Chapitre VI. Du diagnostic des dyspepsies
Le diagnostic comprend deux points également importants : i° discerner ces affections au milieu des troubles sympathiques qui les voilent; 2° déterminer si les troubles digestifs sont essentiels ou symptoraatiques, et, dans ce dernier cas, quelle est la maladie dont la dyspepsie est l'effet.
Quant au premier point, il importe de ne pas oublier que souvent, par suite de la prédominance des troubles sympathiques, le malade qui consulte se plaint de toute autre partie que de l'estomac, et que ce n'est qu'après avoir constaté l'intégrité des organes oii il accuse des douleurs, que, portant son attention sur les voies digestives, le médecin constate dans l'état de la langue, de la salive le plus souvent mousseuse, de la muqueuse buccale imparfaitement humide, dans le malaise constant qui suit l'ingestion des aliments, la douleur de tète, la somnolence diurne et l'insomnie nocturne, etc., des signes propres à lui montrer le point de départ du mal.
Quant aux maladies qui peuvent donner lieu à des troubles digestifs semblables à ceux des dyspepsies essentielles, elles ont été l'objet d'un examen détaillé dans l'ouvrage lui-même (p. 1 22). Nous n'en donnerons ici qu'une simple énumération :
r La gastrite chronique; 2" certaines maladies organiques de l'estomac et des intestins, des viscères voisins et du péritoine, surtout dans leur première période; 3° la présence de très-petites tumeurs épiploiques spécialement sur le trajet de de la ligne blanche; 4° la contraction des portions supérieures des muscles droits abdominaux; 5° le relâchement des parois abdominales; 6° la chlorose. Nous avons indiqué également les signes diagnostiques propres à chaque forme spéciale des dyspepsies.
A la suite de ces considérations nous avons placé la description d'une maladie, peu connue encore, et nulle part décrite, qui, à la gravité près qu'elle présente, offre quelque ressemblance avec la dyspepsie des acides, et se caractérise parla perte d'appétit, quelquefois l'absence de soif, un état fébrile d'abord léger, des nausées, l'odeur excessivement acide de l'haleine, une grande faiblesse qui oblige à garder le ht. Tous ces symptômes vont s'aggravant les premiers jours avec quelque lenteur ; des vomissements de mucus et de matières bilieuses, jaunes, puis vertes, d'abord rares, puis fréquents, marquent le commencement de la seconde période. Les traits s'altèrent, le pouls se
précipite, l'anxiété augmente; et enfin, après trois à quatre semaines, commence la troisième période, dans laquelle les vomissements s'éloignent et cessent; mais en même temps que cette apparente amélioration s'opère, la fréquence du pouls augmente ainsi que sa faiblesse, l'intelligence se trouble, le malade a des hallucinations, puis de la somnolence et un état comateux; la faiblesse croît rapidement, le corps se refroidit et la vie s'éteint.
Cette maladie, qui s'est offerte à moi fréquem-^ ment en 1832, à la suite de la première invasion du choléra à Paris, et que, depuis lors, j'ai rencontrée plusieurs fois chaque année, souvent chez les femmes enceintes, s'est presque constamment terminée d'une manière funeste. L'anatomie pathologique n'a rien révélé de constant chez les sujets qui succombent.
Chapitre VII. Pronostic. — La dyspepsie ne compromet l'existence que lorsque, par sa durée et son intensité, elle rend l'alimentation insuffisante et amène graduellement un épuisement complet. Ces cas sont heureusement très-rares; et le plus ordinairement on découvre, avant ou après la fin des malades, quelque lésion matérielle, dont les
troubles digestifs n'étaient que l'effet. Les cas dans lesquels on ne trouve aucune lésion, et qui seuls appartenaient à la dyspepsie essentielle, sontdes faits exceptionnels. Il n'est pas rare non plus de voir survenir, dans le cours d'une maladie aussi longue, quelque phlegmasie accidentelle, d'autant plus dangereuse qu'elle frappe des sujets épuisés : elle détermine le plus souvent une fm rapide.
Le pronostic porte donc surtout sur la durée du mal, sur les chances prochaines ou éloignées de soulagement ou de complète guérison qu'il peut offrir. La recherche des causes, la résistance aux moyens mis en usage, la docilité des malades au traitement et surtout au régime qu'on leur conseille, sont autant d'éléments importants pour le pronostic.
Chapitre VIIL Du traitement des dyspepsies HABITUELLES. — A l'encontrc de ce qu'on observe dans le plus grand nombre des maladies, dont l'étiologie est obscure, et ne fournit au traitementque des indications secondaires, les causes des dyspepsies sont le plus souvent connues, ou susceptibles de l'être ; elles donnent l'explication naturelle de la maladie, et leur soustraction est le moyen direct
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d'en triompher. C'est ici un des cas, assez rares dans les maladies qui sont du ressort de la pathologie interne, auxquels peut s'appliquer le vieil adage, Causa siiblatâ, toUiliir effectus.
La première chose à faire est donc de rechercher ces causes, en demandant au malade de raconter lui-même quels changements sont survenus dans ses habitudes de vie au début du mal, quelles circonstances, depuis le début, en ont adouci ou exaspéré les symptômes. Puis le médecin interroge lui-même le malade sur les conditions passées et actuelles de son régime, en suivant l'ordre chronologique et faisant porter ses questions sur toute la série de causes énumérées dans le chapitre consacré à l'étiologie.
Ce premier point éclairci , le traitement doit s'appuyer principalement sur l'éloignement immédiat de ces causes, qui ont produit le mal, et de celles qui l'entretiennent, sans négliger d'ailleurs tous les autres points du régime. En conséquence, on devra fixer tout ce qui se rattache :
r A la quantité des ahments;
2" A leurs qualités ;
3° A la quantité et à la qualité des boissons ; à leur température et à celle des aliments ;
IlÉSUMÉ.
4" A la mastication des aliments; 5* A leur insalivalion ;
6- et V Aux assaisonnements, aux pastilles et sucreries digestives dont usent beaucoup de personnes après leurs repas;
8° A certaines habitudes, comme celle du tabac à fumer ;
9° A la distribution des repas ;
10° A l'exercice;
ir Aux rapprochements sexuels ;
12° Aux occupations intellectuelles;
13° Aux préoccupations morales ;
\ 4° Au désœuvrement. [Des œuvres actives de chanté comme moyen d'y remédier.)
Cette partie étiologique du traitement, est nonseulement en elle-même la plus importante : elle forme, en quelque sorte, le pivot du traitement de toutes les dyspepsies; aussi le médecin doit-il s'appliquer scrupuleusement à ce que les indications qui en ressortent soient toutes exactement saisies et remplies. Le traitement devra du reste varier nécessairement selon Xintensité et la durée du mal ; et à ce sujet, nous en avons adaiis trois formes principales :
1° Dyspepsies légères;
2° Dyspepsies graves ;
3° Dyspepsies de longue durée et de moyenne intensité.
La première cède en général facilement et promptement au régime et à l'éloignement des causes connues ; surtout quand elle ne remonte pas loin, que sa durée ne dépasse pas quelques semaines.
La seconde, dyspepsie grave, est une maladie sérieuse, qui réclame de la part du médecin une grande attention et une investigation complète de tout ce qui a précédé le développement du mal et pu y concourir; rien, jusqu'aux idiosyncrasies , ne devra lui échapper; il se fera rendre compte de tout ce qui a été essayé et des résultats obtenus. Enfin, il fera un examen non moins attentif de l'état actuel du sujet. Il cherchera parmi les boissons alimentaires les plus légères, celles que l'instinct du malade accepte le plus volontiers, celles qui dans l'état de santé lui étaient le plus agréables et lui passaientle mieux, en très-petite quantité d'abord, frappées de glace ou très-chaudes: il observera les effets de ces conditions opposées, et réglera sa conduite en conséquence. La glace pilée, les boissons chargées d'acide carbonique, de sels neutres
OU alcalins , seront essayées. Les amers, les aromatiques, un peu de vin généreux si la faiblesse est grande ; le lait, les calmants, quand l'irritabilité de l'estomac paraît prédominer. Les révulsifs de tout genre, les serviettes très-chaudes sur l'estomac, les sinapismes, les vésicatoires, les frictions vésiculantes, avec l'huile de croton, offrent aussi des ressources actives et dont les effets sont souvent favorables.
Enfin, dans les cas où ces moyens ont échoué et surtout lorsqu'il existe des vomissements, le moyen de traitement le plus efficace 'consiste assuré, ment dans l'usage des affusions d'eau froide sur tout le corps, ou des immersions courtes et répétées dans un bain froid, comme le faisait Récamier, et comme nous l'avons fait après lui, depuis environ trente ans, avec des succès presque constants. Nous avons donné, en conséquence, un assez grand développement à ce qui en concerne l'application.
Nous avons enfin passé en revue quelques moyens récemment préconisés contre les dyspepsies graves ou rebelles, tels que la strychnine, la chair crue et hachée du mouton ou du bœuf, l'usage du suc pancréatique, du suc gastrique et de la bile. L'utilité de ces moyens nous a paru fort incertaine, si
l'on en excepte l'usage de l'extrait de fiel de bœuf dans quelques cas où l'insuffisance de la bile était constatée par une légère teinte ictérique des téguments, et une décoloration sensible des matières fécales. Mais souvent alors le foie est malade de son côté.
La dyspepsie de moyenne intensité et de longue durée est une maladie très- fréquente. C'est celle des gens qui digèrent habituellement avec peine, vaquent encore à leurs occupations, ayant, par intervalles, des recrudescences qui les constituent réellement malades; mais qui, en définitive, ne menacent leur vie ni prochainement ni dans l'avenir. C'est chez eux surtout que les symptômes de l'hypochondrie viennent s'allier souvent à ceux de la dyspepsie.
De là l'indication particulière d'agir sur leur imagination, en même temps qu'on les soumet au traitement ordinaire de la dyspepsie. Dans ce but, il convient de leur indiquer un remède dont la nouveauté, la singularité, le nom même au besoin devra les frapper, et qui présenterait quelques difficultés actuelles dans son emploi, comme la saison, l'espace à franchir, pour en assurer le succès. Ce remède consistera, par exemple, dans des sucs
31 i RÉSUMÉ.
exprimés de certaines plantes vernales ou automnales, dans le lait sortant du pis, dans l'usage abondant et presque exclusif au premier repas, des fruits rouges d'été, des raisins d'automne, cueillis le matin, couverts de rosée, par le malade lui-même, etc. Mais les eaux minérales sont, pour beaucoup d'entre eux, d'un bien plus grand secours, en partie par elles-mêmes, en plus grande partie encore par la \ie toute nouvelle où le malade est placé, et qui exerce une action puissante sur tout l'organisme. {Voy. page 236.)
Les diathèses herpétique et rhumatismale entrent pour une bonne part dans le choix des eaux, comme aussi dans le choix du régime et des remèdes qui doivent concourir au traitement (page 239).
4° La dyspepsie, par faiblesse congénitale ou acquise des organes digestifs, est une des formes les plus opiniâtres de la maladie, surtout quand elle est congénitale: elle réclame un traitement plus sévère , plus long ■ et quelquefois même la continuation illimitée du régime qui a amené la guérison, même dans le cas de faiblesse acquise. J'ai cru que l'exposé de la maladie du célèbre Cor-
naro, fait par lui-même, serait de quelque intérêt pour le lecteur, et j'en ai transcrit la partie la plus importante et la plus curieuse.
5° La dyspepsie, par irritabilité des voies digestives, réclame un choix d'aliments plus doux, en quantité moindre encore, et souvent le concours de quelques remèdes calmants.
artickc 3. Traitement des dyspepsies de formes spéciales. — V Dyspepsie flalulente. L'exercice constitue un des points essentiels du traitement dans toutes les dyspepsies ; il est plus indispensable encore dans celle-ci, qui est surtout la maladie des individus sédentaires. Il importe, pour que rien n'entrave la circulation des gaz dans les voies digestives, que le ventre soit débarrassé de toute compression par les corsets, les ceintures, les cordons chez les femmes ; chez les hommes, de tous les vêtements qui enveloppent le ventre, gilets, caleçons, pantalons, habits ; un soutien doux et égal est quelquefois nécessaire contre le relâchement des parois abdominales. On y joint les remèdes dits absorbants, et surtout les réfrigé-
rants, qui peuvent diminuer la sécrélion gazeuse et aussi le volume des gaz renfermés dans l'estomac et les intestins, selon la voie par laquelle ils sont administrés. — Chez quelques sujets les boissons et les aliments chauds conviennent mieux; des topiques chauds ont été appliqués sur le ventre, dans ce dernier cas ; des topiques froids, de la glace même dans le premier. Des sondes œsophagiennes ont été introduites dans le rectum, quelquefois avec avantage, pour faciliter l'expulsion des gaz; les frictions abdominales, prolongées, sont de quelque utilité dans le même but.
2° Dijspepsie névralgique (gastrique et intestinale). — Remonter aux causes qui ont amené les troubles digestifs; si, malgré l'éloignement des causes connues, les douleurs persistent, recourir aux narcotiques, à l'opium surtout, par la bouche en particulier, peu de temps avant les repas, si les douleurs sont stomacales ; quelques heures avant, si elles sont intestinales ; si les douleurs reviennent irrégulièrement, et sans que rien indique le moment de leurs retours, il convient de n'employer les calmants que quand elles se font sentir. Si le mal résiste, recourir aux exutoires,
aux topiques morphinés, au changement de lieu, aux eaux minérales.
3° Dyspepsie boulimique. — Régime, — Opiacés, — Exercices. {Voy. page 267.)
4» Dyspepsie acide. — Elle se révèle par Vaàdilé morbide des sécrétions qui n'en sont pas douées d'ordinaire ; on la combat par l'abstinence de toutes les choses acides ou acidifiables, du sucre, du pain, et par l'emploi des substances alcalines par toutes les voies, en boissons, en lavements, en bains, par l'alimentation animale.
4° La dyspepsie alcaline caractérisée par des phénomènes opposés, réclame aussi des moyens opposés: boissons et aliments acidulés, diète végétale, légumes verts et fruits de la saison. — La solution faible d'acide hydrochlorique, recommandée en Angleterre contre toutes les dyspepsies, ne serait applicable qu'à celle-ci.
5" Dans la dyspepsie des liquides, les indications sont claires : l'estomac, qui digère les aliments solides, digère mal les liquides ; ils restent
dans ce viscère en assez grande proportion pour y produire, même très-loin des repas, ce clapotement qui forme le signe caractéristique de la maladie. Le malade doit s'abstenir des liquides, et ne prendre que des aliments solides : les médicaments eux-mêmes doivent être pris sous cette forme.
C'est le plus souvent l'estomac qui est le siège de cette dyspepsie. Elle porte quelquefois sur les intestins et donne lieu à ces borborygmes humides dont les régions intestinales sont le siège, et quelquefois à une diarrhée séreuse, qui ne cède qu'au régime sec.
Chapitre IX et dernier. De la convalescence. — La convalescence des dyspepsies est d'une longueur proportionnée à celle qu'a eue la maladie elle-même. Du reste, elle est généralement plus longue et plus sujette à rechutes et à récidives que celle des autres maladies. De là l'obligation d'une surveillance plus grande de la part du médecin, et d'une soumission plus absolue du malade aux précautions et surtout au régime alimentaire, qui lui sont imposés. Il ne doit pas ignorer, et le médecin lui dira avec autorité, et
lui répétera souvent, que des écarts beaucoup moindres de régime ramèneraient le mal plus intense et plus opiniâtre encore que la première fois.
Considérations générales sur les dyspepsies. . . 1 PREMIÈRE PARTIE.
Des dyspepsies accidentelles ou indigestions.
Chap. 1. — Définition H
Chap. II. — Des causes de l'indigestion 15
§ 1 . — De l'indigestion produite par l'excès d'aliments ou de boissons 15
§ 2. — Indigestion produite par la mauvaise qualité des substances ingérées 18
§ 3. — Indigestion par l'insuffisance de la mastication et de l'insalivation 19
§ 4. — Indigestion par le rapprochement de plusieurs repas, surtout s'ils sont copieux. . 21
§ 5. — Indigestion produite par des causes perturbatrices qui agissent après l'ingestion des
aliments ; 22
ai
§ 6. — Indigestion produite par la répugnance idiosyncrasique des organes digestifs pour certains aliments 27 *
Chap. III. — Symptômes 34
Chap. IV. — Traitement de l'indigestion 37