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DES CAS DE MORT QUI ONT SUIVI L'EMPLOI DES INHALATIONS D'ÉTHER

Sept fois les chirurgiens ont eu à déplorer la mort des malades qu’ils avaient soumis aux inspirations d’éther. Si ces fatales terminaisons étaient entièrement imputables aux vapeurs inhalées, j'avoue qu’elles seraient bien faites pour commander aux praticiens la plus impérieuse réserve, sinon pour proscrire entièrement de la thérapeutique un agent qui peut devenir si dangereux.

Mais, si l’on songe aux opérations maintenant innombrables qui ont été pratiquées sur des malades éthérisés, si l’on observe que le chiffre des succès est presque aussi élevé que celui des opérations pratiquées; si l’on se pénètre bien que l'éther n’est, après tout, qu'un agent simplement anesthésique, et qu’il ne peut pas placer dans de bonnes conditions un individu qui sera opéré dans des circonstances fâcheuses ; si l’on s’assure enfin, comme je vais le démontrer, que même ces Sept cas de mort ne doivent pas être incontestablement attribués aux inhalations éthérées, je crois que les appréhensions qui pourraient encore retenir les chirurgiens tomberont d’elles-mêmes, et que l’é- {her sera toujours considéré comme un des agents

thérapeutiques les plus innocents et surtout les plus utiles. |

Des sept insuccès dont j'ai parlé, trois ont été observés en Angleterre et quatre en France. Je vais les analyser très-brièvement et tâcher de découvrir leur véritable cause.

La Gazette médicale de Londres a rapporté le premier fait : « Albin Burfitt, de Silton, âgé de onze ans, fut, le 23 février, pris dans un engrenage et éprouva une fracture compliquée de la cuisse gauche avec lésion des parties molles et une fracture Simple de la cuisse droite. L’amputation du membre fut décidée par MM. Newmann, Runmsey et Willot Eastmen. « Nous n'avions, » dit le dernier, « aucune crainte sur la vie du sujet et les suites de lopération : l’état général et la constitution étaient bons. Nous résolûmes d'employer l’éther. Aussitôt que le malade eut subi son influence , au bout de trois ou quatre minutes, M. Newmann Opéra avec son habileté ordinaire : mais les douleurs qu’éprouva le malade au moment de l'incision circulaire des chairs furent extrêmement vives. On revint à l'emploi de l’éther pendant deux ou trois minutes, et cette fois avec succès : l'opération fut terminée ; la perte de sang fut peu considérable. C’est alors que commencèrent pour nous les difficultés et l'anxiété. Le malade était dans un tel état d'épuisement et d'intoxication que nous le regardâmes comme en danger; et nos craintes ne

246 IL° PART. — APPLICATIONS THÉRAPEUTIQUES furent que trop tôt réalisées ; car, malgré tous les soins que nous pûmes lui donner, il succomba moins de trois heures après l’opération. L'état du cerveau dans cet espace de temps fut déplorable : il y avait des alternatives d’excitation et d’affaissement complet ; tantôt du délire, d’autres fois comme une espèce de syncope, et ces alternatives persistèrent jusqu’à la mort.

« L'autopsie n’a pas été faite. »

On n’a produit évidemment dans ce cas, que la première période de l’éthérisme. Les désordres graves que le petit opéré venait de subir, devaient lui occasionner des douleurs atroces. L'opération a été évidemment pratiquée dans ce moment d’excitation éthérée, où la sensibilité est infiniment plus exquise qu’à l’état habituel. Que lon ajoute les douleurs excessives du premier temps de lamputation à celles que l’enfant devait éprouver , et l’on s’expliquera très-bien, qu'il soit tombé dans un épuisement nerveux complet; c’est cet affaisse-— ment produit par la douleur qui aura peut-être été considéré, comme le résultat exclusif de lPaction de l’éther. Il est certain que les inhalations éthérées incomplètes peuvent l'avoir singulièrement aggravé. Faut-il accuser le médicament ou le chirurgien ?

Ce qui tendrait encore à me démontrer que la mort a eu lieu par épuisement nerveux, c’est : sa promptitude. J'ai déjà insisté sur les difficultés

qu’on éprouve à tuer des animaux auxquels on fait respirer de-léther dans les appareils ordinaires.

Le 18 mars, une enquête fut poursuivie devant le coroner du comté de Lincoln, à l’occasion d’une femme qui était morte après avoir inhalé des vapeurs éthérées, pour subir une opération : voici le récit qu'en donnait la Gazette des Tribunaux d'Angleterre.

« Mistress Parkinson avait à la cuisse gauche une tumeur, dont l’extirpation était devenue indispensable. M. Robbs a fait respirer à cette femme de la vapeur d’éther.

« Avant le jour fixé, il avait fait deux fois sur elle l'épreuve de ce moyen. Mistress Parkinson était restée sous l'influence du gaz pendant le temps ordinaire, et n'avait absolument rien senti, lorsqu’on la pincait ou qu’on la piquait jusqu’au sang, avec un instrument aigu. M. Robbs, jugeant que le sujet lui paraissait parfaitement disposé, fit l’opération qui dura vingt-cinq minutes, y compris le temps de l’inhalation, la ligature des vaisseaux et le pansement de la plaie. Cependant mistress Parkinson ne resta pas complétement insensible, car elle proférait des gémissements et éprouvait une certaine agitalion convulsive. Elle ne revint point de sa torpeur après l'opération, et demeura dans un état presque inanimé pendant trois jours, au bout desquels elle mourut. »

L’éthérisme ne fut pas poussé chez cette femme

948 I PART. — APPLICATIONS THÉRAPEUTIQUES jusqu’à sa troisième période, puisque l’insensibilité n’était même pas complète, que la.malade se plaignait et s’agitait. Et cependant après lopération, elle tomba dans une torpeur dont on n’a pu la tirer. Si ces accidents sont dus aux inhalations éthérées, on ne peut s'empêcher de reconnaître qu'ils n’ont point d’analogues. L’anomalie de ce cas ressort encore de l’autopsie qui fut faite sous la direction du coroner, à l’hospice de Spittle- Gate.

Les poumons étaient sains, à part une légère congestion qu’on observait sur leur face postérieure, et qui s’expliquait par la position de la malade, au moment de son agonie. Le cœur paraissait un peu flasque et renfermait peu de sang; l'estomac, le foie, la rate, les reins étaient normaux. On ne trouvait d'autre altération au cerveau, qu’une congestion médiocre des lobes antérieurs à leur face supérieure. Tout ce qui a été constaté, c’est une notable fluidité du sang.

Le jury décida que l’opérée était morte par leffet de la vapeur d’éther qu’on lui avait fait respirer. Il serait difficile de se prononcer contre cette décision, comme en sa faveur, car les détails de l’autopsie ne concordent nullement avec les altérations pathologiques que l’on a observées sur les animaux. 1l serait fort possible que cette femme n’eüt succombé qu’à une syncope prolongée.

Le dernier cas de mort qui ait été observé en

Angleterre, appartient à M. Roger Nunn, chirurgien de l'hôpital de Colchester, à Essex.

Le nommé Thomas Herbert, âgé de 50 ans, devait être opéré de la taille; il fut soumis aux inhalations d’éther pendant 5 à 8 minutes, l’éther fut administré par intervalles, l'opération dura 40 minutes, la respiration devint pénible et ensuite stertoreuse. |

Le malade revint facilement à lui et resta dans un état calme, mais il fut sans réaction pendant 24 heures; on lui prescrivit de petites quantités d’eau-de-vie et d’eau avec de l’arrow-root; des bouieilles chaudes furent placées dans le lit. Ce traitement fut continué jusqu'au lendemain, et alors on y ajouta de l’ammoniaque. Le malade eut du délire de 8 heures du soir à 9 heures du matin et un peu de réaction. Il mourut à 5 heures du soir.

Les membranes du cerveau étaient injectées, les poumons pâles et exsangues intérieurement, congestionnés à leur partie postérieure, le rein droit était légèrement gorgé de sang, le gauche et les autres organes étaient sains; pendant l'opération le Sang avait paru plus liquide (1).

Cette autopsie n'indique qu’une lésion d’une certaine valeur et qui concorde avec une altération pareille indiquée dans l’observation précédente, c’est la fluidité du sang,

(1) Gazette des Hôpitaux, 25 mars et 17 avril 1847.

Des cas de mort qui ont été observés en France, deux appartiennent à M, Jobert, de Lamballe ; un troisième a été rapporté par M. Roel, et le dernier a été observé par M. Roux.

Observations de M. Jobert. — La première a rapport à une femme de33 ans, lanommée Godechoux, d’un tempérament nervoso-sanguin, qui entra à l'hôpital Saint-Louis, le 9 décembre 1846. Cette femme qui avait eu dans sa jeunesse des attaques d’hystérie, qui même avait fait à la Salpétrière un séjour de deux mois pour cause d’aliénation mentale, portait depuis trois ansausein droit une tumeur cancéreuse qui s'était, à ce qu’il paraît, développée à l’occasion d’un coup de poing qu’elle avait recu sur cette partie.

Le 15 janvier il fut décidé qu’on enlèverait cette tumeur qui avait le volume d’un œuf de poule, et qu’on éthériserait la malade.

Les inhalations furent continuées pendant treize minutes, sans produire l’insensibilité ; l’éther fut alors abandonné, et l'opération fut commencée. La malade conservait toute sa connaissance, elle poussait des cris et accusait de vives douleurs. Le jour même de l'opération etle lendemain, elle éprouvait de la toux, une céphalalgie intense, de la fièvre, de insomnie. Quelques râles muqueux commencèrent à se faire entendre dans la poitrine.

Le 22, une rougeur érysipélateuse commença à se manifester autour de la plaie. Le 23 et les jours

suivants, les râles bronchiques occupaient toute la poitrine. L’érysipèle envahissait les parties voisines, et le 27 il couvrait toute la partie postérieure du tronc ; la malade était en proie à une prostration complète, à une toux opiniâtre. Du 27 au 30, l'érysipèle envahit successivement toutes les parties du corps, des frissons se déclarent, l’insomnie devient plus rebelle, des vomissements fréquents fatiguent la malade. Et le 81 à 10 heures du matin, ellesuccombe dans le délire (1).

L’autopsie démontre une rougeur très-vive et comme un boursouflement de la muqueuse des voies aériennes. Le poumon gauche présente un engouement peu considérable, Les viscères abdominaux et le système encéphalo-rachidien n’ont pu être examinés.

Évidemment il faudrait de la bonne volonté pour rendre l’éther responsable de cette mort. La bronchite qui s’est développée, s'explique parfaitement par le voisinage de la plaie des parois thoraciques, et la mort elle-même nous paraît avoir été incontestablement la conséquence de ce vaste ér ysipèle qui s’est rapidement développé.

La seconde malade de M. Jobert était une femme de 47 ans qui portait une tumeur blanche au genou, et qui fut amputée de la cuisse, après avoir subi une éthérisation de quatre minutes. Elle

(1) M. Dupuy, Thèse inaugurale, 98 juillet 1847, p. 78.

fut plongée dans un état d’insensibilité absolue, physique et morale. L’amputation fut pratiquée sans douleurs et sans que la malade en eût conscience.

Après l'opération, M. Jobert nota la disparition du pouls et de la chaleur animale, et l'absence de l'intelligence pendant plusieurs heures ; ensuite survinrent l’insomnie, la céphalalgie, la sécheresse de la bouche, la toux, les douleurs de poitrine, les convulsions dans le moignon.

On observa ensuite qu’il y avait peu de traumatisme, Les complications que j'ai déjà indiquées persistèrent, puis il survint une névralgie faciale et oculaire, une contraction dans les masseters, dans les sterno-cléido-mastoïdiens, les muscles du ventre et de la poitrine. « C’étaient là, dit M. Jobert, des phénomènes tétaniques. Enfin la malade succomba à des lésions diverses des appareils de la circulation, de l’innervation et de la respiration.»

L’autopsie démontra une arborisation admirable de la pie-mère et des membranes de la moelle; la substance blanche du cerveau était aussi le siége d’une injection anormale, surtout dans les corps striés, les couches optiques; les ventricules étaient remplis d’une sérosité sanguinolente; la moelle était ramollie au tiers supérieur de sa région dorsale.

La muqueuse respiratoire était d’un rouge foncé et présentait des points semblables à du pus con-

cret. L’œsophage était aussi injecté. Le cœur était flasque et mou; les valvules sigmoïdes avaient perdu leur transparence et étaient colorées en rouge. L’artère pulmonaire était rouge ainsi que l’origine de l’aorte. Ceite grosse artère n’offrait dans le reste de son étendue aucune rougeur anormale (1).

Ici les altérations cadavériques observées correspondent parfaitement à celles qu’ont offertes les animaux qu'on à fait mourir incontestablement sous l’action de l’éther sulfurique.

M. le docteur Roel a rapporté l'observation d’une femme à laquelle il avait enlevé une tumeur squirrheuse du sein droit, qui pesait trois livres un quart. La malade avait été rendue insensible par les inhalations d’éther. Une heure après l’opération, son facies se décomposa; il se manifesta des rougeurs aux pommettes, surtout à la gauche, des nausées, du refroidissement ; enfin le pouls devint petit et concentré.

Depuis 10 heures du matin, heure à laquelle l’éthérisation avait été faite, jusqu’à midi et demi, la malade était restée un peu assoupie. Bientôt les traits s’altérèrent profondément, les joues étaient ardentes, le pouls filiforme ; il y avait de la stupeur et du subdelirium. À deux heures moins un quart elle mourut.

(1) Bulletin de l'Acad. royale de méd., 28 février 1847, t. XIF, p. 376.

Autopsie. — Sinus de la dure-mère gorgés de sang ; sérosité sous-arachnoïdienne légèrement trouble et très-abondante ; masse encéphalique consistante et semée d’arborisations ; un peu de sérosité dans les ventricules.

Les sommets des poumons étaient de couleur livide, imperméables, atrophiés et adhérents par des fausses membranes fibreuses à la plèvre costale. Le droit était gorgé de sang veineux; le gauche en renfermait peu. Ge sang était liquide et ressemblait à un mélange de sang artériel et de sang veineux.

Oreillette droite énormément dilatée par des caillots de sang veineux.

Cette femme était d’une constitution très-débile ; elle avait déjà souffert plusieurs accès de fièvre tierce, des irritations gastriques, des maladies pulmonaires., Il est probable que c’est à l’éther qu'il faut attribuer cette congestion des méninges qui à été observée à l’autopsie.

Le dernier fait que j'ai à citer est celui de M. Roux. Il a rapport au vieillard de 82 ans qu’il a opéré de la taille. J'ai déjà dit que ce cas était douteux, et qu’on ne pouvait pas d’une manière positive le mettre sur le compte de l’éther.

En résumé, j'avoue que sur ces sept cas de mort, deux me semblent n’être point dus aux inhalations d’éther. Ce sont : celui de la première observation de M. Jobert, et le vieillard de M. Roux. Deux me paraissent douteux : c’est d’abord celui du jeune

DE L'ÉTHER SULFURIQUE. 255 Albin Burfitt, et celui de cette femme à la tumeur de la cuisse qui a été opérée par M. Robbs.

Les moins contestables me paraissent être d’abord le second fait de M. Jobert, puis le cas rapporté par M. Roel, et enfin celui qu'a relaté M. Roger Nunn.

Trois cas de mort incontestables seraient donc la conséquence des inhalations d’éther, qui ont été pratiquées des milliers de fois. La crainte de les voir se renouveler doit toujours maintenir les praticiens dans une sage réserve. Mais quel est le médicament dont on n’a eu plus souvent à déplorer les funestes effets?

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