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CHAPITRE PREMIER. DE LA TRADITION ET DES SYMBOLES ECCLÉSIASTIQUES

Nous avons dit que la dogmatique est l'exposition systématique de la foi chrétienne. Ce qui nous frappe d'abord dans cette définition, ce sont les prémisses qu’elle renferme. La foi chrétienne, bien qu’elle présuppose toujours des individualités particulières, dans lesquelles elle aspire en quelque sorte à s’incarner, à cependant une existence objective. Avant de s'offrir à nous , de devenir notre propriété, elle existait déjà. Nous avons reçu la foi par l'intermédiaire de l'Église, qui en est comme le dépositaire et la dispensatrice sur la terre. Qui dit science dogmatique, dit science ecclésiastique : l'esprit ne peut pas séparer ces deux notions. De même que sans l'Église, c’est-à-dire sans la communauté des

croyants, il ne peut y avoir de préoccupation dogmatique, de même tout travail de ce genre ne peut manquer d’intéresser vivement la communauté dont il s’agit d'exprimer la foi, sous une forme scientifique.

Ils ont donc raison ceux qui demandent que la relation intime qui existe entre la dogmatique et l'Église soit indiquée dans la définition, et lors même que la nôtre ne la marque pas explicitement, elle la présuppose du moins, puisque la foi chrétienne, à moins de circonstances tout à fait exceptionnelles, ne peut persister dans l'isolement, mais devient nécessairement un foyer de vie, d'activité religieuse : tout croyant est membre né d’une communauté, soit dans le présent, soit dans l’avenir.

Mais il est nécessaire de préciser le rôle que Ja foi individuelle est appelée à jouer au sein de la communauté, et de montrer jusqu’à quel point elle est liée à celle des autres membres ou en est indépendante. Il est de toute évidence qu'un individu , sous peine de la voir péricliter , ne peut soustraire sa foi au contact de la foi de ses frères ; il en subit, malgré lui, linfluence; il est comme pénétré à son Insu par l'atmosphère religieuse dont il est enveloppé; c’est au foyer ardent de la foi commune que sa propre foi a été allumée; on retrouve son action jusque dans les points sur lesquels il croit devoir s’opposer aux croyances reçues. D'autre part cependant, sous peine d’abdiquer son individualité et de descendre au rôle d’instrument passif, de simple écho, le croyant, el par conséquent le dogmatiste, ne peut accepter et reproduire d’une manière toute mécanique, sans examen et sans contrôle, la foi de la communauté. Le travail d'assimilation auquel il doit se livrer réclame

une certaine spontanéité; son résultat portera un caractère original. Des divergences, des doutes sont possibles; des réserves pourront paraître nécessaires. La foi de chacun présentera des différences de nuances, peut-être imperceptibles, mais bien réelles. Qu'il nous suffise pour le moment d’avoir indiqué cette liberté relative qui doit être assurée à l'individu, placé par la nature même des . choses dans la dépendance de la communauté. Nous devrons y revenir et nous y arrêter longuement, lorsqu'il s'agira de déterminer les droits de la conscience chrétienne.

La foi de l'Église qui produit et développe la foi des individus trouve son expression première dans la tradition orale. Nous pourrons la définir, un ensemble de vérités religieuses qui passent de bouche en bouche et qui constituent bientôt une espèce d'opinion publique, chrélienne à tout prendre, puisque c’est dans un milieu chrétien qu’elle s’est formée, quoique son témoignage ait une valeur très-inégale et qu'il soit sujet à l'erreur. Tout homme venant au monde dans une soclété chrétienne est comme entouré d’une atmosphère, toute saturée d'éléments évangéliques. La doctrine chrétienne est comme incarnée, dans les cérémonies ecclésiastiques qui embrassent et qui étreignent en quelque sorle toute notre vie; elle nous parle dans les sacrements qui en représentent les points culminants, sous la forme des plus augustes symboles; elle retentit dans la prédication, chargée de transmettre de génération en génération les enseignements d'en haut.

Mais la foi chrétienne n’a jamais borné son témoignage à celui de la tradition orale; elle a cherché une expression moins fugitive et moins mobile; elle a senti

le besoin de donner des normes et des règles à l’enseignement ecclésiastique, d'élever des barrières contre l'erreur, de déposer son contenu dans des documents durables, entourés d’une sorte de consécration particulière. De là les liturgies, les catéchismes , les symboles ou confessions de foi. Nous ne nous arrêterons pas aux premiers de ces monuments littéraires qui par leur caractère spécial, échappent au cadre de notre travail. Mais nous devons examiner et décrire avec soin la nature des seconds et leur fonction propre.

Rien de plus instructif que l’histoire de l’origine et de la formation des symboles ecclésiastiques, soit: que nous considérions ceux des premiers siècles de l'Église chrétienne, qu’on est convenu d’appeler œcuméniques, soit que nous nous attachions de préférence aux confessions de foi des Églises de la Réforme au seizième siècle. A toutes les époques ce sont les mêmes besoins, les mêmes nécessités qui les ont produits : il fut indispensable d’affirmer et de définir la vérité chrétienne, en présence des erreurs et des hérésies qui surgissaient et qui menaçaient de la corrompre. Aussi les symboles ne s’a- dressent-ils pas précisément aux fidèles : ils n’ont pas la mission de les éclairer , de dissiper leurs doutes, d’écarter les malentendus, de contribuer à leur édification; 1ls ne sont pas destinés à être les canaux de la vie spirituelle, et il n’est rien de plus malheureux que de leur attribuer le caractère d’une inspiration particulère. Le plus souvent ils sont armés en guerre. Nés dans les temps de luttes et de débats dogmatiques, ils portent la trace de l’amertume et de l’animosité des combattants ou celle de la lassitude et du désir de mettre fin à la lutte; ils essaient de trancher nettement la dif-

ficulté ou bien ils cherchent les voies moyennes de la conciliation. Vous y retrouverez les expressions techniques, les mots d'ordre et souvent les anathèmes des partis, les distinctions subtiles, jugées nécessaires pour abattre l’hérésie et sauvegarder la vérité, les affirmations énergiques, absolues et qui parfois dépassent leur but et perdent par là même leur force.

Cependant à examiner dans leur ordre de succession les symboles et les confessions de foi de l’Église, ou ce qui revient au même l’histoire des dogmes dont ils marquent pour ainsi dire les étapes, on voit que les débats dogmatiques dont ils portent la trace n’ont pas été stériles : presque toujours la vérité à gagné à passer par le crible de la discussion , et la science dogmatique s’est enrichie des affirmations victorieuses qu’elle a été mise en denieure d’opposer aux négations de l'erreur. Là même où nous serions disposés à ne voir que de vaines disputes de mots, un acharnement regrettable à démêler des subtilités scolastiques, à peser des œufs de mouche dans des toiles d’araignée, souvent de grandes questions se posent, des points de vue nouveaux se dessment, de fécondes solutions se préparent.

Quoi qu'il en soit, il résulte avec la dernière évidence de la forme particulière des symboles, ainsi que de leur développement successif, qu'ils renferment des éléments manifestement transitoires qui appartiennent en propre à l’époque dans laquelle ils sont nés et aux auteurs qui les ont produits. Le dogmatiste est donc pleinement autorisé à ne leur reconnaître qu’une autorité relative , et il n’a pas seulement le droit, mais le devoir im périeux de les soumettre au critère de son jugement mdividuel.

Au surplus, ces confessions de foi elles-mêmes n’ont pas eu la prétention d'être des règles infaillibles de la foi et d'exprimer sur tel ou tel point labsolue vérité. Malgré l'incomparable énergie de leurs affirmations et de leurs anathèmes, en dépit de l'appareil imposant dont elles se plaisent à s’entourer, on trouve chez leurs auteurs des aveux significatifs qu’il est utile de consigner. Et pour ne parler que de nos écrits symboliques protestants, n’invoquent-ils pas le témoignage de l'Écriture et ne déclarent-ils pas se soumettre à elle, comme à l’autorité suprême ? Les dogmatistes protestants ne font-ils pas une différence entre ce qu’ils appellent la norma normata et la norma normans ? Il y a plus. Ne voit-on pas que du moment que l’on est forcé d’admettre un certain progrès dans l'intelligence des vérités bibliques, et de constater un certain développement dans la science dogmatique, il n’est pas permis non plus de reculer devant la nécessité de faire subir certaines modifications aux symboles reconnus par l'Église. Ni leur ancienneté, ni le nombre de leurs adhérents passés ou présents, ni le prestige qui les entoure, ne sauraient leur assurer une existence immuüable : 11 n’y a pas de prescription dans le domaine spirituel. L'Église a tout intérêt à ne pas s’immobiliser dans la lettre de ses symboles, et loin de les contrarier ou d’entraver leurs efforts, elle doit savoir gré à ceux qui lui facilitent un progrès qu’elle-même appelle de ses vœux; elle doit s’applaudir du concours de ceux qui l’éclairent dans sa marche et lui fraient des voies nouvelles dans l'intelligence de la vérité évangélique

C’est là un point que des docteurs récents de l'Église

catholique semblent avoir merveilleusement compris !. Se conformant sagement aux nécessités nouvelles du temps, 1ls ont modifié avec bonheur leurs anciennes théories sur la tradition. Le temps n'est plus où Bossuet écrivait son Histoire des Variations et fondait la vérité du dogme catholique sur la preuve de son immuabilité. Une autre tendance se fait remarquer chez les-modernes apologistes du catholicisme. Si aujourd'hui encore, ils voient, dans l'antiquité et dans l’universalité de sa tradition, les fondements essentiels sur lesquels repose la foi; ils ont cru devoir indiquer aux hommes qui réfléchissent de nouveaux caractères de crédibilité, inhérents aux croyances catholiques. Les uns, comme l'abbé de Lamennais et M. de Bonald ont vu dans la tradition catholique lincarnation du bon sens. ou plutôt du sens commun; d’autres, comme Mœhler et Newman, ont imaginé la fameuse théorie du développement, suivant laquelle les dogmes nouveaux que renferme le caléchisme romain, et dont la promulgation a une origine évidemment récente, n’ont été que la conséquence logique de ceux que l’Église avait antérieurement professés, et dans lesquels ils étaient comme implicitement contenus. L'Église a pu revendiquer ainsi le rare mérile d’avoir toujours été conséquente avec elle-même, d’avoir toujours su, à temps et à point nommé, faire découler des vérités déjà reconnues, celles qui y étaient renfermées et qui s'imposaient en quelque sorte d’elles-mêmes à elle, comme les fruits, à l’époque de leur maturité, tombent sans

i Voy. Gelzer’s Protest. Monatsblätter, 4856. H. 4 u. 7. Die rôm. cathol. Lehre von der Tradition.

effort dans la main de celui qui s'apprête à les cuaillir.

Nous devons ajouter que cette théorie nouvelle de la tradition, plus commode et d’un cachet beaucoup plus grandiose que ancienne, se rapproche aussi beaucoup plus qu’elle de la vérité. En effet, l'Église chrétienne cède à une sorte d'instinct, à une impulsion venue d’en haut, quand elle s'applique, dans la suite des temps, à remplacer par des vases nouveaux les vieilles outres dans lesquelles elle conservait le vin généreux de l'Évangile. Elle vit de l'inépuisable fonds d'idées, du patrimoine spirituel que son fondateur lui a légué, et, comme le bon père de famille, elle tire de ce trésor des choses vieilles et des choses nouvelles. On pourrait dire que la tradition de l'Église n’est que le reflet, la trace lumineuse de sa marche à travers les siècles, l’inventaire qu’elle dresse d'étape en étape du capital religieux dont elle dispose; ce sont ses mémoires et ses commentaires écrits chemin faisant, documents précieux à consulter, indispensables à celui qui cherche à se faire une idée juste des développements successifs du dogme chrétien. |

Mais il est inexact de soutenir que tout dans cette tradition est également précieux et également vrai, que l’Église, dans ses affirmations dogmatiques, n’a Jamais mêlé l'erreur à la vérité, qu’elle a toujours été guidée par un inslinct sûr dans ses décisions doctrinales, qu'elle n’a jamais cessé de suivre la ligne droite, qu'il n'y à jamais eu pour elle des périodes d’obscurcisse ment ou de défaillance. De même, il est tout aussi contraire au témoignage des faits et à l'esprit de l'Évangile de prétendre que ce travail d’assimilation et d’explicatou de la vérité chrétienne à dû être confié à un corps

sacerdotal, qui aurait entre ses mains le dépôt exclusif de la tradition, que l’action du Saint-Esprit se localise et se particularise ainsi, jusqu'au point de ne pouvoir s'exercer, en matière doctrinale du moins, que par la personne du pape, suivant les uns, par l'organe des conciles æœcuméniques, suivant les autres, auxquels incomberait dès lors le privilége de promulguer les nouveaux dogmes et de tenir le fil de la tradition.

L'Église chrétienne partage la condition faite à toutes les institutions humaines ; elle est sujette à bien des vicissitudes, à bien des errements. De même qu'elle ne parvient pas à réaliser ici-bas l’idéal d’une sainteté parfaite qui serait le caractère et le signe visible de tous ses membres, il faut qu’elle se résigne à l’imperfection en matière de dogme. La tradition n’est donc-pas une autorité infaillible ; et si, en bien des points, ilest utile d’accepter ses décisions, il faut cependant toujours se réserver le droit de les contrôler, de les éprouver à une norme plus sûre. Et quant à l'activité dogmatique, au sein de l'Église, elle n’est pas réservée à un corps particulier : tous les fidèles sont appelés à y prendre part. Le Saint- Esprit ne connaît d’autres vases d'élection que ceux que le Père céleste a choisis, ceux qu'il a appelés à la vie éternelle par la repentance et par la foi en Jésus-Christ; il ne met point à l'intelligence de la vérité d’autres conditions que la sainteté du cœur et l’accomplissement fidèle de la volonté de Dieu.

Il y a plus. La seule circonstance du désaccord qui règne dans les régions théologiques du catholicisme sur l'organe infaillible et divinement inspiré de la tradition est une preuve du peu de solidité de toute cette théorie. S'il existe des divergences aussi graves dans l'apprécia-

tion d’une question si essentielle et si délicate, comment peut-on reposer toute la force démonstralive sur un pomt d'appui si chancelant? Et cependant l’on ne cesse de nous dire que l'autorité, dans le catholicisme, est de beaucoup plus claire, plus sûre, plus saisissable que dans le protestantisme. Certes, 1l ny paraît pas, pour peu que l'on examine les discussions, sans cesse renaissantes, entre le gallicanisme et l’ultramontanisme. Et chose significative! l'opinion qui aujourd’hui est en faveur et qui est sur le point de partout prévaloir est celle qui voit dans le pape le représentant accrédité et infaillible de la tradition. Elle est de beauconp la plus logique et la plus populaire; elle l’emportera sûrement, dans l'É- “ glise catholique, sur celle, pus rationnelle peut-être, mais plus épineuse et plus timide, qui fait résider cette autorité dans les conciles æcuméniques et leur confère le privilége des décisions doctrinales. Nous trouvons tout naturel que les ultramontains voient dans cette dernière théorie une concession faile à l’incrédulité et à ce qu’on pourrait appeler la décentralisation en matière dogmatique.

On a fait quelquefois, et non sans raison, au protestantisme le reproche de méconnaitre l'importance de la wadition, de ne point définir avec asscz de précision et d'ampleur ses droits. Ce reproche pourtant ne doit pas s'adresser aux ouvrages récents de dogmatique que nous avons analysés dans notre aperçu historique et qui tous ont mis largement à profit l’histoire des dogmes qui n’est autre chose que la tradition étudiée et consultée en vue de l'exposition doctrinale?. Quant aux ouvrages plus an-

® Voy. un excellent article dans Pel’s Theol. Mitarbeiten, 1838 : Von der Tradition als Princip der protestant, Dogmatik.

ciens de la dogmatique protestante leurs auteurs éprouvaient sur l’usage à faire de la tradition des scrupules respectables. D'une part ils craignaient de voir s’amoindrir l'autorité attribuée à la Parole de Dieu en plaçant à côté d'elle une autre source à laquelle le dogmatiste pourrait puiser ses éléments d’information; ils n’admettaient pas que les développements donnés au dogme, pendant seize ou dix-sept siècles de luttes et de débats aient fait faire de notables progrès à l'intelligence de la vérité évangélique; ils croyaient qu’en tous les cas la possibilité de se tromper, de prendre l'erreur pour la vérité compensait faiblement l’avantage qui résultait de cetle autre source de connaissances, ouverte par la tradition. D'autre part nos devanciers se gardaient bien de mettre les résultats partiels fournis par l’histoire des dogmes au même rang que les affirmations des symboles et des confessions de foi; 1ls étaient guidés en cela par l'instinct juste que tout dans le développement dogmatique de la foi de l'Église n’a pas une égale importance, qu'il y a dans l’histoire de la pensée religieuse, comme dans la grande histoire, des époques créatrices ou du moins réformatrices, dans lesquelles se concentre en quelque sorte et s'exerce avec une énergie redoublée toute l’activité dogmatique. Au fond il en est du dogme comme des liturgies et des cantiques. Toutes les périodes ne sont pas également propices à les produire, etil faut pour les faire naître un concours de circonstances qui ne se rencontre que rarement.

Malgré ces explications qui doivent sinon justifier le procédé de nos anciens dogmatistes, du moins atténuer le reproche qu’on leur adresse, nous aussi nous trouvons

que leur réserve et leur défiance allaient trop loin. Elles

étaient provoquées et nourries en grande partie par la négligence et l'imperfection des études historiques. Aujourd’hui que cet obstacle est levé, il ne s’agit que de fixer d'une manière précise l'usage que le dogmatiste devra faire de la tradition, comme l’un des éléments constitutifs du travail dogmatique, ainsi que les limites posées à cet usage par l'autorité de la sainte-Écriture et des symboles officiels de l'Église.

Ce n’est pas ici le lieu de déterminer la nature particulière de nos livres saints comme source de la dogmatique. Il nous suffit pour le moment de rappeler quelques faits qui sont à l’abri de toute contestation. L'enseignement de Jésus-Christ et des apôtres contenu dans les écrits du Nouveau Testament est la base et le point de départ de toute l’activité dogmatique au sein de l'Église chrétienne: la tradition doctrinale tout entière devra, en conséquence, être considérée comme un commentaire et un développement du dogme apostolique. Pour chaque point particulier qui est devenu l’objet d’un travail dogmatique dans le cours des siècles, il convient donc de remonter à sa source première, aux indications fondamentales contenues dans les écrits des apôtres : c’est ce qu'on appelle communément faire la genèse, établir la fillation historique d'un dogme. Le caractère chrétien d’un dogme ressortira avec évidence, lorsqu'on pourra montrer que les développements que Jui à fait subir la tradition ecclésiastique sont conformes aux lois d’une saine logique et aux données positives de la théologie biblique. Lorsqu'au contraire ce recours à

! Voy. l'ouvrage de Holtzmann : Kanon u. Tradition. Ein Beitrag zur neuern Dogmengeschichte u. Symbolik. Ludwigsb. 1859. surt. p.211 ss.

la pensée apostolique ne pourra pas avoir lieu, lorsqu'il sera avéré que la tradition dogmatique s’est enrichie d'idées étrangères à l'enseignement de l’Église des premiers temps, on devra procéder avec la plus grande circonspection de peur d'introduire dans la spéculation dogmatique des éléments hétérogènes. Dans des cas de ce genre, s’abslenir vaut souvent mieux que trop oser.

Les règles à suivre dans cette analyse comparée des résultats fournis par la tradition dogmatique de l'Église et de ceux que nous donne la théologie biblique sont irès-difficiles à formuler : on risque facilement de faire violence aux textes de l'Écriture et de substituer sa propre pensée à la pensée des apôtres; d’autre part il n'est pas toujours aisé de retrouver dans le dogme ecclésiastique le point où, s’écartant de la pensée scripturaire, il cesse d’être vrai. C’est ici plutôt un certain tact qu'il faut apporter, un tact formé à la longue méditation des écrits bibliques et familier avec la marche de l’histoire des dogmes.

Ce que nous venons de dire ne s'applique pas seulement aux idées, mais aussi aux termes employés dans le travail dogmatique. Il se pourra qu'on trouve dans l’histoire des dogmes des expressions pour lesquelles 1l existe rien d'équivalent dans l’ensemble de la théologie scripturaire. Cette lacune est quelquefois assez significative. Ainsi l’on comprend sans peine pourquoi des termes tels que ceux de Trinité, de satisfaction vicaire, de sacrement ne se trouvent pas dans la Bible, et peut-être le dogmatiste se sentira-t-il parfois heureux de pouvoir imiter la sage réserve des auteurs sacrés qui ont reculé devant l'emploi de termes d'école

qui, loin d'éclairer les questions, ne font que les em- Q)

brouiller davantage. D'autres fois, au contraire, la dogmalique emploiera avec succès des expressions inconnues au langage apostolique, mais qui répondent parfaitement aux exigences et aux besoins auxquels la pensée des apôtres vient s'adresser. Nous ne voulons rappeler ici que le mot de conscience, avec le sens que le langage philosophique moderne y rattache.

Notre remarque sur le rapport qui existe entre les symboles ecclésiastiques et la tradition dogmatique en général pourra se borner aux quelques indications suivantes. Quant aux symboles dits œcuméniques, la dogmatique les considérera comme des monuments véné-" rables de la foi de nos pères, sans pour cela leur attri-. buer une autorité plus grande qu'elle n’attribue aux autres décisions émanées des mêmes conciles ou de conciles analogues. Ce sont, sans contredit, des déterminations importantes prises par les représentants officiels de l'Église, qui, à ce titre, méritent d'être sérieusement considérées, mais elles ne sont point revêtues du privilége de l’infaillhibilité et ne peuvent, par conséquent, servir de norme absolue à la pensée dogmatique : ces symboles sont, nous l’avons déjà dit, comme des jalons qui marquent les intervalles entre les grandes périodes de l'histoire des dogmes.

Nous ne saurions pourquoi l’on ferait une exception pour le symbole dit apostolique qui, sous sa forme actuelle du moins, ne paraît pas même être le plus ancien symbole de l'Église. IL faut regarder comme malheureuses les tentativesfaites pour substituer son autorité à celle de la Bible! Lors même que l’on aurait prouvé

‘ Voy. la controverse entre Delbrück : Melanchthon, der Glaubenslebrer, 1826, d’une part, et Sack, Nitzsch. et Lücke : Ueber das Ansehen der heil, Schrift, 4827, de l’autre.

que ce symbole est composé de textes bibliques, qu’il n’est que la formule de baptême agrandie, que les anciens pasteurs et pères s’en servaient comme d’une espèce de formulaire mystérieux, d’une règle de foi confiée à la mémoire des catéchumènes et récitée lors de leur réception dans l’Église; lors même que l’on invoquerait les considérations qui résultent du fait que ce symbole constitue à peu près le seul lien visible entre toutes les communautés chrétiennes, ainsi que l’usage liturgique qu'on en fait dans certaines Églises : on ne réussira pas à donner une autorité exceptionnelle à ce document, dont la forme, outre qu’elle ne nous paraît pas particulièrement heureuse, est peu propre à servir de principe normatif à la dogmatique.

Des considérations analogues pourraient être présentées sur l’origine, la forme et la valeur des confessions de foi de nos Églises protestantes. Elles se détachent comme de glorieux bas-reliefs du mouvement dogmatique du seizième siècle; elles ressemblent à ces vienx drapeaux mutilés par les balles, percés à jour, nobles débris des luttes du passé, mais dont les plis ne sauraient plus flotter au-dessus des bataillons. Toutefois leur étude, indispensable au dogmatiste, lui fournira le moyen de constater de la manière la plus précise et la plus autorisée les principes constitutifs du protestantisme, les dogmes qu’il a mis en évidence, la méthode qu’il a préconisée : à ce titre, elles renferment des indications précieuses qu'il serait téméraire de vouloir négliger.

‘1 convient de résumer maintenant les résultats auxquels nous sommes arrivés, relativement aux matériaux que la tradition ecclésiastique peut fournir à la science

dogmatique. Ces matériaux sont appelés à lui donner le fondement historique dont elle a besoin. L'histoire des dogmes doit être consultée avec soin, à cause des documents utiles, des renseignements précieux qu’elle renferme. Elle nous facilite le moyen d’éviter les erreurs qui se sont déja présentées et qui ont été écartées dans les siècles antérieurs, de redresser des inexactitudes, de combler des lacunes regrettables, de déterminer d'une manière précise la direction que suit le mouvement dogmatique de la génération à laquelle nous appartenons et la nature des transformations que notre science peut être appelée à subir.

Mais l'autorité des leçons de l’histoire, quelque respectable et quelque imposante qu’elle soit, ne peut pas avoir de caractère normatif dans la sphère morale et religieuse. Toute preuve a sa portée naturellement bornée et limitée : elle s'exerce dans la sphère qui lui est propre. Ge serait la priver de sa force et de son poids que de la transporter ailleurs et de réclamer d’elle des services qu'elle ne peut pas rendre. Ainsi la preuve historique ne peut prouver que la vérité des faits du passé : elle peut établir avec précision que tels ou tels dogmes ont été professés dans telle ou telle période, que le troisième ou le seizième siècle a vécu sur tel ou tel fonds d'idées religieuses; mais elle est impuissante à imposer ces mêmes dogmes aux générations présentes; elle ne saurait garantir leur vérité actuelle, et moins encore leur vérité absolue ou leur infaillibilité. Le motif que nos pères ont formulé leur foi de telle ou de telle manière ne peut pas être pour nous un motif suffisant pour en faire de même. Ce sera pour nous un devoir impérieux de bien examiner, de ne rejeter qu'à bon escient

et si la nécessité nous en est démontrée, mais non pas d'admettre a priori ce que la tradition dogmatique nous a légué.

La circonstance que c’est ici l’Église qui parle et que cest son autorité qui est en question ne saurait nous amener à modifier le principe que nous venons de poser. Nulle part Jésus-Christ n’a promis à son Église, à ses représentants et à ses organes l’infaillibilité en matière dogmatique; nulle part il n’a déclaré que les symboles par l'organe desquels elle confesserait sa foi, seraient à l'abri de l'erreur et de l’imperfection qui est le caracière propre de toutes les œuvres humaines. Il n’a point voulu entourer son enseignement de la lumière de l'évidence, n1 lui donner une autre force que celle de la simple persuasion, de cette démonstration d'esprit et de puissance dont parle l'apôtre. «Si les vérités morales et religieuses, a dit excellemment un auteur moderne, étaient des résultats mathématiquement démontrés, elles perdraient tout leur prix : elles cesseraient même d’être morales et religieuses. » Le spectacle que présente d’ailleurs aujourd'hui la chrétienté, d'Églises divisées, de communautés rivales, de clergés désunis et faiblement écoulés est bien fait pour guérir les esprits de cette chimérique opinion qu’en matière religieuse Dieu aurait institué quelque part une autorité visible, chargée de le représenter sur la terre, un clergé qui enseignerait d'une manière infaillible la vérité ou l'inscrirait en caractères indélébiles dans ses symboles. Les arrêts dogmatiques de l’Église, de ses conciles, de ses organes officiels rentrent dans le domaine de l’histoire, et sont, par conséquent, sujets aux mêmes vicissitudes qui gouvernent toutes les apparitions de ce genre. Aussi

la dogmatique n'étant pas une science purement spéculative, mais ayant un fondement historique, devra rechercher avec soin les origines de chaque dogme, ses développements successifs, les phases diverses qu'il à parcourues, sans se laisser arrêter dans sa marche par des considérations uniquement puisées dans la nécessité de s'attacher d'une manière particulière à tel ou tel point de cette tradition. La dogmatique plonge par toutes ses racines dans de sol de la tradition; elle se nourrit de ses enseignements, mais elle a le droit de les examiner librement et même de les contredire, lorsqu'elle le juge nécessaire dans l'intérêt de l'Église et de l’avancement du règne de Dieu dans le monde.

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