‹ Des Éléments Constitutifs de la Science DogmatiqueChapitre 1 sur 23 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Un des traits caractéristiques de notre époque, c’est sa profonde indifférence pour le dogme. Là même où la vie religieuse s’est réveillée, où l’on admire la beauté du christianisme et son incontestable puissance morale, on reste vis-à-vis de la doctrine chrétienne dans une réserve respectueuse qui tient presque du dédain. Il y a, en effet, pour l'Évangile une chose pire que l'attaque et la critique, c’est la froideur polie avec laquelle on l’accueille. Les périodes les plus funestes pour le dogme ne sont pas celles où de hardis démolisseurs mettent toute leur gloire et tout leur zèle à le battre en brèche, mais ce sont celles où les esprits les plus actifs et les plus distingués semblent avoir pris à tâche de cesser de s’en occuper.

Que résultera-t-il de cet abandon dans lequel aujourd’hui on laisse le dogme”? Croit-on, en conscience, que le

christianisme conservera sa divine originalité et sa puis-

sance sur les âmes, quand on laura réduit à quelques principes de morale d’un usage plus ou moins facile et d’une application plus ou moins couronnée de succès? S’imagine-t-on qu'il suffise de lui demander quelques vagues émotions religieuses, sauf à lui décerner en retour quelques stériles respects? Non, en vérité. La morale chrétienne, vigoureuse et puissante, aussi longtemps qu'elle s’appuie sur la doctrine, se dépouille de sa sève et s’affadit aussitôt qu’elle s’en détache. C’est la condamner au suicide que de l'en isoler d’une manière irrévocable. L'esprit du siècle saura faire bon marché de quelques principes de morale arrachés du sol sur lequel ils sont nés ; il aura promptement abaissé ce reste incolore de christianisme à son niveau. Et que l’on ne dise pas: il nous reste les faits sur lesquels repose l'Évangile. Les faits ! mais ne voit-on pas, avec quelle facilité la critique historique sait en avoir raison et les faire disparaître, alors qu'ils ne sont pas accompagnés et protégés par des doctrines. Les dogmes chrétiens sont comme les interprètes, les commentaires obligés des faits évangéliques : les en séparer est impossible.

C'est aux grandes doctrines chrétiennes qu'il appartient de défendre et de garder cette haute retraite où le disciple du Christ se réfugie pour panser ses blessures, pour se retremper et puiser des forces nouvelles en vue du périlleux combat de la vie. Les abandonner , en faire htière en quelque sorte, ce serait, en vérité, livrer les armes à l'ennemi. Pour dominer la plaine, à1l faut être en possession de la région des sources : eh bien! la doc-

trine chrétienne est la région des sources de la vie en Dieu. Elle est le véritable pain des âmes ; seule elle donne à l'esprit «ce long espoir et ces vastes pensées » dont le monde ne possède que l'ombre.

À Dieu ne plaise cependant que nous accusions l’esprit de notre siècle seul de cette indifférence pour le dogme. Quelque préoccupé, quelque absorbé qu'il soit par la poursuite des intérêts matériels, peut-être eût-il consenti à accorder quelque attention à la doctrine chrétienne, si on lui en eût facilité l'abord et l’intelligence. Mais 1l faut bien le dire : la physionomie actuelle que présente la science dogmatique n’est pas très-engageante. Il n’y a là rien qui puisse encourager la noble curiosité de celui qui s'intéresse aux choses de Dieu. Nous ne parlons pas de la théologie française; à peine se réveille-t-elle d’un sommeil deux fois séculaire. Mais que l’on se donne la peine de parcourir les livres de dogme qu’enfante chaque année la laborieuse Allemagne; le plus souvent, on s'arrêtera rebuté, après quelques pages de cette lecture. Quelle masse incohérente d'idées, d'expressions disparates, quels termes barbares d’une richesse qui n’accuse que trop souvent une grande pauvreté; quelles distinctions subtiles, quelles arguties dignes de la scolastique, quelles difficultés forgées à plaisir, quelles solutions plus obscures que les problèmes eux-mêmes, quel mélange de choses "vieilles et de choses nouvelles, quels efforts pour définir l'indéfinissable, pour comprendre l’incompréhensible, pour embrasser l’insaissisable!

Il est évident pour chacun aujourd'hui qu'il faut renouveler la science dogmatique. On ne pourra toutefois le faire avec succès qu'à deux conditions : celle de comprendre l'esprit de notre époque, ses aspirations, sa tâche, afin de pouvoir tenir compte des besoins profonds qui la travaillent; et puis d’être enflammé d’un noble amour, d'une sainte passion pour ces grandes doctrines chrétiennes qu'il s’agit de faire briller d’un éclat nouveau, de faire comprendre et aimer à notre génération, si profondément atteinte de ce terrible fléau de l'indifférence religieuse. |

Le but de notre travail est plus modeste. Nous voudrions présenter quelques considérations et poser quelques pierres d'attente qui pussent Indiquer sur quelles bases nous désirerions voir s’opérer ce renouvellement

de la science dogmatique.

Page 1