DEUXIÈME PARTIE
Chapitre Définition. — Je comprends sous ce nom les troubles persistants des fonctions digestives, qui sont indépendants de toute autre maladie appréciable, soit des organes mêmes de la digestion, soit de ceux qui concourent aux mêmes fonctions ou lui sont simplement associés par les lois de la sympathie, soit enfin de toute lésion des parties solides ou liquides de l'économie. Dans tous ces cas, les troubles digestifs appartiennent à la maladie dont ils sont les symptômes. J'en dirai autant de ceux qui se montrent chez beaucoup de femmes pendant la grossesse, et chez quelques-unes à chaque époque menstruelle, et qui se hent aux conditions particuhères où se trouve alors l'utérus.
Chapitre II. Des causes. — Les dyspepsies habituelles peuvent dépendre des mêmes causes que celles qui produisent les dyspepsies accidentelles,
avec cette différence que ces dernières seront l'eff'et de l'action passagère et forte de ces causes ; que les autres, au contraire, résulteront de leur action continue et moins énergique. Par exemple, l'individu qui, dans un repas, avalera des morceaux tout entiers sans les mâcher, se donnera immédiatement une indigestion; celui qui journellement mâchera et insalivera incomplètement ses aliments, se préparera une dyspepsie habituelle.
Parmi les causes qui appartiennent spécialement à cette forme de dyspepsie, nous signalerons, indépendamment de l'excès ou de la mauvaise qualité des aliments et des boissons, de l'insuffisance de la mastication et de l'insalivation déjà indiquées, la mauvaise distribution des repas sous le triple rapport de leur importance, de leur nombre et des intervalles qui les séparent, aux diverses époques de la vie ; l'excès ou l'insuffisance d'exercice, d'occupation physique, intellectuelle et morale, de sommeil, la faiblesse primitive ou acquise des organes digestifs, etc.
Chapitre III. Symptômes des dyspepsies habituelles. — Ces affections se montrent sous des formes diverses, selon qu'elles occupent l'estomac ou les
intestins, qu'elles sont légères ou graves, que leurs symptômes portent principalement sur les voies digestives, ou sur des organes éloignés. Dans le premier cas, les symptômes ordinaires sont l'inappétence, la douleur ou le malaise dans les régions stomacale ou intestinale, la pesanteur, une sensation de plénitude irradiant vers les parties voisines, vers la base du thorax en particulier, avec des nausées, des renvois gazeux, rarement des vomissements ; ils se montrent sous forme de coliques sourdes ou aiguës, quand le mal occupe les intestins. L'ingestion des aliments et le commencement du travail digestif augmentent communémentces souffrances. Un autre symptôme, en apparence peu digne d'attention, mais qui n'est pas sans importance, surtout dans les formes obscures des dyspepsies, c'est une altération de la salive, qui devient mousseuse, moins abondante et formant sur les côtés de la langue deux lignes blanches qui convergent et s'atténuent de la base vers la pointe. Une observation attentive m'a fait reconnaître, chez presque tous les sujets dyspeptiques, cette particularité, qui ne se montre pas chez les autres. Ces phénomènes, qui se passent dans les voies digcstives elles-mêmes, rendent en général le diagnostic facile.
Il n'en est pas de même quand les phénomènes sympathiques se montrent seuls, comme cela n'est pas rare, ou avec une telle prédominance, qu'ilsvoilent presque complètement les symptômes locaux.
Une sorte de malaise général, de fatigue, de morosité, survenus dans le cours de la journée, surtout après les repas, est quelquefois, dans les formes légères, le seul phénomène qui révèle des digestions pénibles; c'est comme l' avant-coureur des symptômes hypochondriaques que la dyspepsie, quand elle se prolonge, amène si souvent à sa suite. Un des phénomènes sympathiques les plus ordinaires de la dyspepsie est la céphalalgie ; elle peut offrir tous les degrés d'intensité entre une simple pesanteur et la migraine la plus intense accompagnée de vomissements. La somnolence après le repas, l'insomnie nocturne, le cauchemar, une sorte d'affaiblissement de l'intelligence, qui rend presque impossible l'application sérieuse à un travail quelconque, à une lecture, à une simple conversation, chez quelquesuns l'affaiblissement de la voix et surtout des muscles locomoteurs, sont encore autant de phénomènes sympathiques très-fréquents dans la dyspepsie, dans les heures qui suivent les repas. Les phénomènes sympathiques de la dyspepsie
peuvent aussi porter sur les viscères renfermés dans le thorax, et donner lieu à des troubles marqués dans la respiration et la circulation : dyspnée, bâillements, toux, palpitations du cœur, quelquefois irrégularités et inégalités fréquentes dans ses battements. — Ces phénomènes ne se montrent en général qu'après les repas, à une même dislance chaque fois, et avec une intensité proportionnée à l'abondance des aliments ingérés. — Une accélération fébrile du pouls est encore un effet sympathique de la dyspepsie, le seul quelquefois que le malade accuse ; il se montre le plus souvent la nuit, rarement le jour; c'est quelquefois un accès complet avec ses trois stades, presque constamment quotidien, quelquefois tierce, par exception rare. (V. p. 80.) Ces symptômes varient du reste selon l'intensité de la dyspepsie (V. p. 107) et la forme spéciale qu'elle peut affecter.
Chapitre IV. De quelques formes spéciales DE DYSPEPSIE. — - Voici celles que nous avons admises. — D. flatulenle. D. Jiévralgique, signalées l'une et l'autre depuis longtemps par les auteurs. — D. boulimique, dont nous n'avons vu qu'un exemple bien caractérisé . — Les D . acide elalcaline ;
et enfin la dyspepsie des liquides. Ces trois dernières ont été ou omises ou incomplètement décrites dans les ouvrages de médecine; nous en avons fait annuellement le sujet de quelques leçons dans notre enseignement clinique depuis vingt-cinq ans.
ABTiciiK 1. Dyspepsie flatulente. — Elle a pour phénomène particulier une surabondance de gaz dans les organes digestifs assez prononcée pour ajouter aux malaises de la dyspepsie ordinaire.
La distension partielle ou générale de l'abdomen, les douleurs ordinairement supportables qui en résultent, la gêne qu'elle détermine soit dans les voies digestives elles-mêmes, soit dans le thorax par le refoulement du diaphragme, des poumons et du cœur, que la main et l'oreille peuvent constater et suivre dans leur progrès et leur déclin, les borborygmes, l'émission de gaz par haut et par bas, V aggravation de tous ces symptômes avec l'accumulation croissante des gaz, et leur diminution quand ils sont expulsés ou résorbés : tels sont les signes de la dyspepsie flatulente.
AnxiciiK «. Dyspepsie névralgique. — Celle-ci,
sans devoir être confondue avec les névralgies, se rapproche d'elles par V extrême acuité et la forme paroxystique des douleurs dont elle est accompagnée, et qui peuvent être portées jusqu'au point d'arracher des cris aux malades, de déterminer des tremblements convulsifs, une altération considérable des traits, des sueurs froides, des défaillances.
Article 3. — Je n'ai observé qu'un seul cas de dyspepsie boulimique, caractérisé à la fois par le besoin presque incessant de manger, et de manger beaucoup chaque fois, et par des vomissements qui survenaient sous l'influence de causes très-légères.
ABTICI.E 4. De la dyspepsie acide. — Nous donnons ce nom à une forme particulière de dyspepsie, dans laquelle la salive, d'alcaline qu'elle est chez l'homme sain, devient acide; l'haleine le devient également, soit par elle-même et dans les voies aériennes, soit en traversant la bouche. Cette acidité, quelquefois faible, peut être portée à un tel degré, que l'air de la chambre qu'habite le malade en soit fortement imprégné. La même acidité est facile à constater dans les matières vomies, dans les renvois gazeux et quelquefois dans
les fèces; peut-être se trouve-t-elle en excès dans les excrétions naturellement acides, telles que l'urine et la sueur : c'est un point que la chimie éclairera.
La plupart de ces malades ont de l'éloignement pour tout ce qui est acide, acidifiable, et en particulier pour le sucre. Ils éprouvent, du reste, les symptômes ordinaires des dyspepsies communes. L'abstinence des choses acides et l'usage des alcalins forment les bases du traitement.
Elle a de l'analogie avec une maladie infiniment plus grave, non encore décrite par les auteurs, et dont nous donnons l'exposition dans le chapitre consacré au diagnostic.
AnxiciiF. 5. De la dyspepsie alcaline. — Nous croyons aussi devoir admettre, au moins par induction, cette forme de dyspepsie, tout opposée à la précédente, et liée à la prédominance alcaline dans toute l'économie, et spécialement dans les liquides. L'odeur fétide de l'haleine comparable à celle des viandes corrompues, celle des matières vomies ou excrétées par l'anus, l'instinct des malades pour les acides et les aliments végétaux, semblent caractériser cette prédominance.
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c. De la dyspepsie des liquides. — Parmi les formes spéciales, celle-ci est l'une des plus remarquables et aussi des moins connues. L'estomac est devenu impropre à bien digérer les liquides, tandis que la digestion des solides continue à s'opérer avec une apparente régularité. — Quelques individus ont la conscience de leur état : leur estomac, disent-ils, est comme noyé dans l'eau; d'autres remarquent que les liquides leur passent mal et en réduisent d'eux-mêmes la quantité (Y. p. 100 et 101), mais la plupart se plaignent seulement de troubles digestifs, sans discerner le phénomène particulier, qui devient pour le méde- •cin le symptôme prédominant du mal. Ce symptôme est le clapotement stomacal qui se fait entendre dans les grands mouvements du corps, dans les secousses qu'on lui imprime, et aussi par la pression rapide de la main sur l'épigastre et sous les fausses côtes gauches, quel que soit, du reste, le temps écoulé depuis le dernier repas. Quelques sujets éprouvent de l'oppression et des palpitations de cœur analogues à celles qui ont été signalées dans la dyspepsie flatulente.
Les intestins sont quelquefois aussi le siège d'une affection semblable. Le clapotement a lieu dans les
régions qu'ils occupent ; des borborygmes humides s'y font fréquemment entendre; les selles sont habituellement aqueuses et multipliées, et le régime sec est souvent, comme dans la forme stomacale, le seul moyen d'en triompher.
Chapitre V. Marche des affections dyspeptiques. — Elle est essentiellement rémittente ou intermittente, comme l'est lui-même le travail digestif. Des exacerbations sensibles, mais modérées, ont souvent lieu après chaque repas, surtout après le plus copieux; de plus prononcées, quelquefois même de très-douloureuses, se montrent à la suite d'écarts de régime, ou par d'autres causes appréciables. Ces exacerbations peuvent aider beaucoup, dans les cas obscurs, au diagnostic, et aussi au traitement du mal.
Indépendamment de ces modifications que présentent les dyspepsies, il en est d'autres qui correspondent aux saisons, au séjour dans les villes ou à la campagne, à la prédominance des symptômes locaux sur les symptômes généraux, des troubles gastriques sur les troubles intestinaux, etc.