‹ Des effets physiologiques et thérapeutiques des éthersChapitre 14 sur 48 · DURÉE · texte numérisé non relu

DURÉE

de l'inhalation.

On n’en a déduit aucune considération. Il me semble cependant qu’il n’est pas très-difficile de les expliquer et de les faire servir de confirmation aux théories récentes du mécanisme de l’hématose. On sait à quoi s’en tenir maintenant sur ces prétendues combustions qui, suivant Lavoisier, s’opéraient dans le poumon, par le conflit du carbone du sang et de l'oxygène de l’air. Ces idées subsistèrent quelques années à l'abri de la plus belle découverte et du plus grand nom de la chimie moderne : aujourd’hui leur temps est passé. L’exhalation de l’acide carbonique est un fait purement mécanique. Ce gaz, dissous dans le sang, en est chassé par loxygène, qui prend sa place et qui se

transforme ensuite dans l’intimité des tissus. L’hématôse s'explique par la solubilité des gaz et les principes de l’endosmose.

Chez un individu que vous éthérisez, la vapeur de l’éther remplace une grande partie de l'oxygène normal : cette vapeur est absorbée avec activité, comme vous le prouve son passage rapide dans le sang et les sécrétions (je n’ose pas dire qu’elle y passe plus rapidement que l'oxygène; je voudrais avoir des faits pour le prouver, et ces faits me manquent; mais je suis convaincu qu’ils se produiront). La vapeur d’éther absorbée trouve dans le système vasculaire une température Plus élevée, et prend une tension plus forte. N’est-il pas tout naturel, n'est-il même pas nécessaire qu’elle expulse le gaz dissous dans le liquide qu’elle vient d’envahir ? Ce gaz c’est l’acide carbonique.

Aussi MM. Ville et Blandin annoncent que la quantité d'acide carbonique exhalé augmente jusqu'au moment où l’insensibilité se déclare ; alors elle est à son summum, puis sa quantité va toujours en décroissant. C’est que la quantité de vapeur d’éther renfermée dans le sang augmente aussi jusqu’au moment où l’insensibilité se déclare; elle s’exhale et diminue à partir de ce moment, qui est ordinairement celui où l’on cesse l’inhalation.

Citons des chiffres : nous dirons d’abord que la quantité de vapeur d’éther absorbée par les pou-

mons est en rapport direct avec la quantité de vapeur inhalée. La plus simple expérience suffit pour établir ce fait. MM. Ville et Blandin nous donnent la quantité de vapeur d’éther contenue dans l'air respiré : or nous trouvons dans leurs résultats que l'acide carbonique expiré est toujours en rapport avec la vapeur inhalée. Ainsi, en face de 6,70, représentant la quantité d’éther renfermée dans l’air de leurs appareils, nous trouvons que le chiffre 2,11 de l'acide carbonique normal s'élève à 4,84. S'il n’y a que 2,17 d’éther, le chiffre 38,05 de lacide carbonique ne sera porté qu’à 4,38. Il y a bien certainement une relation uniforme et régulière entre la vapeur d’éther absorbée et l’acide carbonique exhalé. Les faits précédents ne suffisent pas pour la fonder; j'espère qu’on ne tardera pas à la découvrir.

En résumé, la quantité de vapeur d’éther inhalée est en rapport avec la quantité de vapeur d’éther absorbée, et celle-ci est en relation directe avec la quantité d’acide carbonique produit. Le mécanisme de cette succession de phénomènes est tout simplement le déplacement d’un gaz par une vapeur.

IT. Action sur le cœur. — Les battements du cœur sont d’abord accélérés; puis leur nombre diminue graduellement, à mesure que l’éthérisme se prononce davantage; le pouls perd insensiblement sa résistance et finit par devenir insensible. Ici, comme toujours, le cœur est Pultimum moriens ;

c’est à lui qu’appartient le dernier et suprême effort qui termine la lutte de la vie contre l’agent qui va l’éteindre jusque dans son foyer,

L’impossibilité de l’hématose, en privant le cœur de son excitant normal, aboutirait certainement à l'abolition de ses battements; mais si cette dépression finale du pouls ne reconnaissait que cette cause, elle n’arriverait que lorsque lindividu serait sous l’imminence de l’asphyxie ; elle ne surviendrait qu'après une éthérisation très-prolongée: c’est ce qui n’a point lieu. L’abaissement rapide et progressif du rhythme et de la force du pouls, précédant la coloration noire du sang, nous prouve évidemment que le cœur se trouve sous une influence sédative spéciale.

Cet organe est sous l’action de l’éther non-seulement par ses vaisseaux nutritifs qui imprègnent son tissu du fluide qu’ils contiennent; mais encore par tout le sang de l’organisme qui traverse ses cavités, après s'être chargé dans le poumon du principe modificateur. Le cœur ne recoit des veines caves qu’un sang vicié par lanutrition interstitielle, et celui que lui envoient les veines pulmonaires est chargé d’un principe profondément perturbateur. Qu'on ajoute à cela la perte des fonctions de la moelle et du centre cérébral et l’on trouvera, je crois, assez de raisons pour expliquer le ralentissement et cette cessation des battements du cœur que l’on a si fréquemment observés.

On ne peut rien dire d’ailleurs de bien catégorique sur les variations que peuvent présenter les battements du cœur et par conséquent les indices du pouls. Ces battements peuvent être accélérés ou ralentis, ou rester normaux. — Les pulsations des artères révèlent-elles toujours des mouvements du cœur correspondants; en d’autres termes, peut-on juger de l’état du cœur par la nature du pouls? Le professeur Heyfelder, d’Erlangen, répond négativement. Suivant lui, le cœur conserve toute sa force de contraction alors que la pulsation artérielle disparaît même dans l’aisselle (1). Je suis bien aise de voir ainsi confirmé un fait sur lequel je reviendrai plus bas : c'est la réduction considérable du calibre des artères et le gonflement correspondant du système veineux.

IT. Action sur le sang.— J’apprécierai successivementles modifications qu’éprouvele sang, 1° dans ses propriétés physiques; 2 dans ses propriétés chimiques.

4° Altérations des propriétés physiques du sang. — Odeur.— Le sang d’un animal éthérisé exhale une très-forte odeur d’éther, c’est là le premier fait qui a été constaté par les physiologistes qui ont expérimenté sur les animaux.

2° Couleur. — Le 22 février, M. Amussatannonca à PAcadémie des sciences que chez les animaux

(1) Heyfelder, Mém. sur l’éther. Erlangen, 1847, p. 65.

qu'il avait soumis pendant longtemps aux inhalations d’éther, le sang artériel avait pris une coloration rouge foncée presque noire. Ge fait a été vérifié par MM. Longet et Blandin. Un seul chirursien, M. Revel, l’a deux fois observé chez deux opérés dont il a communiqué l'observation à l’Académie des sciences. La température s’abaissa considérablement et ne fut ramenée qu’avec beaucoup de peine à son degré normal. Enfin, M. Hutin, chirurgien en chef des Invalides, a vu la couleur bleue des lèvres survenir chez deux vieux invalides Cthérisés. M. Mason Waren cite trois cas où le sang lui a paru plus foncé (1); et M. Heyfelder dit que chez deux individus affectés de cancer à la lèvre inférieure, le sang était rouge-brique (2). La couleur noire du sang ne survient que lorsque les inhalations d’éther ont été très-prolongées, et que la mort menace d’en être la conséquence, Comme léthérisme n’est heureusement jamais poussé chez l'homme jusqu’à ce point, les chirurgiens ne l’ont jamais constaté, ils ont nié le phénomène indiqué par M. Amussat. Beaucoup de physiologistes, peut-être trop hâtifs dans leurs conclusions et trop prompts à terminer leurs expériences, ont aussi prétendu que le sang artériel conservait sa couleur rutilante. De part et d'autre, de gran-

(1) Inhal. of ether, obs. 7, 8, 9.

(2) Heyfelder, Mém. cité.

des autorités affirmaient,; j'ai cherché à reproduire sur des chiens cette coloration en litige; je ne voulais trouver ma conviction que dans l'expérience.

Un animal qui respire une quantité d’air déterminée et invariable, absorbe peu à peu l'oxygène que cet air renferme et finit par se trouver dans un milieu tout à fait impropre à l’hématose; les gaz qu’il respire alors ont contracté des propriétés toxiques; l'animal meurt par asphyxie, il en présente toutes les altérations anatomiques; le sang est noir. Afin d'éviter cette introduction dans les poumons de gaz irrespirables, j'ai adapté au museau des chiens sur lesquels j’ai expérimenté, un embouchoir en caoutchouc auquel s’ajuste un appareil en tout semblable à celui dont se servent les chirurgiens, c’est-à-dire permettant le renouvellement continuel de l'air éthéré. |

PREMIÈRE EXPÉRIENCE. — Je soumets aux inhalations d’éther un jeune chien vigoureux, de taille moyenne, dont j'ai préalablement isolé dans l’étendue de trois centimètres l'artère et la veine fémorales. Au bout de 5 minutes l’insensibilité est absolue. La couleur des tuniques artérielles me paraît un peu plus foncée, elle ne varie plus jusqu’à la fin de l'expérience. Au bout de 18 minutes, l’artère est ouverte par une section incomplète ; il en sort un jet de sang rutilant, l'animal reste pendant h minutes dans un état d’éthérisme complet.

2e EXPÉRIENCE. La même expérience est renou-

velée le 29 mai sur un chien plus faible, plus petit, mais plus âgé que le précédent. A la 10° minute, les paroiïs de l’artère et de la veine présentent une coloration plus foncée. L’insensibilité est complète.

20° minute. Le calibre de l'artère s’est considérablement réduit. La veine, au contraire, s’est énormément dilatée. Pour m’assurer que cette diminution de volume de l’artère ne tient pas à l’action de l'air sur ses tuniques, j’isole un peu plus loin le vaisseau de sa gaîne cellulaire. 11 présente le même calibre rétréci. Le sang artériel est parfaitement rouge.

0° minute. Respiration stertoreuse, très-embarrassée, efforts inouïs des muscles inspirateurs, qui se contractent convulsivemient. On dirait que le vide qu'ils tendent à produire dans la poitrine ne peut être comblé par l'air extérieur dont l’occlusion de la glotte empêcherait l’abord. — La veine fémorale est toujours distendue par du sang trèsnoir. L’artère au contraire est devenue presque filiforme. Le sang qu’elle fournit est encore rutilent : il me paraît seulement plus liquide et se coagule rapidement.

Trois jours après, l'animal succombait, n’avant pas cessé de présenter une respiration très-embarrassée et un abaissement de température trèsnotable.

À l’autopsie je trouve les poumons fortement congestionnés, leur couleur est d’un rouge-cerise

foncé ; les bronches vivement injectées sont encombrées de mucosités sanguinolentes, Le cœur, le foie, la rate, sont gorgés de sang noir à moitié liquide. Les méninges sont fortement injectées, surtout à la base du cerveau. La substance cérébrale est ferme et légèrement piquetée (1).

3° EXPÉRIENCE. Jeune chien griffon très-vigoureux, de taille moyenne.

Outre les vaisseaux de la cuisse, je dénude la veine jugulaire externe et l'artère carotide primitive. Au bout de 7 minutes, insensibilité complète. — 23° minute, légère diminution du calibre de l'artère fémorale, augmentation proportionnelle de celui de la veine. Les gros vaisseaux du cou ne présentent aucun changement appréciable. — 80° minute, collapsus profond ; pour activer les eflets de l’éther, on plonge l'appareil dans de l’eau à + 45°. —- À la 70° minute, la respiration est râlante, rare et affaiblie ; les battements du cœur débiles et irréguliers.

L’artère fémorale et la carotide sont successivement ouvertes ; le sang qui en jaillit est beaucoup plus brun qu’à l’état normal: mais sa couleur est encore loin de celle du sang veineux. J’en recueille environ 120 grammes pour le soumettre à l'analyse.

Trois jours après l’animal était parfaitement rétabli, et folâtrait comme à son ordinaire.

(1) Je dois dire que cet animal avait été déjà soumis deux fois à d'autres inhalations éthérées.

De toutes les expériences que j’ai tentées sur les inhalations d’éther, je ne cite que les trois précédentes; ce sont celles qui ont étéles plus prolongées. Elles me semblent démontrer : 1° que la coloration brune du sang ne se manifeste qu’au bout de 50 à 70 minutes; 2° qu’elle ne coïncide pas nécessairement avec le développement de l’insensibilité, mais qu’elle est beaucoup plus tardive; 3° qu’elle n'annonce pas une mort inévitable.

Cette coloration du sang est-elle due à la cessation des fonctions du bulbe? est-elle une conséquence des lésions de l’hématose, ou bien résulte-t-elle de l’action spéciale de l’éther sur le sang? ce qui con- Stitue l’hématose, c’est à vrai dire la transformation du sang noir en sang rouge, et cette transformation est tout entière sous l'influence du bulbe rachidien. Or les inhalations éthérées suffisamment prolongées entraînent comme conséquence forcée, nécessaire, l'extinction fonctionnelle de la moelle allongée. Comme conséquence secondaire, mais non moins forcée, non moins nécessaire, elles produiront aussi le trouble et l’extinction de l’hématose.

Je me suis assuré qu’un cinquième d’éther environ, mélangé à du sang artériel, bien rouge et bien aéré, lui donnait beaucoup plus de fluidité et une Couleur noire foncée qui se rapprochait beaucoup de celle du sang veineux. Mais une telle quantité d’éther ne peut évidemment pas être introduite dans l’appareil circulatoire, par l'absorption pulmo-

paire, On n’a d’ailleurs jamais observé le phénomène de coloration dont je parle toutes les fois qu’on à injecté dans les vaisseaux ou qu’on à fait absorber par la muqueuse du rectum des quantités d’éther considérables. Ainsi, bien que léther puisse amener directement la coloration noire du sang, je crois qu’on ne peut raisonnablement attribuer cette lésion qu’au trouble de l’hématose. C’est toujours l’éther qui la produit, mais elle est le résultat d’une réaction physiologique et non pas d’une réaction chimique.

Consistance. — Le sang d’un animal éthérisé est toujours beaucoup plus fluide dans les vaisseaux; — son coagulum est toujours plus mou, plus diffluent que celui du sang normal.

Un médecin anglais, le docteur James Pring de Weston, est arrivé aux mêmes conclusions, en mélangeant de l’éther à du sang de mouton, à lPabri ou au contact de l'oxygène. Ila de plus signalé cette couleur noire que pouvait prendre le sang artériel mélangé à l’éther et que ne pouvait dissiper l’action de l’oxygène.

2 Influence de l'éther sur la constitution chimique du sang. Le 31 mars, M. Lassaigne communiqua à l'Académie de médecine, quatre analyses de sang qu’il avait entreprises comparativement sur des animaux sains et sur des animaux éthérisés, en voici les résultats (Voy. p. 83).

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M. Lassaigne ne dit pas combien de temps ont duré les inhalations chez tous les chiens dont il a analysé le sang; mais il conclut : 4° que la proportion du sérum augmente après l’inhalation, et par conséquent que celle du caillot diminue d'autant; 2% que les globules éprouvent aussi une diminution dans leur masse ; 3° que la quantité de fibrine ne paraît généralement pas différente de celle que renferme le sang normal.

Ces résultats sont peu tranchés; le seraient-ils beaucoup, leur petit nombre leur ôterait leur valeur. Pour établir des conclusions plus légitimes et plus significatives, j’ai analysé le sang artériel de deux chiens bien portants pour avoir une moyenne normale. J’ai fait ensuite deux autres analyses de sang artériel pris sur des animaux pendant qu’ils respiraient de l’éther. Tous les produits de l’évapo ration ont été parfaitement déshydratés sur l’acide sulfurique et pesés avec soin. Je n’ai pas noté la relation en poids du sérum au caillot, ce rapport est rendu presque illusoire par la difficulté qu’on éprouve toujours à séparer le coagulum de la sérosité qu’il surnage.

ESPÈCE COULEUR ODEUR EAU FIBRE | cLopures | LBUMINE

et sels alcalins du sang. du sang. | dusang. | sur 1000. |sur 1000.| sur 1000. | 4000.

ne | | — pe A

Artériel nor-| rutilante | fade 787,341 | 2,128 | 131,760 | 78,191 mal pris sur ? chiens.

Id, inhalat.| rouge | éthérée | 758,604 | 2,128 | 182,731 | 56,587

de 42 min.

Id. inhal. de! rouge | fortemt. | 126,171 | 2,098 | 187,012 | 83,814 1h.10m. |brunâtre | éthérée

Ces résultats sont tellement différents de ceux de M. Lassaigne, qu’on ne peut déduire aucune conclusion deleur comparaison. Mais si on les réunit, on obtient les moyennes suivantes pour le sang artériel.

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