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Nous relèverons encore deux remarques de Rückert. Il pense que tous les efforts faits pour reproduire, dans sa plénitude, le christianisme, dont le système théologique doit être le témoignage scientifique, seront vains si l’on sépare le dogme de la morale. La tâche de la science théologique étant précisément de connaître, dans leur ensemble, la destinée et la nature de l’homme, à la fois comme être pensant et agissant, il faut considérer, au même titre que la pensée, la volonté de l'homme, soit idéale, soit réelle, soit chrétienne : et cela d'autant plus qu’il est impossible de bien comprendre l’une sans l’autre, puisque chez l’homme la pensée et la volonté se déterminent tour à tour et sont tour à tour dépendantes l’une de l’autre. La seconde remarque est plus importante encore. [l n’est pas possible, suivant Rückert, de construire un système théologique qui réponde à toutes les exigences de la science, aussi longtemps que l’on ne distingue pas entre la dogmatique proprement dite et la science de la foi. La dogmatique proprement dite est l'exposition raisonnée des dogmes, tels qu'ils sont professés dans une Église donnée, sous la forme scientifique qui est reconnue et sanctionnée, l’idée du dogme supposant toujours l'intervention d’un décret, d’une décision officielle de l'Église. Or, cette science, qui se confond à tout prendre avec l’histoire des dogmes, est de sa nature plutôt historique que spéculative; elle aspire à communiquer des connaissances plutôt que des convictions; en tout cas, elle ne pourra jamais produire, grâce à la méthode à laquelle elle est liée, des résultats sérieux en fait de spéculation. Le moyen âge etles temps qui ont suivi la Réformation, alors que le besoin de la vérité spéculative n'était pas encore né, ont
vu fleurir le règne de la dogmatique : la scolastique est son type idéal. Depuis le dix-huitième siècle, tous les penseurs sérieux se sont lancés dans la spéculation philosophique , abandonnant à son sort la théologie. Comment les représentants du rationalisme auraient-ils été capables de la renouveler ? Quant aux ouvrages dogmatiques qui ont paru depuis Schleiermacher, ce ne sont ni des dogmatiques proprement dites, ni des systèmes scientifiques , ce sont des œuvres informes et hybrides, composées de deux éléments qui s’exeluent : il n’est pas possible de comnfuniquer à la fois la connaissance des dogmes, pour la plupart aussi étrangers à la foi qu’à la science, et de spéculer. Car qu’arrive-t-il? Après avoir dépensé tout leur temps et toute leur sagacité à accumuler, à trier, à critiquer les matériaux dogmatiques du passé, ces théologiens n’ont plus ni le loisir, ni le goût, ni la force de penser et de construire: ce sont deux occupations qui s’excluent!. De là aussi, entre autres inconvénients, le manque si visible d’unité et d'harmonie que révèlent leurs ouvrages. Aussi la théologie spéculative ne doit-elle, selon Rückert, nullement s’occuper de la dogmatique proprement dite; elle doit offrir, sous la forme de la science, une image complète de la vie humaine, soit idéale, soit réelle, et de la vie nouvelle qui a été révélée et rendue possible à l’humanité par Jésus-Christ: c'est là ce que notre auteur a lui-même essayé de faire dans son livre.
La dogmatique, suivant Lang?, a pour mission de développer, sous la forme d’un système, le contenu du
NAN 2 Versuch einer christl. Dogmatik, allen denkenden Christen dar-
geboten. Berl. 1858.
principe chrétien; quant à celui-ci il ne peut être trouvé que par voie de recherche historique. C’est à l’histoire qu'il appartient de nous dire quelle est l'essence du christianisme et en quoi il se distingue du paganisme et du judaïsme, qu'il est venu renverser pour réunir dans une unité supérieure les éléments de vérité qu'ils ren- ‘fermaient. Aux croyances païennes qui reposent sur la confusion de l'esprit et de la matière, de l’homme et de la société, il oppose la prédominance de l'esprit sur la matière, du royaume de Dieu sur le monde, et la valeur infinie de l’individualité humaifie. Aux croyances juives qui impliquent un dualisme entre Dieu et le monde, il oppose limmanence de Dieu dans le monde, sa parenté originelle avec l’homme et leur union finale : l'esprit de Dieu est répandu sur le monde afin de le transformer et de le régénérer. Le christianisme est donc avant tout, pour Lang aussi, un nouveau principe de vie, une vie nouvelle en Dieu dont l'Église rapporte le bienfait à Jésus-Christ, son incarnation visible. Ce principe de vie, ce rapport nouveau de l’homme et du monde avec Dieu, la dogmatique cherche à le comprendre et à le démontrer scientifiquement.
Aussi, tandis que la philosophie commence par le doute, la dogmatique se rattache-t-elle au principe chrétien, réalisé dans la personne du Christ. La philosophie doit abandonner à la recherche historique le soin d'établir s'il est possible qu’un principe puisse avoir son expression et sa manifestation concrète dans un seul individu; elle n’a aucun motif pour prendre une position hostile vis-à-vis de ce point central de la dogmatique, à moins que celle-ci ne fasse entrer dans la personne du Christ des éléments qui seraient en con-
tradiction avec les lois fondamentales de la nature humaine, Pour peu que la dogmatique tienne à honneur de conserver son caractère scientifique, il faut qu’elle renonce à défendre une christologie fantastique, sans rapport avec les données de l’histoire et en contradiction flagrante avec les lois fondamentales de la nature humaine.
Get avertissement que Lang adresse à la théologie issue de Schleiermacher, il le reproduit ailleurs sous la forme d’un reproche plus général. Chaque théologien “qui appartient à cette école a son système propre, mais chacun de ces systèmes repose sur une contradiction évidente. D'une part, en conformité avec la méthode de la science moderne, ils font dériver la religion de la nature même de l’homme; ils en placent le siége, soit dans le sentiment, soit dans la conscience, et par là 1ls se distinguent essentiellement des anciens auteurs orthodoxes qui considéraient la religion comme étant communiquée et en quelque sorte implantée à l’homme du dehors, par l'intermédiaire de la Bible et de l'Église, vis-à-vis desquelles l’homme devait prendre une attitude toute passive. Cependant ces mêmes théologiens, après s’être aussi radicalement séparés de leurs devanciers, sur ce point essentiel, persistent à considérer la Bible comme la norme infaillible de la foi et de la pensée, comme le veut l’ancienne orthodoxie. Ils tienhent aux notions consacrées par la psychologie moderne , et pourtant ils ne consentent à sacrifier aucune des conceptions bibliques. Il en résulte que leurs ouvrages ont à la fois l'apparence de la science et l'ap-
parence de l’orthodoxie ; en réalité ils sont le produit de l'arbitraire et du caprice, mélange bizarre d'idées modernes et de formules traditionnelles qui trouble l'unité et la clarté du système.
La définition de la dogmatique étant donnée, Lang se préoceupe avant tout de bien déterminer le rapport de cette science avec la Bible. Rien de plus simple, selon lui. La Bible met la dogmatique à même de saisir le principe chrétien dans sa forme primitive, la plus pure à la fois et la plus complète. Seulement il convient de distinguer dans cette forme, les notions dogmatiques que les écrivains sacrés ont emprunté soit au judaïsme, soit au paganisme , et celles qui sont le produit de leur réflexion et de leur spéculation sur le principe chrétien : les unes et les autres ne peuvent être considérées que comme le premier anneau dans la longue chaîne de l’histoire des dogmes. La distinction entre ce qui, dans l'Écriture, fait partie du principe chrétien luimême et ce qui n’a pas celte valeur capitale et durable, est faite par le même esprit qui a inspiré les auteurs sacrés ; grâce au progrès des sciences historiques et philosophiques, ilest possible de développer d’une manière toujours plus complète les conséquences théoriques et pratiques qui découlent du principe chrétien?.
La division de la dogmatique de Lang est des plus simples. La première partie est consacrée à la notion de Dieu; la seconde traite de l'homme, de son état normal, de la conscience de sa rupture avec Dieu, du sentiment de sa réconciliation avec lui. Cette der-
" Ein Gang durch die christl. Welt. Berl. 4859. S. 260-262. * Dogmatik. S. 32.
mère section comprend d’abord la théorie de l’ordre du salut, c’est-à-dire la grâce appliquée à l'individu; puis celle de l'Église qui a pour but de répandre l'Evangile d’une triple manière : par la parole du Christ et des apôtres dans laquelle le principe chrétien a trouvé son expression classique; par le tableau de la vie du Christ, où ce même principe s’est incarné d'une manière plus concrète et plus dramatique encore ; par la célébration de certains actes dans lesquels ce principe a revêtu une forme symbolique.
Nous ne ferons à cette division, ainsi qu'à toute la méthode de Lang, qu’un seul reproche : il concerne la place qu'y occupe la christologie. Est-il bien logique de reléguer dans ce qu’on nomme les moyens de grâce la personne du Christ qui doit être comme le centre et le pivot autour duquel se meut la dogmatique chrétienne? On a de la peine à comprendre que la sotériologie doive précéder la christologie qui en est comme détachée. Il nous semble que l’on a quelque peu exagéré les mérites de cet ouvrage : sans vouloir lui contester celui de la simplicité de l’ordonnance et de la clarté du style, nous nous permettrons cependant de faire remarquer que si d’une part la méthode de Lang nous paraît laisser à désirer sous le rapport de la logique, d'autre part elle est loin d'être aussi originale qu’on a bien voulu le dire.
Parmi les nombreux articles consacrés à la question qui nous occupe, dans la presse religieuse périodique, nous nous bornerons à relever ceux de Dôrtenbach! qui
1 Die formale u. materiale Grundlage der Dogmatik. Jahrb. für deutsche Theol. 1858. H. 3. 1859. H. 1.
Voy. aussi : Reuter : Ueber die Aufgabe u. die Natur des dogmat. Beweises. Deutsche Zeitschr. für chr. Wissensch. u. chr. Leben. 4851, No 49-23,
s’est appliqué d’une manière toute spéciale à mettre en lumière le principe formel et matériel sur lequel repose, selon lui, la dogmatique. D’accord avec la plupart des théologiens contemporains, il établit que, par sa nature, la dogmatique est appelée à puiser à une triple source : la révélation chrétienne, dans la Bible, lui assure un fondement positif et sauvegarde l’élément surnaturel qui en est l’un des caractères; la doctrine ecclésiastique qu’elle est tenue de consulter lui assure la possession de la vérité révélée; enfin Pactivité productrice, dont est douée la pensée du chrétien, lui permet de s’assimiler et de façonner cette vérité de telle manière qu'elle devienne en quelque sorte son propre produit : il n’en est plus le locataire seulement, mais le propriétaire.
Mais il faut, et c’est un point sur lequel Dôrtenbach insiste tout particulièrement, il faut que le concours de ces trois éléments constitutifs de la dogmatique se fasse d’une manière tout organique, et non point mécanique, dans les profondeurs mêmes de l’individualité chrétienne. Une dogmatique doit toujours être le produit d'un acte personnel déterminé par la nature et les progrès spirituels de celui qui en est l’auteur. Sa conscience religieuse, et, par conséquent, son système dogmatique, sera d'autant plus pur et plus parfait, qu'il se sera assimilé d’une manière plus pure et plus parfaite la vérité contenue dans la doctrine de la Bible et dans celle de l'Église. Quant au résultat obtenu par celte coopération organique de la Bible, de l’Église, de la conscience religieuse, Dürtenbach ne pense pas qu'il soit nécessaire de démontrer pour chaque dogme en particulier son accord avec la doctrine scripturaire et
ecclésiastique : cette démonstration étant déjà contenue en quelque sorte dans la formule claire et précise qu’auront revêtue les dogmes, dans la manière dont ils s’enchaînent et se déterminent, dans la synthèse, en un mot, des trois éléments constitutifs qui, vu leur parenté spirituelle, ont le privilége de s’attirer et de se soutenir mutuellement. Î
Dôrtenbach trouve le principe matériel de la dogmatique dans la personne de l’Homme-Dieu, et spécialement dans l’idée de son abaissement et de la subordination du Fils au Père, non point quant à son essence et à sa nature, mais quant à sa position et à son activité. C’est là une idée féconde que la théologie moderne semble avoir, pour la première fois, clairement saisie et conséquemment développée.
Il faut résumer maintenant l'impression que laisse sur nous ce tableau de la science dogmatique moderne. Cette impression, il faut en convenir, n’est rien moins que favorable. [1 semble que notre époque soit frappée d’une certaine impuissance en matière dogmalique. Tandis qu’elle excelle dans les sciences critiques, que, tour à tour, l’histoire du dogme et l’exégèse ont été renouvelées; que, dans d'autres domaines encore, la puissance de l'esprit humain fête de légitimes triomphes et éclate en œuvres admirables, le champ de la doctrine chrétienne reste en friche. Où est la main habile qui fera naître l'ordre du chaos? Qui réédifiera ces constructions menaçant ruine, ces pans de mur lézardés, ces piliers chancelants sur leur base ?
Il y a plus. Un symptôme fâcheux, et que personne ne contestera, c'est l'indifférence croissante pour le
dogme, au milieu de nous, le délaissement, l'abandon réfléchi des doctrines qui faisaient la joie et la force de nos pères. Qu'est-ce à dire? La doctrine évangélique aurait-elle perdu sa saveur, et sa vérité serait-elle décidément compromise ? Elle qui, naguère encore, après une longue éclipse, était saluée avec une reconnaissance si émue, ne serait-elle plus aujourd’hui la lumière des intelligences et le pain de vie des âmes”? Nous ne voulons pas nous payer d’inutiles regrets. Nous savons faire la part des choses; l'indifférence pour les dogmes n’est pas toujours l’indifférence pour la religion même, et nous comprenons que des àmes vraiment pieuses puissent se détourner non satisfaites d’un enseignement dogmatique, sans pour cela éteindre en elles la passion des choses divines.
Mais c’est là une situation pour le moins anormale et pleine de périls. Le sentiment religieux ne peut pas impunément se priver de l’appui d’une doctrine : s’il ne réussit pas à s'exprimer et à s'affirmer dans des formules précises, 1l périclitera infailliblement. Peut-être la faute en est-elle à la dogmatique; peut-être est-ce sur elle que doit retomber le reproche de n'avoir pas su formuler avec clarté les affirmations de la conscience religiense contemporaine ?
Et puis d'autre part, pour nous consoler de notre insuccès en matière dogmatique, n’entend-on pas invoquer la puissance de la vérité révélée, la force convainquante qui lui est propre? Mais cette vérité, il ne faut pas l'oublier, ne s'adresse pas à des intelligences passives, et il sera permis de nous demander si nous avons tout fait pour la comprendre, pour la faire comprendre aux autres et pour lui donner la forme qui ré-
pond le mieux aux aspirations du temps présent. On a beau le nier : chaque génération doit refaire, pour son propre compte, les expériences des générations précédentes, réviser le procès qu'instruit chaque siècle entre la vérité et l’erreur , résoudre les difficultés et les doutes qui lui sont propres, et faire jaillir ainsi des lumières nouvelles du vieil Évangile. Il y a dans l'éloignement de beaucoup d’âmes de la dogmatique traditionnelle, autre chose encore que l'expression d’une incrédulité systématique , ou d'une fin de non-recevoir infligée à la doctrine chrétienne ; 1l y a la volonté de ne se rendre qu’à bonnes preuves, le désir de posséder une vérité qui saisisse directement l’âme, et qui s'impose à elle avec toute la force de la certitude et de l’évidence.
Rien de plus instructif à cet égard qu’un fait récent qu’on nous permettra de rappeler brièvement. Parmi les questions qui ont mérité de fixer l'attention du congrès de l’Alliance évangélique réuni à Berlin, il y a trois ans, l’une de celles qui ont eu le plus de retentissement, et par le milieu dans lequel elle s’est produite et par la manière dont elle a été résolue, avait été ainsi posée : Comment se fait-il que malgré le retour de la théologie à la profession de foi de l’Église (orthodoxe), il se manifeste dans les troupeaux si peu de vie religieuse !? C’est qu’en effet la théologie du Réveil semble être arrivée à un moment de crise : ses représentants les plus autorisés s'arrêtent étonnés de se voir si mal compris et si faiblement écoutés. Un malentendu s'est élevé entre eux et une partie notable de leur troupeau; il.se trouve que de part et d'autre on parle une langue
! Voy. Conférence de chrétiens évangéliques de toute nation à Ber lin 1857 (7° séance).
différente, qu'on se meut dans un autre ordre d'idées. Pour servir utilement la cause du Réveil, on a cru qu'il suffisait de restaurer les anciennes formules, de ressusciter les anciennes méthodes, de reprendre le fil des anciennes traditions. On a cru avec Stahl, à la nécessité d’une volte-face de la science‘. Et voici: ce moyen s'est trouvé impuissant. Les anciens systèmes dogmatiques ont perdu leur autorité, et il n'y a pas de regrets, si ardents qu'ils soient, qui puissent la leur rendre. C'est là un état de choses dont on peut bien ne pas prendre son parti, mais il ne sert de rien de se le dissimuler. La réaction cléricale et le radicalisme ont seuls jusqu’à ce jour profité du trouble que le sentiment de cette impuissance a suscité. Le Réveil n’a pas eu le courage de proclamer la nécessité de renouveler le dogme, comme il avait renouvelé la vie religieuse. C’est là l’œuvre excellente réservée à la théologie de ce temps, à la théologie qui a foi dans la vérité éternelle de l'Évangile et qui se pose avec sincérité la question que s'est adressée la conférence de Berlin.
Iserait, au surplus, injuste de ne pas convenir qu’au milieu de linsuccès des essais dogmatiques de notre époque , il y a comme les pierres d’attente sur lesquelles s’élèvera l'édifice futur. Nous pouvons dès maintenant indiquer un triple caractère par lequel se ressemblent tous les ouvrages modernes de dogmatique et par lequel ils se distinguent nettement de ceux du passé.
Le premier de ces caractères est celui d’une tendance de plus en plus prononcée vers l’individualisme. Nous voulons dire par là que tous ces ouvrages de dogme
? Die Umkehr der Wissenschaft. Aus der Vorrede zur 3ten Aufl. der Philosophie des Rechts. Berl. 1854.
portent, à un bien plus haut degré que par le passé, l'empreinte de l’individualité de leurs auteurs. Nous ne croyons pas nous tromper en affirmant que c’est au protestantisme qu’il faut faire remonter cette tendance, qui est loin de se manifester dans la seule sphère du dogme; dans la vie religieuse et morale aussi, nous voyons le rôle de lindividualité mieux compris et accusé d'une manière plus nette. Tandis que dans les siècles passés les ouvrages d’une même époque, d’une même école portaient un certain air de famille, formaient un tout compact composé exactement des mêmes parties, adoptant le même ordre dans la distribution des matières, aujourd'hui chacun construit un peu à sa guise et à l'aventure, d’après des principes préalablement posés et discutés. De là ce grand nombre d’ouvrages dogmatiques que chaque jour voit naître, d'étendue, de physionomie, de valeur si diverses et qui ne prouvent pas précisément en faveur de l'unité dogmatique de notre époque. Chose étrange! jamais on n’a relevé avec plus d’insistance le caractère objectif de la dogmatique , jusqu'à la ranger au nombre des sciences historiques, et jamais on ne l’a traitée d’une manière plus philosophique, c’est-à-dire plus libre! Évidemment la masse dogmatique, si compacte jadis, aujourd'hui est rompue. Chacun choisit, façonne et dispose ses matériaux à son gré, et ceux-là même dont les ouvrages paraissent le plus ressembler aux anciens modèles se rendent coupables à chaque instant, et sans s’en douter, de nouveautés ou d’hétérodoxies. I n’est pas rare de voir, au sein des écoles les mieux disciplinées, des théologiens invoquer les mêmes autorités, s’ap-
puyer sur les mêmes témoignages, et cependant arriver
à des résultats différents. On a même vu ces divergences devenir si sensibles qu’elles ont abouti à des controverses très-vives Î.
Nous signalerons un second caractère commun à presque tous les ouvrages dogmatiques du temps présent, c'est l'embarras dans lequel se trouvent leurs auteurs vis-à-vis de la tradition ecclésiastique, les distinctions nombreuses et subtiles qu'ils cherchent à établir, les laborieux essais de conciliation auxquels ils sont sans cesse livrés. Ces hésitations et ces scrupules , que l’on ne comprend que trop bien, ont valu à la dogmatique de la part de certains critiques les plus sévères reproches : ils ont essayé de la flétrir du nom de théologie de compromis. On a voulu voir dans ces efforts infatigables faits pour concilier la substance du dogme ecclésiastique avec les résultats de la pensée moderne, une tentative qui dénote plus de prudence que de courage, une œuvre de Sisyphe destinée à échouer avec éclat. On a relevé avec une certaine vivacité ce qu'il y avait de contradictoire à vouloir, d’une part, dériver la religion de la nature humaine, à marquer son siége dans le sentiment ou dans la conscience, et à ne point consentir, d'autre part, à sacrifier la plus petite partie de l'héritage traditionnel, du dogme ecclésiastique qui repose sur une notion toute différente de la piété et qui la considère comme élant communiquée à l'homme par l'intermédiaire de la Bible et de l'Église. On s’est récrié de même sur la contradiction qu'il y avait à admettre un élément surnaturel pour expliquer
‘ Voy. entre autres la discussion entre Hofmann et Philippi au sujet
du dogme de la Rédemption, et la querelle entre Thomasius et Brœmel, concernant ia personne de Jésus-Christ.
les origines du christianisme, alors, cependant, qu'on prétend le faire rentrer dans l’organisme général de l’histoire de humanité, et la soumettre aux lois qui régissent toutes les apparilions historiques.
Il y a dans ces reproches beaucoup de vérité et ce serait se payer d'illusions gratuites que de les repousser d’une manière absolue. Nous aussi, nous avons été souvent choqué des expédients auxquels les dogmatistes ont recours pour conserver les anciennes formules, en essayant de les expliquer, c’est-à-dire en leur substituant un sens tout nouveau. Ni la raison, ni la foi ne sauraient être satisfaites des distinctions subtiles qu’on établit, des concessions que l’on fait et que l’on retire tout aussitôt, des inconséquences flagrantes qu’on rencontre à chaque pas. Vous ne pouvez servir deux maîtres à la fois, la tradition ecclésiastique et la pensée moderne, est-on tenté de s’écrier à tout moment, il faut de toute nécessité se prononcer pour l’une ou pour l’autre! Et cependant, le sentiment de légitime impatience qui s'empare de nous à la vue de ces vaines tentatives de conciliation, et qui peut si facilement se changer en un sentiment de dépit et de lassitude, n’est pas le seul que nous devions éprouver. Nous pouvons opposer aux reproches qui s'élèvent de toute part contre la théologie dite de conciliation, les excellentes pensées développées dans un opuscule, déjà précédemment crie!
Qu'est-ce à dire? La nature de l’objet dont il s’agit n’exige-t-elle pas ces essais de conciliation entre deux
1 Hagenbach : Ueber die sogenannte Vermittlungstheologie. Zür. Se
éléments qui semblent parfois contradictoires, entre le sentiment religieux ou la raison individuelle et les données traditionnelles et révélées? C’est précisément l’un des mérites de la théologie moderne d’avoir répudié la méthode abstraite et fausse qui, pour agir conséquemment, prétend tout dériver d’un seul et même principe, déterminé à priori. I faut le proclamer bien haut : la religion n'est pas imposée à l’homme du dehors, mais elle ne se produit pas non plus en lui d’une manière toute spontanée; elle naît du concours de deux facteurs distincts, l'action de Dieu et la libre activité de l’homme ; il en est de même des révélations de Dieu : elles sont toujours appropriées aux disposilions de l’homme qui doit s’en assimiler le contenu. La théologie moderne s'efforce de réduire à l’unité ce qui nous est offert par Dieu dans l’histoire et ce qu'il a déposé dans les profondeurs de notre âme; elle cherche à mettre d'accord les données de la tradition et Les exigences de la science moderne, le témoignage que la communauté des croyants a déposé dans ses symboles et celui que fournit au chrétien son expérience personnelle.
La théologie n’a pas à se préoccuper de trouver le juste milieu entre deux extrêmes, s'appliquant à mesurer avec anxiété la distance exacte qu'il y a entre l’un et l’autre; elle doit aller droit et courageusement à son objet, sans regarder ni à droite ni à gauche : ce qui est le meilleur moyen de rester dans le milieu-juste. Proclamer dès l’abord lincompatibilité entre les résullats d’une spéculation scientifique et ceux que nous offre la tradition comprise avec intelligence; désespérer de pouvoir jamais salisfaire également les droits de
| 417 la pensée moderne et ceux du dogme biblique et ecclésiastique ; renoncer à concilier le christianisme de la raison avec celui de l’histoire: c’est en vérité, mettre entre le présent et le passé, disons mieux entre l’homme et Dieu un abîme qui n'existe pas. Nous ne nous lasserons pas de le répéter : il faut que la révélation ait été donnée en vue de nos besoins et de nos aptitudes, et il faut que par nos besoins et par nos aptitudes nous soyons capables de nous en assimiler le contenu.
Les ouvrages dogmatiques que nous avons parcourus, présentent enfin Un troisième point de ressemblance, que nous ne saurions passer sous silence : c’est leur caractère apologétique et éthique. Il est facile de remarquer que l'exposition des dogmes eux-mêmes est comparativement négligée à côté des prolégomènes destinés à justifier la méthode employée, et.à déterminer, d’une manière plus ou moins philosophique, les principes qui doivent servir de point de départ à la construction dogmatique. Cette question des principes occupe dans ces ouvrages une place de plus en plus grande!. Il y a plus. On sent le besoin de porter la lu-
! Cette remarque a aussi été faite par Chr. H. Weisse dans son ouvrage : Philosophische Dogmatik od. Philosophie des Christenthums. Leipz. 1855. Bd. I. S. 12 ff. L'auteur se félicite de ce que la science dogmatique éprouve de plus en plus le besoin de justifier d’une manière philosophique sa méthode et ses résultats : il y voit le signe certain d’un rapprochement entre la philosophie et la théologie, si longtemps ennemies, rapprochement auquel il a voulu contribuer lui-même en examinant du point de vue philosophique les questions religieuses et dogmatiques.
Voy. aussi les articles suivants : Ehrenfeuchter, Ueber theol. Principienlebre. Jahrb. der deutschen Theol. 4856. H. 4. Jäger, Ueber die Natur der theolog. Erkenntniss. id. 4857. H. 1. Hiigenfeld. Die wissensch. Theologie u, ihre gegenwärtige Aufgabe. Zeitschr. für wissenschaftliche Theol, 1858. H. 1.
mière et la défense au centre même de la place; on débarrasse l'exposition dogmatique des surcharges de la scolastique; on relègue à l'arrière-plan ce qui appartient à la spéculation pure ou au domaine des hypothèses, ce qui ne s’adresse pas à la conscience religieuse, ce qui n'exerce pas une influence, directe ou indirecte, sur la nature morale de l’homme. On dépouille le dogme de ses formules abstraites pour faire ressortir l’élément éthique, le principe de vie et de sanctification qu'il renferme. Ce progrès n’est pas visible seulement dans l’apologétique proprement dite où l’on donne aux preuves internes la préférence sur les preuves externes, mais aussi dans la théologie, dans la sotériologie, dans la pneumatologie où la même tendance se fait jour. On ne peut que se réjouir sincèrement de voir se simplifier et se spiritualiser de plus en plus l’appareil dogmatique, et la science religieuse s’occuper sérieusement à éclairer la Bible par la conscience, et la conscience par la Bible.