GI
sidérations doivent se borner au point de vue purement hygiénique.
L'eau extraite de superficie est conduite dans un canal que l'on transforme quelquefois en un aqueduc fermé. Gela a lieu surtout quand il faut traverser des contrées accidentées, passer d'une vallée à une autre. La construction de pareils ouvrages a donné lieu chez les anciens à de beaux monuments, rendus nécessaires par l'ignorance où ils étaient des lois de l'hydraulique et par leur peu d'habileté à travailler les métaux. Tels sont le pont du Gard et ces nombreux aqueducs , dont les ruines rendent si pittoresque la campagne romaine.
L'eau dérivée et conduite à ciel ouvert doit être maintenue dans certaines conditions, pour que les caractères qui l'ont fait choisir ne soient point altérés. La nécessité de conserver la pression d'origine , ou la hauteur de chute au point d'arrivée, a pour effet de ralentir la vitesse du courant. Mais, quand l'eau coule avec trop de lenteur, elle s'altère, la fermentation finit par s'y s'établir. Il y a donc une limite à ce ralentissement de sa marche. L'expérience a démontré que l'eau ne s'altère point dans les canaux où elle coule avec une vitesse de 35 centimètres par seconde.
La Seriola que nous avons déjà mentionnée offre un exemple remarquable de ce fait. C'est un petit canal de dérivation, conduisant les eaux de la Brenta, du Dolo, bourg situé à moitié chemin de Venise à
Parioue, aux fiorlcsinc de Fusille, sur les bords de la lagune. L'eau arrive là avec une hauteur de chute suffisante pour qu'à marée haute les barques puissent la recevoir et se remplir d'elles-mêmes. Du Dolo à Fusine il n'y a pas moins de quatorze kilomètres. La vitesse du courant ne dépasse pas 35 centimètres par seconde : l'eau coule à l'air libre, elle est soumise à toutes les influences de l'atmosphère, elle subit tous les changements de température. Elle coule sous le contact des chauds rayons du soleil d'Italie ; et elle ne se gâte nullement. Après l'eau du ciel, il n'en est pas de meilleure pour alimenter les citernes de Venise. Si on la compare à l'eau de la Seine avant sa jonction avec la Marne on trouve que l'eau de la Seine contient 0,1785 de matières fixes (voyez ci-dessus page 137) tandis que l'eau de la Scrio/a n'en fournit que 0,1580 (voyez page 142).
La prise d'eau qui constitue la Seriola résulte d'une ouverture en maçonnerie pratiquée en amont du pont du Dolo et près de la culée gauche qu'elle traverse. On y lit gravés dans la pierre, ces trois mots : Hinc urbis potus.
L'eau de la Brenta s'échappant par cette ouverture est reçue dans un canal de deux mètres de large environ, creusé en 1610; ce canal s'alimente inférieurement par une seconde prise faite aux environs de la Mira.
A l'autre extrémité à l'embouchure de la Seriola, aux
DES PRISES D'EAU
Moranzani, on lit une seconde inscription lapidaire, portant la date de 1662, qui indique le prix à payer par ceux qui allaient remplir leurs barques. Les individus qui prenaient l'eau furtivement étaient condamnés à une amende assez forte, dont la moitié était employée au curage des lagunes, et l'autre moitié servait de prime au dénonciateur. La république mettait en quelque sorte sur la même ligne, le vol d'un peu d'eau douce et les crimes d'État.
Qu'est-ce que la limpidité. — Clarification par le repos. — Imitation des sources. — Exemples divers. — Matières filtrantes. — Erreur de l'Académie de médecine à ce sujet. — Galeries filtrantes. — Théorie de leur action. — Filtres de Toulouse, etc. — Le domaine des choses impossibles. — Principe de la division. — Solution du problème.
Une eau est limpide lorsque les molécules dont elle se compose sont parfaitement dissoutes , et que les rayons lumineux peuvent traverser sa masse sans altération visible. Quand on fait fondre un morceau de sucre dans un verre d'eau claire, cette addition d'une substance soluble n'altère point la transparence du verre d'eau. Si, au lieu de sucre, vous mettez une autre substance soluble, comme du sulfate de soude ou du sel marin, l'eau n'en paraîtra pas moins limpide; et pourtant il y aura une grande différence entre l'eau pure et l'eau sucrée ou salée. L'absence de limpidité dans l'eau tient uniquement à ce que des matières plus ou moins légères sont mêlées à ses molécules, et y restent
suspendues par l'agitation. Et comme le repos suffît pour que ces matières se déposent et que l'eau devienne limpide, il résulte de là que le défaut de limpidité d'une eau n'a aucun rapport intime avec sa composition élémentaire ou sa pureté chimique.
Le repos suffit pour rendre à l'eau sa limpidité, mais un repos qui, selon les circonstances, doit être plus ou moins prolongé. Il ne faudrait pas moins de dix jours d'une immobilité absolue dans un réservoir pour rendre limpides les eaux de la Seine et de la Garonne. Il faut quinze jours pour l'eau de la Loire ; dans les crues il faudrait encore plus longtemps. Cet état de repos prolongé n'est pas sans inconvénient. L'eau est dormante, et tous les caractères des eaux dormantes s'y développent à la longue, et dans la saison chaude assez promptement. C'est de la végétation, ce sont des insectes, des reptiles même, qui y vivent et y meurent, et donnent au liquide une odeur et un goût de marécage.
Le repos n'est donc pas un moyen applicable, et si, dans les grands établissements, en Angleterre et en France, on fait usage de bassins de dépôt, c'est seulement pour débarrasser l'eau de ce qu'elle renferme de plus lourd et de plus grossier. Les grosses matières, en effet, se précipitent assez vite, il n'en est pas de même des plus fines ; celîes-ci descendent avec une lenteur qui est toujours en rapport avec leur excessive ténuité.
Ainsi l'eau qui ne demeure pas un temps suffisant dans les réservoirs de dépôt en sort blanche et laiteuse. Dans les meilleures conditions qu'on puisse obtenir de ce moyen, elle reste opaline ; et si on la laisse dans l'immobilité jusqu'à ce qu'elle soit complètement limpide, elle y acquiert despropriétés désagréables et même nuisibles.
En présence de cette difficulté, on a pensé qu'en imitant les sources naturelles, c'est-à-dire en faisant passer l'eau à travers des couches de gravier et de sable plus ou moins fin, on obtiendrait cette bmpidité qui se remarque dans les eaux qui sourdent des terrains sableux. Cette idée a été appliquée en grand dans plusieurs établissements d'Angleterre, et notamment à Chelsea, à Southwark, à Thames-Ditton, où, des réservoirs de dépôt, l'eau vient se répandre sur des surfaces filtrantes d'une étendue assez considérable. Là elle passe à travers des couches superposées de sable fin de mer, de sable et de gravier, de coquille de mer, et enfin de gros sable ; le tout posé sur un lit d'argile qui n'a pas moins de 60 centimètres d'épaisseur. Le filtre de Chelsea, ainsi composé, a 75 mètres de long sur 55 de large.
Il convient ici de faire observer deux points. Les frais de construction sont très-considérables et les frais de manutention ne le sont pas moins, car il faut nettoyer ces filtres tous les dix jours. C'est ce qui fait que, dans une enquête parlementaire ayant pour objet
rapprovisionnementde Londres, plusieurs compagnies répondirent que, si on les obligeait à filtrer l'eau de la Tamise, leur prix de vente devrait inévitablement s'accroître de 15 pour 100.
Le second point qui doit fixer l'attention, c'est précisément la cause qui nécessite un si fréquent et si dispendieux nettoyage. L'eau sort du filtre dans un état de limpidité de plus en plus complète. Quand le filtre vient d'être nettoyé, il débite beaucoup et la transparence de l'eau est satisfaisante. A mesure qu'il fonctionne, la limpidité augmente, mais le débit diminue, et l'eau montre une apparence cristalline parfaite quand l'appareil est devenu insuffisant et que le nettoyage est indispensable. Un pareil procédé a donc des bornes, il est nécessairement limité dans ses effets, et il ne résout pas la question du filtrage en grand d'une manière complète.
Le filtre de Chelsea et ses analogues ne fonctionnent qu'avec la pression naturelle, la pression d'une at mosphère augmentée de 2 mètres 50 centimètres environ, qui résulte de la différence de niveau entre leur surface et celle de l'eau dans le réservoir de dépôt ou bassin d'alimentation ; et, dans ces conditions, ils ne donnent pas en moyenne 8 mètres cubes d'eau par mètre carré en 24 heures. Cette difficulté fit naître dans quelques esprits l'idée de recourir à la pression artificielle. La quantité devait être augmentée et le fut réellement dans un temps donné ; mais, le filtre s'engorgeant avec
une promptitude relative, on le nettoyait en faisant agir la pression en sens inverse. Il existe sur cette invention un rapport de M. Arago à l'Académie des sciences: ce rapport eut une influence positive sur le parti que prit la Ville de Paris, de filtrer l'eau de quelques-unes de ses fontaines publiques. La Ville aurait dû s'y tenir : les filtres à pression, garnis de sable, donnaient une eau satisfaisante en tout temps, et certainement, avec l'habitude des fontaines en pierre ou en grès, que l'on a dans toutes les maisons, c'était un grand service rendu à la population que de lui livrer cette eau sans augmentation de prix. Mais dans les grandes crues l'eau était opaline ; la Ville voulut avoir mieux, et, comme c'est l'ordinaire, le mieux devint l'ennemi du bien.
Les inventeurs de filtres à pression ajoutèrent au sable une couche d'épongés bien serrées, tandis qu'un autre inventeur imagina d'employer la tondaille de laine, de la laine tontisse.
On ne s'explique pas comment il a pu se faire qu'on ait méconnu à ce point les principes, ou qu'on les ait ignorés. On établit au haut de la pompe Notre-Dame un appareil de filtrage fonctionnant avec de la laine tontisse, et l'Académie de médecine approuva le procédé à la suite d'une discussion dans laquelle le principe qui régit la matière ne fut pas même mentionné.
En présence de cette approbation, que pouvait faire Tédilité, à qui appartient en cette matière la tutelle de
la santé publique? L'édilité consentit à l'application de la laine tontisse au filtrage des fontaines publiques ; et, depuis celte époque, la partie de la population qui s'alimente i certaines fontaines de la ville boit de l'eau filtrée avec de la laine.
Dans tout système de filtrage, la nature particulière de la matière filtrante est la condition essentielle et dominante. La matière filtrante doit être inerte, neutre, elle ne doit agir que mécaniquement sur les matières en suspension dans les liquides à filtrer.
Voilà le principe : l'Académie de médecine ne devait pas l'ignorer. Outre qu'il résulte de la nature des choses, l'Académie des sciences l'avait proclamé quatre ans auparavant, en 1837, par l'organe d'une commission. « Veau, disait M. Arago, rapporteur, comme la fem me de César, doit être à l'abri du soupçon. » Il citait ce mot d'un ingénieur anglais qui avait une longue habitude de ces questions dleaux publiques, et il ajoutait : «Voilà, sous une forme peut-être singulière, mais vraie, la condamnation définitive de tout moyen de clarification qui introduira dans l'eau de rivière quelque nouvelle substance dont elle était chimiquement dépourvue ; voilà pourquoi les tentatives les plus récentes des ingénieurs se sont dirigées vers l'emploi de matières inertes, ou qui du moins ne peuvent rien céder à l'eau. Ces matières sont du gravier plus ou moins gros, du sable plus ou moins fin, et du charbon pilé. »
DK LA CLARIFICATION DKS EAUX
La înine n'est pas une substance inerte, les éponges non plus. La laine surtout se pénètre avec la plus grande facilité de tous les miasmes; c'est par la laine qu'on importe la peste d'un lieu dans un autre. Il était permis d'ignorer (t) que l'eau filtrée par la laine présente au microscope une quantité de filaments déliés qui ne sont autre chose que des débris excessivement ténus de tondaille. On peut ignorer ce fait d'observation, qui exige l'habitude d'un instrument d'optique dont tout le monde ne peut pas se servir; mais ce qui est impardonnable, c'est de n'avoir pas fait cette observation que la laine, en sa qualité de matière animale, est, dans la circonstance, insalubre au plus haut degré, et conséquemment impropre à l'épuration des eaux destinées aux besoins des citoyens.
Avant d'aller plus loin, disons un mot du charbon. On a proposé le charbon, on s'est fondé sur la propriété que ce corps possède d'absorber les gaz, et l'on
a pensé qu'il devait' convenir surtout pour clarifier les eaux qui contiennent des substances fermentescibles, et qui développent des produits gazeux.
Il ne faut pas confondre les propriétés absorbantes du charbon avec sa propriété décolorante.
Les propriétés absorbantes ont été surtout étudiées
(1) MM. Émery et Bouirou firent pourtant observer dans la discussion que l'eau obtenue par ce procédé contenait des morceaux de laine entraînés pendant le cours de l'opération.
(Bulletin de l'Académie de médec., tome VI, page 446.)
par M. Théodore de Saussure. On peut réduire aux points suivants les résultats obtenus par ses expériences, et que la science a adoptés :
1° Une mesure de charbon peut absorber :
mesures.
En gaz acide hydrochlorique. . .
id.
id.
En gaz acide hydrosulfurique. . ,
id.
id.
id.
En gaz hydrogèna percarbené. . .
id.
id.
id.
id.
id.
Les expériences qui donnent ces chiffres ont éfé faites à la température de 11° à 13° centigrades et sous la pression de 0 mètre 724. Le charbon était fait avec du bois; on le rendait incandescent, on l'éteignait sous le mercure pour le refroidir, et on l'introduisait dans une cloche pleine de gaz, et posée sur le mercure.
2° Le charbon humide absorbe moins de gaz et il l'absorbe plus lentement que le charbon sec.
3° Lorsqu'on met sous la cloche remplie de gaz un charbon imprégné d'un autre gaz, le gaz de la cloche pénètre dans le charbon et en expulse une partie de celui qui y était contenu antérieurement.
4° L'air atmosphérique est absorbé par le charbon à la température ordinaire ; il cède en outre une partie
de son oxygène au charbon, et il y a dégagement de calorique et formation d'acide carbonique. L'inflammation spontanée des charbonnières, qui a lieu quelquefois auprès de l'eau, reconnaît pour cause principale l'absorption de l'air et celle de l'humidité que cet air contient.
Il faut ici remarquer deux choses. Pour qu'il exerce en pleine liberté ses propriétés absorbantes, le charbon doit être sec. S'il est déjà pénétré d'un gaz, il ne peut en absorber un autre qu'imparfaitement. Ensuite, le charbon doit être récemment étouffé avant son emploi, puisque, s'il reste exposé à l'air pendant un espace de temps, même très-court, il est susceptible de s'en saturer, comme il se sature des autres gaz.
Que conclure de là, relativement au filtrage? Le, voici. Quand il s'agit de grandes masses d'eau le charbon est tout à fait impuissant, car une fois saturé par les gaz des premières eaux qui sont amenées à son contact, il n'a plus d'action sur les autres, ou s'il a do l'action sur les gaz qui suivent, ce n'est qu'en restituant à l'eau une portion de ceux qu'il retient déjà, et que l'eau reprend avec elle.
A la vérité, comme l'éau ne dissout point le charbon, il pourra retenir les matières qui la troublent, et la livrer clarifiée, comme le sable. Mais sous ce rapport, le charbon sera toujours dans une condition inférieure; car il se brise facilement, ses molécules se désagrègent, il se délite en quelque sorte ; tandis que
les molécules de sable bien lavé conservent parfaitement leur cohésion.
Indépendamment du principe relatif à la nature de la matière filtrante, principe qu'il suffit d'énoncer pour en faire voir l'importance, il faut reconnaître que la question du filtrage en grand constitue un des problèmes comme il s'en présente à chaque instant, dans l'histoire des luttes que l'homme entreprend avec la nature. A la manière dont on Ta posé, le problème est réellement insoluble. Ce qui nous reste à dire mettra en évidence cette assertion.
On a vu dans quelles limites étroites était renfermée l'action des grands filtres d'Angleterre. D'autres procédés inspirés par des dispositions particulières de terrain ont été mis en usage, et ont donné des résultats qu'on peut dire satisfaisants pour le présent. Nous voulons parler des filtres naturels et des galeries filtrantes, comme on en a construit à Toulouse, à Vienne et à Lyon, et comme on en avait essayé à Glascow, à Liverpool et à Greenock, avec des succès divers.
Le principe qui a présidé à l'exécution de ces établissements, c'est l'imitation des sources naturelles, dont certaines coulent uniformément, sans interruption et donnent toujours de l'eau claire. Mais l'imitation est forcément incomplète. Dans ces sources naturelles qui sont le résultat des infiltrations lentes de l'eau de pluie, la clarification s'opère dans des bancs de sable très-étendus et qui occupent quelquefois des
provinces entières. Dans les sources artificielles, la surface filtrante a toujours une étendue bornée et son produit est en relation avec la circonscription de ses limites. L'ingénieur Thom de Greenock, qu'on peut citer comme l'un des praticiens les plus habiles et les plus expérimentés en cette matière, a exposé avec une clarté parfaite ce qui se passe dans ce cas :
• Supposons, dit-il, un puits creusé dans un banc de sable ou de gravier environné de terrains qui le dominent, terrains qui fournissent une certaine quantité d'eau dans ce banc de sable et de là dans le puits ; si, en filtrant à travers une grande étendue de ces terrains supérieurs, l'eau est devenue parfaitement limpide avant d'arriver au banc de sable, il e3t évident que, dans cette supposition, dans tout le rayon où gît le banc de sable, l'eau qui le parcourra aura un écoulement uniforme et donnera un produit constant, puisque, parfaitement pure avant de pénétrer dans le banc de sable, elle n'y peut déposer aucun sédiment qui occasionne avec le temps des obstructions. Mais supposons qu'elle soit trouble avant qu'elle entre dans le banc de sable ; la source ou l'écoulement de l'eau dans le puits diminuera graduellement alors : car l'eau qui passe à travers le banc de sable ne peut se clarifier qu'en s'y dépouillant de ses impuretés, et celles-ci doivent avec le temps, boucher les interstices qui existent entre les particules de sable et rendre à la fin tout le banc imperméable à l'eau. Le même résultat aura lieu, que le
banc de sable soil naturel ou artificiel. » (Lettre de Robert Thom à sir Shaw Stewart, 'Annales des Ponts et Chaussées, 1831. I* semestre, p, 222.)
À Toulouse on a profité de la présence d'un banc de sable et de gravier qui longe la Garonne et qui est le résultat d'un léger déplacement du lit de cette rivière, déplacement qui remonte à un peu plus d'un demisiècle. Dans ce banc d'alluvion, on a ouvert, successivement trois fossés. L'eau de la Garonne s'infiltre dans le sol, et le résultat de cette infiltration vient se réunir au fond des trois fossés, qui l'amènent sous la bâche de la machine hydraulique. La quantité d'eau obtenue ainsi est suffisante jusqu'à présent. Quant à sa qualité, voici comment s'exprime M. d'Aubuisson des Voisins, l'habile créateur de l'œuvre : « L'eau, dit-il, en est parfaitement bonne et limpide tant que la Garonne demeure dans son lit; mais dans les crues, lorsqu'elle déborde et qu'elle recouvre le terrain sous lequel sont les excavations, les eaux en sortent un peu louches.
• En temps ordinaire, le seul reproche qu'on puisse faire à ces filtres, c'est de n'être pas entièrement exempts dans leur intérieur d'une végétation souterraine. Les brins de bissus qui s'en détachent sont souvent portés par les eaux jusqu'à la cuvette du château d'eau, où il faut employer des toiles métalliques pour les retenir.
t Mais si, par malheur, ajoute M. d'Aubuisson, ce
banc de sable (dans lequel les filtres sont creusés) nous était enlevé, si les petits canaux afférents contenus dans cette masse sablonneuse, et qui, en retenant les matières terreuses, cause de la saleté de l'eau, la livrent entièrement pure, venaient à s'obstruer, alors nous aurions recours à une clarification artificielle. » (Histoire de rétablissement des fontaines à Totdouse, par M. d'AuBUissoN des Voisins. Paris, 1839.)
Ainsi l'eau de Toulouse n'est pas irréprochable. Quant à sa qualité, elle est altérée par un goût de vase (expression de M. d'Aubuisson) et par des débris végétaux tachés de rouille (page 28). Sous le rapport de la quantité ; il est vrai, depuis le temps que les tranchées fonctionnent, on ne s'est pas aperçu qu'il y ait eu une diminution notable dans leur produit. Mais cela tient évidemment : d'abord, à ce que quand, pour une population de 50,000 âmes, on se ménage une provision quintuple des vrais besoins, c'est-à-dire 250 pouces, en comptant 1 pouce pour 1,000 âmes, il faut longtemps pour atteindre la limite de nécessité première, au delà de laquelle seulement il y a souffrance et, par conséquent, signal certain de diminution. Ensuite, un jaugeage rigoureux pourrait seul donner la véritable mesure de l'encrassement des matières filtrantes et de l'engorgement des tuyaux capillaires. En réalité, les produits ont diminué plus qu'on ne pense, cela est évident; car, comme on l'a très-bien remarqué, la condition de l'eau est améliorée, elle es
plus limpide maintenant que dans le principe. Or, en fait de filtrage, tous les praticiens le savent, cette amélioration dan3 la qualité du produit ne peut s'obtenir qu'aux dépens de sa quantité, puisqu'elle est due uniquement à la diminution du calibre des tuyaux capillaires filtrants. Cette circonstance, dont on se félicite, n'est pas aussi avantageuse qu'elle semble au premier abord, puisqu'en définitive elle indique, pour un temps plus ou moins rapproché, la nécessité d'aviser aux moyens de rétablir un équilibre qui ira toujours en s'affaiblissant jusqu'à ce qu'il soit complètement anéanti.
Au surplus, il est évident qu'on ne pouvait tirer un parti plus avantageux des ressources fournies par la localité, et du dépôt précieux de sable et de gravier que la Garonne avait si heureusement mis ainsi à la disposition des ingénieurs de Toulouse, et il faut féliciter M. d'Aubuisson de l'heureux emploi qu'il en a su faire.
L'établissement de Lyon est dans les mêmes conditions que celui de Toulouse, et leur histoire sera la même ; si ce n'est que, l'eau du Rhône étant plus trouble que celle de la Garonne, l'obstruction des galeries filtrantes, s'opérant plus promptement, exigera leur prolongement, dans un temps plus prochain, ou leur remplacement par d'autres moyens.
Or les eaux du Rhône sont régulièrement troubles pendant six mois de l'année, par le fait des eaux de
l'Arve, qui se précipitent des flancs du mont Blanc pendant les grandes chaleurs. Des expériences faites pendant les crues démontrent que la quantité des matières troublantes qu'elles contiennent par litre d'eau, n'est pas moindre de huit centièmes, 80 grammes par 1,000 grammes.
De tout ceci nous ne voulons tirer qu'une seule conclusion : c'est que le problème du filtrage en grand des eaux publiques est réellement insoluble, et qu'ainsi posée la clarification de l'eau doit être rangée dans le domaine des choses impossibles. Gomme tout est réglé dans la nature et que chaque chose y existe avec ses conditions ; que la puissance de l'homme est limitée, il en résulte que ce domaine des choses impossibles est plus grand qu'on ne pense, et qu'il ne comprend pas seulement le mouvement perpétuel, la quadrature du cercle, et les projets de langue universelle. C'est faute de savoir reconnaître les limites de ce domaine, que tant d'esprits, tant de savants même, font fausse route, qu'ils s'obstinent de bonne foi dans des recherches qui tendent à franchir ces limites, et qu'ils courent ainsi à la poursuite de la femme en queue de poisson, formosa supemè.
Il faut renverser les données du problème. Au lieu de s'acharner en vain à filtrer l'eau en grand; comme, en définitive, il faut la distribuer en détail, en attaquant la difficulté, il faut la diviser, et l'on sera sûr de la vaincre.
C'est la fable du Vieillard et de ses enfants : « Voyez si vous romprez ces dards liés ensemble
« le faisceau résista ;
« De ces dards joints ensemble un seul ne s'éclata. « Faibles gens, dit le père, il faut que je vous montre « Ce que ma force peut en semblable rencontre. « On crut qu il se moquait ; on sourit, mais à tort : « Il sépare les dards et les rompt sans effort. »
C'est d'ailleurs ainsi que chacun agit, et dans Paris il n'y a pas de ménage, pauvre ou riche, qui, en aucun temps, boive l'eau telle que le fleuve la donne.
Mais on comprend qu'il serait plus avantageux pour tout le monde qu'il y eût dans chaque maison, à la disposition de tous les locataires sans exception, comme à Glascow et àPaisley, un robinet d'eau claire qui n'eût pas besoin, pour couler, de l'office du porteur d'eau.
Or rien n'est moins difficile et plus praticable : Un filtre à pression, toujours en charge, mais qui ne fonctionne pas d'une manière continue, dont on ne retire l'eau qu'au fur et à mesure des besoins et par intervalle, un pareil filtre fait aussi l'office d'un réservoir de dépôt pendant les heures où il est inactif, et le liquide y devient facilement cristallin. L'eau en sort avec une limpidité aussi grande que celle que l'on a l'habitude d'attribuer à l'eau de roche. Dans des filtres ainsi disposés, et pour un usage in-
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termittent, la matière filtrante n'a pas besoin, pour remplir son office, du concours préalable des éponges; on peut rester fidèle au principe dans toute sa rigueur, et n'admettre dans la composition de la chambre filtrante que des substances parfaitement inertes.
Telle est la vraie et telle est aussi la seule manière de résoudre complètement et économiquement le problème de la clarification des eaux publiques.