MAUVAISE DISTRIBUTION DES REPAS
Les troubles permanen ts de la digestion dépendent souvent de l'usage journalier d'une quantité trop grande d'aliments, ou de leur qualité grossière et peu
digestible. Mais une des causes les plus ordinaires et les moins signalées des dyspepsies habituelles, c'est la mauvaise distribution des repas, sous le triple rapport de leur importance, des intervalles qui les séparent et de leur nombre, dans les diverses conditions de la vie. L'enfant qui vient de naître peut prendre le sein, très-souvent, toutes les heures, par exemple. Toutefois, même à cette époque de la vie, et surtout quelques mois, quelques semaines même après lanaissance, une sorte dérègle n'est pas inutile. Un intervalle d'une à deux heures est généralement convenable, et si, dans ces limites, le nourrisson rejette, par régurgitation ou par les selles, une partie du lait qu'il a pris, coagulé et facilement reconnaissable, on doit en conclure qu'il digère mal, qu'il faut ou augmenter l'espace de temps entre une succion et l'autre, ou diminuer le temps pendant lequel le nourrisson reste au sein. Après le sevrage, et jusqu'à huit ou dix ans, l'enfant peut faire cinq à six repas; l'adolescent, quatre et même cinq. De vingt ans à quarante, trois repas suffisent communément; deux de ([uarante à soixante ans. Après soixante, et surtout après soixante-dix, l'homme doit se borner à une sorte de collation le matin et peut faire un bon repas dans l'après-midi.
Comme règle générale, on peut admettre qu'entre les repas l'intervalle doit être assez grand pour que, outre le temps suffisant à la complète diges-
tion des aliments, l'estomac ait encore le repos nécessaire à chacun de nos organes, entre ses actes successifs. La sensation franche de la faim, qu'il ne faut pas confondre avec le malaise d'une digestion laborieuse, avertit généralement que ces deux conditions sont accomplies. Cette règle n'est pas toujours observée, surtout dans la classe aisée, et dans la période moyenne de la vie. Beaucoup de personnes prennent, au premier repas, une telle quantité d'aliments, que l'heure du second arrive avant que l'estomac le demande. Ces personnes néanmoins, le moment du dîner arrivé, se mettent à table, mangent parce que cesl l'heure; elles digèrent ce qu'elles mangent, mais elles le digèrent péniblement; elles se sentent plus lourdes, elles sont moins aptes à toutes choses, elles sont disposées à s'endormir. Après quelques heures, ces légers malaises ont disparu. Le lendemain, elles déjeunent comme la veille, ou même mieux, convaincues qu'elles sont que le dîner seul passe mal, que les aliments du matin sont toujours bien digérés. Les plus sages mangent moins au dîner : mais cette précaution est ordinairement insuffisante ; car si la digestion du dîner est plus pénible, c'est parce que leur déjeuner a été trop copieux. Tant qu'elles ne réduiront pas le premier repas, le second ne passera pas mieux, la dyspepsie persistera avec ses conséquences. Ce que je dis du déjeuner s'ap-
plique, à plus forte raison, à ce repas intermédiaire que font beaucoup de personnes, et qu'on nomme le goûter, surtout quand il consiste en pâtisseries appétissantes et indigestes, très-recherchées par les personnes aisées, et particulièrement par les dames, que quelques exemples d'impunité exceptionnelle encouragent dans cette mauvaise voie. Les estomacs qui peuvent déjeuner, goûter et dîner grandement, font exception, et les estomacs ordinaires ne sauraient se régler sur eux.
Je ne saurais trop dire combien de gens dont on veut régler le régime d'après ces principes, résistent aux conseils des médecins, sous ce prétexte, toujours reproduit, que le déjeuner est leur meilleur repas, celui 011 ils mangent le plus volontiers, le plus abondamment et de toutes choses, sans en être incommodés ; que le dîner seul est la cause de leurs malaises.
C'est chose difficile pour le médecin de leur faire comprendre, que pour rétablir et conserver leur santé, il faut qu'à chaque repas le besoin soit franc, et que pour obtenir ce résultat, le déjeuner doit être moins copieux, composé d'aliments plus légers, ou tout au moins séparé du dîner par un intervalle plus long. Et si, par des arguments répétés, par des exemples frappants, par quelques essais qu'on obtient d'eux, on parvient à les convaincre, leurs convictions succombent journellement en présence de ce déjeuner, qui est leur repas de prédilection.
Une vie très-active peut diminuer ou annihiler les nnauvais effets de ce régime, qui sont surtout marqués quand il y a absence d'exercice. J'ai connu un homme d'État, qui, de lui-même et par suite de ses propres observations , avait été conduit à ne prendre à son déjeuner, lorsqu'il était chargé d'un portefeuille, et c'était celui des finances, le plus lourd de tous à celte époque, qu'une simple tasse de café au lait ; tandis qu'il déjeunait à peu près comme il dînait, lorsque les vicissitudes parlementaires lui rendaient, avec sa liberté, la vie physiquement active dont il avait l'habitude. On voit beaucoup de magistrats et d'avocats obligés chaque année, en reprenant leurs travaux, de se soumettre à ce régime, qu'ils ont pu abandonner sans inconvénient, pendant les vacances qu'ils passent à la campagne ou en voyage.
Du reste, les inconvénients d'un déjeuner copieux deviennent plus manifestes encore, lorsque c'est par exception qu'il a lieu. Tout le monde a observé qu' un déjeuner en ville amène presque toujours une perturbation sensible dans la santé, chez les personnes qui, après ce premier repas, plus abondant et plus tardif que d'ordinaire, dînent à peu près comme si rien n'avait été changé à leur régime du matin.
Remarquons encore que dans les habitudes actuelles de notre société parisienne, le temps qui sépare le dîner du déjeuner, n'est guère que de six
heures, tandis que celui qui se passe entre le dîner et le déjeuner suivant, est presque triple.
Dans nos provinces, le nombre plus grand des repas, leur durée plus longue, sont des causes de dérangements notables qui seraient bien plus marqués encore, si la vie plus active des champs ne devenait pour beaucoup de personnes, une compensation au mauvais régime alimentaire qu'on y suit.
Si Ja multiplicité trop grande des repas est une cause presque inévitable de dyspepsie ; l'habitude de certaines personnes de sucer presque perpétuellement, avant comme après les repas, des sucreries de toute espèce, n'est pas moins mauvaise. Elles croient trouver dans la saveur agréable des produits du confiseur, dans la qualité digeslive de ses pastilles, un soulagement à la lenteur de leurs digestions, à certains malaises qui les accompagnent, tandis que par le fait elles entretiennent ainsi et prolongent indéfiniment, les souffrances auxquelles elles croient remédier.
ARTICLE II
ABSENCE d'exercice ET d'oCCUPATION.
Une vie occupée est une condition presque indispensable àraccomplissement des fonctionsdigeslives: cesfonclions se troublent presqueinévitablenientchez les hommes dont le corps et l'esprit sont désœuvrés.
La vie sédentaire est une des causes les plus fré-
quentes de dyspepsie. On peut dire que les jambes sont à l'estomac des auxiliaires presque indispensables, qu'on digère avec ses jambes autant qu'avec son estomac. L'exercice est d'autant plus nécessaire aux individus que la force de leur constitution leur en permet et leur en demande plus. L'exercice est plus indispensable aux hommes qu'aux femmes, aux sujets robustes qu'aux individus faibles, dans l'enfance et la jeunesse que dans la vieillesse et l'âge mûr, aux personnes qui en ont contracté l'habitude qu'à celles qui ne l'ont pas. Ces dernières peuvent digérer passablement, malgré l'absence presque entière de mouvement ; il en est tout autrement des autres. Néanmoins, chez celles-là mêmes, l'habitude ne diminue que dans une certaine mesure les inconvénients d'une vie sédentaire. Les individus que leur profession oblige à rester presque constamment assis, les hommes adonnés aux lettres, aux sciences, aux divers travaux de cabinet, les ouvriers sédentaires, tels que bijoutiers, horlogers, cordonniers, tailleurs, sont plus particulièrement atteints de dyspepsie.
L'inoccupation intelîecliielle y prédispose également ; on l'observe chez les individus dont l'esprit tombe dans un désœuvrement complet, surtout quand ce désœuvrement succède à des habitudes toutes contraires. On voit des hommes voués à une profession active, administrateurs, médecins, avo-
cats, notaires, éprouver dans leurs fonctions digestives, une perturbation sérieuse, perdre l'appétit, digérer péniblement, subir les désordres sympathiques qui tiennent à la dyspepsie, lorsque, par circonstance, ils se trouvent pour quelque temps en dehors de leurs occupations, dans un repos complet en opposition avec le mouvement habituel de leur vie. L'exercice, les promenades, les voyages même auxquels ils se livrent, sans goût et sans attrait, sont, dans beaucoup de cas, insuffisants pour suppléer à leurs travaux d'habitude et de prédilection.
Si l'insuffisance de l'exercice physique ou des occupations intellectuelles apporte dans les digestions des troubles plus ou moins considérables, l'excès de l'action physique ou mentale y amène aussi des dérangements notables. La marche prolongée au delà des forces, la fatigue excessive de l'inteUigence déterminera ces perturbations plus promptement encore, aussi bien que les fortes préoccupations de l'âme, les chagrins permanents, qui viennerft assaillir chacun de nous, un plus ou moins grand nombre de fois, pendant son passage sur cette terre.
ARTICLE III