en cet endroit , non d'Auguste et de Dioclétien ou ^e leurs règnes , mais des ères qui portaient leurs noms , et dont Tune finit lorsque Tautrj. commence. Larché en concluait d'abord que le nom de Ménophrès était de même celui d'une ère : observant ensuite que le personnage pour qui cette ère avait été instituée , devait être un prince célèbre; qu'il n'avait pu mériter cet honneur que par de grandes actions ; que « de tous les rois d'Egypte, il n'y en a pas un seul qui se soit plus distingué que Sésostris , et qui ait porté plus haut la gloire du nom Égyptien. » Il concluait en définitif que l'ère dont parle Théon était celle de Sésostris , et que Sésostris était là sous le nom de Ménophrès; car ce nom, disait-il ,

(i) Première Lettre à M. le D,

( a8 > est celui de Pharaon un peu altéré; et le Pharaon dont U ç'agit ici est indubitablement Sésostris. Il serait singulier ^ «ans doute , qu'une ère de ce grand conquérant n'eût pas porté son nom propre; qu'on ne l'eût désignée que par un titre commun à tous les rois d'Egypte , et qui n'appartenait pas plus à Sésostris. qu'à tout autre/ qu'enfin, elle fût restée inconnue à toute Tantiquité ,, comme si elle n'eq( jamais été en usage. Larché , qui f^it cette dernière remarque , n'en est pas moins demeuré dans la persuasioA qu'il avait découvert , c'est son terme , l'ère de Sésostris ^ et fixé par conséquent le temps où il a vécu.

En s'emparant du texte de Théon , M. Champollioa Figeac ne veut pas le faire servir à étayer de semblables rêvciries ^quoiqu'il ait fort à cœur la gloire de Sésostris. Il remarque avec L.arché que les dçux périodes de temps indiquées par Théon , et partant l'une de la fin de l'èrç d'Auguste, l'autre de la centième année de celle de Dîoclétien , remontent à l'an i322 avant l'ère chrétienne. Il observe ensuite que cette année est précisément celle o(| ^vait dû commencer le cycle cynique ou sothiaque de l46o années juliennes, répondant à 1461 années vagues, qui finit suivant le témoignage de Censorin , et ce qui est plus sûr encore, suivant le calcul astronomique , l'an i3$ après notre ère; d'où il conclut que c'est le reoouvelle* ment du cycle , dont Théon a voulu fixer l'époque dans la chronologie égyptienne. Gela est possible , probable même, sil'oii Teut, mais il n'en avait pas besoin pour l'objet qu'il se propose. Quand Théon n'aurait pas connu l'époque du renouvellement du cycle sothiaque , ou n'aurait pas voulu en faire remarquer le concours avec l'année qu'il indique , cette sonnée n'en serait pas moins déter^ minée par les deux périodes tirées des ères d'Auguste et de Pioclétien, et il resterait toujours prouvé que Théon rçp-

( 29 ) )>orJaîl au règne JeMénophrès Tannée iSaa avant nôtre èrcî, n'est sur cette donnée fournie par l'astronome que portent tous les raisoiinemens de M. Ghampollion Figeac , et cef. sont le$ Conséquences qu'il en tire que nous avons à di$-« Cutér.

Avant de nous y engager cependant , nous ferons sur ce texte et sur l'autorité qu'on lui donne quelques observations qui se présentent naturellement. L'ouvrage d'où, on fa extrait,poùr le Communiquer au traducteur d'Hérodote, n^û point étésoutnis à un examen critique i est-il réellement de Théon t^ Quel est son mérite intrinisèqué ? En le reconnaissant comme un écrit de cet astronome , quel degré, de confiance faudrait-il lui atcorder sur l'histoire d*Égypte? Sans la grande découverte d'une ère de Sésostris , Larché vraisemblablement n'en eût pas fait tant de bruit. Mais nous ne voulons point éluder la difficulté, si ce texte en fàitune^ 'Pîous lui supposerons toute l'authenticité , tout le poids qu'on paraît lui attribuer , nous le prendrons pouï^ le mo-^ ment , tel qu'on nous le présente.

1** Conduit par la liste ascendante de Manethôn à la 19* dynastie , M. Ghampollion Figeac y cherche le roi Ménophrès , et ne lé trouvaùt pas sous ce nom , il tâche de le découvrir sous quelqu'autre dénomination plus ou moins approchante. Ainsi , dès le premier pas , nous voilà livré» aux conjectures; et le ebamp est vaste à l'égard des noms, les Pharaons n'en ayant point de constàns dans l'histoire , et y paraissant presque toujours isous des noms différens dans les difiërens auteurs. C'est ce qui a fait dire aux anciens que ces princes prenaient ordinairement plusieur» noms, trois, quatre et plus, comme s'ils avaient porté tous ceux qu'on leur a donnés.

On a donc cherché Ménophrès dans la 1 5* dynastie ^ et l'on a cru le trouver dans Amménephtès ouAmménephtis*^

(So) troîsîtmç roî de celte dynastie , suivant j* AlVicain et Eiisèbe. Il y a loin de ce non^ à celiii de Ménophrès^ qui semblerait plutôt une variante d'Âménophis, 11 est vrai que celui-ci aurait présenté une difOculté encore plus grave. Comment reconnaître l'Aménophis de Théon parmi tant de rois de ce qom , que Yo^ trouverait depi^is |e premier d^ la iS'' dynastie jusqu'au troisième 4e la 19^? Il m donc fallu s'arrêter à Amn^énephtî^JS*

J, Africain ne dopne h Ce priijce que 20 ans de règne ^ qui ne su|B§ent pas pour atteipdre Tax^ée iqdiquée par Théo»; p^ai^ Eusèl>e lai en donqe 4^, e| la leeoa d*Eusèbe est préférée ^ sans autre motif évidempient que la convenance. Car ce sontbieD W deuxauteur^, et non pas , comme on le dit , les copistes , qui difTèrent sur la durée du règne d' Amménepbtè/s , J. Africain comptant 60 antjées pour le règne de son successeur , ne pouvait pas en compter plus de 30 pour le sien, La somme totale des règnes de la 1 g'' dynastie dans sa chronologie, comme dans celle d'Eusèbe, le démopire.

Si Ton n'acpordait que 20 ans au troisième roî de cette dynastie 5 l'apnée de Théon, la i322' avant notre ère, topiberait sous le règne du quatrième roi» mais ce roi a le nom de Ramessès dans J. Africain; et les monu^ mens le lui assurent, 3elon M. ChampoUion le jeune , qui le compte pour le cinquième de ceux qui l'ont portéi Or, comment changer Ramessès en Ménpphrès ? Voilà ce qui a fait abandonner le témoignage du phronologiste pl^s apciep, et recourir à Eusèbe, qui le déligure trop souvent» même en le copiant.

Pour justifier les 4^ années du règne d'Amméaephtès , on allègue la durée totale de la dynastie « le grec et l'arménien d'Eusèbe , dit-on , Le Syncelle et J. Africain , portant uniformément le total des règnes à ig4 ans.»

(3, ) Coin n^cst vrai que pour Eusëbe, qui compte cinq régae9 seulement, formant en effet la. somme de 194 ans. J« Africain compte six règnes qui donnent 9q4 ^n^ p&r l'addition des chriffres,et en donneraient 20g, si Ton s'arrêlait h la somme totale exprimée dans )e texte. )L>e Sjncelle se contente de rapprocher les deuxlistesi et n'appuie par con- • séquent ni l'une ni l'autre. La différence entre le calcul d'Ëusèbe et celui de J. Africain n'est pas considérable , et l'on en voit aisément la raison : si l'un donne 4o aus ^ Amménephtès , il n'en donne qi^e 96 à son successeur Amménemès , et si l'autre borpe h 80 ans le règne d'Amménephtès; il étend à 60 celui de Ramessès qui lui succède. Il importe peu de savoir lequel des deiix a rendu avec plus de fidélité les nombres de Manetbon» Il nops suffira d'observer comme une conséquence naturelle de cet exemple , qu'on ne doit en général avoir aucun égard à ces différences partielles , qpi » se compensant mutuellement et n'ame^' nant point de changement notable dans la somme des règnes, semblent combinées pour en conserver l'évaluation totale , telle que l'avait déternoin^ l'auteur original , et ne sauraient jamais servir de fondement à leur évaluation respective.

C'est donc en vain que l'on cherche à rapprocher des noms qui n'ont peint de ressemblance, pour confondre des personnages qui n'ont rien de commun. C'est en vain que l'on croit pouvoir fixer ^la place de Ménophrès dans les dynasties par celle qu'Amménephtis y occupe , afin de fixer ensuite l'époque de l'un dans les temps antérieurs à l'ère chrétienne , par celle que dopnent à l'autre les calculs de Tbéon. Au reste , ce premier point de la question n'a pas l'importance que l'on parait y attacher , et l'examen de» diverses observations critiques sur lesquelles on s'appuie , n'était pas nécessaire. Nous y sommes entrés , parce qu'if

^ii'ouVâ tombien on se trompe , si l'on croit pouvoir établir des résultats positifs et précis sur des données variables et incertaines, que Ton ferait servir avec un droit égal à toutes les combinaisons.

2^ La question présentait un autre objet à discuter que ^ Ton n'a pas aperçu , ou auquel on n'a pas donné toute Firttention qu'il méritait.

Quand nous admettrions que le Ménophrès de Tfaéon était véritablement > dans son idée» le troisième roi de lâ 19* dynastie , serions-nous obligés d*ed conclure que t ce règne démettre un point certain , et comme un jalon fixe dans la chronologie égyptienne » (i). Pour faire sentir l'illusion ^ transportons le raisonnement à quelqu'autre des anciennes annales les plus décréditées aujourd'hui. SufBrait-il qu'un auteur , même grave et imposant, e(U placé le commencement d'une période astronomique , d'une ère civile , bien déterminées d'ailleurs, ou l'époque bien connue d'un fait quelconque , sous le règne de tel ou tel roi des chronolo-^ gies assyrienne , chaldéenne , tyrienne , pour en conclure que l'existence de ce roi n'est plus incertaine , et que l'époque de son règne est irrévocablement fixé? Tout ce qu'on y verrait , tout ce qu'on devrait y voir , c'est que l'auteur adoptait ou suivait un système chronologique reçu de son temps , et que dans ce système vrai ou faux , l'événement dont il pflrle tombait sous tel règne et tel roi. Que prouverait un synchronisme de ce genre qui dépendrait de la vérité du système , qui ne se soutiendrait que par elle , tomberait avec elle , et , loin de lui servir de preuve , la Supposerait préalablement démontrée?

Nous en dirons autant du synchronisme de Théon. Confondrait-on deux choses qu'il faut au contraire soigneuse^

(i) Première Lettre, p. id24

( 53 ) tDent distinguer : Tépoque fixée par ses, calculs , et le fait historique auquel il rattache celte époque ? Théon admet les dynasties égyptiennes , l'ordre et la durée de chacune» tout Tensenûble de cette chronologie , tel que nous Tavons. Dans xette supposition , et voulant déterminer, dans la série desroîs , celui sous lequel avait eu lieu le renouvellement du cycle caniculaire, il parvient, en la remontant , jusqu'au roi qu'il nomme Ménophrès , et que nous nommerions Amménephtès. Le calcul du cycle ne fait rien à cela ; ce n'est pas le cycle qui prouve qu'à l'époque donnée par le calcul , le roi qui régnait en Egypte était Ménophrès : c'est la chronologie qui le fait connaître. Tout autre que Théon aurait obtenu le même résultat; et, pour lut comme pour tout autre , le résultat n'eût été certain qu'autant que la chronologie elle-même serait Certaine.

Le procédé n'était peut-être pas particulier à Théon: il se pourrait que, de son temps et avant lui, cette manière commode de classer les faits , soit de l'histoire , soit dé l'astronomie , fût connue dans l'école d'Alexandrie. Du moins, l'astronome Ptolémée eu avait-il donné l'exemple; Théon aurait fait de là chronologie des rois d'Egypte , l'usage qu'avait déjà fait Ptolémée dé la chronologie des rois de Babylone. On sait que le canon célèbre qui porte son nom^ n'était dans Torigine qu'une échelle d'années consécutives , qui , partant d'une année fixe du règne de Nab'onassar, s'étendait sur toute la suite des règnes suivans , telle que la présentaient les historiens , et particulièrement Hérodote; mais sans garantir, ni les époques véritables de ces règnes , ni leur durée réelle , ni mêmt^ l'existence de chacun des rois que l'histoire nommait. Le but de l'astronome était uniquement d^avoir , pendant un long espace de temps, un nombre d'années déterminées et toujours reconnaissables , auxquelles il pût rapporter les

( 34 ) phénomènes astronomiques, et particulièrement les éclipses babyloniennes qu^il calculait , et désignet* ainsi leur temps vrai par celui auquel elles répondaient dans cette chronologie hypothétique , et , à cet égard , purement fictive.

VIL M. ChampoUion Figeac ne ise contente pas d'avoir, comme il lé croit, fixé l'époque du règne d'Amménephtès , en y plaçant le commencement du cycle dont Censorin marque la fin; il entreprend de vérifier cette époque, en y ramenant la fin du cycle précédent , dont le Syncelle fait mention. 11 va même plus loin , et se flatte d'arriver par cette voie non seulement au règne , mais à l'année juste. du règne d'Amménephtès, où l'on passa d'un cycle à l'autre. Sur ce dernier point , nous nous bornerons à remarquer que souvent on alFaiblit sa preuve en voulant trop prouver; et comme nous sommes loijj d'exiger une si rigoureuse précision , qu'elle n'est pas nécessaire, et que, dans l'état des choses , de quelque côté qu'on les prît , il serait impossible de l'obtenir , aous considérerons la question sous un point de vue plus général , nous attachant moins aux calculs dans lesquels on se perd , qu'aux faits qui leur servent de bases. Nous n'y verrons qu'un autre point fixe, un nouveau jalon , qu'on veut poser dans la chronologie égyptienne, et dont il importe d'autant plus de s'assurer avant de l'admettre, qu'il nous ferait remonter à de plus anciennes dynasties , et au-dessus des temps que peuvent éclairer les monumens connus.

i" Qn observe que Manethon, dans un des fragmens cités par Josèphe, place l'invasion des Pasteurs sous le roi Timaiis; et que lo Syncelle de son côté la met sous le roi qu'il nomme Goncharis , et à la sixième année du règne de ce prince. De ces deux faits rapprochés on conclut « que Manethon et le Syncelle , entendant également parler du roi que les Pasteurs attaquèrent , la synonymie de ces deux

néms ne peut être douteuse » : ( i ) c'est-à-diré que le Timaûs de l'un est le Goncharis de l'autre.

Il y a là certainement équivoque, ou plutôt confusion d'idées. Parle-t-on de l'identité des personnes sous des noms différons ? Mais deux historiens ne peuvent-ils pas attribuer le même fait à deux personnages très-différens ; et la diversité des noms n'en serait-elle pas même un premier indice? Veul-on parler du fait attribué aux deux rois, et dont on supposerait que l'époque doit être la même dans l'un et l'autre auteur ? Mais ces auteui's n'ont-ils pas pu rapporter le fait à des époques diverses , très-éloignées l'une de l'autre , et les histoires des anciens peuples n'en offrent-elles point d'exemples ? La synonymie des noms et l'identité des époques de Goncharis et de Timaiis , ne sont donc point prouvées par le concours de l'invasion des Pasteurs, commune aux deux règnes; puisque les deux règnes i et avec eux l'invasion des Pasteurs , ont pu être placés à des époques très-'différentes dans Manethon et dans le Syncellcrf

G'était peu d'avoir seulement rapproché tons ces faits , et de les avoir ranienés à une même époque , si l'époque restait incertaine et sans date fixe dans l'ordre des temps. Le Syncelle a paru offrir à cet égard tout ce qu'on pouvait désirer^ une date précise et sûre. Gar, dit Mé Ghampollion Figeac ; « il ajoute , d'après Manethon , que l'année de l'invasion^ des Pasteurs était «la sixième du règne de Goncharis et la sept centième du cycle appelé cynique. » Le Syncelte parle ici du cycle qui avait précédé celui de Ménophrès , et la première année de l'un étant connue ,<( la sept centième /mnée de l'autre serait par conséquent fixée avec certitude? On sent combien il est essentiel de

(i) Première Lettre à M. le D. , p. loS.

( 36 ) s'assurer , si Manetiion lui-même a placé Tinvasion des Pasteurs h la sixième année de Goncharis et à la sept centième du cycle , et si le Syncelle le lui fait réellement dire.

Il est certain» par le fragment copié dans Josèphe, que Manethon donnait au roi vaincu par les P^^steurs le nom de Timaiis ; et la dynastie des Pasteurs , qui était la 1 5' dans cet auteur , comme elle Test dans J« Africain , prouve que Timaiis appartenait à la dynastie précédente » à la i4*. Or» le Syncelle nous apprend <[ue Goncharis était dans la 16*: Goncharis jEgypti régis vigesimi quinti, dynastiœ decimœ sextœ (i). Manethon avait donc bien distingué ces deux rois , et par leurs noms et par le rang qu'il leur assignait dans sa liste. Il n'a donc jamais pu les confondre» et transporter au second ce qu'il avait' expressément attribué au premier. De son côté » le Syncelle » qui avait sous les yeux la i4' dynastie de Manethon , perdue aujourd'hui pour nous » qui y lisait le nom de Timaiis , et peut- être l'histoire de sa fin malheureuse , a-t-il pu se méprendre sur celui des deux rois auquel l'auteur égyptien rapportait cet événement ? S'il le rapporte à Goncharis » c'est donc de son. chef j et non point sur l'autorité de Manethon. G'est une suite de la liberté avec laquelle il disposait des dynasties et de leurs rois » selon le besoin de son système : semblable en cela , et plus hardi qu'Ëusèbe , à qui il reproche néau^ moins souvent , et notamment sur les temps dont nous parlons» de brouiller à son gré et selon ses vues» privato sibi fine prcBStituo , l'ordre des dynasties (s).

Voilà ce qui trompe dans ces recherchés» et nous en trouverons plus d'un autre exemple. Qn raisonne sur des

(i)Chronogr. p. »io3.

chronologies; toutes plus ou moins fantastiques, comme on raisonnerait sur des annales bien digérées et vraiment historiques , lorsque l'on peut s'appuyer des unes pour confirmer ou rectifier Içs autres , et par le rapprochement et une combinaison judicieuse des faits et des dates , reconnaître ce qu'il y a de vrai ou de plus vraisemblable , ce qui reste incertain ou est démontré décidément feux.

Mais le texte du Syncélle autorise-t-il l'étrange interprétation qu'on lui donne ? Est-ce sur la sixième année de Goncharis , sur la sept centième année du cycle caniculaire » et même , car il faudrait aller jusque là , sur la première année de Mestrem , qui marque la première du cycle, et détermine les deux autres dates^ qu'il cite Manethon? Lisons ses paroles : « A la sixième année de Goncharis ; vingt-cinquième ijoi d'Egypte , de la i6* 'dynastie, furent accomplis 700 ans du cycle, appelé par Manethon cynique, depuis Mestrem, premier roi d'Egypte i (1).

Que voit-on là-? Que le Syncélle comptait la première année de Mestrem , premier roi d'Egypte selon lui , pour la première année du cycle , tel que celui que Ma nethon appelait cynique ; et qu'en supputant les années depuis Mestrem jusqu'à la sixième de Goncharis , on tombait à la sept centième année de ce cycle. Manethon n'est invoqué que pour montrer de quel cycle , de quelle espèce de cycle, le Syncélle entendait parler. Ne sent-on pas qu'il se serait autrement exprimé , s'il avait voulu dire que Manethon plaçait la sixième année de Goncharis à la sept cen% tième du cycle de Mestrem ? La phrase est vague , elle est

(1) Anno teœio Goncharis itiius , régis ^gypti vigesimi quinti, décimât semtœ dynastiœ, cycli apud Maneihonem dicii cynici, à Mestrem primo rege et incola /Egypti , regum vigenti quinque complentur anni septigenli. SynCy p, io3.

( 38 ) , insignifiante; mai» elle ne signifie pas ce qu'on croit y trouver.

2* Venons ai:^ fond d^ la question. Toutes les tentatives que Top fera pour rapprocher Manethon du Syncelle seront vaines; et Ton a pu déjà en découvrir la raison. Les deux chronologies n*ont rien de commun; elles ont été dressées dans des vues et sur des principes tout-à-fait diiTérens , et c'est ppurcela qu'elles diffèrent si prodigieusement , par rapport à l'étendue des temps qu'elles renferment. Ainsi que j. Africain et Eusèbe, le Syncelle ayait reconnu que le nombre et la durée des dynasties du prêtre égyptien ne pouvaient se concilier avec les calculs de l'Histoire samle » ceux même qu'il trouvait dans la version des Septante. II a donc cherché à faire pour l'Egypte ^ne chronologie conr forme à celle de l'Écriture ; en prenant , dit-il , ces illustres écrivain? pour guides , et combinant avec soin leurs opinions diverses (i). Il s'est même affranchi de la gêne plus complètement qu'eux, n'ayant voulu former qu'une suite de rois , pris à son choix dans les dynasties , ou peut-être ailleurs , car il offre des noms qu'on ne connaît guère.

Ce n'est donc , ni d'une année de Goncharis , ni d'une date d,e la période caniculaire , que nous devons nous occuper. Laissons-les au chronographe dont elles sont l'ouvrage, et bornons-nous aux dynasties de Manethon, qui seules nous représentent cette chronologie que l'on veut éclaircir , et dont on prétend tirer des lumières. Cher- - chons-y la fin de Timaiis , le commencement et la fin des Pasteurs, et l'espace de temps que ces événemens remplirent jusqu'à la grande* dynastie thébaine, à laquelle on a cru arriver par la série des rois du Syncelle.

(i)Sync. p. 55.

Digiti^ed by CjOOQIC

Dans ManethoQ» les Pasteurs phéniciens forment h iS* dynastie; mais le règne des étrangers ne finit pas avec elle , et tes deux suivantes nous offrent encore des Pasteurs. Que ceux-ci aient régné seuls , ou concurremment avec des rois du pays; qu'ils fussent Hellènes, ou Arabes, ou Phéniciens comme les premiers; leurs descendans qui se maintinrent en Egypte , ou de nouveaux venus qui les remplacèrent : ces questions ne regardent que Thistoire , et ne font rien à la chronologîe ; la durée du temps où des Pasteurs occupèrent l'Egypte sera toujours la même , et nous aurons toujours trois dynasties bien comptées^ entre Timaiis , qu'ils vainquirent , est le roi thébain , qui les repoussa.

Le Syncelle, qui se croyait dispensé d'avoir aucun égard pour les dynasties de Manethon , quand elles n'entraient pas dans son plan, n'a pas trouvé de difficultés à çn supprimer deux des trois dont il s'agit : il fait suivre Gonch'aris , qu'il avait pris dans la 16* , par les six rois Pasteurs de la ] 5* , et atteint ainsi rapidement la dynastie thébaine. Eusèbe avait le même but , mais prend une autre route. S'il transporte les Pasteurs phéniciens de la i5" dynastie dans la 1 7*, il les remplace par des Diospolites et dès Thébains, qui forment ses iS'et i6^ dynasties: conservant ainsi les trois dynasties de Manethon, et s'appuyant sans doute du témoignage de l'auteur égyptien , qui parlait dss rois Thébains-Diosppliles , contemporains des Pasteurs de la 17' dynastie. Le Syncelle ne lui reproche pas moins le déplacement des six Pasteurs phéniciens , et il a raison , quoiqu'il en fasse lui-même autant. Eusèbe ayant promis de donner la chronologîe de Manethon sçlon l'ordre des dynasties (1), ne devait pas se permettre de l'intervertir sans prévenir ses lecteurs et leur expliquer ses motifs.

(1) T. 1. pp. 199 et 2o3.

L'objet cju'Ëusèbe $e proposait dans sa nouvelle disposition clés tppis dynasties était» suivant le Syncelie» de faire coïncider l'époqlie qu'il donnait au gouTernement de Joseph , en Egypte , avec le règne d'Apophis , le troisième roi des Pasteurs dans sa liste, et le sixième dans celle de J* Africain. Il fait plujs , et son censeur n'oublie pas de le remarquer : il retranche des règnes , il en abrège d'autres » dans son unique dynastie de Pasteurs « qui par là se trouve réduite à io3 ans, m lieu de 284 qu'elle a dans J, Africain ^ et de 260 dans Josèphe. On voit que l'espace lui manque, et qu'il veut à tout prix resserrer les faits pour les ramener au plan qu'il a conçu. Ces observations ne sont pas de pure critique , ni faites uniquement parce que l'occasion s'en présente. Elles montrent la marche que suivait dans son travail l'évêque de Césarée; elles prouvent avec quelle liberté il disposait , selon ses vues , du texte de Manethon , de l'ordre des dynasties , du nombre et de la durée des règnes : elles nous mettent ainsi en état d'apprécier , et le degré de confiance que l'on peut accorder à son canon chronologique , du moins pour ces temps reculés de l'histoire d'Egypte , et le degré de confiance qu'il accordait lui-mi^me à la chronologie égyptienne de Manethon.

Cependant ici même, sur le déplacement de la première dynastie des Pasteurs et ta radiation des deux autres, on le cite, on s'en fait un appui : et ailleurs, lorsqu'il est favorable, on l'élève plus haut encore; il devient une autorité décisive, et ses combinaisons étudiées ne son^ rien moins que le propre texte de Manethon, qui manque , ou que l'on conteste à J. Africain. Mais ne sortons pas de notre sujet , et disons qu'à l'égard des Pasteurs , Eusèbe ne mérite pas plus d'être écouté que Te Syncelle , qui , au reste , ne cache point sa marche et ne cherche point à en

imposer. Il a , comme lui , bouleversé l'ordre des faits et des temps, qu'il trouvait établi; comme lui, il ne leur en donne un autre que pour les ramener â un plan conçu d'avance et d'après ses propres idées. Tous les deux , par conséquent , n'offrent que des systèmes arbitraires , qui ne peuvent être pris en considération , quand il s'agit de régler la chrooplogie de Manethoa qu'ils renversent,

Qu'opppser9it'On maintenant à J. Africain , la seule autorité qui nous reste ; et lorsqu'il place , dans son extrait de Manethon^ trois dynasties de Pasteurs^ sur quel fondement soutiendrait-on encore que Manethon n'en admet qu'une. J. Africain avait l'ouvrage du prêtre égyptien sous les yeux; cela est certain, et l'on n'en dirait pas autant d'Ëusèbe, L'erreur était donc impossible; il aurait plutôt omis les deux dynasties , quoiqu'elles fussent dans l'ouvrage , qu'il ne les aurait ajoutées , si elles n'y étaient pas. Ce serait donc de propos délibéré , sachant bien qu'il altérait son texte et trompait ses lecteurs , qu'il aurait fait une aussi énorme et aussi importante addition* Mais quel intérêt avait-il à prolonger le règne des Pasteurs ? Il n'en faisait pas des Hébreux comme Josèphe et Eusèbe; il ne gagnait rie^ quant à l'étendue des temps , puisqu'il recoU' naissait des dynasties nationales , courant avec ces dynasties étrangères : par ses principes , il aurait tendu plutôt à les abréger. Enfin, quelque motif qu'il eut eu d'attribuer aux Pasteurs un plus long séjour en Egypte, il n'eut pas moins , dans son extrait , représenté fidèlement ce qu'en avait dit Manethon. Sa méthode est connue : il rapportait d'abord les <;bronologies des peuples , telles qu'il les recueillait dans leurs historiens , se réservant de corriger ensuite ce que chacune lui paraissait avoir de défectueux, pour les coordonner entre elles et en former sa chronographie générale. Voilà ce qu'il faisait pour la chronola-

gle égyptienne cojnme pour les autres» ce qu"il a dû faire dans l'endroit de Manethon dont H s'agit , comme dans tout le cours de l'extrait qu'il en donne; et s'il attribue trois dynasties aux Pasteurs , c'est que Manethon leur en attribuait trois.

Ces observations suffiraient pour écarter tout soupçon d'infidélité dans l'extrait de J. Africain , et ne laisser aucun doute sur l'existence des deux dynasties contestées. Mais il faut une preuve directe: interrogeons Manethon lui-même. Nous avons toute son histoire des Hycshos ou Pasteurs dans un passage du premier livre de Josèphe contre Appion : on s'étonnera que M. GhampoUion Figeac ait cru pouvoir le citer en sa faveur.

Un premier texte de Manethon « que je rapporte, dit Josèphe , en ses propres termes^ parce que je le produis comme témoin , » offre le récit de l'invasion des Pasteurs au temps de Timaiis , et la liste , avec leurs noms et la durée de leurs règnes , de six rois qui se succédèrent depuis Salathis: c'est la i5* dynastie de J. Africain. Vient ensuite le récit détaillé de longues guerres entre les rois de Thèbes et les Pasteurs qui avaient succédé aux premiers conquérans , ou qui en descendaient , jusqu'à l'entière expulsion de ces étrangers , sous le roi Thetmosis ou Thutmosis. Enfin , voulant fixer ^époque de ce dernier événement , Josèphe donne une autre Kste , semblable à la preipière, des successeurs de Thutmosis, jusqu'aux deux frères Séthos et Armais : c'est la i8* dynastie de J. Africain. Séthos et Armaïs , dans l'histoire égyptienne , sont les deux frères Égyptus et Danaus, des Grecs. Par ce synchronisme, Josèphe détermine le temps où les Pasteurs quittèrent VÈgypte et s'établirent dans la Judée , SgS ans , dit-il , d'après son calcul des règnes de Thutmosis à Séthos , avant Tarrivée de Danaiis à Argos.

Yoilà le passage dans lequel M. GhampoIHon Figeac a cru voir la preuve, et une preuve convaincante ', que Manethon ne comptait qu'une seule dynastie de Pasteurs , dont les six règnes marquaient le temps écoulé entre leur invasion et leur expulsion. « Si l'on sépare soigneusement, dit-il , le texte de Manethon , transcrit par Josèphe, de ce que Josèphe fait dire ensuite ë Manethon» dans l'intérêt de sa propre opinion , et du but évident qu'il se propose , celui d'exalter les antiquités de sa nation d'après les pas-^ sages des auteurs profanes qu'il interprète , on pourra se convaincre que les six rois Pasteurs , et les deux cent soixante ans que Manethon leur donne , sont les seuls de ces rois , et le seul intervalle de temps que Manethon ait admis dans sa Chronologie égyptienne , entre le roi Timaiis , qui fut la victin)e de l'invasion des Pasteurs , et le roi Thutmosis, qui les chassa définitivement de l'Egypte (i) ,» c'est-à-dire , qu'il n'y a de Manethon dans le passage de Josèphe, que les deux dynasties qu'il a copiées au long; et que le récit inséré entre elles appartient à lui seul , et doit rester tout entier sur son compte. Ce sont là pour le fond les mêmes idées déjà produites par d'Orighy qui , en cet endroit de sa chronologie égyptienne (2) , n'a bien compris ni Manethon ni Josèphe.

Quoi qu'il en soit, Mr Champollion Figeac assure le fait, et , pour en avoir la preuve , il nous renvoie au passage même. Quelques développemens qu'il y aurait ajoutés étaient peut-être nécessaires , et rendraient la recherche plus facile. Peut-être aussi a-t-il voulu y suppléer par ces caractères italiques que nous avons conservés , et sur les^ quels nous nous arrêterons d'abord.

(1) Première Lettre, p. 104.

(2) Ôhron. éç. t. 1. ch. 3 et sui?.

Ils ne sont pas là sans dessein; ils invitent à peser les termes y à chercher le sens de la phrase. Quel est ce sens caché? nous pouvons du moins l'entrevoir. On veut établir une distinction entre les rois Pasteurs qui régnent 260 ans , que Manethon aurait adnïtis seuls dans sa chronologie , et qui , par conséquent , y rempliraient seuls Tintervalle deTimaiis à Thutmosis; et d'autres Pasteurs ou rois Pasteurs dont Manethon avait pu parler dans quelque autre de ses ouvrages , mais qu'il n'avait pas fait entrer dans sa chronologie égyptienne^ et qui par conséquent doivent en être exclus. Josèphe alors aurait pu connaître ces nouveaux pasteurs , et les donner même comme de Manethon ; mais il ne les aurait pas donnés , il n'aurait pas pu les donner comme tirés de sa chronologie. Si telle est la pensée de M. GhampollionFigeac, et s'il a ç<ru se ménager par là un moyen d'écarter le témoignage importun de Josèphe, qu'on ne peut, en effet, raisonnablement soupçonner d'avoir inventé toute son histoire des seconds Pasteurs , il se Mi manifestement illusion. Ce singulier système de conciliation prouverait seulement qu'il a senti la difficulté; mais ne la lèverait pas, et en ferait naître 4'aut^es non moins insolubles.

Reprenons le passage qu'on nous a laissé le soin d'exa^ piiner.

Tout y ast bien suivi; les trois parties dont il se compose sont bien liées entre elles; on n'y aperçoit assurément rien qui doive en rendre une plus suspecte qu'une autre,

Josèphe ne rappelle nommément que deux dynasties , et il les présente avec tous leurs détails chronologiques; son motif est visible. L'une est celle des conquérans ; et dans l'idée que ces premiers rois Pasteurs appartenaient à sa nation, il a pu désirer de les faire connaître d'une

( 45 ) manière spéciale. L'autre n'est produite que pour montrer combien de temps s'était écoulé depuis Thutmosis jusqu'à Séthos; et il ne pouvait le déterminer qu'en la donnant tout entière , avec le nom de chaque roi et les années de chaque règne. Que voit-on là qui autorise à penser que Manethon n'admettait, et que Josèphe ne trouvait dans sa chronologie égyptienpe que ces deux dynasties ?

La narration intermédiaire ne parait pas aussi littéralement copiée : néanmoins c'est toujours Manethon qui parle, et Josèphe l'observe presqu'à chaque phrase ; il ne lui fait dire que ce qu'il disait en effet. Et où le disait-il ? daqs sa chronolpgie même , que Josèphe avait ici sous les yeux, puisqu'il en copiait les dynasties. Ce morceau n'est pas tiré d'ailleurs : il tient aux deux dynasties, mène de l'une à l'autre , et fait corps avec elles; il vient évidemment du même ouvrage, comme du même auteur. On remarque, en plusieurs endroits de Josèphe , que lorsqu'il passe d'un tome ou d'un livre de Manethon à un autre H a soin d'en avertir. A ce sujet, nous demanderons s'il est bien prouvé que les anciens aient eu d'autres écrits de Manethon que son Histoire d'Egypte ^ divisée en trois tomes ou livres : et si l'on voulait qu'il en eût existé , nous demanderions où devait se trouver son récit de l'enviihissement de l'Égyple par les Hycshos , sinon dans celui qui renfermait toutes les richesses des annales et des archives qu'il ^vait compulsées. Or , dans cet ouvrage , la chronologie marchait avec les faits ; on en a la preuve dans le passage de Manethon , cité textuellement par Josèphe: elle n'en a été se- , parée ensuite , par les premiers chronologistes chrétiens , que long-temps après Josèphe. Ajoutons que l'autorité do Manethon serait étrangement compromise s'il était convaincu d'avoir dit le pour et le contre dans ses différons ouvrages : on n'y a vraisemblablement pas réfléchi. Mais

cest assez combattre une idée, qu'après tout^ si on a voulu l'insiouer , on n'a pas du moins ouvertement avouée.

Maintenant qu'oppose-t-on au témoignage de Josèphe ? Il cite Manethon dans l'intérêt de sa propre opinion : sans doute; et s'il n'avait pas cru l'avoir en sa faveur, il ne l'aurait pas cité. Mais de quelle opinion parle-t-on? Josèphe pensait que les rois Pasteurs n'étaient autres que les Hébreux résidant alors en Egypte : Manethon ne le disait pas , aussi n'est-ce pas là-dessus qu'il l'appelle comme témoin. Josèphe rapporte ce que racontait de ces rois l'auteur égyptien ; et de ce récit , il lire ensuite lui-même , et d'après ses propres observations , la conséquence qui lui paraît en résulter, que ces Pasteurs étaient des Hébreux. En bonne critique > peut-on rejeter les témoignages qu'un écrivain produit par la seule raison qu'il les fiait servir à l'opinion qu'il s'est formée, au but qu'il jse propose ? Veuton que^ous regardions comme supposés ou corrompus tant de passages précieux des anciens auteurs , que Josèphe' nous a conservés dans ces mêmes livres contre le sophiste Appion, sous le seul prétexte qu'il les interprète en , sa faveur? Interpréter un texte n'est pas le falsifier, même quand on l'interprète mal; l'interprétation est re jetée, Je texte subsiste.

Au reste , on se trompe sur le but que se proposait Josèphe. Ce n'est pas l'antiquité de sa nation qu'il prétendait exalter ; mais l'ancienneté de sou établissement dans le pays qu'elle habitait qu'il voulait prouver. Il le déclare (expressément : et voilà pourquoi il s'attache à fixer , par la suite des rois ^hébains de la 1 8* dynastie , l'époque de Thulmosis qui , selon Manethon , chassa les Pasteurs , et par cette époque , celle où selon lui, les Hébreux sortirent de l'Egypte et vinrent occuper la Judée. Quand il n'aurait pris de Manethon que les six premiers rois des Pas-

( 47 ) teursy il aqrait rempli son objet. Le séjour des Hébreux en Egypte serait abrégé , l'époque de leur sortie resterait la même.

Puisque la partie contestée du passage de Josèphe nous reste , voyons ce qu'elle nous apprendra.

Manethon ^ dans la partie de son texte, copiée littéralement , avait donné sur l'invasion des Pasteurs et la conquête du pays, sur l'élection de Salathis , leur premier roi y sur la ville nommée, dit-il, dans l'ancienne théologie, Avaris, sur les cinq successeurs de Salathis^ et la guerre qu'ils ne cessèrent de faire aux Ëpyptiens, d'assez grands détails : Josèphe continue l'histoire des Pasteurs en abrégeant le texte , mais le citant toujours : c'est lui que nous copierons désormais. *

« Manethon dit que les rois Pasteurs qu'il vient de nommer , et leurs descendans , furent maîtres de l'Egypte pendant 5ii ans (i)* »

Remarquons d'abord l'expression qu'il vient de nommei^^ Ne prouve-t-elle pas que la partie du texte , donnée par extrait; tenait à la partie copiée à la lettre, qu'elle en faisait la suite , et appartenait au même ouvrage de Manethon? Et si cette dernière, comme on le reconnaît, comme il faut bien l'admettre, appartenait à son Histoire égyptienne, n'est-il pas évident que l'autre en était également tirée ? ,

Nous voyons ensuite que les rois Pasteurs , dont Mane^ thon venait de spécifier les noms, eurent des successeurs, et même que ces successeurs, furent leurs descendans : ' Manethon le donnait déjà à entendre dans son texte authentique , où il Remarque que « ces six rois furent les premiers princes des Pasteurs. » <>

Les cinq cent onze ans de Josèphe répondent aux cinq

(i) Contra Ap. i. i4>

( 48 ) cent dix-huit ans de J. Africain. Mais Josèphe ^ mettant ensemble les Pasteurs conquérans et ceux qui les suivirent, ne compte pour eux tous que cinq cent onze ans ; tandis que J. Africain en compte même un peu plus pour sa i6* dynastie seulement. II importe peu de savoir de quel côté est Tetreur , et d'où elle vient : la différence entre eux ne tombe que sur le nombre des années , et , dans Tun comme dans l'autre , on a toujours deux dynasties et un long règne de Pasteurs après le règne des six rois.

La qualité d'Hellènes , de Grecs > que J. Africain donne aux Pasteurs de la ï6^ dynastie , ne peut fournir matière à une objection sérieuse. Gomme il est certain que dans Manethon et Josèphe , tous sont de même race , Phéniciens ou Arabes suivant le premier. Hébreux suivant le second» il faut reconnaître dans le texte de J. Africain , tel que nous l'offre le Synoelle , ou inadvertance de la part de cet auteur, ou, ce qui est plus probable » une erreur de ses copistes.

Suivons le récit de Josèphe. Il n'a compris dans son calcul , que le temps où les Pasteurs furent maîtres paisibles de l'Egypte , et il ajoute immédiatement : • Manethon disait qu'après cela , post hœc , les rois de Thèbes et ceux du reste du pays se liguèrent contre les Pasteurs , qu'il y eut entre les deux peuples une guerre sanglante et qui dura long-temps , qu'un des rois thébains , Alisphragmuthosis • ^ant vtiincu les Pasteurs , les obligea de se renfermer dans leur ville d'Avaris , et qu'enfin Thutmosis , son fils , qui les avait inutilement assiégés avec une armée nombreuse , conclut avec eux un traité , au moyen duquel ils sortirent de l'Egypte sans être inquiétés , et emportant toutes leurs richesses. »

Ne voit on pas là les Pasteurs de la 1 7* dynastie de J. Africain , qui ne sont plus maîtres de l'Egypte entière;

( 49 ) {(uisqu^àlors Thèbes aVait des rais; mais qui se sotitiennetit jusqu'au règne de Thutmosis , oii finit la dynastie ? N'est-ce pas l'explication naturelle du fait qui étonne d'abord dans J. Africain^ cette double suite/de quarante-trois rois thébains et d'autant de rois des Pasteurs , qui régnent concurremment pendant i53 aos» et forment la 17" dynastie?

Ainsi les dynasties de J. Africain et le récit de Josèphe se prêtent un mutuel appui. Ces deux extraits de Alanethon s'expliquent, se vérifient l'un par l'autre ; et leur accord ^e laissant auèun lieu dé douter qu'ils ne rendent fidèlement le texte original , sur lequel ils ont été copiés séparément et sous des formes si différentes , il est prouvé, en définitive^ que Manethon avait admis dans sa chronologie les trois . dynasties des Pasteurs que J. Africain lui donne ; et cela est prouvé par le passage même de Josè-^ phe, qui devait nous convaincre qu'il n'en admettait c(u*unè'.

Nous avions montré que l'on chet^Dhait en vain à fixer l'époque de l'invasion des Pasteurs sous Timaiis , selon Manethon , par celle de leur invasion sous Goncharis à la sept centième année dû cycle caniculaire , selon le Syncelle : parce que la suite des f*ois dé l'un n'a aucun rapport avec là suite des dynasties de l'autre. Nous avions fait voir que, dans cette partie surtout , lès chronologies du Syncelle et d'Eusèbc, n'étant que des arrangemens systématiques et arbitraires de celle de Manethon, opérés dans le dessein de la ramener forcément à leurs vuesparticuKèrés , ne pouvaient être alléguées èontre elle , ni autoriser à y faire les changemens dont on aurait besoin; Enfin, nous venons de pi^buver,et nous le croyons démonstratîvement , qne les dynasties des Pasteurs, mentionnées dans J. Afriéain, avaient réellement leur place dans la série de Manethon , et que , loin d'infirmer ce fait , le récit de Josèphe , tiré

Digitaed by VjOOQ IC

(5o) immédiatement de Manetbon et conforme à l'extrait de J. Africain » mettait la chose hors do doute.

Il faut donc reconnaître trois dynasties de Pasteurs dans la chronologie égyptienne. Elles y forment les i5^, 16* et i ^'^ de J. Africain » et j occupent un espace de temps de 955 ans , suivant le calcul do J. Africain^ et de &64 ^n^ f suivant le calcul de Josèphe. C'est de là que MM. Champollion devront désormais partir , lorsqu'ils voudront déterminer l'étendue totale de la chronologie de Manethon , ou celle en particulier de l'époque remarquable qui a été l'objet de cette discussion, peut être trop longueîci ,. mais dont on verra l'utilité dans la sUtte.

YIII. Copame il a été beaucoup question dans ce qui précède du cycle caniculaire ou cynique , nous croyons utile de rappeler sommairement , non ce qu'était cette période chez les Égyptiens , mais de quel usage elle a été dans leur chrooologie. On sentira mieux s'il fallait mettre tant de prix à la découverte d'une époque de la liste du Syncelle , attachée à une époque déterminée du cycle*

Le cycle dont le Syncelle nous a parlé , qu'il fût de sa création ou qu'il fût déjà établi, devait précéder celui de Ménophrès; et s'il se Uait , comme on le suppose , avec ce dernier, dont la date est connue » il ïiurait commencé l'an 2782 avant l'ère chrétienne^ Le chronologiste qui comptait les années d'après les Septante , trouvait donc assez tïe temps entre Ménophrès et le déluge , pour placer dans cet iotervalle le cycle entier de Mestrem , et avoir de plus environ cinq siècles , 554 ^ns, suivant son calcul» qui restaient à sa disposition. Il a donc mis son premier roi d'Egypte , Mestrem ou Mezraim , à la première année du cycle , réservant les cinq siècles antérieurs aux patriarches descendant de Noé , et au temps de la longévité des hommes. Voilà le principe de cette liste raccourcie de rois

(5.) égyptiens» qu'il serbstitue h h série des dynasties , et qui n*a de commun avec elle que les npms de rois qii^il lui emprunte.

H est question d'un cycle cynique dans Texlraît que lé Syncelle nous donné , d'après j. Africain , de ce que Ton Appelait la vieille chronique (i). Mais où plaçait^ion ce cycle ? Ëiait-ce celui de Méstrem , ou un troisième , un quatrième qui l'avait précédé ? La chronique seule pouvant nous éclaircir là dessus , c'est à elle que nous devons recourir. L'exatnen auquel nous nous livrerons aura d^ailleurs Tavanfage de nous en faire prendre une idée juste ; ce qui est essentiel à présent que l'on parait vouloir lui donner dé Fîmportance, 'et s'en servir poul» expliquer et étayer la chronologie de Manethon.

Gomme ont dà l'être toutes les chronologies égyptiennes » éomme l'était Celle de Manethon , la vieille chronique est partagée eh deux parties , l'une mythologique et l'autre historique » le règne des dieux et celui des hommes. Elle compte 9 -ainsi que Manethon ^ trente dynasties ou principautés, maîr d'une manière toute différente. Manethofit comptaitséparémentlesdynastiesmytbologiquesan nombre de seize, et les dynasties historiques au nombre de trente ou mêmiede trente^et^fie. La chronique réunit dans un même calcuUe règne des h<Mnmes avec Celui des dieux; et, prenant pour mesure la grande année caniculaire, c*est à-dire la jrévolution des vingt-cinq cycles de 1461 années vagues , qui fait 36,525 de ces années, elle répartit cet immense espace de temps entre ses trente dynasties. J. Africain en fait expressément la remarque , et le texte de Ift chronique est d'ailleurs formel i Sununn prineipatuurn tri^inta est ànnorum 36,5^5. Le règne des dieux comprend celui du

(i) Syo., p.5i.

( 52 ) soleil 3o»ooo ans, celui des douze grands dieux 3,984» et celui de six demi-dieux 217; eu tout 34»2oi ans, après lesquels commence le règne des hommes.

Le passage des dieux aux hommes est marqué avec précision dans l'extrait de la chronique; après les dieux et les demi-dieux, dont elle rient de parler , post hos < quinze générations occupent 443 années du.cycle cynique; » Ces quinze générations sont évidemment et ne peuvent être que des générations d'hommes qui succèdent aux demidieux, comme ceux-ci avaient succédé aux dieux. ^Màîs l'énoncé est obscur à quelques égards» et le texte est certain nement altéré; il faut je rétablir.

Goar , dans sa note sur ce texte , remarqua aVec raison que les générations , les familles , suivant la version latine > ou plutôt les successions de rois, sont bien distinguées, dans la chronique, des dynasties ou principautés dont elles forment les subdivisions; et, en effet, dès Farticle4uivant, on voit une dynastie composée de huit générationsi II gb^ serve encore que celte dynastie est comptée pour la i6'; d'oU il conclut que quinze dynasties s'étaient déjà écoulées, qu!elles devaient être comprises dans l'article précédent, et qu'au lieu de quinze générations il faut y lire quinze dynasties. Ici Goar oublie que la chronique ne compte que trente dynasties pour toute la période des vingt-cinq cycles, et qu'il ne peut par conséquent être question en cet endroit que d'une seule dynastie, qui était la i5* des trente, et la i'* pour les hommes. De plus, comment les quinze dynasties qui auraient précédé la 16*, seraient-elles renfermées dans le ôourt intervalle de 44$ années , tandis que les quinze suivantes s'étendent à plus de 1 ,700 ans ? Et si l'on donnait , comme il le faudrait bien , la même durée à peu près aux unes et aux autres, ne serait-ce pas doubler le règne des hommes?

Ne voyons donc ici que la i" dynastie dés hoipmes, la 1 5* dans l'ordre général. Les quatorze précédentes appartenaient aux dieux, et il n*est pas difficile d*on reconnaître la répartition. Les 5o,ooo ans du Soleil ne formaient , et ne pouvaient efiTectîvement former qu*uiiç dynastie ; les douz<^ grands dieux en formaient chacun une, et les six demi-dieux , qui ne régnent qu*un peu plus de 200 ans , composaient la i4*f partagée peut-être en six générations. C'est la même marche que dails Manethon, qui donnait au règne des dieux et des demi-dieux seize dynasties (1). La première , celle du Vulcain , 9,000 ans ; la seconde , celle du Soleil, fils de Vulcain, 89 seulement , etc'estla plus longue des quinze qui toutes ensemble ne s'étendent pas au-delà de 5oo ans.

Nous attribuons au premier des dieux de Manethon 9,000 ans, quoique la liste du Syncelle ne lui donne que 7*i4 ans six mois et quatre jours: il ne sera pas hors de propos d'expliquer cette différence. Le premier nombre était véritablement celui de Manethon , celui qu'expriment ses propres paroled copiées textuellement par J. Africain : Priinus 9 ait Manetkû , deus Fulcanus milUbus novem regnavit (2). Voilà qui est formel. Mais l'auteur égyptien parlait ensuite de quelques historiens de son pays, qui, prenant ces 9,000 ans ponr des années lunaires, et calculant combien neuf mille révolutions de lune donneraient d'années solaires de 365 jours , avaient trouvé pour résultat 724 ans, six mois et quatre jours. Manethon n'était pas homme à t*éduire ainsi les années du premier dieu qui avait régn^ en Egypte; il se moquait même ouvertement de ces calculateurs «qui ont cru, disait- il , produire une idée

(1) Syn. p. 19.

(a) Syn. p, iS,

( 54 ) merveilleuse , et n'ont f«it qu'établir sur la vérité un mensonge ridicule. «Les 9,000 ans étaient plus conformes au goût de ceux pour qui il écrivait, et au désir qu'il avait d'exalter l'antiquité de sa nation : il nous apprend néan* moins, par ce qu'il dit pour les défendre, que ces exagérations effrayaient quelquefois les Égyptiens |néme« ,

On a vu que le règjae des hommes, dans la chroûique, commençait avec la i5" dynastie; avec elle conmiençait aussi sans doute le cycle cynique, dont elle remplissait les 443 premières années. Cnv, sans cela, à quoi bon Êiire mention d'un cycle? Pourquoi remarquer que cette dynastie appartenait à un cycle ? Nous apprenons donc ici que la premièrre année du cycle était la première de la dynastie ; et cela nous conduit à déterminer deux points essentiels , que l'extrait trop léger de la chronique ne no^s ferait pas suffisamment connaître la durée du règnç de$ hommes, et la place qu'il doit occuper dans l'ordre des temps.

On chercherait en vain k en fixer la durée p«r la supputation des années que la chronique donne à chaque dynastie , ou par la comparaison de la son^me de ces années avec la somme d^s années du règne des dieux^ En prenant la somme des quinze dynasties de races^roya^es , le règne des hommes aurait duré 2,146 ans: d'un autre côté, le règne des dieux étant de 34,20 1 ans , si vous donnez à celui des rois le reste de la période caniculaire , vous le trouverez de 2,324* Ces résultats fautifs, puisqu'ils ne s'âccordent pas , indiquent des erreurs dans les nombres partiels des trente dynasties , qui en effet ne^ rendent pas la somme totale qu'ils devraient produire; et il n'est aucun moyen de découvrir où sont les erreurs, et.de les corriger. Mais , . dans ces calculs même, et malgré ces erreurs des copistes , le règne des hontes se trouve beaucoup au-dessus d'un

(65) cycle» et n'en déjMtsse pas deux. Il s'étendatt donc »ur les deux derniers cycles de la chronique ; et puisqu'il cemmençait avec l'un.^ il devait unir avec Tautre. Ce règne était de 1^,922 ans; le reste de la grande période formait celui des dieux.

La deruère des trente dynasties terminait en même temps les deux cycles du règne des bommes , et la révolution entière des vingt^etnq cycles caniculaires» comme Tauteur a soin de le remarquer. Or cette dynastie est historique» et son époqcie est connue. La 37* contient 124 uns du règne des Perses; la 28* » qui manque dans le Syncelle 9 mais se retrouve dans J. Africain et Eusèbe » est de 6 ans» la 29" de 69 et la 3o* de 18» en t^t 187 ans: ce qui » en partant de la conquête de Cîonbyse » descend à l'an 438 avant Tère chrétienne. Ainsi » le règne des hommes et la fondatîm du royaume d'Egypte remonleraiont » sui* yant la vieille chronique » à l'an 536o avant cette ère.

Manelhoo ausH avait parlé du oyde cynique; nousa;vons discuté le passage du SyiH^elle oit il en est question : mais on %nore l'usage qu'il en fiiisait «bns sen Histoire. Formait-il de la succession de plusieurs cycles une échelle d'années» à laquelle il rapportait les^ événemens? Connaissait-il l'époque astronomique du cycle» ,et partit-il de ce point fixe pour en conqpler les révolutions ? Ou» comme la chronique, mettiiit*il>la fin de son dernier cycle à l'anaée oiifinisaait sa dernière dynastie » pour reçdoaier dans les siècles précédens autant que sa chronologia sfétendait ? J. Africain et Eitsèbe ne nom donnent pas plus de lumières sur tout cek que le Syncelle» et ne parlent pas même de cycle cynique dans leurs extraits de Manethon. On peut croire que cet historien» suivant ici» comme dans tout le reste» le même plan que la chronique , commun vraisemblablement à toutes celles qui couraient

(66) alors parmi les Éj^yptiens , avait formé son système de chronologie sur un nombre déterminé de cycles complets , dont la révolution s'achevait à la dernière année de sa dernière dynastie. Dans cette supposition , pour l'observer en passant , le cycle cynique de Mestrem , sa sept centième année» et la sixième de Concharis, se seraient vraisemblablement trouvés dans la chronologie de-Manethon , loin de la place que le Syncelle leur assigne dans la sienne.

La période caniculaire se prêtait à tous ces arrangemens. Qn pouvait la prendre à telle époque que Ton choisissait, pour compter les années, soit en montant , soit en d(çsçen4aot; et quelle que fût cette époque» au bout de 1461 années vagues , on avait un cycle et l'on en recomniençait uq autre , jusqu'à ce qu'on eût atteint le terme qu'.pn s'était iixé. C'est ainsi que les anciens concevaient ces grandes années dont ils se sont tant occupés» et qui avaient pour objet de ramener au même point une révolution complète des astres. La durée de la révolution était terminée par leurs exlravagans calculs ; mais l'époque à laquelle on la faisait commencer ou finir était arbitraire et purement hypothétique : il ne fallait que prendre l'état du ciel eu telle ou telle année (1).

Les Egyptiens ont voulu fiiire quelque chose de semblable pour leur prodigieuse chronologie; et il est naturel qu'ils ,5e soient servi à cet effet de leur cyde caniculaire » quilui-même a été quelquefois considéré comme une grande année; parce qu'il était aussi fondé sur une révolution astronomique » mais d'un seul astre. C'est donc dans la succession d'un certain nombre de ces périodes cyniques , qu'ils ont voulu renfermer la durée ,des temps de leur mythologie et de leur histoire » c^est-à-dire selon leurs idées ,

(1) Mêm. inscript. t. zzni. p. 91.

( 5? ) • la durée totale de. leur monarchie. Le champ était libre , et pouvait s'agrandir à volonté; chacun a pu en prendre plus ou moins y et disposer de sa part selon son goût et son caprice. La yieiUe chronique étend sans mesure les temps mythologiques; là rîen. n'arrêtait l'imagination. Manethon allonge, autant t|u'il Ta cru permis, les temps qui appartenaient proprement aux habitans de l'Egypte, et ilat talent davantfige la vanité nationale. Mais l'une et l'autre partie de cette chronologie , fondues dans un même système , et en portant paiement le. c#actère , se montrent également comme Touvrage de l'esprit , comme de pures inventions.' Ce n'est , à cet égard , que la différence entre des fables mythologiques et une histoire, fabuleuse.

Prenons séparément la partie historique. On a vu que la chronique irisait commencer le règne des hommes avec le premier des deux cycles qu'elle lui attribuait. Manethon plaçait de même son premier roi Menés 2C la tête d'un cycle: on en juge pajr le Syncelle qui, voyant dans son Mestrem le Menés du prêtre égyptien. Mestrutn qui Manethoni Menés, s'est cru obligé d'en faire le premier roi du cyde oii il devait le placer. Est-ce là le cours ordinaire des choses humaines? Les événemons de Thistoire marchent-îls dans l'ordre des mouvemens célestes ?

Ces chronologies sont £ius&es : dès lors^ qu'importerait que Manethon et la chronique eussent artistement range sur les colonnes de quelques cycles cyniques , et d'années en années , si l'on veut , des dynasties , des rois , des faits même relatifs à chaque dynastie ou à chaque règne? Que résulterait-il de ce vain appareil d'exactitude chronologique par rapport aux chronologies mêmes? Elles n'en seraient pas moins intrinsèquement vicieuses et insoutenablés : loin de trouver un appui dans les faits qu'on y aurait attachés, elles se tourneraient en preuve contre ces faits.

et suffiraient pcnir les readre très-légilimement sugpeçls « et plus encore que suspects;

Le litre que les anciens donnent à la chronique a pu autoriser l'opinion de sa grande antiquité. J. ^ricain la supposait antérkure ^ Manethon ; cependant elle descend jusqu'auiL derniers temps du règne des Perses , et ne saurait avoir été composée plus tôt que vers le commencement du règne des^ Grecs. Si Fauteur n'était pas contemporain du prêtre de Sébennytis , il Paurait précédé de bien peu , et il aurait pu 9b venir qu'après lui^ La question se-* rait assez curieose à examiner : si la yieille chronique était reçue en Egypte avant que Manethon écrivit soarbistoire » que penser cb la hardiesse avec laquelle il produit tout à coup un système nourveau, qui douille à peu près les temps historiques , et le donne comme un résultat authentique de tous les documeiis publics ? Si elle Ail rédigée plus tard , l'auteur ayant Manethon soûs les yeux , ne serait-elle pas unie preuve évidente que le système qu'elle rejette » n'était pas celui de la nation ». soit qu'il n'eût jfamaia été ou qu'il eât cessé d'être généralement adopté?

Qu'on nous dise maintenant quel parti Ton espère tirer du rapprochement ou de la combinaison de ces deux restes de la chr6noldgie égyptienne , qui, séparément, ne peuvent se soutenir , et , coi^frontées ensemble^ se détruiraient l'un piar f autre. '

Page 1