‹ Des effets physiologiques et thérapeutiques des éthersChapitre 13 sur 48 · ACTION DE L'ÉTHER SUR LE SYSTÈME NERVEUX · texte numérisé non relu

ACTION DE L'ÉTHER SUR LE SYSTÈME NERVEUX

Les dissemblances nombreuses qui séparent le système nerveux de la vie de relation, du système nerveux ganglionnaire, deviennent encore plus tranchées sous l'influence de l’éther. Je décrirai donc successivement les effets de cet agent, 1° sur le système cérébro-spinal; 2° sur le cercle du grand sympathique.

$ Ier, — Action de l’éther sur le système nerveux de la vie de relation.

1° Cerveau et cervelet. — Les chiens que l’on soumet aux inhalations d’éther s’agitent d’abord, puis bientôt ils s’engourdissent, tombent sur le côté et semblent étrangers au monde extérieur. Si alors on les pince ou si chez eux on provoque de la douleur d’une manière quelconque, ils s’agitent, ils peuvent même crier, Mais sans s’éveiller, pour réagir d’une manière efficace et volontaire contre les violences extérieures (Longet).

Il y a donc chez eux perte de ce principe qui dirige et coordonne les riouvements: abolition de cette force qui maintient la volonté et qui lui donne un but, qui rend la résistance utile en éloignant de l'individu les objets qui la déterminent.

En deux mots, c’est la coordination des mouvements et l'intelligence qui sont abolies. En

présence de ces deux lésions fonctionnelles les expériences de la physiologie moderne nous permettent d'établir que c’est le cervelet et le cerveau qui ont été frappés d’impuissance,

À l’aide des vivisections, MM. Flourens et Longet ont en effet reproduit artificiellement la première période de l’éthérisation et confirmé les faits précédents. Ils ont enlevé à des chiens les lobes cérébraux, les couches optiques, les corps striés, les tubercules quadrijumeaux et le cervelet, ne laissant dans le crâne que la protubérance annulaire et le bulbe ; ils ont vu des animaux ainsi mutilés tomber dans un coma profond, s’agiter vivement sous l'influence des irritations extérieures ; mais ces mouvements provoqués par une sensation pénible n'étaient pas exprimés et coordonnés de manière à éviter l’impression qui les déterminait, ils n'étaient pas intelligents si l’on peut ainsi dire.

Je suis loin d'admettre qu’un animal auquel on a enlevé la plus grande partie du centre cérébral soit identiquement dans les mêmes conditions que celui qui n’a subi que l'influence de quelques inhalations d’éther. Seulement l’analogie remarquable des phénomènes produits dans les deux cas me semble autoriser plus que suffisamment leur comparaison et leur rapprochement.

La production rapide des phénomènes de l’éthérisation rend souvent difficile à saisir leur ordre de succession. Chez les animaux cependant, l’incer-

tiiude des mouvements précède toujours la perte de la faculté de vouloir et de comprendre. L'action du cervelet me paraît donc s’éteindre en général avant celle du cerveau.

2° Action sur la protubérance annulaire. — Si l’on continue l’éthérisation sur un animal dont lesréactions contre la douleur ne sont plus qu’instinctives , la sensibilité s'éteint progressivement et bientôt la motricité s’anéantit. |

Le point auquel doivent converger toutes les impressions tactiles, leur centre perceptif est circonscrit à la protubérance annulaire. Ce fait acquis à la physiologie est d’ailleurs parfaitement démontré par les expériences déjà citées de MM. Longet et Flourens qui prouvent que le cerveau et le cervelet perdent leurs fonctions plutôt que les autres parties de l’encéphale.

Il est difficile d’assigner une priorité rigoureuse aux lésions fonctionnelles de la protubérance ou à celles de la moelle épinière dans leur ordre d’apparition. Comme la sensibilité disparaît ordinairement avant le principe des mouvements, je crois que lextinction des fonctions du mésocéphale précède habituellement l'extinction des fonctions de la moelle.

Si donc on fait respirer de l’éther à un animal privé de lobes cérébraux et de cervelet, la protubérance annulaire en ressentira d’abord les effets, et chaque inhalation éthérée aura le même résultat

DE L'ÉTHER SULFURIQUE. 49 qu’une ablation progressive de cet organe, qui aboutirait à sa suppression complète,

Mais la protubérance annulaire fait exception à la loi commune des autres parties du Système nerveux; elle jouit d’une double propriété : d’abord c'est en elle que les impressions périphériques que reçoivent les extrémités nerveuses, et que transmettent les cordons nerveux et les piliers postérieurs de la moelle, se transforment en perceptions; de plus elle possède une sensibilité propre,intrinsèque, anelogue à celle de la partie postérieure du bulbe, des tubercules quadrijumeaux à une profondeur déterminée, des faisceaux postérieurs de la moelle, etc.

Or, sous l'influence des inhalations éthérées, la protubérance perd sa sensibilité spéciale et sa propriété d’être le centre perceptif des impressions tactiles; et, chose remarquable, à mesure que les eftets de l’éther se dissipent, la protubérance recouvre son rôle de centre perceptif des impressions tactilesavantde redevenirelle-mêmeorganesensible,

En résumé, la période qui correspond à l’'éthérisation de la protubérance annulaire est la période d’insensibilité absolue ; c’est, comme l’a trés-bien dit M. Blandin, la période réellement chirurgicale : c'est alors que les opérations peuvent être pratiquées sans douleur.

Gette éthérisation successive des lobes cérébraux et du mésocéphale, indépendante pour chacune

de ces portions du cerveau, aurait pour M. Longet

50 l° PARTIE, — ACTION PHYSIOLOGIQUE

une très-grande importance ; elle expliquerait un fait très-curieux que présentent un grand nombre d'opérés. Il arrive souvent qu'un malade qu’on éthérise afin de lui faire subir une opération, s’agite violemment sous le couteau du chirurgien, crie et se débat comme s’il était en proie à une douleur très-vive; l'opération terminée, il affirme qu’il n’a rien senti. Get individu a-t-il souffert ? Oui, dit M. Longet, seulement il a perdu le souvenir de sa douleur. Le mésocéphale est le centre perceptif des impressions tactiles. Les lobes cérébraux ont pour fonctions de raisonner, d'intellectiser, pour ainsi dire, l'impression brute et directe perçue par la protubérance annulaire; or cette impression brute suffit pour produire la douleur. On a opposé à M. Longet l'impossibilité de deux centres perceptifs, si bien formulée par ces paroles d'un illustre naturaliste : l’homme est une intelligence servie par des organes. Percevoir et avoir conscience sont deux mots presque synonymes : on ne peut pas dire que nos yeux voient, que nos oreilles entendent, que nos fosses nasalesodorenti; mais nous voyons par les yeux, nous entendons par les oreilles, nous odorons par les fosses nasales. Il serait tout aussi inexact d'avancer que la protubérance annulaire sent; nous sentons par la protubérance annulaire. Les manifestations de l’orfganisme sont aussi nombreuses que les parties matérielles qui le constituent; toutes aboutissent cependant à l’unité,

au centre sentant, pensant et voulant, au moi. Si l'individu sent, il a conscience : s’il a conscience, peut souffrir.

La mémoire est la conscience d'un fait, perpétuée, prolongée, rendant en quelque sorte ce fait présent à l'esprit; on ne peut le nier. Or, si vous avez eu conscience d’une douleur vive, d’un fait aussi capital qu'une opération pratiquée, comment en quelques secondes cette conscience aura-t-elle disparu? Vous ne pouvez pas échapper à ce dilemme : si l'individu a souffert il à perçu la douleur, il en a eu conscience; pour avoir conscience, il a dû exécuter un certain travail intellectuel: ses lobes cérébraux devaient dont être encore en activité : ce n’est donc pas au mésocéphale seul qu’il faut accorder la propriété de percevoir les sensations. Si l'individu n’a point souffert, vous avez tort de rapporter à l’impression de la douleur les mouvements désordonnés et les cris dont vous êtes le témoin. Telles sont en résumé les principales objections qu’ont adressées à M. Longet les auteurs d’un mémoire anonyme sur l’éther. — Si les expériences de M. Longet sont catégoriques, ces objections sont capitales ; les fonctions du mésocéphale sont trop peu connues pour qu’on puisse résoudre définitivement la question. G. Cuvier, Desmoulins, MM. Flourens (1), Serres, Gerdy, J.Muller,

(1) Recherches expérimentales sur le système nerveux. Paris, 1842, in-8,

52 l* PARTIE. — ACTION PHYSIOLOGIQUE

Longet ont tous eu des idées différentes sur les véritables fonctions de la protubérance annulaire. Comment trancher lesdissidences qui séparent tant d’illustres physiologistes sur un fait qui résumerait à lui seul le sujet du litige?

3 Action sur la moelle épinière. — La dénudation facile de la moelle, l'isolement naturel des racines nerveuses à leur origine, les réactions si tranchées qui résultent de leur section ou de leur irritation mécanique ou galvanique donnent aux expériences tentées sur ce prolongement cérébral une rieueur et une portée qui seraient bien désirables pour les parties centrales de l’encéphale.

Outre les altérations de la sensibilité périphérique et du mouvement, la moelle épinière présente des lésions de son principe spécial, de cette force propre que Marshall-Hall appelait principe excitomoteur et que les physiologistes modernes ont désignée sous le nom d'action réflexe.

Toutes les fois qu’on exerce à la surface de la peau ou d'une muqueuse une excitation vive ou une lésion mécanique quelconque, on provoque une douleur plus ou moins intense, annoncée chez les animaux par des cris ou des mouvements, et cependant les fibres nerveuses périphériques ont été seules affectées ; aptes à recevoir les impressions, elles sont impropres à susciter le principe moteur dont la marche est centrifuge et dont l’origine est à la moelle. Si donc il y a eu des mouvements détermi-

nés, c’est que l’impression produite a parcouru les fibres sensitives jusqu’à leur source, aux faisceaux postérieurs de la moelle épinière où elle s’est réfléchie sur les fibres motrices. S'il est vrai que l’éthérisation de la protubérance annulaire anéantisse la sensibilité générale, elle rend impossible l’action réflexe, car elle lui enlève son élément premier et nécessaire, l’impression. Point d'impression sentie, point d'impression réfléchie,

L'action de léther sur les racines nerveuses et les faisceaux de la moelle, a été rigoureusement précisée par les vivisections de MM. Flourens et Longet. Dans la séance du 1° février, M. Flourens communiqua à l’Académie des sciences, les expériences suivantes :

Trois chiens et un lapin sont complétement éthérisés ; leur moelle épinière est découverte dans la région dorsale, et les racines nerveuses sont isolées.

Les racines postérieures ou sensitives coupées ou irritées n’éveillent pas le moindre signe de douleur. Les racines antérieures ou motrices soumises aux mêmes irritations suscilentencore quelques mouvements, mais ce reste d'action s’évanouit après quelques nouvelles inspirations d’éther. Les faisceaux antérieurs et postérieurs de la moelle présentent absolument les mêmes lésions que les fibres qui s’y insèrent ; de là, il est facile de conclure : 4° Que l’éther abolit le principe de la sensibilité et celui du mouvement dans les racines ner-

54 1° PARTIE. — ACTION FHYSIOLOGIQUE

veuses et les faisceaux de la moelle ; 2 que l’abolition de la sensibilité précède toujours celle de la motricité.

Pour réveiller la sensibilité et provoquer des mouvements, M. Flourens s'était borné à irriter mécaniquement les parties nerveuses qu’il avait isolées. M. Longet a vu que sur un animal entièrement insensibilisé, les irritations mécaniques finissaient par être impuissantes sur les fibres motrices ; tandis que le galvanisme pouvait encore réveiller de vives contractions. M. Pirogoff a fortement insisté sur ce fait, qu’il a toujours constaté.

Non-seulement les rhéophores d’une pile appliqués sur la substance nerveuse suscitent les réactions de la motricité, mais encore la relation qui existe normalement entre le sens du courant électrique et les contractions musculaires dues à ce courant ne cesse pas de se maintenir. MM. Longet et Matteucci se sont assurés que : « Les faisceaux antérieurs de la moelle et les racines spinales antérieures exclusivement motrices, continuaient d’exciter des contractions musculaires, seulement au commencement du courant inverse et à l'interruption du courant direct, tandis que les nerfs mixtes (nerfs des membres, etc.) dont l’action est à la fois centrifuge et centripète, ne les faisaient apparaître qu’au commencement du courant direct et à l'interruption du courant inverse. »

Il serait possible que cette persistance de la

contractilité sous l’action du galvanisme, tint beaucoup plus à la conductibilité des cordons nerveux qu’à la conservation de leurs fonctions. On ne peut nier cependant, que l’éther n’imprime à la fibre nerveuse, des propriétés particulières, car les contractions réveillées par le galvanisme sont moins durables chez un animal mort éthérisé, que chez un animal mort de toute autre manière, par la section du bulbe, par exemple (Longet, Mém. cité).

L’anéantissement progressif des fonctions de relation sous l’action des inhalations éthérées, avait été comparé par quelques observateurs, à une véritable mort partielle, successive, incomplète, et momentanée. Ce rapprochement n’est pas exact.

Lorsqu'un animal meurt, dit M. Longet, il ya concentration de la sensibilité périphérique dans le centre cérébral; en d’autres termes, les ramuscules, les cordons et les troncs nerveux, puis les faisceaux postérieurs de la moelle épinière, perdent successivement leurs fonctions, et enfin l’on ne trouve de sensibilité que dans quelques parties de l'encéphale. Chez les animaux éthérisés, l’insensibilité absolue se rencontre tout aussi bien dans les parties centrales que dans les parties périphériques du système nerveux. M. Flourens va plus loin : il établit que l’extinction fonctionnelle de l’innervation commence par l'appareil cérébro-spinal, et se propage de proche en proche à ses épanouissements terminaux.

l° Action sur la moelle allongée. —TL'éthérisation des lobes cérébraux, du cervelet, de la protubérance annulaire et de la moelle épinière, a suc cessivement soustrait à l'animal son intelligence, ses mouvements et sa sensibilité; elle a éteint sa vie de relation tout entière, et cependant cet animal vit encore, cependant il respire. Par quelle mystérieuse exception les puissances inspiratrices se trouvent-elles préservées de cette inertie absolue qui frappe tous les muscles de l'économie?

Les expériences de M. Flourens nous donnent la solution du problème. L'animal ne meurt pas, parce que le principe des mouvements respiratoires, le siége de la vie, la moelle allongée, en un mot, reste encore intacte. On peut juger de l’importance que M. Flourens attribue à cette persistance fonctionnelle du bulbe, par ces paroles qu’il jette au commencement de son Mémoire: « Le grand objet qui m’occupe ici, est la détermination de la survie singulière de l’action de la moelle allongée à l’action de la moelle épinière. La découvertie,de cette admirable survie, est ma découverte nouvelle. » (Comptes rendus de l’ Acad. des sciences, 22 février 4847.)

Irapportetrois expériences tentées sur des chiens; ses résultats sont résumés par ce fait capital : que .lirritation mécanique de la moelle allongée provoque des contractions violentes des muscles du cou, alors qu’on ne peut plus recueillir aucune réaction

sur la moelle et les racines nerveuses qu’elle fournit. |

Dans la séance du 8 mars, M. Flourens commu nique à l’Académie des sciences trois nouvelles expériences desquellesil résulte : 1° Que l’éthérisation complète de la moelle allongée, qui toujours survient plus tard que celle de la moelle épinière, entraîne inévitablement la mort ; 2° que cette éthérisation produit le même effet que la section du nœud vital. Ces conclusions sont en tout conformes à celles de M. Longet.

L'éther constitue donc un moyen puissant d’anaiyse qui, sans opération sanglante préalable, permet au physiologiste d'isoler le siége de la sensibilité générale, du siége de l'intelligence et de la volonté, de dégager la force première, la force simple et une, la force vitale du système nerveux.

Noussommes maintenant naturellement conduits à nous demander pourquoi les lobes cérébraux sont les premiers à perdre leurs fonctions, pourquoi la moelle allongée résiste plus que les autres parties du système nerveux à l’action stupéfiante de l’éther.

Ici, comme toutes les fois qu’on veut pénétrer dans l'intimité du mécanisme de la vie, et poursuivre ses réactions dans le conflit des molécules organisées, l’expérimentation directe sur les ani- Maux nous paraît grossière, et les déductions que l'intelligence tire des analogies deviennent in-

58 l'° PARTIE. — ACTION PHYSIOLOGIQUE

suffisantes ou erronées. La physiologie moderne s’est enrichie de deux nouveaux moyens d’observation qui lui ont déjà dévoilé bien des mystères, je veux parler du microscope et des réactifs chimiques.

Deux habiles micrographes allemands, MM. Pappenheim et Good, ont étudié les changements microscopiques qu’éprouve la fibre nerveuse sous l'influence de l’éther : D'abord la gaine cellulaire des fibrilles primitives se détache, et l’on voit apparaître les fibres à double contour. Bientôt la médulle que contient le névrilemme se coagule et prend un aspect grumeux. Cet état correspond à une abolition fonctionnelle complète de la fibre.

Ces lésions de structure sont plus ou moins tranchées ou plus ou moins rapides, suivant : 1° La quantité d’éther apportée par un plus ou moins grand nombre de vaisseaux sanguins ; 2° la consistance de la gaîne et de la fibre primitive; 3° la liquidité et la nature chimique du contenu nerveux.

Ces deux dernières conclusions sont surtout importantes, car elles nous apprennent pourquoi les fibres nerveuses des hémisphères cérébraux du cervelet, qui sont beaucoup plus délicates que celles de la moelle épinière et du bulbe, subissent avant ces dernières l'influence de l’éther inhalé.

Cette explication s'adapte parfaitement à la marche de l’éthérisation si constante et si régulière chez les animaux.

Elle ne saurait s’appliquer à l’homme ; chez lui l’éther abolit tantôt la sensibilité seulement, et les mouvements persistent ; d’autres fois, ces mouvements sont anéantis, et l'intelligence se maintient, etc., etc. Or, si les vapeurs inhalées atteignent toujours, et tout d’abord les fibres nerveuses les plus délicates, pourrait-on admettre que ces fibres sont tantôt celles des hémisphères, tantôt celles de la moelle ou du bulbe ?

Désireux d’éclaircir la question, j'ai plusieurs fois examiné comparativement au microscope la substance cérébrale d’un chien éthérisé et celle d’un animal qui avait été tué mécaniquement. Je n'ai pu saisir la moindre différence dans l’aspect des fibres élémentaires, et cependant je me servais d’un excellent instrument de M. G. Oberhæuser ; il était muni du petit appareil de M. F, Dujardin, à l’aide duquel les objets se dessinent si fidèlement et avec une si nette pureté de contours.

En résumé, les effets des inhalations éthérées sur le système nerveux de la vie de relation peuvent être ramenés aux conclusions générales suivantes :

CONCLUSIONS

I. Chez les animaux, l’éther abolit successivement les fonctions du cerveau et du cervelet, de la

protubérance annulaire, de la moelle épinière et de la moelle allongée.

60 l° PARTIE. — ACTION PHYSIOLOGIQUE

Il. L’éther enlève à la moelle épinière son pouvoir transmissif d’abord, puis son action réflexe. Il anéantit {oujours la sensibilité avant la motricité.

III. La période d’insensibilité absolue correspond à l’éthérisation de la protubérance annulaire.

IV. {action du bulbe survit longtemps à celle des autres parties du système cérébro-spinal.

V. L’éthérisation continuée amène la cessation de la respiration, des battements du cœur, et la mort. On ne peut mieux alorscomparer ses effets qu’à ceux quirésultent dela section du nœud vital.

VI. Le cerveau et le cervelet subissent peut-être les premiers l'influence de l’éther, parce que leurs fibres primitives sont plus délicates que celles de la moelle épinière et du bulbe.

$ II. — Action des inhalations éthérées sur le système nerveux de la vie organique.

Si les expérimentateurs ont multiplié leurs vivisections pour découvrir le mode d’action des inhalations d’éther sur le système nerveux de la vie de relation, bien peu ont cherché à constater l’influence qu’elles exerçaient sur le système nerveux ganglionnaire. Les difficultés nombreuses qu’on éprouve pour isoler les diverses parties du cercle nerveux de la vie organique, l'incertitude profonde qui règne sur ses fonctions, les réactions toujours obscures qu’il fournit sous l'influence des irrita-

tions extérieures, expliquent en partie cette apparente indifférence.

Les expériences sur les animaux nous font défaut, mais l’application des inhalations d’éther à l’art obstétrical nous fournit des résultats intéressants, sinon tout à fait concluants. Elle n’a d'intérêt au point de vue physiologique qu’autant que l’on regarde l'utérus comme animé seulement par les rameaux du grand syinpathique. Cette opinion est celle de M. Longet, elle est contraire à celle de Wolkmann, Bidler, Kolliker, etc., qui, dans leurs expériences sur les contractions simpleset les actions réflexes rhythmiques du cœur, des intestins, ont placé l'utérus sous la double influence ganglionnaire et spinale.

L’utérus, inerte dans l’état de vacuité, réveille au moment de l'accouchement, sa vitalité jusqu’alors latente, et suscite des sympathies dont on n’a pu pénétrer encore le mystérieux mécanisme. Il vit d’une vie nouvelle et inconnue. Reste-t-il alors sous laseule influence du systèmenerveux ganglionnaire? Ces considérations réduisent de beaucoup, pour la physiologie du système ganglionnaire , la valeur qu'on pourrait attribuer aux résultats fournis par l’action de l’éther sur l'utérus, au moment où celui-ci se débarrasse du produit de la conception.

M. P. Dubois a lu à l’Académie de médecine deux Mémoires dans lesquels il rend compte des résultais que lui ont fournis les inhalations éthérées

dans des accouchements laborieux (1). Les conclusions de son travail sont : 4° Que les douleurs si vives de l’enfantement sont entièrement abolies ; % que les contractions utérines ne cessent pas de s'exercer avec vigueur; 3° que les muscles abdominaux conservent leurs contractions expultrices, et que ceux du périnée sont au contraire dans le plus grand relâchement. Ce relâchement a été porté au point que P. Dubois a vu un enfant de8 livres traverser la vulve d’une primipare, sans provoquer la moindre déchirure.

Dans un Mémoire remarquable, publié sur ce même sujet, le docteur Simpson, professeur d’accouchements à l’université d’Édimbourg, était arrivé aux mêmes conclusions que M. P. Dubois. Depuis, leur légitimité a été confirmée par les communications nombreuses que les accoucheurs ont adressées à l’Académie de médecine ou à l’Institut.

Le plus souvent on a constaté que l’utérus perdait sa sensibilité etconservaitses mouvements. Cette apparente anomalie pourrait jusqu’à un certain point admettre l'explication. Toute sensation tactile, quel que soit le lieu où elle se produit, doit, pour être perçue, aboutir à la protubérance annulaire , son centre percephf. Si l'utérus souffre, c’est que les impressions dont il est Le siége sont portées jusqu’à l’encéphale. La seule route anatomique qui puisse

(1) Bulletin de l Académie royale de médecine, t. XI, p. 400.

DE L'ÉTIIER SULFURIQUE. 63

les y conduire est constituée par le cordon trisplanchnique et ses communications médiates avec le cerveau par l’intermédiaire des ganglions. En d’autres termes, on peut dire que si l’utérus partage la modalité fonctionnelle des autres organes de la vie végétative, il peut parfaitement trouver dans le grand sympathique la source de son principe moteur ; mais il ne doit qu’à ses connexions médiates avec le cerveau la propriété de souffrir,

De là il résulte : 4° Que la sensibilité utérine qui ne peut exister qu’à la condition du libre exercice de la protubérance annulaire, s'éteint en même temps que l’activité de son centre perceptif; 2 que . les contractions de l'utérus dont l’excitant peut résider dans l'organe lui-même ou émaner du grand sympathique, résistent plus longtemps à l’action de l’éther.

M. Mandi a vu les mouvements péristaltiques des intestins s’éteindre chez un animal éthérisé, et se ranimer après que l’animal eut été tué par la section du bulbe, d’où il conclut que le sysième ganglionnaire peut tomber dans l’inertie sous l'influence de l’éther, et qu'il est tout à fait indépendant de la moelle allongée.

Des faits précédents il résulterait : 1° Que l’éther exerce une action partielle sur le système nerveux de la vie végétative, puisqu'il en détruit la sensibilité (action sur l'utérus) ; % qu’il peut aussi anéantir les mouvements péristaltiques des intes-

64 l° PARTIE. — ACTION PHYSIOLOGIQUE

tins (expérience de M. Mandl); 3° enfin, dans la deuxième conclusion de son Mémoire, M. Longet déclare « que les fonctions du système nerveux ganglionnaire paraissent être surexcilées ; ce sysième paraît devenir une sorte de diverticulum pour la force nerveuse, qui momentanément a abandonné le système cérébro-spinal, »

En présence de conclusions si contradictoires , l’incertituade et le doute seraient seuls permis. Les recherches de M. le professeur Sieboldt, de Gœttingue, la communication de M. Bouvier à l’Académie de médecine, et quelques observations de taille ou de lithotrilie vont nous permettre quelques réflexions et nous autoriser peut-être à des déductions mieux fondées.

On sait avec quelle prudence et quelle réserve MM. P. Dubois, Simpson, Chailly-Honoré et Stoltz, deStrasbourg, ont appliqué à l’obstétrique les inhalations d’éther ; il en est résulté qu’ils ont éthérisé ‘ leurs malades tout au plus comme on éthérise les individus que l’on veut soumettre à une opération chirurgicale,et qu’ils ont toujours constaté la persistanceoumêmel’exaltation des contractionsutérines.

Lorsque M. Bouvier communiqua à l’Académie de médecine (1) un fait dans lequel l’éther avait anéanti la force expultrice de l'utérus, il trouva de nombreux contradicteurs, et son observation fut

(1) Bouvier, Bulletin de l Acad. royale de médecine, 1847, t. XI, p. 461.

rangée parmi les exceptions. Les recherches du professeur Sieboldt (1) lui rendent toute sa valeur.

M. Sieboldt s’est d’abord assuré sur des élèves sages-femmes de l’innocuité des vapeurs d’éther inhalées ; il les a ensuite hardiment administrées à des femmes enceintes, et, encouragé par les résultats de ces deux premières expériences, il n’a pas balancé à éthériser vigoureusement des femmes en travail.

I a vu bien des cas où les contractions de l’utérus, d’abord plus énergiques, finissaient ensuite par se ralenlir et par S’éteindre. De ces faits il nous semble résulter : que l'utérus présente sous l’action de l’éther la même série de lésions fonctionnelles : que les autres organes : qu’il est d’abord surexcité, et qu'ensuiteil tombe dans l’inertie; que MM. P. Dubois, Simpson, Stoltz n’ont produit chez les femmes qu'ils ont éthérisées que la première période de l’éthérisation, et que M. Bouvier avait amené chez Sa malade un éthérisme complet.

Rapprochons des conclusions de M. Sieboldt quelques autres faits, et nous pourrons, ce me semble, arriver peut-être à une connaissance plus exacte de l’éthérisation du système ganglionnaire.

Dans certains cas de taille, on a constaté que la vessie revenait fortement sur elle-même au début

(1) Sicboldt, Comptes-rendus de l’Université de Gœttingue. Hs]

de l’action de l’éther ; — on l’a vue au contraire garder complétement l’urine, ou retomber inerte sur les instruments lithotriteurs lorsque l’éthérisme était complet. Enfin, M. Lach rapporte l’exemple d’un étudiant en droit qui présenta des émissions involontaires d'urine. Elles étaient probablement dues à la paralysie du col vésical, l’éthérisme était complet.

Ces faits rapprochés de l’expérience de M. Mandl m'autorisent, je crois, à conclure que le système nerveux ganglionnaire peut être éthérisé comme le système nerveux de la vie de relation ; seulement son éthérisme est subséquent à celui du système cérébro-spinal, de sorte qu’il présente sa période d’excitation alors que le second touche à sa période de collapsus. C’est ce qui nous explique pourquoi M. Longet, frappé du contraste qu’on observe entre l'excitation des organes de la vie organique et l’affaissement de ceux de la vie de relation, a regardé le système du grand sympathique comme un diverticulum de la. force nerveuse,

Je ne puis terminer ce qui a rapport à l’action de l’éther sur le système nerveux ganglionnaire, sans faire quelques observations sur un fait curieux que fournit la pratique des accouchements. Lorsqu’on éthérise une femme en travail, on est frappé de la persistance d'action des muscles de l’abdomen, alors que tous les autres muscles volontaires,

et surtout ceux du périnée, sont sous le poids d’une inertie absolue. Ce fait avait particulièrement fixé l'attention de M. P. Dubois. Voici l’explication qu’en donne M. Longet : « Au milieu de l’affaissement général du collapsus profond dans lequel est plongé l'organisme, du danger prochain qui le menace, une sentinelle attentive veille encore et protége l’animal ou l’homme que l’éther vient de priver de ses plus nobles attributs : de lui seul dépend l'entretien des mouvements respirateurs, la dilatation des narines ou de la bouche, ouverture de la glotte, l'élévation des côtes ou des épaules, la contraction du diaphragme et des muscles abdominaux, Mais seulement comme muscles concourant à la respiration. Or, l'effort en général, et celui qui accompagne l’accouchement en particulier, n’est qu'une modification, qu’un changement passager de l’acte respiratoire. C’est un état pendant lequel doivent énergiquement se contracter les muscles des côtes et des épaules, le diaphragme, les muscles des parois abdominales : dans lequel aussi, comme l'ont si bien fait observer MM. Isid. Bourdon (1) et J. Gloquet, la glotte se resserre spasmodiquement : durant lequel enfin se contractent beaucoup d’autres muscles encore, en vertu de cette synergie d'action sur laquelle Barthez a tant et si bien écrit. Puisque dans l’éthérisation, en l'absence de la volonté, la respiration persiste dans toute son inté-

(1) Recherches sur le mécanisme de la respiration, Paris, 1820, in-8.

grité, et que le bulbe continue d’exciter tous les muscles qui concourent à son accomplissement, l'effort résultant de l’action de ces mêmes muscles (compris les muscles abdominaux) doit aussi par conséquent pouvoir se produire encore; car si le plus souvent les contractions musculaires d’où résulte l’effort se produisent sous l'empire de la volonté, il est des cas où elles semblent entièrement s’y soustraire; et c’est précisément ce qu’on observe à une certaine période du travail de l’accouchement, dans certaines opérations de taille ou de lithotritie, où l’on voit les contractions de l’utérus ou de la vessie entraîner irrésistiblement dans leur action celles des muscles des paroïs abdominales, du diaphragme, etc.

« Quant au plancher périnéal, s’il ne se contracte plus chez les femmes éthérisées qui accouchent, comme l’a encore observé M. le professeur P. Dubois; si, au contraire, sa résistance naturelle est vaincue, et s’il participe au relâchement général des autres muscles de la vie de relation, c’est qu’il ne fait pas partie de l’appareil musculaire respiratoire, comme les muscles abdominaux. » M. Longet établit que les muscles du périnée ne se contractent dans l'effort volontaire que par synergie.

Action de l’éther sur le fœtus. — M. Amussat a constaté que les fœtus d’animaux devenaient plus bruns et s’engourdissaient sous l'influence des vapeurs d’éther. Ses expériences ont été faites sur

une lapine arrivée presque au terme de la gestation, et sur une chienne dont la grossesse était beaucoup moins avancée (1).

Dans une communication qu’il adresse aussi à Pinstitut, M. Cardan prétend qu'il a constaté chez une femme enceinte qu’il éthérisait, des mouvements rapides et désordonnés du fœtus, qui l'ont obligé de cesser l’inhalation de l’éther.

Le docteur Sieboldt annonce « que le fœtus s’agitait d'autant plus que la mère avancait dans l'ivresse; les mouvements cessaient, l'ivresse étant complète. » L’éthérisation du fœtus serait donc isochrone à celle de la mère (2). On a vu enfin des nouveau-nés dont l’expulsion avait été favorisée par les inhalations d’éther, en exhaler l’odeur encore dix heures après l'accouchement.

$ IT. — Action de l’éther sur les appareils de la circulation et de l’hématose, et sur le sang.

L. Achon sur l'appareil respiratoire. — Les vapeurs d’éther exercent d’abord sur la muqueuse bronchique une irritation plus ou moins vive. Cette irritation s'éteint peu à peu, puis la respiration s’accomplit normalement jusqu’au moment de l’éthérisation du bulbe. Le bulbe donne naissance au nerf pneumo-gastrique, qui préside à la sensibilité et à la contractilité des ramuscules bronchiques :

(1) Comptes rendus de l' Acad. des sciences, 8 mars, p. 384. (2) Comptes rendus de l'Université de Gættingue, 10 mai 1841.

c'est en lui que siége le principe des mouvements respiratoires (Flourens et Legallois),

Nous avons déjà fait observer, d’après M. Longet et M. Flourens, que lorsqu'une portion du système nerveux cérébro-spinal était éthérisée, l’individu se trouvait placé dans les mêmes conditions que si cette partie avait été mécaniquement supprimée, C’est donc de plein droit que nous pouvons comparer les effets qui résultent de l’éthérisation des racines du pneumo-gastrique à ceux qui sont la conséquence de leur section. Cette section aboutit directement à l'impossibilité de l’hématose ; et voici par quelle série de phénomènes :

M. Longet a démontré que le pneumo-gastrique présidait à la sensibilité et à la contractilité des derniers ramuscules bronchiques. Si, sous l'influence de l’éther, le nerf pneumo-gastrique perd son action, les mucosités que sécrète la surface pulmonaire ne seront plus senties, et partant ne réveilleront aucune réaction expultrice. En s’accumulant sur la membrane qui les sécrète, elles s’interposeront entre elle et l’air extérieur; elles empêcheront cette endosmose vivifiante qui introduit dans l'organisme l’oxygène atmosphérique, l’hématose sera enrayée. Ce terme fatal est encore accéléré ‘par la faiblesse croissante des mouvements respiratoires qui sont, comme je l’ai déjà dit, dans une complète dépendance du bulbe rachidien.

À dater de cet instant, tous les effets de l’asphyxie

par défaut d’air respirable s’ajouteront à ceux que détermine l’action spéciale du fluide inhalé, et la mort arrivera rapidement.

L'observation confirme de tous points ce queje viens de dire sur la succession des lésions fonctionnelles du poumon. M. le docteur Lach, dans la thèse que j'ai déjà citée, dit qu’il a vu les malades expectorer : « L° au commencement de l’éthérisation, quand on administrait des vapeurs trop concentrées ; 2° à leur réveil du narcotisme éthéré. » Au début, en effet, le premier contact de l’éther surexcite la contractilité des bronches en même temps que leur sécrétion; l'individu conserve assez la conscience de lui-même pour rejeter ces mucosités qui s'accumulent sur la surface bronchique; bientôt cette contractilité ramusculaire, s’effaçant peu à peu devant les vapeurs d’éther, laisse les bronches se remplir de mucosités qui pèsent au malade à son réveil, et qui lui font vivement sentir le besoin de les expulser. C’est quand une éthérisation continuelle empêche ce réveil que l’hématose devient impossible et que la vie s’éteint.

L'analyse des gaz expirés a fourni à MM. Ville et Blandin des résultats que ces physiologistes regardent comme inattendus. Le but et le terme de l’hématose, c’est l'absorption de l’oxygène atmosphérique et la formation d’acide carbonique qui est exhalé. Cette espèce de combustion ne s’opérant plus, il était permis de penser que la quantité

d'acide carbonique expiré serait moindre. Or il résulte de cinq analyses des observateurs que je viens de citer, que cette quantité augmente d’une manière très-considérable. Voici leurs résultats :

ACIDE CARBONIQUE | ACIDE CARBONIQUE | PROPORTIONS produit produit de l’éther

pendant la respir.| pendant l’état conténu dans normale, d’insensibilité. l'air inhalé.

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