Des eaux thermales de Bains-en-Vosges
Il est peu d'établissemens thermaux, qui n'aient trouvé dans chacun des médecins qui les ont dirigés , — quelquefois même dans de simples amateurs , — des historiens ou panégyristes plus ou moins sincères.
Bains a , pour ainsi dire, échappé à cet honneur f). Sa
(*) Parmi les quelques notices, ou articles de journaux, dans lesquels il a été autrefois question des eaux de Bains, il faut distinguer Un petit travail publié dans le Journal de pharmacie , par M. Chevallier. Ce chimiste distingué a décrit , d'une manière exacte , les propriétés physiques et chimiques de nos sources, d'après ses observations personnelles.
réputation s'est établie simplement, lentement, sans qu'on ait eu recours aux trompettes de la publicité, ni aux pratiques modernes de la réclame. Il a eu ceci de commun avec le vrai mérite, il est resté modeste et discret.
Je n'entreprendrai point de lui enlever ce caractère.
Le but de cet ouvrage n'est pas de présenter un brillant tableau des cures merveilleuses opérées par les eaux , ni de faire une description enthousiaste des beautés de l'établissement.
En disant trop , je mentirais , et on ne croirait même plus à quelque bien, si réel et si restreint qu'il pût être.
C'est l'impression produite dans l'esprit d'un grand nombre de médecins qui , entendant dire que les eaux guérissent tout , prétendent qu'elles ne guérissent rien.
Mon père, qui a dirigé pendant trente-deux ans cet établissement, sollicité à publier le résultat de son expérience (*} , a constamment reculé devant le scrupule de faire , — ou quelque petit livre peu digne d'un praticien , — ou un ouvrage trop ambitieux par ses allures scientifiques.
C'est qu'en effet, le principal écueil des écrits sur les eaux minérales, est de s'adresser à la fois aux gens du monde et aux médecins. Or , ce qui est du goût des uns , ne l'est pas toujours des autres.
J'ai reconnu ces scrupules et ces difficultés ; et cependant, j'ai cru devoir passer outre, comptant un peu sur les
(*) 11 a cherché à m'en faire profiler par ses conseils , et m'a laissé des renseignemens utiles pour la composition de ce travail. J'exprimerais ici ma reconnaissance, si ce sentiment avait besoin d'un témoignage public.
nécessités des circonstances et du sujet, pour me servir d'excuse aux yeux du lecteur.
J'ai divisé ce livre en deux parties.
La première peut être considérée comme un guide du baigneur aux eaux de Bains ; elle renferme la description de la ville , des sources, de l'établissement, ainsi que l'indication générale des règles à suivre dans l'emploi des eaux.
La seconde s'adresse spécialement aux médecins ; elle est consacrée à une étude sur l'action des eaux, et sur les principales affections pour lesquelles elles sont indiquées.
j'écris donc pour les baigneurs et pour les médecins : aux uns, je donne des renseignemens et des conseils ; aux autres , j'expose ma manière de comprendre et de traiter les maladies qu'ils m'adressent , afin qu'ils la jugent. En me faisant part de leurs réflexions et de leurs critiques, je pourrai modifier cette manière dans ce qu'elle aurait de défectueux.
Je me suis abstenu de pubfier la relation de cures opérées par les eaux. Il m'a paru que les médecins n'attachaient pas grande valeur à ces observations écourtées , où l'on voit invariablement un M. de **' en proie depuis longues années à des douleurs d'estomac ou de tête , se trouver guéri après vingt-un bains et trois verres d'eau pris tous les matins.
Peut-être ce genre de récits intéresserait-il le malade des eaux, toujours disposé à se reconnaître dans chaque peinture pathologique , et qui d'ailleurs n'est pas fâché de voir qu'on guérit si facilement.
On comprendra le motif qui me fait refuser une pareille satisfaction à cette classe de lecteurs.
Pour oiïrir un caractère scientifique et sérieux , les ob-
servations devraient avoir un développement , et se trouver en nombre tel que ne sauraient le comporter les limites de cet omTage.
Quant à les présenter comme des certificats d'efficacité , cela pourrait sembler utile , s'il s'agissait d'un établissement nouveau, de sources inconnues.
Les thermes de Bains ne sont point dans ce cas ; fréquentés par les Romains, ils n'ont pas cessé d'attirer près d'eux les personnes souffrantes de divers pays. Sans doute, cette clientèle a subi des fluctuations en rapport avec l'état de civilisation, de prospérité et de sécurité publiques; mais de tous temps, elle a témoigné par sa fidélité de la confiance que ces eaux ont inspirée aux populations qui pouvaient les apprécier.
Si l'on peut dire que la fortune de certains établissemens s'est accréditée par des moyens factices , et en vertu de circonstances étrangères à leurs qualités curatives, certes, pour Bains , on ne saurait alléguer de semblables motifs. Les améliorations ne sont survenues que lentement et difficilement , commandées en quelque sorte par l'affluence croissante des étrangers. Tout ce qui tient à l'attrait y est encore bien au-dessous de ce qu'on rencontre ailleurs.
Au reste , — et ceci me semble une raison décisive , — une grande partie des personnes fréquentant nos eaux , n'y viennent point chercher des plaisirs ; ce sont des gens de la campagne qui s'ennuyent loin de leurs affaires , de leurs champs , et se garderaient bien de faire un voyage pénible et coûteux , s'ils ne savaient trouver la guérison comme tel et tel de leurs voisins qui , les années précédentes, en ont déjà éprouvé grand bien.
On vient donc à Bains pour se guérir . comme on va à d'autres eaux pour se distraire.
Ce n'est pas, toutefois, qu'il y ait quelque cause d'éloignement pour les personnes riches; mais en ceci, comme en beaucoup de choses , la mode est souveraine dans ses caprices.
A part Bourbonne , — dont les eaux chargées de sel ont une spécialité d'action qui détermine la clientèle, — les eaux thermales de l'Est de la France offrent la plus grande analogie dans leurs caractères et dans leurs propriétés. Placées à quelques lieues de distance , dans les mêmes conditions géologiques , les sources doivent provenir, ou d'une origine commune, ou de réservoirs constitués par les mêmes élémens minéralogiques. Quelques milligrammes de sels, quelques degrés de chaleur en plus ou en moins dans leur composition , ne sont pas des différences suffisantes pour influer sur leur manière d'agir. Aussi , n'est-ce pas cette dernière qui décide les malades à se rendre de préférence à tel ou tel établissement.
Luxeuil est dans la Haute-Saône, il est fréquenté par les populations de la Franche-Comté et de la Bourgogne.
Plombières est un établissement de l'État, on n'y a jamais rien épargné pour attirer les étrangers ; il est plus connu à Paris et dans les villes éloignées , c'est enfin le plu» aristocratique.
Mais, — comme il nest pas donné à tout le monde d'aller à Corinthe , — Bains reçoit les gens plus modestes , ou ceux qui fuient le bruit, les contraintes de l'étiquette et de la toilette. C'est principalement de la Lorraine et de la Haute- Marne que nous vient le plus grand nombre de baigneurs
La différence de vogue n'est donc pas l'eft'et d'une différence dans la valeur intrinsèque des eaux.
Quelques-uns diront : Celles-ci sont plus fortes , parce qu'elles sont plus chaudes. C'est une erreur. L'excès de
calorique est un inconvénient qui est plus propre à diminuer l'activité des eaux qu'à l'augmenter ; car on est obligé dans leur emploi, ou de les laisser refroidir, ou, ce qui a lieu le plus souvent, de les mélanger à l'eau froide commune. Ainsi qu'on le verra plus loin, les sources de Bains sortent de terre avec des températures précisément appropriées aux divers usages.
D'autres voudront s'appuyer sur des modifications légères dans la composition chimique , pour prétendre à une spécialité d'action dans certaines maladies (*).
C'est tomber dans un écueil funeste qui consiste à rattacher exclusivement l'action des eaux à la quantité et à la qualité des sels qu'elles renferment.
Nous pensons qu'en effet, il faut méconnaître la nature de la médication des eaux pour la faire dépendre entièrement des substances chimiques en dissolution.
Avec une semblable manière de voir , on comprend le peu de faveur dont les eaux minérales devraient jouir dans l'esprit des médecins. Si elles ne sont qu'une forme médicamenteuse , il faut convenir que ce médicament , auquel la chimie attribue des élémens si simples et si faibles , doit être assez insignifiant dans ses effets. Et d'ailleurs, ne pourrait-il pas être administré avec plus de soin et de précision loin des sources?
(*) Les analyses des eaux de Plombières, Bains et Luxeull ont été faites isolément , à diverses époque^ , par différens chimistes. Comment établir des élémens de comparaison au sujet d'opérations aussi délicates, et sur des proportions si minimes.
Il ne saurait y avoir de donnée certaine à cet égard , qu'autant qu'une analyse comparative serait faite en même temps , par un seul chimiste, employant les mêmes procédés, et agissant sans idée préconçue. Un pareil travail offrirait, je crois, beaucoup d'intérêt.
Cependant , ii ne faut pas l'oublier , les malades qui se rendent aux eaux, ont déjà été soumis, sans succès, à l'action de remèdes énergiques, variés, et voici qu'un moyen très-simple, à peine reconnu dans la matière médicale , va produire les plus heureux effets.
C'est que la médication des eaux ne consiste pas dans un remède plus ou moins actif, s'adressant à telle ou telle maladie , mais bien dans une méthode curative complexe , susceptible d'être appliquée à des affections très-diverses , suivant les modifications qu'on lui fait subir dans son emploi. C'est une médication hygiénique, si l'on peut ainsi parler, c'est-à-dire qu'elle résulte d'un concours de circonstances favorables à la santé, d'un ensemble de conditions au milieu desquelles les forces vitales enchaînées reçoivent une impulsion et une activité nouvelle.
Déjà , dans un premier travail sur V action thérapeutique des eaux thermales, je me suis placé à ce point de vue : repoussant également dans mon appréciation, — d'une part, les agens mystérieux , les qualités occultes , en un mot, les suppositions hypothétiques auxquelles on se laissait trop facilement aller autrefois , — d'autre part , les prétentions exclusives de la chimie , que les modernes sont trop disposés à considérer comme le critérium absolu, comme l'arbitre souverain des vertus curatives des eaux, — j'ai voulu faire de cette médication une chose rationnelle, ressortant des données de la thérapeutique, sans \^^ restreindre au rôle d'une forme médicamenteuse , ou d'un mode d'administration.
Dans le chapitre où je traiterai ce sujet, j'analyserai les élémens dont se compose le traitement des eaux, je déterminerai leur valeur relative , et la nature de l'action exercée sur l'organisme. Ici, j'ai seulement voulu caractériser la
médication, afin d'en mieux faire saisir les principales in dications.
C'est évidemment aux maladies chroniques qu'elle doit s'appliquer.
Envisagées d'une manière générale, ces affections consistent dans une certaine inertie des forces vitales, dans un état de langueur et d'imperfection des mouvemens organiques , d'où résulte l'anémie , la débilité , les congestions, les désordres d'innervation. Ces états morbides qui, primitivement ou consécutivement, envahissent toute l'économie, se sont développés sous l'influence vicieuse de conditions pathologiques ou hygiéniques qu'il importe avant tout de modifier.
Les praticiens savent qu'avec les ressources pharmaceutiques ordinaires, on peut calmer, amoindrir, mais difficilement guérir les maladies chroniques. Cette guérison s'obtiendra plutôt par des ms-ameÉ^tee» simples, qui mettent en jeii les fonctigns sans altérer les organes , qui »e se j;)rojposent pas d'attâ^^te^la constitution du sang, de neutraliser directement les principes délétères répandus dans les humeurs, ou de rétabhr l'intégrité des tissus, mais seulement de remettre les organes dans des conditions physiologiques, de favoriser les fonctions éliminatrices, et enfin d'activer les puissances reconstitutives.
Tel est, je le sais, le programme de l'hydrothérapie , ou traitement par l'eau froide :
Exercer et fortifier le système nerveux organique en provoquant des réactions, en excitant la circulation capillaire et les mouvemens de composition et de décomposition, rétablir largement les fonctions de la peau , dissiper les congestions et les irritations locales en imprimant une impulsion plus forte et mieux répartie à tous les fluides, re-
lever le ton de l'économie, et rendre la nutrition plus complète, voilà, je pense, les principales indications que prétend remplir cette méthode.
En faisant la part , — et de l'engouement qui s'attache à tout traitement nouveau , — et de l'esprit systématique , empyrique , ou spéculateur , qui le fait appliquer sans discernement à tous les cas , — il est incontestable que l'hydrothérapie est un puissant modificateur qui triomphe souvent de maladies très-rebelles.
Et, cependant, là on ne s'inquiète pas trop de l'analyse des sels contenus dans l'eau employée.
Quelques-uns pourraient croire qu'en faisant l'apologie de l'eau froide, je fais le procès de l'eau chaude. Non, la différence n'est qu'apparente , elle n'existe que dans les procédés, le résultat est le même, les indications sont les mêmes.
Et d'ailleurs, depuis longtemps j'ai introduit dans ma pratique quelques-uns des moyens de l'hydrothérapie. J'emploie les douches froides, les compresses et le drap mouillé , les affusions froides après les sudations provoquées par l'étuve. Il m'a semblé que , par la combinaison prudente des méthodes froide et thermale , on pouvait obtenir d'heureux effets.
Elles ont une efficacité certaine, mais, disons-le bien, elles ne s'appliquent pas à tout, et toutes les fois qu'elles sont bien appliquées, elles ne guérissent pas ; elles ont cela de commun avec les meilleurs agens de la thérapeutique.
Bordeu a dit : « Le traitement des eaux minérales employées à leurs sources est, sans contredit, de tous les moyens de la médecine, le mieux en état d'opérer, pour le physique et le moral , toutes les révolutions nécessaires et possibles dans les maladies chroniques. » Je formulerais
volontiers cette proposition par ces mots : Les eaux guérissent quelquefois et soulagent souvent.
J'ai la confiance que cette opinion est partagée par les praticiens expérimentés qui, depuis longtemps, envoient leurs malades aux eaux. Ceux-là seuls peuvent être bons juges dans la question d'efficacité. C'est particulièrement à eux que je livre cet écrit, et c'est leur approbation que je suis désireux de mériter.