CHAPITRE PREMIER
Définition historique
Lorsqu'un projectile atteint une région du corps humain, il détermine sur son passage des lésions plus ou moins complexes, intéressant les parties molles, les muscles, la charpente osseuse ou des organes plus délicats. viscères, vaisseaux ou nerfs. Le plus souvent, ce sont les altérations osseuses, viscérales ou vasculo-nerveuses qui intéressent le chirurgien et inspirent sa conduite. Parfois cependant ce sont les lésions musculaires qui exislent seules ou prennent le pas sur les autres.
Ces lésions musculaires peuvent être banales, transfixions, déchirures, dilacérations. Elles ont été bien étudiées par tous les auteurs, et tout récemment Plaisant, après Chauvel et Nimier, les a décrites dans une thèse de Paris. Mais, à côté de ces lésions banales, il existe des blessures d’un type assez particulier, cousistant en une destruction étendue et immédiate d'un fragment de muscle, d’un musele entier, ou même d’un groupe musculaire, destruction qui présente cette caractéristique d'être par son étendue et sa gravité en opposition complète avec la bénignité et l’exiguité des lésions tégumentaires.
Certes, depuis longtemps on avait constaté l'impor-
tance des lésions musculaires : Muron, cité par Chauvel
do
et Nimier, écrit : « Le premier effet du choc du projeclile est de faire contracter tous les muscles qui deviennent ainsi des corps durs. Leurs molécules se rapprochent, l’'ébranlement plus considérable est plus facilement transmis. Au niveau du coup existe un foyer sanguin, puis au pourtour une série de points noirâtres, allongés dans le sens des fibres qu'ils enveloppent, avec lesquelles ils font corps. Ces foyers disséminés, isolés, ne se rencontrent pas seulement au pourtour du canal, mais dans le muscle tout entier et même dans les muscles voi-
sins non directement atteints.
On observe également des décollements plus ou moins étendus, des gaines aponévrotiques par suite du retrait des muscles divisés. C’est dans ces poches que le doigt pénètre et s'égare ne retrouvant plus la direction du trajet. »
Et ces lésions à distance avaient déjà été observées par Ambroise Paré, qui écrit, parlant des playes par arquebusade : « Mais, où le boulet rencontre les os et les parties nerveuses, il les brise, dilacère, rompt et fend par éclat non seulement où il touche, mais beaucoup plus loin, sans aucune miséricorde, causant de grands acci-
dents. »
Gatellier, dans une étude sur la gangrène gazeuse, met en relief l'importance des « délabrements musculaires
et musculo-vasculaires ».
Sacquépée, dans la Presse Médicale äu 4 mai 1916, dit
« La gangrène gazeuse sévit de préférence sur les mem-
bres alteints de traumatisme à. grand fracas : de tels
moe
traumatismes provoquent de graves altérations des tissus : mortification, contusion des tissus, du tissu musculaire en particulier. » Et plus loin : « Par contre, le tissu musculaire, plus ou moins infiltré de sérosité, présente en outre une lésion, essentielle, le foyer gangreneux initial généralement très limité près de la plaie ou en contact avec elle ; son volume, qui peut être celui du poing, est souvent bien moindre ne dépassant pas
celui d’une grosse noix. »
Enfin, André Chalier, dans un travail sur la gangrène gazeuse paru en juin 1915 dans la Gazette des Hôpitaux, fait jouer dans l’étiologie de cette affection un rôle
important aux lésions musculaires.
Tous les auteurs sont d'accord pour reconnaître dans les blessures de guerre ou leurs complications infectieuses le rôle capital des lésions musculaires. Mais nous n'avons trouvé nulle part la description de la blessure musculaire étendue avec lésions insignifiantes des téguments, que nous nous proposons d'étudier, montrant son existence par des faits cliniques dont nous suivrons l’évolution, essayant de dégager cette lésion des arrachements et destructions musculaires ordinaires qui sont monnaie courante en chirurgie de guerre, essayant aussi de rattacher son mécanisme au phénomène général de l'éclatement. Il nous a paru que ces faits méritaient d'être individualisés et décrits sous une mention spéciale, car ils constituent une entité clinique qui n'est pas une rareté, et ils exigent un traitement chirurgical hâtif et
large si l’on ne veut s’exposer aux pires mécomptes.
En raison de leurs caractéristiques sur lesquelles ncus
Mie
reviendrons plus loin, nous proposons pour les blessu res de ce genre la dénomination d'’éclatements musculaires. Ce terme nous séduit par sa concision et l’idée qu'il donne des lésions observées. On peut lui reprocher l'idée pathogénique qui s’y rattache peut-être discutable,
mais que nous croyons cependant être la bonne.