BARONE DE DOMMARTIN ANNO CHRISTI. MDCCLXXI
Ce bain, tel qu'il existait encore en ISAâf, malgré l'importance et le soin qu'on avait apportés dans sa construction, était constitué par un bâtiment souterrain d'une architecture lourde, d'une distribution peu avantageuse. Quatre rangs de colonnes supportaient une plate-forme en dalles, servant de promenade, et à laquelle on arrivait de plein-pied par le côté nord. Cette plate-forme était ouverte par le milieu pour éclairer l'intérieur où l'on se trouvait ainsi exposé à la pluie et à l'air froid du dehors. Il y avait deux bassins rectangulaires fort incommodes, et d'un côté seulement quelques cabinets vestiaires obscurs et humides, un seul cabinet de douche et des étuves dans l'endroit le moins chaud En revanche , les bassins alimentés par les sources les plus chaudes étaient à une température telle que peu de personnes pouvaient la supporter. En sorte que cet établissement, qui devait être le plus utile en raison de l'abondance des eaux et de sa position au centre du bourg, était presque complètement abandonné.
Tout le service était concentré au Bain-'Neuf oii régnait un encombrement déplorable. Une restauration était urgente ; elle fut décidée par le nouveau propriétaire, M. le baron Villatte.
Les eaux minérales de Bains sont donc aujourd'hui rassemblées dans trois bâlimens, dont nous allons faire l'exacte description.
1° Le Bain-Romain, auquel nous avons cru devoir restituer le titre qui rappelle son antique origine, est placé au centre de la ville. C'est un édifice d'un style élégant, d'une sage ordonnance, et auquel il ne manque vraiment que de plus vastes proportions pour constituer un chef-d'œuvre du genre. Son architecture offre les caractères de simplicité, de convenance et de solidité qu'on doit rechercher dans les constructions de celte espèce Q.
A l'extérieur, il a une forme rectangulaire, et se compose d'un rez-de-chaussée en partie enfoncé dans le sol, et d'un premier étage recouvert d'une plate-forme qui sert de promenade.
A l'intérieur, c'est un magnifique vaisseau, éclairé par la partie supérieure , et offrant deux colonnades superposées qui forment galeries. — Dans la supérieure, s'ouvrent tous les cabinets à baignoires ; — dans l'inférieure , les cabinets de vestiaires et de douches 5 — trois grandes piscines occupent le milieu.
Cet ensemble présente un coup-d'œil brillant qui ne manque jamais d'exciter l'admiration des étrangers.
(*) Son exécution était rendue difficile par la mauvaise disposition et l'exiguité du terrain. Ces difûcullés ont été surmontées d'une manière fort habile, et tous les travaux ont été exécutés d'une saison à l'autre ; aussi , ne saurait-on donner trop d'éloges à l'architecte, M.Gahon ,el à l'eutrepreneur, M. Déchamp.
Pénétrons dans le détail :
Les trois piscines forment des bains à diverses températures i Dans le grand bassin circulaire , l'eau est la moins chaude; elle y est maintenue à 25 ou 26° R. — Dans le bassin ovale inférieur, elle est à 28° R., et dans le supérieur, à 31° R.
Dans chaque bassin , trois sources de température différente arrivent isolément à une extrémité, se mêlent plus ou moins, et sortent à l'autre extrémité.
Cette disposition me semble mauvaise ; ces sources sont plus chaudes et plus pures, par conséquent plus légères que l'eau du bassin , elles ont une tendance à se maintenir à la surface jusqu'au déversoir, tandis que l'eau refroidie et salie reste dans les couches inférieures du bain. On conçoit l'effet fâcheux qui en résulte : d'un côté, l'eau est altérée plus rapidement, et de l'autre les parties inférieures du corps sont dans un milieu plus froid que les supérieures. Le contraire serait préférable. On remédierait facilement à ces inconvéniens, en faisant arriver les sources dans un petit récipient placé sur une colonne au centre de chaque piscine; elles s'y mêleraient et en descendraient par plusieurs petits tuyaux qui s'ouvriraient au fond du bassin.
A part cette circonstance, nos piscines offrent une commodité et un attrait tout particuliers. L'eau abondamment renouvelée y est maintenue à une température uniforme et régulière. Dans les galeries latérales s'ouvrent de nombreux cabinets de vestiaires, d'un côté pour les hommes, et de l'autre pour les femmes ;
Cette séparation n'existe que pour les vestiaires , car dans les bassins les sexes sont mélangés. On descend dans la piscine revêtu de l'uniforme des bains, c'est-à-dire d'une longue robe de flanelle, ou d'une chemise en grosse toile grise, — vêtement assez décent , mais peu coquet ; — là , comme dans un salon de conversation, ou mieux ^ comme dans un omnibus
parisien, se trouvent côte-à-côte le prêtre et la religieuse, la dame aiix belles manières et le paysan sans façon. En attendant que l'égalité soit réalisée sur la terre, on la trouve ici dans l'eau.
Sans être trop prude , on pourrait dire qu'un pareil usage était bon pour ces temps primitifs oii l'innocence n'était pas un nom, et où la propreté n'était pas une vertu. Il est vrai de dire que la répugnance des plus scrupuleux finit toujours par s'effacer devant ia certitude que tout abus est impossible ; on sacrifie quelque chose à la propreté pour la distraction. D'ailleurs le bain de propreté exigé avant peut être pris apïès la saison.
Aux deux extrémités de la galerie se trouvent quatre cabinets de douches. Au n° 1 , on peut recevoir une douche chaude perpendiculaire, une horizontale mobile, ou à Tivoli; et enfin, une alternativement chaude et froide. Elles peuvent être prises par le malade lui-même, ou dirigées par la main d'un doucheur. On en varie à volonté la force d'impulsion, le volume, la température, la direction ou le mode de projection. Autrefois, à Bains, les douches agissaient seulement par le poids d'une colonne d'eau s'échappant d'un réservoir plus ou moins élevé. Ce système , exclusivement employé à Bourbonne et à Plombières, était insuffisant pour remplir toutes les indications.
A l'instar des établissemens d'Allemagne , on a établi une pompe foulante qui lance l'eau avec une grande vigueur. Cette puissante action est indispensable pour administrer de bonnes douches en arrosoir.
La douche n° 2 est de celte espèce , elle a une direction horizontale, et s'applique facilement sur le ventre et les parois ihoraciques.
Aux n"' o et 4, outre des douches descendantes de force graduée, il y a dans le dernier numéro une douche ascendante très-chaude qui est dirigée sur le périnée dans certains cas spéciaux. Dans le cabinet n° 5, il serait à désirer qu'on établît
une douche vaginale, reçue dans un bain de siège, dont l'eau se maintiendrait à une température uniforme et réglée à volonté. Cet appareil serait très-utile.
Il est' une autre amélioration que je regarderais comme bien avantageuse ; elle consisterait à enfoncer dans les réservoirs souterrains la cuvette où l'on reçoit la douche n° I , de manière à y laisser arriver constamment un peu d'eau chaude. On obvierait ainsi à l'inconvénient de la fraîcheur des parois et de l'athmosphère de ce cabinet.
A côté se trouvent deux petites cellules pour douche rectale.
Dans la galerie opposée, on a disposé dans deux cabinets des cuves en pierre, où tombent d'une certaine hauteur les sources du Robinet de fer et du Robinet de cuivre. La première de ces sources s'était acquis dans l'ancien bain une grande réputation pour les bons effets qu'elle produisait dans les vieilles entorses, sciatiques, etc. Elle tombait alors au milieu des bassins dont l'eau n'était pas à un niveau si élevé que maintenant, et l'on pouvait aisément se retourner sous le coulant de cette eau chaude. Dans les cabinets actuels , c'est peut-être moins facile 5 il serait bon que les cuvettes fussent plus larges et plus profondes. — Ces sortes de petites douches naturelles sont trèsactives. On les utilise aussi comme bains de pieds.
A l'angle supérieur de cette galerie se trouve la Source romaine employée en boisson.
Et plus loin , les étuves. Elles sont placées sur Penchambrement même de la grosse source, dont l'eau y entretient la chaleur et les vapeurs nécessaires. Ce sont deux jolis cabinets avec revêtement en faïence. On a disposé sur un soupirail de la source une boîte pour prendre des bains de vapeur partiels. — A côté, un cabinet où l'on reçoit ane douche russe. On pourrait établir dans le vestiaire qui en dépend un lit pour pratiquer les frictions et le massage.
Sous les galeries et les cabinets vestiaires , dans tonte l'étendue du bain, se trouvent de vastes réservoirs dans lesquels s'accumule l'eau des sources qui ne servent pas à alimenter les piscines. Cette eau est aspirée par deux pompes'et portée dans les réservoirs supérieurs qui fournissent aux baignoires et aux douches. Ces réservoirs souterrains ont l'avantage d'échauffer les dalles sur lesquelles on marche nu-pieds pour entrer et sortir des bassins.
Le premier étage du Bain-Romain, auquel on arrive de plein-pied par le côté nord, est exclusivement destiné aux bains particuliers en baignoires.
Huit cabinets s'ouvrent de chaque côté sur les galeries latérales j ils sont simples, mais proprement tenus et pourvus des petites nécessités, — glace, sonnette, etc.
Il y a un cabinet de douche pour toutes les personnes qui baignent dans cette partie de l'établissement. — Il serait à souhaiter qu'on pût faire arriver un tuyau de douche au-dessus de chaque baignoire. Espérons que plus tard on obtiendra ce perfectionnement j comme aussi d'établir dans deux ou trois cabinets des appareils irrigateurs, de manière à ce que les femmes puissent recevoir une douche vaginale pendant toute la durée de leur bain.
2° Le deuxième bâtiment, dans lequel sont réunies les sources tempérées , est le Bain-Neuf, qu'on désigne maintenant sous le nom de Bain de la promenade pour éviter une confusion facile, puisque, par le fait, il était devenu le bain vieux.
Il estcontiguàla promenade, et n'est distant du Bain-Romain que de 60 mètres. Il n'y a aucune destination spéciale pour chacun de ces bains. On donne la préférence à l'un ou à P'autre , suivant la proximité du logement , les convenances de société, ou le caprice individuel. Sous le rapport médical, à part les
différences dans la température et la disposition de quelques appareils, les eaux ont les mêmes qualités.
Au Bain-Romain, les prix sont un peu plus élevés, ce qui en éloigne peut-être les personnes pour lesquelles cette considération a de la valeur.
La construction du Bain de la promenade n'est ni élégante, ni bien solide, mais sa distribution intérieure est aussi commode qu'on peut le désirer.
Dans une salle vaste et bien éclairée, se trouvent trois bassins ovales pouvant contenir chacun trente-cinq à quarante personnes. Ces piscines sont graduées, l'une de 25 à 26° R. , l'autre de 27 à 28% et la troisième de 29 à 30°. Chacune est alimentée par trois sources abondantes.
Sur les côtés existent dix-huit cabinets vestiaires, et douze baignoires pour les personnes qui, voulant se baigner à part, n'aiment pas la solitude des cabinets.
Au fond de la salle , il y a quatre grands cabinets de douches avec bassin d'immersion. Cette disposition est on ne peut plus avantageuse. La personne qui reçoit la douche est à demi plongée dans l'eau chaude j en sorte que les parties découvertes et soustraites à l'action de la colonne d'eau ne sont pas exposées à se refroidir.
Dans un cabinet voisin, se trouvent deus sources que l'on prend en boisson : la Savonneuse , et un filet de la Grosse source.
A l'autre extrémité de la salle, dans l'ancien salon, il y a neuf cabinets à baignoires , un de douche descendante , et trois de douches ascendantes.
5° Il n'y a rien à dire de particulier sur la Source de la Vache; elle coule dans une petite chambre engagée sous la maison qui fait l'angle du pont.
Le personnel de l'établissement, sans être nombreux, suffit aux besoins du service. Les baigneurs sont soignés par les domestiques des différentes maisons où ils sont logés. Peutêtre serait-il plus convenable qu'ils le fussent par des personnes attachées à l'établissement, et que le linge fût fourni par ce dernier.
C'est une amélioration qu'il faudrait encore réaliser. Nous en avons déjà signalé plusieurs, il y en aurait d'autres encore à indiquer. Mais il ne faut pas être trop exigeant j le temps amènera de nouveaux perfectionnemens.
Le propriétaire actuel a fait beaucoup : et l'on ne peut de mander d'un particulier des avances tellement considérables que les intérêts ne sauraient plus en être garantis dans un avenir incertain. L'Etat seul peut faire des sacrifices qui n'ont leur raison d'être que dans les considérations d'intérêt public.
Aussi, répéterons-nous ici ce que depuis longtemps nous réclamons dans nos rapports annuels à l'administration centrale. Il y aurait tout avantage pour l'établissement, pour la localité et pour les baigneurs, à ce que l'État devînt propriétaire des eaux de Bains.
Cette acquisition ne se présenterait pas, du reste, dans des conditions onéreuses, comme il sera facile d'en juger.
Les eaux de Bains ne sont devenues une propriété qu'à partir du moment où leur fréquentation engagea certaines personnes à créer autour des sources des abris qui en rendaient l'usage plus facile. Oh exigeait alors à titre d'indemnité une légère rétribution de la part des baigneurs.
Les seigneurs de Bains , MM. d'Havre et de Dommartin , obtinient l'autorisation de construire des bâtimens et de réclamer, pour se couvrir de leurs frais, le prix modique de ,50 sols d'abord, de o francs ensuite pour cbaque saison.
La propriété des sources elles-mêmes était en quelque sorte
réservée j puisqu'une veuve Perrin qui, la première, les avait exploitées, a pu soutenir longtemps ses prétentions contre les seigneurs, et qu'à l'époque de la révolution, le conseil municipal, se fondant sur ce que ces derniers avaient usurpé leurs droits sur la commune, a réclamé pour celle-ci la propriété des eaux.
Le Gouvernement d'alors, qui sans doute avait besoin d'argent .j n'a pas admis la requête , et l'établissement a été vendu comme propriété nationale. Les citoyens Renaud et Irroy sont devenus acquéreurs pour la faible somme de 10,000 francs, payables en assignats.
M. le baron Falatieu et M""® d'Argout ont ensuite racheté à an prix un peu plus élevé
Enfin, en 1844, M. le général Villalte est devenu propriétaire pour la somme de 90,000 francs. Les frais de vente, la reconstruction diî Bain-Romain portent la mise de fonds à 150,000 francs.
Or, en 1846, le nombre des baigneurs a été de 1164, — îes recettes ont été de 12,751 francs , — les dépenses de 4,183 francs, — ce qui laisse un bénéfice net de 8,568 francs.
On voit donc que, si l'État devenait propriétaire des eaux de Bains , ce ne serait pas , comme il en est de certains établissemens, un sujet de dépenses incessantes.
Je terminerai ce qui concerne l'établissement par la copie jd«^ tarif et du règlement actuellement en vigueur.
Pour la police des» Eaux minérales de Bains.
Art. l®^ — L'inspecteur des eaux de Bains est chargé de la surveillance de tout ce qui a rapport au service médical de l'établissement.
Art. 2. — La température des bassins des eaux minérales sera réglée par l'inspecteur j il est défendu à tout autre de la changer et de toucher aux robinets des sources qui alimentent les bassins.
Art. 5. — Il est défendu à toute personne de se baigner dans les bassins sans en avoir obtenu la permission par écrit de l'inspecteur , auquel elles devront d'abord se présenter pour lui faire connaître le genre de leur maladie.
Le régisseur de l'établissement sera tenu de veiller à l'exécution de cette disposition.
Art. 4. — Personne ne pourra se baigner dans les bassins sans avoir préalablement pris un bain de propreté.
Il est défendu de se baigner avant que les baignoires et les bassins soient remplis, ni hors les heures indiquées.
Art. 5. — Les personnes qui désireraient recevoir les douches devront se faire inscrire à l'avance sur un tableau d'ordre , qui sera tenu à cet effet sous la surveillance de l'inspecteur.
Art. 6. — Toutes actions ou paroles contraires aux bonnes mœurs , ou de nature à troubler la tranquilité dont les malades pourraient avoir besoin, sont sévèrement interdites.
Si quelques personnes enfreignaient cette défense , elles seraient signalées à l'autorité municipale pour être poursuivies €onformément aux lois.
Art. 7. — Il est défendu de commettre aucune dégradation dans les bains et leurs dépendances , ni de fumer dans aucune des parties de l'établissement thermal.
Art. 8. — Il est défendu de faire ou de déposer aucune ordure auprès des sources ou autour de leur enceinte, et de laver du linge, des ustensiles et tous autres objets quelconques aux sources ou dans les bassins intérieurs et extérieurs.
L'entrée des chiens est formellement interdite.
Art. 9. — Aucun officier de santé autre que l'inspecteur ne pourra s'immiscer dans la surveillance des eaux.
Les malades pourront néanmoins se faire soigner par leurs médecins ordinaires lorsqu'ils le jugeront convenable.
Art. 10. — Le présent Règlement sera imprimé , publié et affiché dans la commune de Bains aux frais du propriétaire, adressé au maire, à l'adjoint et à l'inspecteur des eaux, qui sont chargés, chacun en ce qui le concerne, de son exécution; il en sera remis un exemplaire à M. le juge de paix du canton.