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INCONNUS AUX CATALOGUES

La distinction en écrits authentiques et en écrits apocryphes, établie dans le tableau général que nous venons de dresser, est basée sur les indications fournies par le catalogue officiel dont nous avons établi l'autorité exceptionnelle. Nous avons considéré comme apocryphes tout ce qui n'est pas admis par ce catalogue, car il nous déclare lui-même que ce qui n'est pas enregistré par lui ne doit pas être attribué à Thomas d'Aquin1. A la rigueur de cette donnée, on devrait donc considérer la liste officielle comme absolument définitive. Nous le pensons aussi en principe. Toutefois, quelle que soit l'autorité d'un document, la critique ne peut ni ne doit perdre ses droits.

En donnant l'exclusion à l'attribution d'autres ouvrages, les auteurs du catalogue officiel visent manifestement une série d'écrits qui circulaient sous le nom de Thomas d'Aquin, tels ceux que nous trouvons enregistrés déjà dans les catalogues plus anciens de la Tabula et de Ptolémée. Mais le catalogue officiel n'a pas la prétention de nous dire qu'il a enregistré le moindre fragment d'écriture sorti de la plume de Thomas d'Aquin. Sa liste vise, avant tout, les écrits qui circulaient dans le public à des fins d'ordre scientifique ou littéraire. Et s'il nous laisse clairement entendre que son énumération à ses yeux est complète, nous devons le croire, mais jusqu'à démonstration manifeste du contraire.

1 Supra, p. 31.

Il6 DES ÉCRITS AUTHENTIQUES DE SAINT THOMAS D'AQUIN

Or, il est hors de doute que plusieurs pièces authentiques, mais en très petit nombre, sont demeurées inconnues à l'auteur du catalogue officiel, ou, étant connues de lui, sont restées en dehors de sa liste pour les raisons que nous aurons à dire. Nous examinerons donc les titres qu'une demi-douzaine de pièces possèdent à prendre rang parmi les écrits authentiques de saint Thomas, bien qu'il n'en soit pas fait mention au catalogue officiel. Nous devrons à cet effet entrer dans quelques considérations d'ordre historique relatives aux circonstances qui ont présidé à la composition de ces écrits.

De emptione et venditione ad tempus (n° 54 du tableau général). — L'édition romaine des œuvres de saint Thomas (1570) a publié, sous ce titre, une sorte de lettre-consultation qu'elle a placée parmi les ouvrages imprimés en petit texte, c'est-à-dire parmi les ouvrages douteux et apocryphes. Les éditeurs, néanmoins, n'ont pas hésité à déclarer cette pièce authentique : et est absque dubio S. Thomae. Barba vara, dans sa critique des opuscules du saint, se déclare aussi formellement en sa faveur : Tractatus brevior est, sed in quo veram Divi Thomae effigiem agnosces. Echard enregistre la déclaration des éditeurs romains, en constatant que les anciens catalogues sont muets sur cet écrit, et s'en remet au jugement des érudits. De Rubeis enregistre ce qu'ont dit ses prédécesseurs sans ajouter aucune appréciation personnelle1.

Que le De emptione et venditione ad tempus soit authentique, c'est ce qu'une lecture superficielle suffirait seule à établir. Un examen un peu plus attentif ne fait que confirmer cette impression. Nous sommes ici en présence d'une lettre écrite par saint Thomas en réponse à une consultation qu'un de ses confrères lui avait demandée. Ce document rentre dans la catégorie assez nombreuse d'écrits similaires, composés pour répondre à des demandes sur des sujets très divers.

Bernard Guidonis a insisté sur ce fait qu'un bon nombre des opuscules de saint Thomas ont vu le jour de cette façon : « Scripsit etiam sanctus Thomas doctor di versos tractatus et libellos, ad instantiam diversarum personarum, quibus sicut ei mittebant dubia, dabat

1 Quétif -Echard, Script. Ord. Praed., I, 341 ; De Rubeis, De gestis et scriptis, Dissert. XX, cap. iv, n° 8.

ipse de veritate responsa x. » Ptolémée avait écrit de même avant Guidonis : « Scripsit quaedam Opuscula, secundum consultationes sibi factas a diversis principibus et personis2. »

Le petit écrit en question, étant une consultation sous forme de lettre, a l'avantage de contenir des données concrètes qui en marquent très clairement l'authenticité.

Tout d'abord la suscription : « Carissimo in Christo fratri Jacobo Viterbiensi, Lectori Florentino, Frater Thomas de Aquino, salutem. » L'auteur de la lettre nous est donc connu expressément. Un doute ne pourrait surgir qu'à cause des particularités historiques que renferme le document, ou la diversité de doctrine d'avec celle que nous connaissons de par ailleurs de Thomas d'Aquin. Or, tous ces détails ne font que confirmer l'indication formelle de la suscription.

Jacques de Viterbe, en effet, n'est pas un inconnu. C'était un dominicain du couvent de Viterbe, né peut-être dans cette ville. Son nom nous apparaît pour la première fois dans l'acte notarié de 1243 qui constate la bénédiction du cimetière des Frères Prêcheurs du couvent de Gradi, à Viterbe, par le légat apostolique Guillaume de Savoie, évêque démissionnaire de Modène (1233) 3- Jacques est parmi les vingt-quatre religieux du couvent désignés comme témoins4.

Au temps où saint Thomas d'Aquin répond à la consultation que Jacques de Viterbe lui avait demandée, celui-ci était lecteur au couvent dominicain de Santa-Maria-Novella, à Florence. C'est même par la seule indication fournie par saint Thomas que nous savons que Jacques remplit ces fonctions. On verra, par la nature de la consultation, qu'elle avait particulièrement sa raison d'être pour un professeur qualifié, habitant la capitale de la Toscane. La consultation de Thomas d'Aquin étant adressée à Jacques de Viterbe, vers 1262, c'est donc à cette date que ce dernier remplissait l'office de lecteur.

Quelques années plus tard, nous trouvons Jacques de Viterbe devenu procureur général de l'ordre. Il remplissait cet office lorsqu'il fut nommé, en 1270, archevêque de Tarente, où il mourut en 1273 5.

1 Supra, p. 6g.

2 Supra, p. 61.

8 Eubel, Hierarchia Catholica, I, p. 370.

4 Cristofori F. Le tombe dei papi in Viterbo, Siena, 1887, P- ÎI4-

5 Ughelli, Italia sacra, t. IX, p. 137 (édit. IP) ; Bull. Ord. Praed., I, p. 537.

Il8 DES ÉCRITS AUTHENTIQUES DE SAINT THOMAS D'AQUIN

Jacques a dû occuper plusieurs années ses fonctions de procureur général. Son prédécesseur immédiat, semble-t-il, Paperono dei Paperoni, était sorti de charge lors de sa nomination à l'évêché de Foligno, le 27 juin 1265 l. C'est donc en 1265 que Jacques aurait commencé à remplir les fonctions de procureur général. Ce serait donc aussi avant cette date qu'il aurait occupé le poste de lecteur de Florence.

Nous savons par Thomas d'Aquin à la suite de quelles circonstances Jacques de Viterbe lui avait écrit. La consultation qu'il lui demande n'est autre que celle qui résultait de la conférence que Thomas avait eue d'abord avec l'archevêque élu de Capoue, et ensuite avec le cardinal Hugues. Nous sommes donc en présence d'un cas qui avait été porté à la curie romaine et qui avait été successivement examiné par saint Thomas avec deux hauts personnages de la cour2. Il est visible, par le contexte de la réponse, que la pétition sur la matière débattue était l'œuvre de Jacques de Viterbe. Nous sommes renseignés sur l'archevêque élu de Capoue comme sur le cardinal Hugues.

Le premier n'est autre que maître Marino d'Eboli, vice-chancelier de l'Eglise romaine de 1244 à 1251. Sa nomination à l'archevêché de Capoue, 13 janvier 1252, ne lui fit pas abandonner la cour pontificale. Il négligea de se faire consacrer et demeura au service des papes. Sa nomination fut renouvelée le 28 mai 1266, et il mourut en 1286 3. C'est au temps où Marino n'était encore qu'archevêque nommé de Capoue que Thomas d'Aquin le connut à la cour pontificale. Ils étaient d'ailleurs, semble-t-il, assez prochement apparentés4;

1 Masetti, Monumenta et antiquitates, Romae, 1864, I, p. 269 ; Eubel, Hierarchia Catholica, I, p. 266.

2 « Recepi litteras vestras in quibusdam casibus, super quibus electi Capuani et meam sententiam petebatis, super collatione habita cum electo Capuano eodem, et post cum Domino Hugone cardinali. »

3 Baumgarten P. M., Von der apostolischen Kanzlei, Kôln, 1908, p. 76 ; Eubel, Hierar. Cathol., I, p. 170. Il existe aux archives du Vatican une Collectio Marini de Ebolo (Arm. 31, n° 72).

4 L'archevêque Marino d'Eboli doit être le frère ou le neveu du Marino d'Eboli à qui Innocent IV remet le comté d'Acerra (25 nov. 1252). Ce Marino avait épousé Adelasia, cousine germaine de saint Thomas. (Mon. Ger. Hist. Ep. Rom. Pont., III, p. 143 ; P. Pellegrini-F. Scandone, Pro Roccasecca patria di S. Tommaso d'Aquino, Napoli, 1903, à la Tavola genealogica) . C'est aussi par l'intermédiaire de l'élu de Capoue qu'Urbain IV confère des privilèges (2 juillet 1264) à Aymon d'Aquin, frère de saint Thomas (Registres d'Urbain IV, éd. Guiraud, t. II, p. 324).

tout au moins leurs familles étaient-elles alliées. C'est à tort qu'on indique quelquefois Marino d'Eboli comme dominicain l.

Le cardinal Hugues de Saint-Cher, du titre de Sainte- Sabine, était le premier dominicain élevé au cardinalat (1244). Après avoir rempli une importante légation en Allemagne (1251-1253), il était revenu à la cour pontificale, où son autorité était très considérée. Il mourut le 19 mars 1263, à Orvieto, dont Urbain IV faisait alors sa résidence2. La conférence avec le cardinal Hugues, mentionnée par saint Thomas d'Aquin, peut tomber plus ou moins antérieurement à la mort de Hugues de Saint-Cher. Comme différentes données, qu'il serait hors de propos de discuter ici, semblent établir que Thomas d'Aquin ne s'est pas trouvé à la curie pontificale avant l'automne de 1261, la composition du De emptione tomberait donc entre la fin de 1261 et le commencement de 1263, c'est-à-dire, selon la plus grande probabilité, en 1262.

La consultation donnée par Thomas d'Aquin vise une question d'ordre éminemment pratique : les conditions qui président aux contrats d'achat et de vente. Florence était de plus en plus, depuis le commencement du siècle, une ville d'industrie et de commerce drapiers. Ses marchands étaient célèbres dans toute l'Europe par leur savoir-faire et leur richesse3. On comprend que Jacques de Viterbe, professeur dans le couvent le plus célèbre de la ville, devait souvent, ainsi que ses confrères, donner des solutions de cas de conscience, rendus d'autant plus épineux que les affaires avaient une vie intense à Florence, et que l'Eglise se montrait intraitable en matière d'usure4.

Aucun écrit du Docteur angélique ne nous le montre plus en contact avec les réalités de la vie courante et les préoccupations économiques de son temps que cette brève consultation ; et elle

1 Chevalier, Répertoire, Bio-Bibl., 2me édit, col. 3082.

2 Sassen J. H. H., Hugo von Saint-Cher. Seine Tâtigkeit als Kardinal, •1244- 1263. Bonn, 1908.

3 Villari P., / primi due secoli délia storia di Firenze, Firenze, 1898, t. I, p. 273 et suiv. (Il commercio et la politica délie arti maggiori in Firenze.)

4 Lessel K., Die Entwicklungsgeschichte der kanonisch-scholastichen Wucherlehre im 13 Jahrhundert, Luxemburg, 1905. Sur la doctrine de saint Thomas, touchant le terme des payements, p. 56 et suiv. La doctrine parallèle du De emptione et venditione ad tempus se trouve dans la Somme théologique, II* IIae, q. 78, a. 2, ad septimum.

est une indication positive que Thomas d'Aquin était peut-être moins exclusivement confiné dans le domaine des études spéculatives que l'ensemble de ses œuvres tend à le faire croire. Je ne sache pas que les historiens qui ont écrit sur Florence et l'économie politique au moyen âge aient utilisé ce document. Il mérite, au premier chef, de prendre place dans l'histoire de Florence et de sa vie commerciale.

Responsio ad Bernardum, abbatem Casinensem 1 (n° 62 du tableau général). — Cette pièce, comme la précédente, est une brève consultation. Elle fut donnée par saint Thomas à l'abbé du Mont-Cassin, au moment où le célèbre docteur passait à Aquin, en route pour le concile de Lyon.

Ce document est écrit sur les marges d'un manuscrit des Morales de saint Grégoire sur Job, qui appartient à l'abbaye du Mont-Cassin et porte la cote n° 82 ; il occupe les pages 320-322. Il fut découvert par Dom Luigi Tosti, abbé du monastère, qui le publia avec une étude et un fac-similé2. Tosti, à la suite de A. Uccelli qu'il avait consulté, reconnaît dans la lettre transcrite en marge des Morales l'écriture même de saint Thomas d'Aquin. On peut soulever quelque doute au premier abord, surtout si l'on rapproche cette écriture de celle de l'autographe de la Somme contre les Gentils de la bibliothèque du Vatican3. Mais l'écriture de la Somme est une cursive extrêmement rapide pour l'usage personnel ; elle est illisible pour le commun des lecteurs. L'écriture de la consultation est d'une écriture plus soignée. Celle-ci est d'ailleurs postérieure à la première d'une douzaine d'années. On comprend que dans ces conditions la comparaison soit assez difficile. Je suis porté à croire cependant que la lettre à l'abbé Bernard est de la main de saint Thomas. Si un scribe avait transporté sur les marges des Morales de saint Grégoire

1 S. Thomae opéra, éd. Vives, t. XXXII, p. 832.

2 Thomae Aquinatis propria manu scripta epistola ad Bernardum abbatem Casinensem, typis Montis Casini, 1875. Edité aussi dans la Bibliotheca Casinensis, Mont-Cassin, 1875, t. II. Cette étude se retrouve également (sans le fac-similé) dans les Scritti vari de L. Tosti, Roma, 1890, t. II, p. 19 et suiv.

3 Ucelli en a donné un fac-similé en tête de son volume : 5. Thomae Aquinatis Summa de veritate catholicae Fidei contra Gentiles, Romae, 1878. F. Steffens a aussi reproduit une des pages du même manuscrit qui se trouve à la Bibliothèque Ambroisienne de Milan. Lateinische Palâographie, Trier, 1909, feuille 95.

une copie de la lettre de saint Thomas d'Aquin, il l'eut fait avec plus de soin. Il semble bien que nous sommes ici en présence d'une écriture d'auteur. Les passages soulignés de traits irréguliers et peu sûrs, ceux dont l'encre a blanchi parce que l'écrivain n'a pas pris garde que sa plume n'avait pas assez d'encre, et quelques autres particularités indiquent une écriture d'autographe. En outre, saint Thomas répondant à l'abbé Bernard que puisqu'il ne peut pas entretenir de vive voix les moines du Mont-Cassin sur ce qui fait l'objet de la consultation, il sera bon qu'il lui réponde par écrit, et que cela servira, non seulement aux religieux présents, mais aussi aux religieux à venir, on comprend que Thomas ait écrit son éclaircissement à côté du texte qui faisait difficulté, l'abbé Bernard lui ayant vraisemblablement envoyé le volume de saint Grégoire pour qu'il eût sous les yeux le passage du texte controversé. On peut donc tenir, jusqu'à démonstration du contraire, que nous sommes en présence d'un écrit autographe de saint Thomas.

La lettre de saint Thomas à l'abbé Bernard nous fournit d'intéressantes données historiques. Elles sont contenues surtout dans les premières lignes que nous transcrivons.

« Au Révérend Seigneur dans le Christ, Bernard, par la grâce de Dieu abbé du Mont-Cassin, frère Thomas d'Aquin, son fils dévoué, toujours et partout prêt à lui obéir.

« J'aurais souhaité, vénéré Père, satisfaire de vive voix à l'assemblée des Frères qui se scandalisent des paroles de l'illustre docteur saint Grégoire, mais la longueur de l'office divin et la durée du jeûne m'en ont empêché. Il sera peut-être utile que je mette cela par écrit pour le profit des religieux présents et de ceux qui viendront plus tard. Je crois que ce n'est pas sans une attention spéciale de la Providence que vos lettres me sont parvenues à Aquin, au cours de mon voyage en Gaule, puisque c'est ici que le bienheureux Maur, disciple de saint Benoît, envoyé par lui en Gaule, mérita de recevoir d'un si saint Père une lettre et de pieux cadeaux. »

On sait combien de liens rattachaient Thomas d'Aquin à la célèbre abbaye du Mont-Cassin. Il semble aussi avoir été très lié avec l'abbé Bernard (1263-1282) 1. Dans un diplôme du 27 décembre 1270,

1 Sur Bernard Ayglier, originaire de Lyon : Tosti, 5. Thomae... epistola, p. iv, note 2 ; Regesti Bernardi I abbatis Casinensis fragmenta ex archivo Casinensi, Romae, 1890. Il est indiqué à tort comme cardinal dans Chevalier,

au temps où Thomas d'Aquin enseignait pour la seconde fois à l'Université de Paris, l'abbé du Mont-Cassin accorde aux Frères Prêcheurs d'établir une maison et une église dans la ville de San Germano qui relevait de sa juridiction, et cela non seulement à raison des liens qui rattachent les Prêcheurs à Tordre bénédictin, mais encore à cause de ce que mérite l'affection de ses très chers amis Fr. Thomas d'Aquin et Fr. Troiano, de l'ordre des Prêcheurs 1. L'amitié de l'abbé Bernard et de saint Thomas était donc déjà ancienne.

Dans sa lettre, Thomas s'excuse, pour ne pas monter à l'abbaye, sur la longueur de l'office et le temps du jeûne : deux circonstances qui ont leur explication dans le fait que l'on était en carême. La septuagésime tombait, en 1274, le 28 janvier. Thomas étant mort le 7 mars suivant, après un séjour d'un mois à l'abbaye de Fossanuova, précédé d'un arrêt de moins d'une semaine chez sa nièce Françoise, comtesse de Cecano, la lettre de Thomas d'Aquin a été écrite les derniers jours de janvier ou les premiers jours de février 1274.

Enfin, en post-scriptum à sa lettre, saint Thomas écrit : « Frère Raynald se recommande à vous ». On a reconnu à ce nom Raynald de Piperno, l'inséparable compagnon de Thomas d'Aquin.

La consultation demandée par l'abbé Bernard à saint Thomas avait été provoquée par le trouble que jetait, parmi plusieurs moines du Mont-Cassin, un passage des Morales de saint Grégoire, relatif à la conversion des pécheurs et à la prescience divine. Thomas élucida le doute conformément à sa doctrine connue sur la matière. Il le fit avec une sobriété et une précision qui témoignent de sa maîtrise habituelle, et qui nous montre aussi que le grand Docteur, quelques semaines à peine avant sa mort, conservait toute la lucidité de son admirable génie.

Sa réponse à l'abbé du Mont-Cassin est, selon toutes les probabilités, la dernière page doctrinale écrite par la main de Thomas

Répertoire, Bio-Bibl., 2e éd., col. 400. Son frère était archevêque de Naples (1 266-1 281), Eubel, Hierarchia Catholica, I, p. 376.

1 « Hinc est quod prefato predicatorum ordini ob honorem Dei et venerabilis viri fratris Thomasii de Aquino ac religiosi viri fratris Troiani de eodem predicatorum ordine karissimorum amicorum nostrorum promerente dilectione, edificandi domum et Ecclesiam in civitate nostra Sancti Germani... liberam concedimus facultatem. » Tosti, 5. Thomae Aquinatis epistola, p. ix, n. 1.

d'Aquin. Elle semblait revenir de droit à cette illustre maison où, enfant, il avait été offert par les siens à l'oblature bénédictine. C'est là qu'il avait appris à lire et à écrire ; là aussi que, plus tard, alors qu'il était déjà Frère prêcheur, Innocent IV lui avait proposé en vain de devenir un puissant abbé, en face du vieux manoir de ses ancêtres. Il peut paraître surprenant que Raynald de Piperno, dont on sait le culte pour les écrits de son maître, n'ait pas recueilli la lettre à l'abbé Bernard, d'autant plus qu'il était présent quand Thomas d'Aquin l'écrivit. Mais il est vraisemblable que cette lettre a été omise à raison des données d'ordre privé qu'elle renferme. En tout cas, quelle que soit la cause qui en a empêché l'introduction dans le catalogue officiel, on voit, par cette lettre comme par la précédente à frère Jacques de Viterbe, que l'exclusion donnée par le catalogue officiel aux écrits qu'on pourrait attribuer à tort à saint Thomas vise, avant tout, la littérature apocryphe qui circulait déjà sous son nom, et aucunement des écrits d'ordre privé, demeurés inconnus du public à raison de leur destination particulière. La même observation vaut pour le document suivant dont nous allons maintenant parler.

Responsio ad Fr. Joannem Vercellensern, Generalem Magistrum ordinis Praedicatorum, de articulis centum et octo sumptis ex opère Pétri de Tarantasia1 (n° 59 du tableau général). — C'est sous ce titre que la première édition des œuvres complètes de saint Thomas (Rome, 1570, t. XVII) publie une autre consultation attribuée au Docteur angélique. Elle serait une réponse à une critique portant sur cent huit points de doctrine tirés des commentaires de Pierre de Tarent aise sur le Maître des Sentences. Le maître général de l'ordre, Jean de Verceil (1264-1283), aurait demandé à Thomas d'Aquin son avis sur le bien ou mal fondé de la critique relative à Pierre de Tarent aise.

La première édition des œuvres complètes a placé cette pièce parmi les écrits douteux. Echard en rejette l'authenticité par cette raison vraiment futile : Il semble que cette consultation a été écrite après la mort de Pierre de Tarentaise, mort lui-même une année après saint Thomas ; si elle avait été composée du vivant de Pierre

1 Opéra, éd. Vives, t. XXVII, p. 230.

de Tarentaise, il se serait chargé lui-même de résoudre les doutes1. De Rubeis ne fait que suivre Echard2. Ce jugement de nos deux critiques est vraiment trop sommaire.

Il semble bien que le manuscrit utilisé par l'édition romaine portait l'information qu'elle nous a fournie. Or cette information est trop explicite pour être due à un de ces accidents qui font attribuer d'ordinaire un apocryphe à un auteur ; la consultation est de Thomas d'Aquin, elle est adressée au Maître général de l'ordre, Jean de Verceil, et elle est relative à divers points de doctrine de Pierre de Tarentaise.

Le manuscrit du fonds de Saint- Victor qui fait partie du fonds latin de la Bibliothèque nationale de Paris, et qui a été utilisé par Fretté pour l'édition de saint Thomas de Vives, porte en titre : Explanatio dubiorum de dictis cu]usdam édita a Fratre Thoma de Aquino3. Saint Thomas étant simplement qualifié du titre de frère, il est visible que le manuscrit est antérieur à la date de canonisation, c'est-à-dire à l'année 1323. Il a donc une notable autorité. La forme même du titre, qui laisse ignorer qu'il s'agit de la critique des doctrines de Pierre de Tarentaise, inspire elle-même confiance, car on comprend que cette consultation n'était pas destinée au public.

Le fait que le Maître général ait consulté Thomas d'Aquin sur une question d'ordre doctrinal est très naturel. Nous savons, non seulement que Thomas a fourni d'assez nombreuses consultations théologiques, mais encore l'une d'elles lui a été incontestablement demandée par le même Maître général Jean de Verceil. C'est elle qui porte le n° 58 dans le tableau général que nous avons déjà dressé 4.

Il est vrai que la consultation relative à Pierre de Tarentaise ne porte pas d'introduction signalant les circonstances qui l'ont motivée ; mais l'on comprend aisément qu'on l'ait supprimée dès l'origine, si elle a existé, à raison du caractère spécialement délicat de la consultation, Pierre de Tarentaise occupant une haute situation dans l'ordre, peut-être même dans l'Eglise, quand elle fut rédigée. Une lettre de Thomas d'Aquin pouvait d'ailleurs accompagner sa consultation.

1 Quétif -Echard, Scriptores Ord. Praed., I, p. 33.

2 De Gestis et Scriptis, Diss, XVIII, cap. 1, n° 2.

3 Fretté a négligé d'indiquer, ici comme ailleurs, la cote du manuscrit.

4 Opéra, éd. Vives, t. XXVII, p. 248.

Malgré l'état un peu énigmatique sous lequel le document nous est parvenu, il est aisé d'en saisir la nature par son contenu. Nous voyons, par la façon de parler de Thomas d'Aquin au cours de sa réponse, qu'un recueil de cent huit propositions ou passages des commentaires de Pierre de Tarentaise sur le Maître des Sentences avait été dressé par quelqu'un qui nous est inconnu, et soumis à une critique assez dure. Thomas d'Aquin, dans son jugement de la censure, se montre parfois sévère à l'égard du critique et déclare, une fois ou l'autre, les accusations calomnieuses. Parfois il concède que Pierre de Tarentaise s'est mal exprimé. Le plus souvent il distingue les divers sens que peut offrir la doctrine incriminée et montre comment elle peut être soutenue. Dans ce référé nous retrouvons, autant que nous pouvons en juger, le vrai saint Thomas d'Aquin. Nous sommes mis en présence de son style, de sa doctrine et de sa bienveillance intellectuelle. Thomas interprétait un peu la pensée de son confrère comme celle d'Aristote et de saint Augustin.

La censure qui avait été faite de certaines idées de Pierre de Tarentaise, et qui provoqua la consultation de Thomas d'Aquin, venait-elle de quelqu'un de l'ordre ou du dehors ? C'est ce qu'il est difficile de dire avec sécurité. Le mouvement doctrinal, créé au sein de l'ordre et du monde scolaire par Albert le Grand et Thomas d'Aquin, mettait Pierre de Tarentaise un peu en retard. Des réserves pouvaient être faites sur un certain nombre de ses formules qui manquaient de clarté et de précision. Pierre de Tarentaise, en effet, dans ses commentaires sur le Maître des Sentences, n'a pas une doctrine personnelle bien caractérisée. Il rapporte surtout les opinions émises sur chaque sujet, et, avec un éclectisme extrêmement libéral, indique les réponses qu'il faut donner selon les diverses positions que l'on accepte.

Je suis peu porté cependant à admettre que l'auteur des critiques fût un frère prêcheur. C'est parce que l'attaque était venue du dehors que le maître général de l'ordre y attachait assez d'importance pour demander l'opinion de Thomas d'Aquin sur la question. Nous sommes vraisemblablement ici en présence d'un de ces écrits polémiques qui devaient naître si nombreux, plus tard, à propos des doctrines mêmes de saint Thomas.

Quoi qu'il en soit, il n'est pas douteux que les doctrines qui avaient soulevé une polémique appartenaient à Pierre de Tarentaise. Fretté, dans l'édition de Vives, a vérifié les dix-neuf premières ques-

tions sur les commentaires de Pierre de Tarentaise et a renvoyé aux passages visés.

Il n'est pas aisé de déterminer la date exacte de la consultation donnée par Thomas d'Aquin à Jean de Verceil. Elle est postérieure à la nomination de Jean de Verceil, comme maître général de l'ordre, qui eut lieu en 1264 1. Nous connaissons aussi la date d'une autre consultation fournie par saint Thomas au même Jean de Verceil, et que le catalogue officiel a insérée (n° 58 du tableau général). Elle est du 2 avril 12712. Il se pourrait que l'une et l'autre soient rapprochées quant au temps de leur rédaction.

Quant à Pierre de Tarentaise dont la doctrine a été l'occasion de l'écrit en question, nous en dirons deux mots seulement pour définir ses rapports personnels avec Thomas d'Aquin.

On fait naître Pierre de Tarentaise vers 1225. Il est donc du même âge que saint Thomas. Il est entré très jeune chez les Prêcheurs et a appartenu au couvent de Lyon. Nous ignorons tout de sa vie jusqu'au moment de sa nomination à une des deux chaires de théologie que l'ordre desservait à Paris. Les dates qui limitent son enseignement universitaire ne nous sont pas connues directement, mais on peut presque sûrement les déduire de diverses données. Pierre occupa sa chaire pendant sept années scolaires, de l'automne 1258 à l'été de 1265 3. Et comme, avant sa promotion à

1 Quétif-Echard, Script. Ord. Praed., t. I, p. 210; Mothon P., Vita del B. Giovanni da Vercelli, Vercelli, 1903, p. 176.

2 De Rubeis, De gestis et scriptis, Diss. xviii, cap. 3.

3 Nous savons qu'au commencement de l'année scolaire 1255, les deux titulaires des chaires étaient frère Bonhome et Hélie Bruneti (Chart. Univ. Paris. I, pp. 244, 280, 285, 286, 292). Thomas d'Aquin, qui devait recevoir la maîtrise et commencer ses leçons à l'automne de 1255, ne prit possession de sa chaire qu'au commencement de 1256 (/. c, p. 307), il l'occupa jusqu'à l'été de 1259. Au mois de juin de cette année Pierre de Tarentaise est déjà maître (l. c, p. 385). Il a donc commencé au plus tard ses leçons comme maître à l'automne de 1258. D'autre part Florent et Hugues de Metz, ayant été nommés maîtres après 1255 et avant Pierre de Tarentaise, on ne peut guère placer avant l'automne de 1258 les débuts de ce dernier comme maître (Denifle, Archiv. f. Litt. und Kirchengesch., II, p. 171). Pierre fut régent de son école un bon nombre d'années et jusqu'à son provincialat (/. c, p. 182 ; Mon. Ger. Hist. SS., XXVII, p. 200 : « In theologia 12 annis Parisius rexit, post factus provincialis. » Le chiffre de 12 années est inexact). On place en 1264 ou 1265 le premier provincialat de Pierre de Tarentaise.

la maîtrise en théologie, le candidat devait enseigner pendant deux ans les Sentences, Pierre de Tarentaise a exercé cet office pendant les deux années scolaires précédentes, c'est-à-dire de 1256 à 1258. Les commentaires sur les Sentences de Pierre Lombard sont le fruit de cet enseignement. Pierre occupa sa chaire jusqu'en 1264 ou plus probablement jusqu'en 1265, alors qu'il fut élu provincial de la province de France. Il cessa son nouvel office en 1267, pour le reprendre en 1269, et le continuer jusqu'à sa nomination à l'archevêché de Lyon, 6 juin 1272. Il devint cardinal évêque d'Ostie et de Velletri l'année suivante. Enfin élu pape à Arezzo, le 21 janvier 1276, sous le nom d'Innocent V, il mourut à Rome le 22 juin de la même année 1.

Thomas d'Aquin ayant vécu au couvent de Saint- Jacques de Paris de 1252 à 1259 e* de 1269 à 1272, a été plusieurs années en contact avec Pierre de Tarentaise. Il l'a été plus particulièrement au cours de 1256- 1259. Pendant les deux premières années scolaires 1256-1258, Pierre de Tarentaise faisait l'office de bachelier dans l'une des deux écoles, et l'autre était régentée par Thomas d'Aquin ; et durant l'année scolaire 1258-1259, ils furent collègues dans la direction de l'une et l'autre école du couvent de Saint-Jacques.

Officium de Festo Corporis Christi (n° 75 du tableau général). — On ne dispute plus aujourd'hui sur la légitimité de l'attribution de l'office du Saint-Sacrement à Thomas d'Aquin. Cela fut jadis l'objet de nombreuses polémiques. Il y eut chez quelques objectants un peu de malveillance et chez tous une connaissance insuffisante de la documentation historique qui établit les titres indiscutables de saint Thomas sur l'office que récite l'Eglise catholique le jour de la fête du Corpus Christi. Les historiens dominicains n'eurent pas de peine à démontrer l'authenticité de ce merveilleux morceau liturgique 2.

1 Vie du Bienheureux Innocent V, Rome, 1896 ; Quétif-Echard, Scriptores Ord. Praed., I, p. 350 ; Chapotin D., Histoire des Dominicains de la province de France, Rouen, 1898, passim. ; Mortier A., Histoire des Maîtres généraux de l'ordre des Frères Prêcheurs, Paris, 1903, t. I et II ; Chevalier, Répertoire, Bio- Bibl., 2e éd., col. 2259.

2 Alexander Natalis, Dissertationes historicae et criticae, quibus officium venerabilis sacramenti sancto Thomae vindicatur... Parisiis, 1680 ; Quétif-

128 DES ÉCRITS AUTHENTIQUES DE SAINT THOMAS d'aQUIN

Qu'il nous suffise ici, maintenant que nous sommes au clair sur les catalogues des écrits de saint Thomas et les sources dont ils sont tirés, de rappeler la base historique de l'attribution. Ce sont deux disciples de saint Thomas, qui ont vécu avec lui, Ptolémée de Lucques, qui a été en outre son confesseur, et Guillaume de Tocco, qui a conduit l'enquête préparatoire du procès de canonisation, qui nous fournissent les témoignages les plus explicites1. Bernard Guidonis, un contemporain des deux précédents, et Jean de Colonna, qui écrit peu après, sont tout aussi affirmatifs 2. On peut lire ces textes dans les catalogues que nous avons transcrits plus haut. On trouvera aussi chez les auteurs dominicains que nous avons indiqués et ailleurs3, la suite de la tradition historique, qui du reste importe peu, après les témoginages irrécusables des écrivains anciens.

On est en droit cependant de s'étonner que le catalogue officiel, c'est-à-dire le catalogue du procès de canonisation ne fasse pas mention de l'office du Saint-Sacrement dans la suite des œuvres de saint Thomas. On peut donner deux raisons de ce fait. On pourrait dire que le catalogue enregistre seulement des œuvres scientifiques ou scolaires. Mais je ne pense pas que ce soit là le vrai motif de l'omission. Urbain IV, nous le savons par des autorités indiscutables, avait commis à Thomas d'Aquin la composition de cet office, de même qu'il lui avait demandé d'autres travaux, tel l'Exposition continue (catena aurea) sur les quatre Evangiles et le Traité contre les erreurs des Grecs, au temps où Thomas resta près de la curie romaine. Mais l'office du Saint-Sacrement étant entré dans la liturgie ecclésiastique par son imposition à l'Eglise universelle, ce travail cessait d'être une propriété privée, et il ne convenait pas qu'il fût revendiqué, dans les actes officiels, comme le bien propre de Thomas d'Aquin. Que l'on connût à Naples, en 1319, lors de la déposition de Barthélémy de Capoue, laquelle contint le catalogue en question, les droits d'auteur de saint Thomas, c'est ce qui ne peut faire l'ombre d'un doute, puisque l'affaire du procès a été conduite par Guillaume

Echard, Script. Ord. Praed., I, p. 340 ; De Rubeis B., De gestis et scriptis, Diss. XX, cap. I-IV ; Touron A., La Vie de saint Thomas d'Aquin, Paris, I737> P- 7°4 et suiv.

1 Supra, pp. 60 (18), 80 (23).

2 Loc. cit., pp. 68 (10), 99 (59).

3 Douais C, Les Frères Prêcheurs en Gascogne, 1885, p. 52 et suiv.

de Tocco, et que celui-ci, dans sa légende de saint Thomas, rédigée en même temps, lui attribue sans ombre d'hésitation la paternité de l'office de la fête du Corpus Christi1.

C'est par ses lettres encycliques du n août 1264 qu'Urbain IV institue la fête du Saint-Sacrement dans la chrétienté entière 2 ; et dans les lettres du 8 septembre de la même année, à la Bienheureuse Eve qui avait été la promotrice de cette fête, il déclare adjoindre le nouvel office dont on doit faire usage à l'avenir 3. C'est donc à l'année 1264 qu'il faut rattacher la composition de ce chef-d'œuvre liturgique.

Quaestiones disputatae (n° 55 du tableau général). — Il n'y a pas de doute sur l'authenticité des Questions disputées. Ces écrits cependant se composant de pièces diverses, ils ne paraissent pas toujours aux catalogues accompagnés de l'énumération de leurs parties. Quelques questions même ne sont enregistrées nulle part. On pourrait donc soulever quelques difficultés sur l'authenticité de l'une ou de l'autre des parties des Questions disputées.

Pour entendre ce problème de critique, il faut savoir que les maîtres des écoles du moyen âge tenaient, en dehors de leurs leçons ordinaires, une leçon consacrée à discuter sur un sujet déterminé, proposé à l'avance par le maître et à la discussion duquel ses étudiants et ceux d'autres écoles avec leurs maîtres prenaient part.

1 Le texte de Ptolémée relatif à la composition de l'office du Saint Sacrement présente une particularité de lecture que je dois signaler, parce qu'elle a embarrassé quelques critiques. Ptolémée parlant de l'office écrit : quod est secundum quod fecit ad petitionem Urbani. On pourrait aisément entendre que c'est un second office qu'il a encore composé à la demande du pape. Le sens est que c'est la seconde chose, c'est-à-dire le second ouvrage que Thomas a fait par ordre d'Urbain. Ptolémée avait en effet annoncé plus haut que Thomas avait composé un bon nombre d'ouvrages par ordre du pape, mais deux en particulier. Le premier était l'Exposition continué sur les Evangiles. Parlant ensuite de l'office du Saint Sacrement, il déclare que c'est le second des deux principaux écrits demandés par le pape.

2 Potthast, 18999.

3 Potthast, 19016 : « Et quia quaternum, in quo ipsius festi habetur officium, tibi sub bulla nostra per latorem praesentium destinamus, volumus, et per apostolica scripta tibi mandamus, quatenus quaternum ipsum cum devotione recipias, et eius copiam personis illam petentibus exhibeas liberaliter et libenter. »

Les disputes avaient lieu d'ordinaire pour chaque régent une fois tous les quinze jours. Quand un sujet était épuisé, le régent passait à un autre. Les écrits appelés Questions disputées ne sont autre chose que la rédaction faite par lui des objections qui lui avaient été proposées et des solutions qu'il avait données1.

Ces écrits étaient mis en circulation par les libraires après leur apparition, de sorte que les Questions disputées par un maître, comme Thomas d'Aquin, fournissaient un ensemble d'opuscules plus ou moins volumineux et plus ou moins nombreux, et non pas un ouvrage unique, tel que nous le trouvons aujourd'hui dans les œuvres de saint Thomas. Une liste d'ouvrages vendus par un stationnaire de Paris et taxée par les maîtres de l'Université, entre 1275 et 1286, nous fournit de précieux renseignements sur les Questions disputées de Thomas d'Aquin 2. On y trouve énumérées, avec le nombre de feuilles ou pièces qu'elles contiennent et leur prix, les questions De veritate, De potentia Dei, De spiritualibus creaturis, De anima, De virtutibus, De malo. Nous avons donc ici comme les parties aliquotes des Questions disputées telles qu'elles se vendaient et entraient en circulation. L'énumération peut toutefois n'être pas complète.

Une première difficulté peut venir du contenu qui porte en titre De virtutibus. Les éditions énumèrent diverses parties comprises sous ce titre, à savoir : De virtutibus in communi, De caritate, De correctione fraterna, De spe, De virtutibus cardinalibus. C'est dans cet ordre que les parties devraient être logiquement placées. Le De correctione fraterna se rattache de sa nature à la question de la charité ; et les vertus cardinales se placent après les vertus théologales de charité et de foi. On pourrait s'étonner que saint Thomas ait omis de consacrer une question à la vertu de foi. Cela avait déjà

1 L'exercice des disputes était très ancien et était général au moyen âge. Robert G., Les écoles et l'enseignement de la théologie pendant la première moitié du douzième siècle, Paris, 1909, p. 58 et suiv. J'espère écrire ailleurs sur la nature de ces exercices et sur les disputes quodlibétiques qui se distinguaient des disputes ordinaires en ce que le sujet lui-même était proposé par les auditeurs et avaient lieu, une ou deux fois par an pour chaque maître, pendant l'Avent et le Carême.

2 La date 1286 est la date extrême possible. Il est probable que la liste est antérieure de quelques années, car elle taxe les diverses parties de la Somme théologique et non encore la IIP Pars, qui fut la dernière écrite par Thomas pendant son dernier séjour en Italie (1272-74). Chart. Univ. Paris, I, p. 646.

été fait dans les questions disputées £>£ veritate, où la question XXXIII avait été réservée à ce sujet. Or, comme les questions De veritate avaient été disputées à Paris pendant le premier séjour de Thomas d'Aquin, et les questions De virtutibus pendant son second séjour dans cette même ville, et que le De veritate circulait entre les mains de tout le monde, le saint Docteur omit de proposer, dans ses disputes sur les vertus, un sujet déjà expédié une dizaine d'années auparavant.

Que les différentes parties énumérées comme intégrant le De virtutibus lui appartient réellement, on peut en donner une démonstration quasi matérielle. La liste du stationnaire parisien, dont nous avons parlé, fournit le nombre de pièces, c'est-à-dire de feuilles consacrées à chacune des questions qu'elle énumère. Or, si l'on détermine le nombre de pages d'une édition moderne correspondant au contenu d'une pièce d'écriture ancienne, en procédant avec les questions sur le contenu desquelles il n'existe pas de doute, on voit que, pour obtenir la moyenne ordinaire pour les pièces du De virtutibus il faut y faire entrer leb diverses parties que nous avons énumérées.

La question disputée De unione Verbi incarnait, qui n'est pas spécialement signalée par les anciens catalogues, semble devoir se rattacher par son objet à la question De anima, comme celle-ci dépend à son tour du De spriritualibus creaturis. Une difficulté spéciale existe toutefois pour la question De unione Verbi incarnati, et nous allons y revenir.

Quoi qu'il en soit de l'ordre chronologique de la composition de certaines parties secondaires des Questions disputées, la totalité fut réunie en un seul ouvrage dont l'ordre intérieur ne fut sans doute pas toujours uniforme, puisque les catalogues anciens ne concordent pas entièrement. Le catalogue officiel semble cependant indiquer qu'il y avait un ordre reçu quand il fut rédigé. C'est pourquoi, voulant rattacher la composition des différentes parties des Questions disputées aux séjours de Thomas en France et en Italie, il se contente de nous apprendre, comme si cela était suffisant, que Thomas a disputé la question De veritate pendant son premier enseignement à Paris (1256-59), la question De potentia et ce qui suit pendant son séjour en Italie (1 260-1 268), et la question De virtutibus et ce qui fait suite quand il revint la seconde fois à Paris (1269-1272). Le catalogue officiel semble donc admettre comme un fait connu

que les Questions disputées sont, dans leur ensemble, disposées dans un ordre déterminé.

Une étude sur les manuscrits anciens pourrait établir quel était l'ordre généralement adopté. Mais les questions circulaient fréquemment isolées ou par groupe.

Ces difficultés secondaires sur l'ordre primitif de composition des Questions disputées ou sur l'ordre logique à leur donner ne touchent en rien à la question d'authenticité.

Les Questions disputées, comme les Questions quodlibétiques, sont d'ordinaire dans un rapport très spécial avec la Somme théologique, et leurs liens de dépendance établissent clairement qu'elles sont l'œuvre d'un même auteur. Il ne faut pas oublier, en effet, que les Questions disputées (ordinaires ou quodlibétiques) représentent les problèmes agités dans le monde scolaire. Elles servaient, pour ainsi dire, d'épreuves à Thomas d'Aquin pour connaître la mentalité et les préoccupations de ses contemporains. C'est pourquoi il utilisait spécialement ces écrits sur les Questions disputées pour rédiger la Somme théologique, qui n'a été ni le travail, ni la matière de son enseignement universitaire. Tantôt il y résume des articles des Questions disputées et des Quodlibets, tantôt il leur emprunte des formules et des passages, tantôt même il en retire un article de toute pièce, quand il lui paraît convenablement ouvré K Or, si l'on prend l'une ou l'autre des questions qui pourraient faire doute, il est aisé de retrouver son utilisation dans la Somme théologique, dans des conditions d'emploi qui ne laissent subsister aucun doute sur l'unicité de leur auteur. Qu'on compare, par exemple, le corpus articuli du premier article du De unione Verbi incarnati avec les deux premiers articles de la question deuxième de la troisième partie de la Somme théologique, on verra le procédé mis en œuvre par saint Thomas, et tout doute disparaîtra sur la question d'authenticité.

Une difficulté cependant se présente, ainsi que nous l'avons dit, pour la question De unione Verbi incarnati ; et nous allons, avant de passer outre, examiner ce problème.

Reconnaissons tout d'abord que les anciens catalogues ne signa-

1 C'est ainsi, par exemple, que l'article xn, quaest. x de la Secunda secundae est emprunté en entier et littéralement au quodlibet u, quaest. iv. art. vn.

lent pas expressément le De unione Verbi incarnati. Louis de Valladolid le mentionne pour la première fois au commencement du quinzième siècle. Mais on trouve cette Question parmi les autres Questions disputées dans le ms. 244 (fol. 61) de la bibliothèque d'Amiens. Ce manuscrit est du quatorzième siècle et comme saint Thomas y est simplement qualifié f rater Thomas, le manuscrit qu'il a reproduit est vraisemblablement antérieur à l'année de la canonisation1 (1323). Pareillement la dépendance que j'ai signalée entre le corps du premier article du De unione Verbi incarnati avec les deux premiers articles de la question deuxième de la IIP Pars de la Somme théologique tend à confirmer l'authenticité de la Question disputée.

Les objections, ou plutôt/ l'objection que l'on peut soulever contre l'authenticité du De unione est tirée de la dissonance doctrinale que l'on constate sur un point entre cette question et la doctrine avérée de saint Thomas dans ses autres écrits. Il s'agit de savoir s'il y a une unité d'être dans le Christ. Cajétan, en commentant l'article second de la question XVIIe de la IIP Pars, a signalé très explicitement cette divergence doctrinale, et nous y reviendrons tout à l'heure.

Je ne crois pas qu'il y ait dans ce fait une preuve de la nonauthenticité du De unione Verbi incarnati. Qu'on me permette de rappeler ici un des principes que j'ai énoncé en tête de ces articles, on en verra la justification dans le cas présent. « La critique interne générale est surtout efficace au point de vue négatif, c'est-à-dire pour exclure l'attribution d'un ouvrage à un auteur connu, quand l'ouvrage ne possède ni la langue, ni la manière, ni surtout la doctrine avérée de l'auteur. Mais ici même, encore, il ne faut pas perdre de vue que la pensée d'un auteur, fût-ce un homme de génie, se développe, progresse, en général se modifie, et qu'il serait excessif de conclure trop rapidement à la non-identification sur quelques données secondaires ou de simples nuances de pensée2. »

1 On trouve dans ce ms. (fol. 2-265), sous une seule numération courante de XXXVIII questions, toutes les Questions disputées de saint Thomas qui paraissent dans notre tableau général (55), moins les questions De Potentia. L'une ou l'autre semble cependant incomplète comme le De Malo.

2 Supra, p. 16.

Sur la question de l'unité d'être dans le Christ, comme sur tant d'autres, Thomas d'Aquin n'a pas fixé du premier coup sa doctrine. Il a subi, au temps de sa jeunesse, des influences ambiantes dont il ne s'est détaché qu'au fur et à mesure qu'il a pris une pleine possession de sa pensée. C'est ce qu'il est aisé de suivre sur le problème que nous touchons ici. Dans ses Sentences, qui étaient au treizième siècle un texte scolaire classique, Pierre Lombard avait présenté trois opinions touchant le mode d'unité réalisé dans le Christ (Lib. III, Dist. vi). Ces trois opinions sont formulées longuement et de façon très obscure et nous n'avons pas besoin de les examiner ici.

Dans son Commentaire sur les Sentences, la première grande œuvre de sa jeunesse (1253-55), Thomas d'Aquin apprécie les trois opinions rapportées par le Maître des Sentences. Il cherche à les mettre au clair et les résume ainsi : « Prima ergo opinio, quae ponit duo subsistentia, ponit duo esse substantialia ; similiter tertia opinio, quia ponit quod partes humanae naturae adveniunt divinae personae accidentaliter, ponit duo esse, unum substantiale, et aliud accidentale ; secunda vero opinio, quia ponit unum subsistens, et ponit humanitatem non accidentaliter advenire divinae personae, oportet quod ponat unum esse. » (Dist. vi, quaest. 11, art. 11.)

Tout en adhérant, sans insister, à cette dernière opinion, Thomas d'Aquin ne donne aucune qualification aux deux autres, pas plus d'ailleurs qu'à la précédente. Si nous nous reportons à la Somme théologique, il en est tout autrement : « Sic ergo patet quod secunda trium opinionum quas Magister ponit, quae asserit unam hypostasim Dei et hominis, non est dicenda opinio, sed sententia catholicae fidei. Similiter etiam prima opinio, quae ponit duas hypostases, et tertia, quae ponit unionem accidentalem, non sunt dicendae opiniones, sed haereses in concilis ab Ecclesia damnât ae. » (III Pars, quaest. II, art. 6.) On peut voir toute la distance parcourue des Sentences jusqu'à la Somme théologique.

Mais examinons la position prise successivement par saint Thomas à l'égard de cette opinion du maître des Sentences et qu'il qualifie de sentence de la foi catholique .

Saint Thomas, dans les différents passages de ses écrits, a toujours maintenu fermement l'unité d'être dans le Christ résultant du fait que les deux natures, la nature divine et la nature humaine, subsistent dans l'unité de la personne divine. Toutefois, la difficulté procède de ce que les deux natures, si dissemblables entre elles,

ont leur acte d'exister dans la personne divine. Comment peut-il se faire que ces deux natures réelles n'aient qu'un seul acte d'exister ? Saint Thomas, dans ses tentatives successives de solution, cherche à satisfaire à la double donnée du problème : la personne étant l'unité d'être la plus parfaite, il faut maintenir l'unité d'être foncière dans le Christ ; les deux natures étant réelles, l'être du Christ remplit un double office d'existence à l'égard de l'une et l'autre nature et implique, en quelque manière, vis-à-vis d'elles un rôle virtuellement multiple.

Sur ce dernier point, il s'exprime ainsi dans son Commentaire sur les Sentences : « Sed non est inconveniens quod esse unius subsistensis sit per respectum ad plura, sicut esse Pétri est unum, habens tamen respectum ad diversa principia constituentia ipsum : et similiter suo modo unum esse Christ i habet duos respect us, unum ad naturam humanam alterum ad divinam. » (Lib. III, quaest. II, art. 2, in corp. art.) Ainsi l'être un dans le Christ comporte néanmoins deux aspects à l'égard de l'une et l'autre nature.

Dans le IX quodlibet, article III, saint Thomas reprend le problème et le formule autrement. Il maintient l'unité d'être dans le Christ en la qualifiant d'être substantiel, c'est celle qui se rapporte à la personne ; mais la nature humaine et ses éléments qui subsistent dans la personne divine introduisent dans l'être substantiel un être accidentel multiple : « Et sic patet quod secundum opinionem secundam oportet dicere quod in Christo est unum esse substantiale, secundum quod esse est suppositi proprie, quamvis sit in eo multiplex esse accidentale. »

La Somme théologique a repris la question avec une autre formule, et surtout avec une interprétation plus exacte et plus définitive, parce qu'elle se rattache à une vue fondamentale de la métaphysique thomiste. L'unité d'être dans le Christ est l'être personnel, et l'accession de la nature humaine à la personnalité divine n'implique qu'une manière d'être (habitudo) : « Cum humana natura coniungatur Filio Dei hypostatice vel perscnaliter, et non accidentaliter, consequens est quod secundum humanam naturam non adveniat sibi novum esse personale, sed solum nova habitudo esse personalis praexistentis ad naturam humanam : ut scilicet persona illa iam dicatur subsistere, non solum secundum naturam divinam, sed etiam humanam » (III Pars, quaest. XVII, art. 2). Comme on le voit, c'est en quelque sorte le retour à la formule du Commentaire

I36 DES ÉCRITS AUTHENTIQUES DE SAINT THOMAS D'aQUIN

des Sentences. Mais la pensée en est autrement approfondie ainsi qu'il paraît par l'exposé doctrinal qui amène la conclusion : c'est le principe fondamental de la métaphysique thomiste de la distinction de l'essence et de l'existence. « Esse pertinet ad hypostasim et ad naturam : ad hypostasim quidem sicut ad id quod habet esse ; ad naturam autem sicut ad id quo aliquid habet esse. »

Ainsi donc, s'il n'y a pas eu de flottement dans la pensée fondamentale de saint Thomas en cette matière, il y en a eu dans l'effort pour formuler exactement sa doctrine. Ces formules, à vrai dire, ne s'excluent pas, car elles expriment plutôt des nuances de pensée. Mais enfin elles nous montrent la volonté du maître de saisir le problème sous son point de vue le plus correct et le plus exact.

Si le De unione Verbi incarnati est l'œuvre de Thomas d'Aquin, la dissonance doctrinale que nous y trouvons sur le point qui nous occupe prendrait naturellement place dans cette suite d'essais pour formuler l'unité d'être dans le Christ en fonction des deux natures. Voici d'ailleurs cette doctrine (art. 4) : ) Et ideo sicut Christus est unum simpliciter propter unitatem suppositi, et duo secundum quid propter duas naturas ; ita habet unum esse simpliciter propter unum esse aeternum aeterni suppositi. Est autem et aliud esse huius suppositi, non inquantum est aeternum, sed inquantum est temporaliter homo factum ; quod esse etsi non sit esse accidentale, quia homo praedicatur accidentaliter de Filio Dei ; non tamen est esse principale sui suppositi, sed secundarium. » Puis, dans la réponse à la première objection : « Dicendum quod esse humanae naturae non est esse divinae. Nec tamen simpliciter dicedum est quod Christus sit duo secundum esse ; quia non ex aequo respicit utrumque esse suppositum aeternum. »

Dans cette doctrine, Thomas d'Aquin maintient, comme partout ailleurs, le principe de l'unité d'être dans le Christ, mais il cherche aussi à maintenir un rapport entre la substance divine et la nature humaine au point de vue de l'être. Ici, il semble aller plus loin qu'ailleurs en distinguant entre un esse principale et un esse secundarium, le premier étant l'être éternel de la personne divine et le second l'être temporel que contracte la personne en s'unissant la nature humaine dans le temps. Sans doute, cette façon de formuler la doctrine ne recouvre exactement aucun des passages signalés plus haut. Mais elle ne s'en écarte probablement pas assez

pour faire renoncer purement et simplement à l'attribution, étant donné les observations que nous avons déjà présentées en faveur de l'authenticité.

Dans son commentaire à la Somme théologique, à l'article cité plus haut, le cardinal Cajétan a rejeté la doctrine du De unione Verbi incarnati, considérant cette doctrine comme rétractée par celle des autres écrits. Il ne va pas cependant jusqu'à nier l'authenticité de cette question disputée. Mais son interprétation historique sur l'origine de cet écrit ne m'aggrée aucunement. Je ne pense pas non plus que la divergence soit aussi grande qu'elle paraît au célèbre commentateur, qui semble lui-même resserrer un peu la pensée de saint Thomas. En tout cas, voici ses considérations :

« Ad obiecta autem in oppositum respondendo, ad primum dicitur quod opinio illa, posita in Quaestione illa de Unione Verbi, ut retracta censenda est : nisi quis adeo desipiat ut putet doctrinam in hoc ultimo libro (la Somme théologique) traditam, et in authenticis libris etiam prius probatam, scilicet in III Sent., dist. VI, qu. II, et in Quodlib. IX, qu. II, reducendam esse ad quaestiunculam vix cognitam inter opéra Auctoris, et longe ante factam. Quae rationalius creditur colligendo condita inter schedulas disputationum inventa, quam unquam édita a divo Thoma. Constat enim quaestionem illam de tanta re, hoc est de unione Verbi incarnati, imperfectissime materiam unionis tract are, et per hoc dissonare ab aliis Quaestionibus disputatis eiusdem ; et rationibus multum debilibus uti, ut patet conferenti illos articulos similibus in hoc opère ; et quinque tantum articulis rem tantam absolvere. Prae se ferunt siquidem haec quod diximus. »

Quoiqu'il en soit, un doute subsiste et il faudra peut-être laisser aux manuscrits le soin de faire pencher la balance dans un sens ou dans l'autre.

Articuli iterum remissi (n° 60 du tableau général). — Uccelli a fait connaître1, pour la première fois, l'existence de huit articles tirés de la consultation donnée par Thomas d'Aquin au lecteur de Venise (n° 57 du tableau général). Ce sont les nos 3, 12, 13, 30, 32, 33,

1 Intomo ail' autographo di S. Tommaso d'Aquino sugli accidenti eucaristici . dans La scienza italiana, Bologna, II (1877), pp. 137-158.

34 et 35 *. Uccelli les a tirés du ms. de la Bibliothèque nationale de Paris, fonds latin n° 14546 (commencement du quatorzième siècle) 2. Ces articles font suite à la consultation adressée au lecteur de Venise et sont précédés de cette indication : Isti sequentes articuli sunt iterum sibi remissi a quibusdam scolaribus post praemissam declarationem. Il est difficile d'interpréter clairement ce texte. A le prendre dans son sens obvie, il semblerait qu'après la réception de la consultation au lecteur de Venise, quelques étudiants ne se seraient pas déclarés satisfaits sur certains points et les auraient renvoyés à Thomas d'Aquin pour un supplément d'informations. Mais, dans cette hypothèse, on ne comprendrait pas que les impétrants aient renvoyé à Thomas d'Aquin ses propres solutions avec les articles litigieux, ou que saint Thomas d'Aquin leur ait envoyé lesdits articles avec la solution littérale qu'il avait déjà fournie au lecteur de Venise. Je pense qu'il faut envisager la chose autrement.

Dans les deux consultations envoyées par Thomas d'Aquin à Jean de Verceil, maître général des Prêcheurs, sur quarante-deux articles, et au lecteur de Venise, sur trente-six articles, plusieurs articles sur lesquels on consulte saint Thomas sont identiques. On peut donc croire que le maître général et le lecteur de Venise ont été mus plus ou moins simultanément à demander leurs informations à raison des mêmes circonstances, c'est-à-dire de discussions doctrinales dans un centre scolaire qui n'était toutefois pas celui de Paris. Il est possible que les personnes qui ont reçu communication de la réponse à Jean de Verceil et qui n'avaient pas connaissance de la réponse au lecteur de Venise, aient demandé une information supplémentaire à saint Thomas sur les huit articles en question ; et le saint Docteur se sera borné à tirer les réponses afférentes à ces huit articles de la consultation donnée au lecteur de Venise. Les copistes des écrits de saint Thomas s'aperce vant que les Articuli remissi étaient un simple emprunt à la consultation adressée au lecteur de Venise, les auront transcrits à la suite, au lieu de les placer après la consultation à Jean de Verceil.

1 Quelques articles dans le ms. sont mal numérotés. L'édition Vives a reproduit cet écrit d'après le même ms. Opéra, t. XXXII, p. 832

2 Ils se trouvent aussi dans le ms. 131 de la Bibliothèque publique de Bordeaux.

Cette hypothèse recevrait une entière confirmation si la suscription que Fretté a mis en tête des Articuli iterum remissi était justifiée. On lit, en effet : « Hanc epistolam misit frater Thomas de Aquino fratri Johanni magistro ordinis Praedicatorum, anno ab Incarnatione Domini millesimo ducentesimo septuagesimo primo. » Mais cette indication ne doit pas exister dans le manuscrit puisque Uccelli n'en parle pas, et qu'elle convient en réalité à la consultation adressée à Jean de Verceil qui a la forme d'une lettre et est effectivement de 1271.

Quoi qu'il en soit, il n'est pas douteux que les huit articles sont matériellement de saint Thomas; et on comprend que le catalogue officiel les ait omis, s'il les a connus, puisqu'ils font double emploi avec huit des articles de l'écrit adressé au lecteur de Venise.

Uccelli a voulu rattacher la composition des Articuli iterum remissi au fait rapporté par Guillaume de Tocco dans sa légende de saint Thomas (n° 53), à savoir sur la polémique soulevée parmi les maîtres en théologie de l'Université de Paris touchant les accidents eucharistiques. Ce rapprochement ne me paraît justifié en rien, pour des raisons qu'il serait hors de propos de développer ici.

De secreto 1 . — J'ai omis à dessein dans le tableau général des écrits authentiques et apocryphes un document qui a pris place depuis longtemps parmi les œuvres de saint Thomas, parce qu'on ne peut dire de lui, ni qu'il est authentique, ni qu'il est apocryphe, puisqu'il n'est pas dû à la plume du maître, bien qu'il le concerne.

J'ai exposé ailleurs 2 l'origine de cette pièce, intéressante à plus d'un titre pour l'histoire de saint Thomas d'Aquin et la question de la propriété littéraire au treizième siècle, et fait connaître, pour la première fois, les curieuses circonstances qui en avaient été l'occasion. Le fait eut lieu au Chapitre général de l'ordre des Frères Prêcheurs, tenu à Paris en 1269, au temps du second enseignement de Thomas d'Aquin à l'Université. « Une question de propriété littéraire, soulevée entre deux religieux de même nom, avait amené l'intervention de l'autorité, et les divers procédés proposés dans le Chapitre pour découvrir la vérité, furent l'objet de vives critiques3.

1 Opéra, éd. Vives, t. XXXII, p. 816.

2 Siger de Brabant, Fribourg, 1899, p. xcvu.

3 Les historiens de saint Thomas d'Aquin ont ignoré ce fait qui nous est

Après avoir agité sans résultat différents projets de solution, au sein du Chapitre, où se rencontraient un maître et sept lecteurs en théologie, on constitua une Commission extra-capitulaire de six maîtres en théologie qui discutèrent les points en litige. De ces six consulteurs, les uns avaient été jadis professeurs à l'Université de Paris et les autres l'étaient encore, et parmi eux se trouvait Thomas d'Aquin. La Commission, comme le Chapitre, n'arriva pas à des vues uniformes, et la question de principe resta en suspens. Par contre, les consulteurs rédigèrent une sorte de procès-verbal de leurs débats qui porte pour titre De secreto, et nous fournit la liste de leurs noms ainsi que leurs opinions respectives sur les points en litige 1. »

connu par un ancien document tiré des archives du couvent de Viterbe et publié par le P. P. -T. Masetti, Monumenta et antiquitates veteris disciplinae Ord. Praed., Romae, 1864, t. I, p. 363. Le P. Masetti n'a pas rapproché ce document de celui dont nous parlons dans la note suivante, bien qu'ils jettent un jour très nouveau l'un sur l'autre, et déterminent la date du fait qui n'est pas celle de 1264, comme l'a cru Masetti (p. 364). Nous transcrivons ici le premier à cause de sa rareté : « Eo tempore Joannes Juristae de Colonia S. Faustini (près de Viterbe) complevit opus super Sententias quod intitula vit Johannina de Colonia : et in Cap, gêner. Parisien, fuit facta magna altercatio, quia amicus ejus dum studerent Bononiae, subripuerat extrahens occulte, et erat Fr. Johannes de Colonia ; dum enim noster Viterbiensis praesentat in Cap. corrigendum opus, alius Fr. Johannes de Colonia dixit suum, nec valuit praeceptum contra Teuthonicum factum, nec literae datae sub sigillo confessionis pro Italico contra Teuthonicum. Fuerunt dati solemnissimi magistri, inter quos fuit B. Thomas de Aquino pro parte italica, et Petrus de Tarentasia postea Papa cum quinque aliis pro parte Teuthonica, et formatae petitiones si posset utrumque adstringi praecepto : et nihil conclusum est, nisi quod titulus remaneret sine nomine patrae Italicae vel Teuthonicae, et diceretur Johannina édita per Fr. Johannem de Colonia, quia hoc est verum, et nulli fit injuria. » Ce texte est curieux parce qu'il nous fait connaître comment s'effectuait dans l'ordre la publication officielle d'un livre. Il montre aussi que le moyen âge n'avait pas des idées si diverses des nôtres sur la propriété littéraire, contrairement à ce que l'on affirme d'ordinaire.

1 Voici le titre qu'il porte dans le ms., Paris, Bibl. nat., fonds latin, 14546 (ancien Vict. 635) : « Quaestiones quae sequuntur fuerunt propositae in Capitulo generali Parisiis celebrato anno Domini MCCLXIX coram Magistro Ordinis et Diffinitoribus, inter quos erant septem Lectores, et unus Magister ; item coram Magistris simul congregatis, scilicet Fratre Thoma de Aquino, F. Bonohomine, F. Petro de Tharentasia, F. Bartholomeo, F. Balduino, et F. Giliberto, qui omnes responderunt una voce ut infra sequitur. » Voy. Denifle, Archiv fur Litt. u. Kirchengeschichte, II, p. 204 et suiv. — Le ms. de Paris

avait été consulté par Echard, Script. Ord. Praed., I, p. 280. Le De Secreto a été édité avec les opuscules de saint Thomas par Pellicanus, par Uccelli et dans les éditions des œuvres de saint Thomas, Paris, 1656, t. XX, p. 894 ; Paris (éd. Fretté), 1889, t. XXX, p. 816. Au dire du P. Denifle, il existe de nombreux mss. de cet écrit (Archiv, l. c, p. 206, n. 16), et il indique lui-même (Chart. Univ. Paris., I, p. 386) les mss. Bibl. Escorial, R. II, 2 ; Rome, archives génér., Ord. Praed,. Cod Rutenensis, p. 170 ; Paris, Arsenal, 532, fol. 8. On peut y ajouter le ms. 4487 (19) fol. 30ib-303, de la Bibliothèque impériale de Vienne et le n° 297, fol. I3iv, de la Bibliothèque de Grenoble. — Le P. Mortier a édité le texte d'après le ms. Rutenensis ; mais la correction laisse à désirer. Histoire des Maîtres généraux de l'ordre des Frères Prêcheurs, II, p. 121.

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