DES CAUSES DE L'INDIGESTION
L'indigestion peut dépendre de causes trèsvariées, que nous diviserons en diverses séries :
r Indigestion par excès dans la quantité des aliments ou des boissons ; c'est la cause la plus fréquente ;
2° Indigestion produite par la mauvaise qualité des substances ingérées ;
3° Indigestion par l'insuffisance de la mastication, de l'insalivation ;
4° Indigestion par le rapprochement de plusieurs repas, surtout s'ils sont copieux ;
5° Indigestion produite par des causes perturbatrices qui agissent après l'ingestion des aliments ;
6° Indigestion produite par la répugnance idiosyncrasique des organes digestifs pour certains aliments.
I I . — Uc IMiKlig^estioli produite par l'excès d'aliments ou de liolsHoiis.
Lorsqu'un individu est pris d'une indigestion, la première pensée qui se présente à l'cspril, c'est ([uo
cet individu a pris trop d'aliments, et en etVet, si cette cause n'est pas la seule qui puisse donner lieu à l'indigestion, elle en est du moins la plus commune.
La quantité des aliments et des boissons que chacun peut prendre à ses "divers repas n'a rien d'absolu : elle varie aux divers âges, selon le genre de vie, selon que les repas sont plus ou moins rapprochés, selon le degré d'énergie des organes digestifs, selon aussi la disposition journahère de chacun et les conditions particulières dans lesquelles il se trouve. Tel individu prendra et digérera, dans une réunion animée de nombreux convives , le double des aliments et des boissons qu'il pourrait digérer, s'il prenait seul son repas. Mais dans le premier cas comme dans le dernier, il est certaines linn'tes qui ne peuvent être franchies sans inconvénient : chacun en général apprend à les connaître, par sa propre expérience, soit d'après la persistance du besoin qui, pendant le repas, conduit à ingérer encore des aliments, soit d'après la sensation de plénitude qui indique la nécessité de s'en abstenir. Ce que l'homme adulte fait de lui -même et pour lui, la mère de famille le fait pour ses enfants, jusqu'au moment oii leur propre raison peut les diriger. Elle retient et modère celui qui demande et prend plus d'aliments que son estomac n'en peut supporter; elle abandonneà son instinct celui qui de lui-même
sait demander et refuser à propos. Ces différences se remarquent quelquefois dès la naissance, chez les enfants à la mamelle. L'un, après avoir teté, rejette immédiatement une partie du lait qu'il a pris ; l'autre, au contraire, le conserve en totalité : au premier, il convient de retirer le sein au bout d'un temps déterminé; au second, de le lui laisser jusqu'à ce qu'il le quitte.
C'est surtout dans les classes pauvres que les indigestions sont le plus communes. L'individu qui trouve à peine, dans le produit de son travail, le moyen de satisfaire les besoins de son estomac, cherche une compensation à ses privations journalières, en s'ingurgitant par intervalles, et c'est ordinairement le jour où il touche son salaire, une telle quantité d'aliments et de boissons qu'une indigestion en devient la conséquence inévitable. Les personnes de la classe aisée , dont la table est abondamment servie, se donnent aussi quelquefois la triste satisfaction de manger beaucoup trop, jusqu'à se procurer une indigestion. Toutefois elles vont rarement jusque-là : elles abusent de leur estomac , mais d'une autre façon. En prenant chaque jour un peu plus d'aliments qu'il ne faudrait pour les bien digérer, elles se constituent dans un état de dyspepsie habiliielle, qui fera le sujet de la seconde partie de ce livre.
L'indigestion résulte quelquefois de l'excès de boissons, comme de l'excès d'aliments solides. Les ivrognes en donnent journellement de tristes preuves. On observe quelque chose d'analogue chez les personnes qui, dans les grandes chaleurs de l'été, surtout après de longues marches au soleil, se laissent aller à boire immodérément, coup sur coup, soit de l'eau, soit tout autre liquide rafraîchissant. Elles sont souvent prises de tous les malaises d'une indigestion, et vomissent en totahté ces boissons fort innocentes en elles-mêmes sans doute, mais nuisibles par leur quantité excessive. *
Si l'indigestion résulte quelquefois de l'excès soit d'aliments solides soit de boissons, il est bien plus ordinaire qu'elle soit due à ces deux causes réunies.- Le vin et les liqueurs y entrent souvent pour une bonne part; les symptômes de Tivresse se joignent alors à ceux de l'indigestion.
§2. — Initi^estioa produite par la mauvaise qualité des substances iug^f*rées.
La mauvaise qualité des aliments ingérés est une autre cause d'indigestion. La plupart des individus voués à des travaux manuels, peuvent supporter les aliments grossiers dont ils ont d'ailleurs l'habitude, et les digérer non-seulement sans souffrance, mais de manière àsuftire aux besoins d'une assimilation régulière. Au contraire, lorsqu'une personne
accoutumée à des aliments délicats , se trouve entraînée par caprice, ou obligée par nécessité, à user de ces aliments grossiers, surtout en certaine quantité, les organes digestifs sont impuissants à les digérer; ils les rejettent, par le vomissement ou par les selles , très-imparfaitement élaborés. Les hachis, les pâtisseries grasses et insuffisamment cuites, les chairs compactes, comme les rognons, les homards, les viandes trop chargées de graisse, produisent particulièrement ces effets. Chez les mêmes personnes, l'usage inaccoutumé de vins aigris, de bières ou de cidres mal préparés ou mal conservés, et en général de toute boisson mauvaise en elle-même ou détériorée, est une cause analogue de troubles digestifs. Dans la classe ouvrière, au contraire, ces boissons peuvent, ainsi que les aliments grossiers, être prises en abondance, non pas seulement avec impunité, mais avec avantage, comme on le voit dans les campagnes où les piquettes de tous genres, l'eau vinaigrée elle-même, sont parfaitement acceptées par les organesdigestifs, surtout dansles saisons chaudes, pendant le travail des moissons, etc., tandis que l'èau pure est ordinairement nuisible.
§ 3. — liidi$^estlon par l'i nsafflsauce «I0 la mastication et «le l'insalivatlon.
L'insuffisance de la mastication et de l'insalivation devient facilement, chez les sujets délicats, et
même chez les plus robustes, si elle est portée à son degré extrême, une cause de mauvaise digestion. Les gens qu'une circonstance urgente oblige à manger précipitamment, les enfants qui ne sont pas surveillés, avalent souvent des aliments qui n'ont été ni broyés par les dents, ni mêlés à la salive, et sur lesquels les organes digestifs n'ont qu'une action imparfaite. Les morceaux de viande avalés tout entiers, et surtout les graines enveloppées de leur épiderme (haricots, pois, lentilles), les racines à tissu compacte, les betteraves, les carottes, résistent à l'action des organes digestifs et sont rejetés quelquefois après plusieurs jours, soit par haut soit par bas, tels qu'ils ont été avalés. Les selles des enfants renferment souvent les fragments intacts de carottes. Le célèbre docteur Jea^^roy, que l'opinion publique plaçait, au commencement du siècle, au premier rang parmi les praticiens de Paris, m'a rapporté le fait d'un individu qui, après quinze jours entiers d'un embarras permanent des premières voies, avec dégoût insurmontable pour toute espèce d'aliments, rejeta, à sa grande surprise, comme à celle de son médecin, une masse de betterave» non altérées, qu'il avait mangées précipitamment à l'époque où le mal avait commencé. Des pois secs ont été rendus entiers par les selles, après un séjour plus long encore dans les intestins.
§ 4:. — IiiiHa^estion pnr le rapprochement de plusieurs repas, surtout s'ils sont copieux.
Une cause de tout autre ordre vient souvent porter le trouble dans le travail digestif ; c'est le défaut d'intervallessuffisants entre deux repas. Par contre, on voit quelques personnes, mais le cas est assez rare, qui, lorsqu'elles retardent leur repas, perdent l'appétit et digèrent très-péniblement le peu d'aliments qu'elles prennent à une heure trop tardive. Chez elles, c'est l'éloignement des repas qui devient l'occasion de ces troubles digestifs, qui ne sont pas portés jusqu'à produire une indigestion proprement dite. Il en est autrement du rapprochement trop grand des deux repas principaux ; chacun sait, par expérience, qu'un déjeuner trop copieux et qui se prolonge plus tard que d'habitude, devient, pour celui qui dîne ensuite à son heure ordinaire et surtout en même quantité que d'ordinaire, une cause presque inévitable d'indigestion, ou tout au moins de digestion très-laborieuse. Nous verrons plus tard , en traitant de la dyspepsie proprement dite, la part qui revient dans la production de cette maladie, à l'habitude d'un déjeuner trop copieux et qui n'estséparédu dîner que par un intervalle insuffisant, surtout chez les individus sédentaires et voués aux travaux de cabinet. 11 en est de même lorsque, peu de temps après le dîner, une personne se laisse
aller à manger de nouveau, à prendre des pâtisseries, choses auxquelles les dames et les enfants ne savent guère résister : une indigestion en est souvent la conséquence, surtout quand ces aliments ont été pris en abondance.
§ S.f — Indigestion produite par des causes perturbatrices qui ag'issent après l'ing^estion des aliments.
Au cinquième rang des causes qui peuvent produire l'indigestion, nous plaçons celles dont l'action s'exerce après le repas. J'ai vu souvent une forte secousse morale interrompre le travail digestif et amener le vomissement des matières alimentaires, ingérées d'ailleurs dans de bonnes conditions. La contention intense de l'esprit peut produire un effet analogue, lorsque l'estomac est naturellement faible ou accidentellement affaibli; mais souvent ces causes ne font qu'entraver et ralentir la digestion stomacale, sans donner lieu à une indigestion proprement dite. J'en dirai autant d'une grande fatigue physique, d'une marche forcée, immédiatement après l'ingestion des aUments. Chez certains sujets faibles, les rapprochements sexuels , à ce moment , ont eu les mêmes conséquences. Une boisson acide, la limonade, l'orangeade, l'eau glacée, une glace, un verre d'orgeat, ont quelquefois, surtout chez des sujets débiles, des résultats semblables.
Ces causes agissent principalement sur la diges-
tion stomacale, d'autres portent leurs effets sur les intestins. Parmi les personnes que les devoirs de leur profession obligent à se lever la nuit, au milieu de leur sommeil, les médecins, les accoucheurs, par exemple, il en est un certain nombre, qui, dans ces circonstances, sont presque constamment prises de diarrhée, quelles que soient leurs précautions pour se prémunir contre l'impression du froid extérieur. Les aliments déjà sans doute élaborés par l'estomac, et parvenus dans l'intestin sont précipités du point qu'ils occupent vers la fin de cet organe et expulsés rapidement dans un état très-imparfait d'élaboration. On ne doit voir dans cet accident, qui, chez certaines personnes, se reproduit à peu près constamment sous l'influence de la même cause, (ju'un trouble passager dans l'action intestinale, et non une entérite aiguë, pas plus qu'on ne doit voir une gastrite aiguë, dans les indigestions avec vomissements dont il a été précédemment question. Car, une phlegmasie, quelque légère qu'elle soit, a une certaine durée, des périodes, un commencement, un état, un déclin : et rien de cela n'existe ici.
Dans ce même ordre de causes il faut placer les bains. Chacun se rappelle les scandaleuses habitudes de l'aristocratie romaine qui, dans les jours de festins, se débarrassait, par l'immersion dans un bain tiède, des aliments dont l'estomac était surchargé, non dans le but excusable de faire cesser la
souffrance causée par la plénitude stomacale, mais dans l'intention toute sensuelle et on pourrait dire brutale, de se donner une seconde fois la triste satisfaction de manger. Ce grossier raffinement n'est guère connu des modernes gastronomes. Mais il arrive quelquefois que des personnes imprudentes prennent un bain trop peu de temps après le repas et qu'une indigestion en est la conséquence. Ces accidents sont très -rares. Presque tous savent que l'immersion dans un bain trouble la digestion, et s'en abstien nent. On peut même dire qu'on tombe généralement dans l'excès opposé, en exagérant l'intervalle de temps qu'on doit mettre entre le dernier repas et le bain. Or, les personnes faibles, les malades surtout, ont quelquefois besoin, pour supporter convenablement le bain, de prendre, soit au moment d'y entrer, soit quand elles y sont, un peu d'aliment léger, quelques cuillerées, par exemple, de bouillon, ou de potage ou de vin. Le bain ne détermine le vomissement qu'autant que l'estomac contient une certaine masse d'aliments qui exige de sa part un travail de quelque importance. Quelquefois un simple bain de pieds, pris très-chaud, a produit, dans ces conditions, un effet analogue.
Ce n'est pas seulement le bain chaud qui trouble l'action de l'estomac et amène une véritable indigestion. Le bain froid, surtout quand il est prolongé, produit un effet semblable, avec un danger
bien plus grand. Il ne se passe pas d'été qu'on n'en voie de tristes exemples, au moment où la chaleur invite au plaisir de la natation. Des jeunes gens, ignorant le danger, ou trop confiants dans leur force, se lancent dans les rivières, et souvent dans les endroits les plus profonds et les plus éloignés des bords, peu après avoir mangé; ils ne tardent pas à ressentir les phénomènes ordinaires des indigestions graves. Leurs mouvements perdent leur énergie et leur régularité ; leur cerveau s'embarrasse, leur vue se trouble, la voix leur manque, et s'ils ne sont pas promptement secourus, ils ne tardent pas à être submergés, quelle que soit leur habileté comme nageurs. Ces faits sont si fréquents el si connus, qu'il n'est presque personne qui n'en puisse citer quelques-uns.
Une autre cause qui agit encore et d'une manière analogue sur la digestion stomacale, c'est la soustraction du sang qui survient, ou continue, postérieurement à l'ingestion des aliments. Une saignée générale ou locale, pratiquée peu après le repas, est, le plussouvent, suivie du vomissement des aliments. C'est ce qu'on observe surtout chez les sujets qui, après avoir mangé, sont atteints de congestion subite vers le cerveau, et auxquels on ouvre la veine. Mais cet accident a surtout lieu, lorsque, après une application de sangsues, dont les piqûres n'ont pas encore cessé ,de couler, les malades prennent quel-
ques aliments, même très-légers et en très-petite quantité. Les individus qui commettent celte imprudence sont pris bientôt de malaises, de vertiges, de refroidissements, de défaillances ; les personnes qui les entourent s'inquiètent : on court en hâte chez le médecin, et souvent, même avant son arrivée, le vomissement des aliments pris d'une manière aussi intempestive, a fait cesser tout cet appareil effrayant et expliqué la cause à laquelle il se rattachait. Il en serait de même, le plus souvent, d'un narcotique de quelque énergie, pris après le repas.
Il faut encore placer dans le même ordre de causes, l'invasion subite d'une maladie aiguë, sans malaise préalable, peu après un repas copieux ou même ordinaire. Le vomissement des aliments, qui viennent d'être pris, est souvent alors le premier et surtout le principal phénomène qui apparaît. Sous l'influence de la maladie qui débute, l'estomac n'est plus en état de digérer les aliments pris avant son invasion. Le vomissement qui survient peut répandre, pour quelque temps, de l'obscurité sur le diagnostic. Mais si l'on tient compte, à la fois, de l'état d'intégrité desorganesdigestifs, au moment du repas précédent, de la bonne qualité et de la quantité modérée des ahments ingérés, de ce fait que les accidents généraux ont précédé ou suivi de près l'indigestion, et qu'ils ont persisté et même augmenté après l'expulsion des aliments [)ar une voie ou par
l'autre; si l'on se rappelle que le contraire a lieu dans l'indigestion simple, dans laquelle le vomissement est presque toujours suivi d'un amendement très-marqué, on ne peut guère conserver de doute sur le développement actuel d'une maladie aiguë. Inutile d'ajouter que cesdoutes nesauraient plus exister, quand la maladie qui survient se montre avec ses signes caractéristiques : évidemment l'indigestion n'était ici qu'un des symptômes de cette affection. Aussi ce lait appartient-il plus au diagnostic qu'à l'étiologie de l'indigestion.
§6. — Indigestion produite par la répugnance idioayncrasique des organes digestifs pour certains aliments.
Nous réunissons dans un sixième ordre toutes les causes d'indigestion qui se rattachent à des idiosyncrasies.
Certaines substances alimentaires parfaitement digestibles pour la généralité des individus, deviennent pour quelques-uns, sans être toujours antipathiques à leur palais, l'occasion constante soit d'un vomissement, soit de selles hquides, dans lesquels on reconnaît le plus souvent la forme, la couleur ou l'odeur de ces aliments, qui semblent avoir sur ces personnes une action toxique, vomitive ou purgative. Et, chose remarquable, dans la plupart des cas, ces matières alimentaires antipathiques aux organes digestifs, sont rejetées seules par le vomis-
sèment ou par les selles, tandis que les autres sont conservées et le plus souvent bien élaborées. Il semble que l'estomac ou les intestins, par une action élective, séparent dans la masse alimentaire, ce qui leur est contraire pour le rejeter, ce qui leur est convenable pour le conserver.
Parmi les faits de ce genre, qui se sont offerts en grand nombre à mon observation, j'en citerai un d'abord qui ne laisse aucun doute, ni sur son authenticité, ni sur cette action singulièrement élective de l'estomac.
Une dame, qui a occupé un rang très-élevé dans la société par l'illustration de son mari sur nos champs de bataille, et qui fut elle-même un type admirable de charité, présentait cette idiosyncrasie remarquable qu'elle ne pouvait pas digérer le beurre qui avait subi l'action du feu, celui par conséquent qui entre sous tant de formes dans la plupart des mets, préparés conformément aux usages culinaires. Au contraire, elle digérait bien celui qu'on sert à part pour être étendu sur le pain; elle en usait même journellement, comme d'un mets de prédilection. Plusieurs fois, à de longs intervalles, ses cuisiniers crurent pouvoir mettre un peu de beurre dans les légumes ou les sauces qu'ils faisaient pour elle, convaincus que sa crainte à ce sujet était imaginaire; et chaque fois, peu d'heures après le repas, le beurre était ramené en nature, dans la