PARIS
DEZOBRY, F* TANDOU ET C if , LIB.-ÉD1TEURS
Rue des Écoles, 78.
PREFACE
En 1841, j'ai publié un travail sous le titre d'Essai sur les ea ux publiques et sur leur application aux besoins des grandes villes. Le passage suivant que j'extrais de la préface en explique l'origine et le but.
« Une occasion que je n'avais point provoquée est venue me chercher sur les banquettes de l'Académie des sciences, dont j'étais obscurément l'un des auditeurs les plus assidus, et j'ai été ainsi poussé à l'étude pratique d'une question qui n'a pas tardé à se développer, sous mes yeux, de toute la grandeur de son ensemble et de ses relations.
« Le travail que je publie maintenant, et qui en est le résultat, paraissait devoir me conduire à empiéter sur le domaine de l'ingénieur hydraulicien ; et, à ce point de vue, j'ai pu hésiter un instant à l'entreprendre. Mais, quand, toutes les parties de mon sujet ayant été rassemblées, j'ai vu qu'il y avait, au fond, plus d'hygiène, et quelle hygiène ! que de technologie et d'hydraulique, mon hésitation a cessé ; et j'ai écrit
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aussi librement sur cette question que sur d'autres de physiologie, d'hygiène ou de philosophie naturelle, mieux inscrites dans le cercle habituel de mes études.
« C'est donc d'hygiène avant tout qu'il s'agit ici, et d'hygiène appliquée, de cette hygiène qui regarde l'homme et non pas l'individu seulement, qui demande au climat raison de sa maligne influence, et qui indique à l'habitant les moyens ou de s'en garantir ou de la corriger. »»
Le présent livre est une édition nouvelle, entièrement refondue et considérablement augmentée de Y Essai sur les eaux publiques.
En France, la première édition n'a pas été dédaignée des véritables juges. A l'Étranger, où j'ai vécu si longtemps, elle a été mon seul titre à la bienveillance et à la considération des savants et des hommes éclairés de toutes les classes ; et, pourquoi ne le dirais-jo pas? je lui dois aussi l'honneur de grandes protections.
Aujourd'hui il ne s'agit plus d'un Essai; il s'agit de résultats mûris par une longue expérience, de l'exposition, non pas d'une doctrine méditée dans le silence du cabinet, mais de principes acquis, de vérités fondamentales qu'il importe de mettre en lumière et d'inculquer dans les esprits dans l'intérêt de tous.
Ce livre a donc son histoire ; et cette histoire touche à la fois à la science et à l'industrie : qu'il me soit permis d'entrer à ce sujet dans quelques détails. Sans doute il est de la dignité du savant de se consacrer tout entier à la science, mais il est aussi de son devoir de surveiller la mise en pratique des applications qu'on en peut faire, d'empêcher de fausses apprécia-
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tions de ses théories. Le savant protège ainsi, de la manière la plus efficace, le progrès de l'industrie et des arts ; et il travaille, avec une utilité plus immédiate, à la prospérité générale du pays, qui a sa source véritable dans leur développement. D'un autre côté, c'est l'honneur, non moins que l'avantage des grands établissements industriels, dont la France s'énorgueillit, d'avoir su attirer, dans leurs conseils, des intelligences spéciales ayant de l'autorité dans la science.
Les premières EAUX que j'ai eu l'occasion d'étudier, au point de vue de leur application aux besoins de l'économie domestique et de l'industrie, sont celles de Vienne, de la capitale de l'empire d'Autriche. J'ai cherché vainement alors, pour cette étude, un guide spécial : dans aucune langue, il n'en existait point. Mais les représentants les plus accrédités de la science, à Vienne, m'honoraient de leur bienveillance et de leur amitié. Introduit auprès d'eux par Arago, je pouvais mettre à profit leur expérience et leurs conseils. Ils m'ont empêché de faire fausse route; ils m'ont surtout servi à maintenir mes études d'hygiène locale dans la ligne scientifique la plus propre à leur donner quelque valeur. Aussi lorsqu'en 1838, après avoir recueilli des matériaux que je pus croire suffisants, je mis au jour un premier écrit intitulé : Considérations hygiéniques sur les Eaux en général et sur les eaux de Vienne en particulier, les encouragements que cet opuscule (62 pages in -8°) me valut à Vienne, et l'empressement tout particulier que le gouvernement de l'Empereur mit à faire expédier les formalités administratives, dans les afiaires qui me concernaient, me prouvèrent que j'étais dans la bonne voie.
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Grâces à de si heureuses circonstances, il m'avait suffi d'un temps relativement très-court, pour jeter les fondements d'un grand établissement, où la partie hydraulique était mon œuvre exclusive.
Les travaux hydrauliques du Dianabad (1) avaient surtout pour objet l'application du filtre à pression, du filtre Fonvielle aux eaux du Danube. M. Arago avait fait la fortune de cette invention, par son savant rapport à l'Académie des sciences, du 14 août 1837. De toutes les solutions que l'on peut donner du filtrage de l'eau en grandes masses, celle-là est certainement la plus approchée. Mais, il ne faut pas cesser de le répéter, et l'expérience la plus large qui en ait été faite, celle du Dianabad, m'y autorise, c'est là un problème à mettre sur la même ligne que ceux de la quadrature du cercle et du mouvement perpétuel.
Dans le système que j'adoptai, la pression était donnée par une tour hydraulique de trente-quatre mètres. Cette hauteur était suffisante pour atteindre à tous les étages des maisons du faubourg de Léopoldstadt, dont j'avais eu en vue l'alimentation dans un temps prochain. Cette tour a été réduite depuis cette époque. Aux fondateurs de l'œuvre, pénétrés de mes idées d'a-
(1) Je les exécutai avec le concours d'un élève sorti le premier de l'école de Chalous, où il avait remporté toutes les médailles. M. Tarifât, né à Saint-Marccllin, département de l'Isère, possédait une instruction technique solide, qui m'avait inspiré la confiance. Doué d'une habileté manuelle incontestable, qui lui permettait de travailler lui-même le bois et les métaux, il forma tous les ouvriers dont nous eûmes besoin. Plus tard, à Venise, il s'acquit de nouveaux titres à la considération des hommes de l'art, en dressant le plan détaillé et les devis des travaux hydrauliques de l'aqueduc de Canissano, destiné a conduire, a travers la lagune, les eaux du Sile a Venise.
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venir et qui les avaient adoptées, succédèrent des directeurs infidèles à la tradition, l'ignorant sans doute, en tout cas incapables de la deviner, ou peut-être d'en aprécier la portée.
Le véritable succès d'une distribution d'eau est en effet dans l'avenir. N'ayant pas l'emploi immédiat de la quantité que l'établissement devait produire, j'avais indiqué, pour l'utiliser, la création d'un grand bassin, destiné à une école de natation d'hiver et d'été, qui, provisoirement, devait être le plus gros consommateur de l'eau du Danube clarifiée. Cet accessoire réussit, au point de provoquer une concurrence immédiate. Le profit qui en résulta fut fort apprécié. Mais il le fut au détriment de la distribution de l'eau, qui ne pouvait, de quelque temps encore, fournir d'aussi beaux bénéfices : de façon que, au lieu de remédier à l'accident prévu de la prise d'eau que, malgré mes observations, on avait si mal établie, (voyez ci-après chap.Xlïï page 256) les nouveaux directeurs trouvèrent plus utile de sacrifier le principal à l'accessoire.
La société du Dianabad a donc prospéré par la seule puissance de l'accessoire. Mais elle a perdu l'avenir immense qui lui était réservé, si, poursuivant l'idée première qui a donné lieu à sa formation, elle s'était appliquée à la développer en poussant des conduites dans les rues de Léopoldstadt. La Régence de Vienne, alors, était toute disposée à encourager de pareilles vues. Aujourd'hui la société du Dianabad serait en position d'entreprendre une distribution générale : ayant fait ses preuves, elle serait admise à résoudre le problême qui embarrasse maintenant la Municipalité : et peut-être empêcherait-elle la ville de
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Vienne, de se livrer une seconde fois, sans y ménager ses finances, au danger d'une mauvaise solution. Mais à Vienne, bien qu'on ait senti la nécessité de créer une Académie des sciences, les promoteurs de l'industrie ne paraissent pas encore persuadés, comme on l'est en France, de l'utilité d'introduire dans leurs conseils des savants spéciaux.
Toutefois, la partie hydraulique du Dianabad fut terminée bien longtemps avant le reste de l'établissement.
L'ambassadeur de France, M. le comte de Sainte- Aulaire, voulut bien, accompagné de ses secrétaires, m'honorer d'une visite officielle à l'établissement. C'était plus qu'une marque de cette sollicitude qu'il était toujours prêt à prodiguer à ses compatriotes; c'était un haut témoignage de sa protection (1).
Plus tard, l'œuvre entière terminée, ce fut l'em-
(1) La science établit entre les hommes d'étude une sorte de fraternité intellectuelle qui se traduit en tous lieux par un empressement affable et dévoué. Si, à l'étranger, il s'y joint une bienveillance particulière des représentants officiels du souverain, il semble qu'on ne soit pas sorti de la patrie. Dernièrement encore j'éprouvais, en Grèce, les précieux effets de cette bienveillance, de la part du ministre de France. Lorsque le président de la compagnie du gaz d'Athènes et du ehemin de fer du Pirée, M. le marquis de La Laurcncic-Charras me fit l'honneur de réclamer mon concours, pour des éludes relatives à ces deux opérations, où ses amis et lui ont engagé d'assez grands capitaux ; ma mission finie, j'eus l'idée de consacrer quelque temps à la question du percement de l'isthme de Corinthe. M. Bourée, ministre de l'Empereur en Grèce, en me donnant toute sorte d'encouragements et de marques de sympathies, mit aussi le plus grand empressement a me ménager le bon accueil des autorités du pays; et il rendit par là très-facile la tache que je m'étais imposée et dont j'ai pu communiquer à l'Académie des sciences les résultats acquis. Je suis heureux de pouvoir consacrer ici ces agréables et précieux souvenirs.
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