I III
glant. On trouvera encore un grand nombre d'exemples analogues dans les relations médico-légales de Bayard et d'Olli vier (d'Angers) des accidents du Champ-de-Mars en 1837 (1) et dans ceux du pont de la Concorde (15 août 1860) rapportés par Tardieu (2).
Nous avons eu l'occasion de voir des ecchymoses très étendues des conjonctives oculaires et palpébrales dans une autopsie fort curieuse, faite à la Morgue, par M. Descoust (mai 1885). Il s'agissait d'un nouveau-né qui avait péri asphyxié dans des circonstances assez rares. Un large débris des membranes ovulaires était resté collé sur toute la face, obturant hermétiquement les narines et la bouche; les efforts d'inspiration avaient été tels qu'une partie de ce voile membraneux avait été aspiré jusque dans l'arrière-bouche. L'occlusion des voies respiratoires avait été telle qu'il n'y avait eu aucune introduction d'air dans les poumons qui présentaient l'aspect foetal dans toute sa pureté.
La suffocation n'étant le plus souvent le résultat d'un crime que chez les nouveau-nés, ce n'est que chez eux qu'on pourra trouver des traces de violences criminelles, et encore, rarement, à cause des procédés perfectionnés mis aujourd'hui en usage (étouffement sous des oreillers, couvertures, etc.). Mais, parcontre, les contusions ecchymotiques ne sont pas rares dans les suffo:ations accidentelles par éboulements, enfouissements, écrasement dans les foules.
(1) Bayard. Loc. cit., p. 292.
(2) Tardieu. Loc. cit., p. 346.
Submersion. — Les ecchymoses cutanées de l'asphyxie sont éminemment rares chez les noyés. Nous ne les trouvons même pas indiquées dans l'étude, si complète, de Devergie sur la submersion. Et ce n'est qu'exceptionnellement qu'Hofmann (1) a observé des ecchymoses sous Us conjonctives et la peau de la face sur des noyés dans l'eau; mais il en a plusieurs fois trouvé sur des individus, surtout sur des enfants, qui s'étaient noyés dans les matières des fosses d'aisances ou des liquides épais analogues.
Rappelons que la submersion accidentelle ou suicide peut souvent s'accompagner de coniusions ecchymotiques produites au moment de la chute à l'eau ; le noyé s'étant heurté contre des corps durs, tels que pierres, piles de ponts, bords de bateaux, etc. Il faut donc être très prudent dans les inductions qu'on serait quelquefois tenté d'en tirer en faveur d'un crime, car ces ecchymoses peuvent même avoir été antérieures au fait de la submersion, ainsi que nous en avons cité un exemple (voir p. 32).
L'appréciation de l'âge et de la cause des contusions ecchymotiques chez les noyés sera toujours d'une extrême difficulté et même souvent impossible, à cause de la diffusion et de la décoloration rapide des ecchymoses, dès que les cadavres ont séjourné même peu de temps dans l'eau.
Quel a été l'instrument vuhiérant ?
Cette question, on le comprend, a quelquefois une grande importance, et c'est sur elle que le magistrat in-
1) Bofnrano. Locc'U., p. 399.
sistera souvent auprès du médecin-expert. Car pour lui, qui interprète les constatations écrites dans le rapport, elle pourra, selon la solution donnée dans celui-ci, faire admettre ou rejeter le crime ou la préméditation.
Peut-on de la forme de l'ecchymose déduire quel a été Vinstrument contondant? C'est à cette question seulement que nous essayerons de répondre dans ce chapitre; car nous ne reviendrons pas sur le caractère des ecchymoses produites par la succion ou les morsures, non plus que sur celles qui accompagnent les blessures par instruments piquants, tranchants ou par armes à feu. Nous avons dit ailleurs ce qu'elles présentaient de spécial et comment on arrivait à reconnaître leur origine.
Cette question de la détermination de l'instrument contondant est le plus souvent d'une difficulté très grande et même insurmontable à résoudre.
« Car, dit Tardieu, les instruments contondants, dont les effets s'offrent à l'observation du médecin légiste, sont d'une infinie variété. En première ligne, il faut citer ceux que l'on a appelé les armes naturelles, les mains, les poings, les pieds ; puis les bâtons, marteaux, merlins, les pierres, une masse quelconque. En raison de cette diversité même, les signes des blessures faites par les instruments contondants varieront dans les différents cas et sont difficiles à tracer d'une manière générale. Cependant, ces blessures sont reconnaissables à l'ecchymose, dont la forme particulière reproduit assez exactement quelquefois, celle de l'instrument vulnérant, à la bosse sanguine ou à l'épanchement profond du sang, à l'excoriation ou à la plaie contuse avec ou sans lambeaux ; en-
fin, aux lésions des parties osseuses, enfoncement ou fracture. 11 est à remarquer toutefois que l'espèce de l'instrument contondant s'accuse dans ses effets, et que le poids de la masse se mesure, en quelque sorte, dans les désordres produits (1). »
Si, en effet, quelquefois, comme le dit Tardieu, l'instrument contondant laisse une lésion qui reproduise absolument sa forme, le contraire est beaucoup plus fréquent. Car, le même instrument, selon qu'il aura frappé par toute ou partie seulement de sa surface, donnera des empreintes ecchymotiques très différentes, et qui varieront encore selon la partie du corps sur laquelle le coup aura porté.
Ainsi, par exemple, un bâton, suivant qu'une de ses extrémités seulement, ou la plus grande partie de sa longueur aura porté, produira une petite ecchymose plus ou moins arrondie, ou au contraire une longue suffusion en forme de raie. Supposons maintenant qu'un maillet à faces quadrilatères frappe sur une surface plane, comme le dos, où il puissse bien imprimer sa trace, il fera des eccbymosee de formes absolument différentes, suivant la façon dont il aura touché. S'il a porté bien à plat par une de ses faces, il laissera une marque quadrilatère qui reproduira absolument sa forme ; mais si, au contraire, il n'a touché que par un bord ou par un angle, l'effet sera bien différent. L'ecchymose aura dans le premier cas, la forme d'une raie, et dans le second
(1) A. Tardieu. Art. Blessures du Dict. de mèd.et chtr. prat., t. V, p. 3022.
celle d'un triangle. Et, de plus, les ecchymoses n'auront ces formes nettement accusées que si on les observe au début, car la diffusion pourra leur faire perdre absolument leurs formes primitives.
En prenant en même temps en considération les autres symptômes qui accompagnent souvent l'ecchymose (plaies, attrition plus ou moins grande des tissus), on pourra porter un diagnostic plus certain.
« Un homme était porteur d'un bâton ferré; il frappe quelqu'un et déclare s'être servi de l'extrémité dépourvue de fer. Les résultats matériels résoudront parfaitement la question dans ce cas. Il en serait de même de l'emploi d'une canne plombée : les deux extrémités de la canne donneraient bien naissance à une contusion ; mais le pommeau de la canne produirait une plaie contuse arrondie ou étoilée, ou bien une contusion avec attrition à son centre, ou enfin une contusion simple ;dans les trois cas, la blessure aurait un centre, où les altérations seraient beaucoup plus prononcées qu'à ta circonférence, et iraient en diminuant, tout en partant d'un point plus profondément attaqué. L'autre extrémité de la canne produirait les mêmes sortes d'altérations, mais elles seraient dirigées en longueur; l'attrition ou la plaie, si elle existait, serait longitudinale. A la suite d'un délit de chasse, un braconnier est arrêté pour cause de rébellion et de violence exercée contre un agent de la force publique ; ce dernier déclare que l'accusé a voulu attenter à ses jours ; qu'il lui a appliqué le canon de son fusil chargé sur la poitrine, et il en donne pour preuve une contusion qu'il porte au voisinage du téton gauche.' Le braconnier,
au contraire, soutient que l'agent de la force publique a voulu se porter à des voies de fait contre lui, qu'alors il a saisi son fusil par le canon, et lui a porté un coup sur la poitrine avec la crosse. Nul doute que l'on ne trouve des différences notables dans la forme des deux contusions, si elles sont examinées en temps opportun et que l'une d'elles ne puisse dessiner le cercle qui représente l'âme du fusil (1). »
Un coup de poing, nous disent nombre d'auteurs, donnera lieu à une ecchymose plus ou moins quadrilatère, c'est vague ; et encore cette marque quadrilatère aura-telle toujours lieu ? Je ne le crois pas. Il faudrait pour cela un concours de circonstances toutes particulières comme dans l'exemple du maillet ci-dessus.
Et de plus le poing était-il nu, ou armé d'un casse-tête, d'un de ces coups de poing métalliques, appelés sorties de bal dans le langage pittoresque des barrières, ou bien d'un instrument contondant quelconque? Cela sera souvent difficile à résoudre et provoquera quelquefois bien des discussions, ainsi qu'on le verra dans une consultation médico-légale que notre maître le professeur Brouardel a eu l'amabilité de no\is communiquer (2).
Les cas où l'instrument contondant laisse une ecchymose révélatrice de sa forme sont rares. Car, ainsi que le fait très bien remarquer Hofmann (3) : « La forme extérieure la plus fréquente des sugillations est la forme
(1) Devergie. Loc. cit., t. Il, p. 124.
(2) Cf. infra, p. 156.
(3) Hofmann. Loc. cit., p. 181.
Perrin de la Touche. 10
arrondie; elle s'explique d'une part, parce que la plupart des instruments, qui les produisent, agissent par une surface arrondie ou plate, et parce que les parties du corps présentent presque toutes une forme arrondie , celles-ci ne se trouvant en contact avec ces instruments que dans un espace circonscrit, d'où il s'ensuit que les instruments les plus divers peuvent reproduire des sugillations semblables ou analogues par leurs formes. »
La forme de l'instrument contondant ne pourra s'accuser nettement que quand la contusion aura atteint une région, dont les tissus aient une consistance homogène comme le dos, la poitrine, la cuisse, etc., ainsi que nous l'avions supposé ci-dessus dans l'exemple du maillet. Mais supposons maintenant qu'une de ses faces atteigne une région formée d'os saillants et do parties molles, comme la région orbitaire ; en résultera-t-il une ecchymose reproduisant plus ou moins la forme du maillet? Nullement. Il y aura des contusions ou même des plaies confuses seulement au niveau de l'arcade orbitaire. et de la pommette, si l'on observe immédiatement. Mais le lendemain il y aura des ecchymoses avec bosses sanguines aux paupières et à la joue, points que la contusion ?ura pu ne pas atteindre. Ainsi, non seulement l'ecchymose ne produira pas la forme de l'instrument contondant, mais elle occupera au bout de fort peu de temps des parties où ne s'est exercée aucune violence.
On voit déjà que le diagnostic de la cause des ecchymoses traumatiques n'est pas des plus simple. De plus, s'il en est de produites par les instruments contondants, il y en a qui résultent de la chute du corps sur une sur-
face dure, le sol plus ou moins accidenté, planchers, angles de meubles, etc.
Si le mécanisme de la contusion diffère, le résultat est le même, et l'expert se trouvera souvent embarrassé pour décider si les lésions observées sont dues à un coup plutôt qu'à une chute. « Cette question, dit Taylor (1), se pose souvent aux médecins légistes dans les affaires de meurtres survenus à la suite de combats à la boxe, d'hommes à moitié ivres. Un des combattants est tué ordinairement, soit par un coup porté sur la tête, soit par une chute, soit par la combinaison de ces deux violences. Et dans ces cas, un médecin expert est rarement en état de certifier absolument, sous serment, qu'une blessure contuse de la tête doit avoir été produite par une arme et non par une chute. »
En général, cette réserve du médecin anglais est pleine de sagesse; je crois cependant, ainsi que Taylor ledit plus loin, que dans certains cas particuliers, on pourra formuler des conclusions plus affirmatives en se basant sur le siège, l'aspect et le nombre des contusions. Ainsi une contusion du sommet de la tête se fera rarement dans une chute, à moins qu'elle n'ait lieu d'un endroit élevé; et alors, il y aura le plus souvent plaie contuse où l'on pourra trouver parfois des corps étrangers : terre, sable, etc. De même à la tête la multiplicité des contusions dans des régions différentes sera plutôt en faveur des violences que d'une chute. Ce diagnostic entre les ecchymoses, résultat de contusions ou de chutes, pré-
(1) Loc. cit., p. 249.
sentera souvent de grandes difficultés et pourra donner lieu à des erreurs, ainsi qu'on peut le voir dans plusieurs observations de mon compatriote Toul mouche (1).
La disposition, suivant une même ligne des contusions eccbymotiques et des plaies contuses sur les différentes parties du corps, pourra souvent déceler le passage d'une roue de voiture sur le corps On peut en voir un exemple assez remarquable dans une observation de Gaultier de Claubry (2).
L'explication des ecchymoses par des chutes est surtout invoquée dans les affaires de sévices sur des enfants, et alors les parents, dit Tardieu, « ne manquent pas tout d'abord d'attribuer les contusions à des chutes que l'enfant aurait faites en jouant, à des chocs accidentels ».
De ce même mémoire, citons un autre passage qui nous intéresse à plus d'un point de vue. « Les traces laissées sur le corps sont surtout remarquables par leur multiplicité. Ce sont Je plus souvent, des ecchymoses, des meurtrissures, des excoriations, disséminées à la surface du corps, qui en est comme marbré. Ces ecchymoses, dont la coloration variée indique la multiplicité des coups, siègent principalement au visage, sur les membres, à la partie postérieure du tronc; mais elles offrent ce caractère de ne pas occuper de préférence les points les plus saillants sur lesquels portent presque exclusi-
(1) Toulmouche. Nouv. élude sur les difficultés d'appréciation de certaines blessures. Ann. dliyg. et de méd. lég., 2° série, t. XXV, p. 119.
(2) Gaultier de Claubry. Arch. gèn. de méd., t. XXI, p. 128.
vement les chutes. Leur forme est souvent significative et reproduit visiblement l'empreinte des doigts appliqués ou des ongles, soit les cious d'une semelle de soulier ou de Talon de bottes ou de sabots. J'ai noté des meurtrissures rougeâtres ovalaires provenant de pincements ; les "vergetures linéaires, le double sillon bleuâtre formé par une étroite baguette, par des verges ou par des lanières avec lesquelles les coups avaient été cinglés. On trouve parfois les nœuds de la corde ou les épines du bâton imprimés dans les chairs (1). »
On voit d'après ce passage que la caractéristique des sévices sur les enfants est la multiplicité des lésions ; et le plus souvent on sera fondé à rejeter leur explication par des chutes, car il aurait fallu pour les produire des chutes bien fréquentes.
Egalement, quand on trouvera chez un enfant plusieurs contusions ou plaies contuses d'une certaine gravité, on pourra, la plupart du temps, écarter le diagnostic de chutes. Car, ainsi que le fait remarquer avec justesse M. Brouardel dans une consultation médico-légale, sur des sévices exercés sur une petite fille de 11 ans : « A qui de nous, n'est-il pas arrivé, surtout dans notre enfance, de tomber même en courant, même lancé dans une course; qu'en est-il résulté? Une petite ecchymose, une bosse sanguine à la tête ; parfois une petite plaie confuse. Que l'on compare ces contusions dont chacun
(1) Tardieu. Etude mèd. lég. sur les sévices et mauvais traitements exerces sur les enfants. Ann. dliyg. et mèd. lég., 1800 2« série, t. XIII, p. 360.
a le souvenir personnel avec celles trouvées sur le cadavre de la jeune B... (une plaie cuntuse, dix. contusions ecchymotiques dont quelques unes très étendues, et un
assez grand nombre d'excoriations légères.) Pour
attribuer ces lésions, surtout celles des membres supérieurs à des chutes, il faudrait admettre que B... serait tombée d'un lieu élevé ou qu'elle aurait été projetée avec violence contre un corps dur, une muraille (1). »
Ces ecchymoses « à formes significatives » permettant de reconnaître la nature des contusions dans les sévice? sur l'enfance, les trouvera-t-on aussi souvent que Tardieu semble le laisser supposer dans le passage que nous avons cité? Non certes. Car Tardieu lui-même, dans les trente-deux observations de sévices consignées dans son mémoire, ne désigne que dans cinq cas, d'une façon précise, la nature de l'arme contondante qui a pu produire les ecchymoses. Dans ces cinq cas, sauf un (coup de soulier, caractérisé par la trace des clous), il s'agit de coups de baguette, de fouet ou de lanière étroite, qui laissent presque toujours une ecchymose réellement significative quaud on l'observe au début, mais qui toutefois, généralement, ne le sera pas encore assez pour faire différencier entre eux les effets de ces trois instruments.
Rappelons encore que ces ecchymoses, si caractéristiques qu'elles puissent être au début, ne le restent pas longtemps, car la diffusion de l'extravasation sanguine en altère rapidement la forme. Citons, à ce propos, un
(1) Delcasse. Etude mèd. lèg. sur les sévices de l'enfance, Ih. de Paris, 1885, n° 243, p. 12^.
fait observé par M. Brouardel(l) à l'hôpital Cochin : Un employé de cet hôpital avait été attaqué comme il rentrait fort avant dans la nuit ; le matin, on constatait la présence d'un bourrelet ecchymotique lui faisant absolument le tour de la tête en passant par le milieu du front; les caractères de cette lésion étaient tels qu'on crut pouvoir l'attribuer, avec raison, à un coup de ces sticks en baleine, alors fort répandus. Mais, dès le lendemain matin (2° jour), le bourrelet s'était affaissé et l'infiltration ecchymotique avait envahi la plus grande partie de la face ; elle était surtout prononcée au niveau des paupières. Et alors, si on n'avait pas eu vu le blessé précédemment, il aurait été parfaitement impossible de se faire une opinion sur la nature de l'instrument contondant dont les effets s'accusaient la veille d'une façon si caractéristique.
Le siège des ecchymoses méritera souvent d'être pris en considération dans la détermination de Ja nature de l'agent contondant. Ainsi, pour Velpeau : « Les ecchy moses qui occupent une grande partie du contour des paupières, soit d'un seul côté, soit des deux, reconnaissent presque toujours pour cause des coups de poing. Il n'y a effectivement guère que la main fermée qui puisse heurter à la fois les différents points de l'excavation qui les protège. Aussi, les larges ecchymoses palpébrales sans plaies permettent-elles d'affirmer que le malade a reçu des coups de poing sur le visage. Il m'est arrivé plus de cinquante fois déjà, de convaincre de mensonge,
(1) Communication orale.
à l'aide de ce signe, des individus des deux sexes qui viennent réclamer des secours à l'hôpital, et qui, pour cacher la vérité, soutiennent avec un entêtement remarquable que leur blessure dépend d'une chute dans un escalier, dans une cave ou de quelque autre accident du même genre (1). »
Je suis loin de vouloir infirmer l'opinion de l'éminent professeur de clinique de la Charité, basée sur de nombreuses observations, mais je crois qu'il serait exagéré de la poser en règle absolue. Car on peut voir des ecchymoses très étendues des paupières et limitées aux paupières, qui résultent manifestement de chutes ou de l'action d'instruments contondants variés.
Ces ecchymoses traumatiques des paupières se distingueront de celles de l'asphyxie par suffocation, quelquefois énormes, par la douleur et le gonflement de la région.
La disposition, la forme, la direction des ecchymoses fourniront souvent, en même temps que leur siège, des renseignements précieux sur la nature des violences exercées sur un individu.
Ainsi, les ecchymoses siégeant sur la partie antérieure du cou des deux côtés du larynx et pouvant persister après des tentatives de strangulation ou la strangulation suivie de mort, suffiront avec les écorchures de la peau provenant des ongles, existant le plus souvent en même temps, pour déterminer le genre de mort, et, dans certains cas le genre d'attaque. Quelquefois même « les
(1) Velpeau. Loc. cit., p. 74.
ecchymoses dessinent la pulpe des doigts si nettement, que l'on peut les compter et juger au premier coup d'oeil, par la disposition des empreintes, laquelle des deux mains a agi et quelle place occupait l'assassin derrière ou devant sa victime (1). »
D'après Tardieu (2) et Toulmouche (3) : chez les filles nubiles ou les femmes, des ecchymoses plus ou moins nombreuses, reproduisant parfois l'empreinte des doigts et situées autour des parties sexuelles, sur les seins, les poignets, les cuisses, seront des indices pour ainsi dire caractéristiques des tentatives criminelles dont elles auront été l'objet. Pour Hofmann et M. Brouardel, ces traces de violence et de résistance sont en général assez faibles, quand toutefois il en existe, ce qui est rare; leur recherche, on le comprend, ne donnera de résultats que dans les cas récents.
Il en est de même des traces de lutte que l'on pourrait trouver sur l'homme, car il sera tout-à-fait exceptionnel de rencontrer des lésions aussi caractéristiques que celles qu'a observées Tardieu sur un loueur de voitures du faubourg Montmartre, qui avait failli être victime de la jalousie de sa femme.
« Sur le pénis, cinq ecchymoses reproduisant la forme exacte des doigts et ne laissant aucun doute sur la nature de la violence; leur écartement indiquait en outre l'état
(1) Tardieu. Etude méd. lég. sur la strangulation, p. 26.
(2) Tardieu. Elude méd. légale sur les attentats aux mœurs Paris, 1878.
(3) Toulmouche. Des attentats ci la pudeur et du viol. Ann. d'hyg. de méd. lèg., 1856, 2° série, t. VI.
de turgescence de l'organe au moment de la tentati ve (1). »
La simulation vraie des ecchymoses, nous ne parlons pas des grossiers maquillages dont nous avons dit un mot au diagnostic, est très rare d'après tous les auteurs. Car l'imposteur ne peut pas, pour les contusions, calculer aussi facilement la gravité du mal qui en résultera probablement que pour les blessures par instruments piquants ou tranchants.
Mais il est des cas où des individus imputent à des violences criminelles des ecchymoses accidentelles ou spontanées. Témoin le cas rapporté par Chaussier et cité page 88. Le plus souvent ce sont des hystériques qui, pendant une attaque convulsive, se sont fait des ecchymoses, et ensuite elles-mêmes ou ceux qui voient leurs ecchymoses leur donnent une fausse interprétation. Le Dr Bergeret rapporte plusieurs observations de ce genre (2;, et M. Legrand du Saulle, après les avoir citées, donne d'autres exemples analogues (3).
« Mais, en général, dit Taylor, l'invraisemblance de ces récits est si palpable, qu'elle fait découvrir immédiatement l'imposture ; mais le public est facilement trompé et l'on voit souvent un grand préjudice causé pour ceux qui ont été faussement accusés. Des excoriations légères, des meurtrissures deviennent en grandissant des marques de tentatives de meurtre, et, s'il se trouve qu'un
(1) Tardieu. Cours de la Faculté, 22 mai 1863. Cité dans la thèse de Delabost, Paris, 1864, p. 54.
(2) Bergeret. Le quelques causes d erreurs dans les recherches mèd. lêg. Ann. dhyg. etméd. lég., 1863, 2° sér., t. XIX, p. 389.
(3) Legrand du Saulle. Les hystériques, Paris, 1883.
médecin admette, par manque de compétence, qu'un coup violent peut être porté et ne laisser sur la peau que des marques légères, on considérera comme démontré le fait imputé au malheureux accusé (1). »
Ces allégations mensongères ne sont pas rares non plus chez les épileptiques.
D'autres fois, des malades profitent d'une ecchymose banale pour simuler des lésions plus graves, comme dans le fait suivant rapporté par MM. Verneuil et Marchand :
« Une vieille femme entre à l'hôpital de la Pitié avec tous les signes d'une fracture du col du fémur, y compris une douleur très vive accusée par la patiente, à la moindre exploration. Unelégère ecchymose existait au niveau du grand trochanter. Cependant la percussion brusque et forte exercée sur le talon ne causait aucune souffrance, ce qui nous inspira quelques soupçons. Nous apprîmes bientôt que la fracture existait en réalité, mais qu'elle datait de plusieurs années, et que le seul accident récent se bornait à une chute faite quelques jours avant sur la hanche. Ses parents, pour se débarrasser de la vieille infirme, lui avaient appris son rôle, espérant la faire conserver indéfiniment à l'hôpital (2). »
Quelquefois, par contre, des traces d'ecchymoses peuvent mettre sur la voie du diagnostic de certaines lésions dont les malades veulent cacher la cause, Velpeau cite à ce sujet, dans sa thèse, l'exemple suivant :
[X] T.iylor. Loc. cil., p. 258.
(2) Verneuil ul Marchand. Loc. cit., p. 141.
« Un porteur d'eu j qui avait reçu un coup de pied sur le sommet de la fesse droite, et qui nous cacha d'abord soigneusement cette particularité, avait, dans la profondeur des tissus, derrière l'ischion, une tumeur ronde, mobile, à peine douloureuse, du volume d'un petit œuf, que j'aurais prise pour une masse fibro-celluleuse, si je n'avais remarqué autour une ecchymose à teintes concentriques, dont elle occupait le centre. »
En résumé, la détermination de la cause d'une ecchymose est toujours entourée de difficultés, et nous voyons tous nos maîtres en médecine légale ne conclure à la nature précise d'un instrument contondant qu'avec la plus grande réserve. Cependant, un examen attentif et surtout fait en temps opportun pourra dans bien des cas donner, sinon des certitudes, au moins des probabilités de grande valeur.
C'est surtout dans ces questions d'interprétation délicate que le médecin-légiste devra se garder de bâtir des hypothèses et de tirer des conclusions qui ne résulteraient pas strictement des faits constatés. L'expert doit conclure de ce qu'il a vu et rien que de ce qu'il a vu. Et si ses constatations ne lui permettent pas d'arriver à une conclusion précise, il doit s'abstenir ou dire : « Je ne sais pas. » Il n'aura jamais lieu de se repentir de cette sage réserve, tandis que des conclusions risquées pour raient compromettre le résultat de son expertise.
Nous terminerons en rapportant une consultation médico-légale de M. le professeur Brouardel, et dont nous
devons la communication à son extrême bienveillance. On y verra à quelles discussions peut donner lieu une contusion ecchymotique, et combien les opinions de plusieurs médecins peuvent différer selon le moment où chacun d'eux a observé les lésions.
On trouvera aussi dans la relation médico-légale de l'affaire d'Auteuil (Pierre Bonaparte et Victor Noir) par Tardieu (1), une discussion des plus intéressantes et qui n'est pas sans analogie avec celle-ci. Car il s'agissait également de déterminer la cause d'une ecchymose de la face, sur laquelle plusieurs médecins avaient émis des opinions différentes.
Consultation médico-légale sur une affaire de coups et blessures
par M. le professeur Brouardel. (Inédite.)
Je soussigné, Paul Brouardel, professeur de médecine légale à la Faculté de Paris, membre de l'Académie de médecine, du Comi té consul latif d'hygiène de France, o l'ficier de la Légion d' honneur, ai été consulté sur plusieurs questions médico-légales soulevées par l'agression dont M. X... aurait été victime de la part de M. Z...
Les questions médico-légales qui m'ont été posées sont les suivantes :
1° L agresseur a-l-il frappa avec le poing seul, sans armes, ou avec un casse-tête-, ou tout autre corps étranger, dur, contondant ?
2° A-t-il frappé se mettant en face ou par derrière ?
3° Le sang rendu par M. X... provient-il d'une hémorrhagie
(l)Loc. cit., p. 415.
stomacale ou de sang avalé à la suite de Vhémorrhagie nasale et buccale?
Les pièces mises à notre disposition pour répondre à ces questions sont :
1° L'acte médico-légal du Dr Marcowitz (visite du 26 mai, au soir) ;
2° L'acte médico-légal de MM. les D" Alexiano, Kreusnitz, Davila, Patzelt, Racoviceano, Stefanesco (visite du 27 mai) ;
3° L'acte médico-légal de MM. les D" Galindero, Sergin, Romniceano (visite du 1er juin) ;
4° L'acte médico-légal de MM. les Dr» Turnesco, Fialla etSenereano (visite du 3 juin) ;
5° L'acte médico-légal du Dr Démosthène (visite de M. Z..M le 27 mai).