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DE L'ÉCRITURE SAINTE

Nous avons dit que la dogmatique est l'exposition systématique de la foi chrétienne. Or, cette foi, nous venons de le montrer, a un fondement historique, puisqu'elie est transmise de génération en génération par l'intermédiaire de l'Église; mais elle a, de plus, un fondement surnaturel, en tant qu’elle repose sur une révélation divine dont elle cherche à s’assimiler le contenu. [n’y a à celaaucune objection à présenter, puisque rien n’est encore préjugé ni sur le caractère de cet élément surnaturel, ni sur le mode par lequel s’'accomplit cette révélation. Tout ce que nous voulons établir, c’est que d'une part les objets de la foi ne rentrent pas dans le domaine des sens, qu'ils ne font point partie de l’ordre des choses visibles, et qu’il faut d'autre part le concours d'une puissance, d’une activité supérieure à l’homme,

pour produire en lui la foi. Toutes ces conditions résultent d’ailleurs de l’idée même de la foi qui est opposée à celle de la vue.

Mais ce qu'on n'a pas suffisamment remarqué c’est qu'au fond il n'existe aucune antinomie entre ce qu’on est convenu d'appeler le naturel et le surnaturel, de même que pour le chrétien il n'existe pas d’abîme infranchissable entre la terre et le ciel. Isoler à perte de vue et de vie ces deux domaines, ne pourrait être que le fait d’une philosophie qui ne serait pas incrédule seulement, mais aussi inconséquente. Vouloir empêcher l’homme de s'élever au-dessus des réalités visibles, dans le domaine des réalités invisibles, c’est méconnaître sa nature et attenter à sa grandeur. Si la foi n’a pas pour but de rendre visible en quelque sorte l’invisible, et naturel le surnaturel, mieux vaudrait ne pas en parler du tout. La foi regarde si peu comme étrangères à la nature de l’homme les vérités que Dieu lui à révélées, qu'elle s'applique au contraire à les faire passer pour ainsi dire dans sa chair et dans son sang, pour en faire sa propriété. La foi est tout à la fois l’acte par lequel nous mettons notre organe religieux en contact avec les objets du monde spirituel, et le résultat auquel nous conduit cette opération; c’est-à-dire les idées, les convictions, les sentiments nouveaux qu’elle nous communique. On a quelquefois confondu ces deux sens du mot de foi, différents à la vérité mais corrélatits, et il est résulté de cette confusion des malentendus qu'on aurait pu éviter.

Toutes les difficultés cependant sont loin d’être ainsi écartées. C’est le propre de la foi chrétienne d'affirmer que la substance de la révélation divine est déposée dans

l'Écriture sainte, c’est-à-dire que ce qu'il nous importe de connaître du monde spirituel nous a été transmis dans un recueil de livres divinement inspirés, par l'intermédiaire duquel nous entrons en quelque sorte en rapport plus direct avec les révélations de Dieu. Ainsi la foi chrétienne qui, d'après ce que nous avons vu tout à l’heure, est une opération toute psychologique, se compliquerait et se compléterait en réalité par l'intervention d'un élément historique qui en dérangerait le mécanisme si simple, le caractère si conforme aux lois de la nature humaine.

Disons-le d’ailleurs: cette affirmation si péremptoire que la révélation divine sur laquelle repose la foi chrétienne est contenue dans l'Écriture sainte, n’est pas d'une évidence telle qu'il suffise de la proclamer pour que la dogmatique puisse aussitôt l’accepter sans hésitation et sans scrupules. C'est bien plutôt une argumentation a priori qui réclame des preuves convaincanies et une démonstration rigoureuse. Ni la croyance de nos pères qui regardaient l'Écriture comme le dépôt des révélations divines, ni l'originalité et l'excellence généralement reconnues de la Bible, ni la considération que Dieu a dû consigner ses révélations dans des documents écrits, s’il voulait qu'elles nous fussent conservées d'une manière intacte et authentique, ne peuvent nous dispenser d’un examen sérieux de la question. La seule circonstance qu'elle est l’objet de controverses et de doutes, au milieu de nous, suffirait pour nous y obliger.

Il faut cependant avant de nous livrer à cette diseussion, nous entendre sur la méthode que nous adopterons, Sur le Juge que nous consulterons, sur le genre de raisonnement applicable en cette matière. Invoque-

rons-nous le témoignage de l'Écriture elle-même, lui demanderons-nous si elle se donne pour un livre inspiré? Évidemment non: on ne peut être à la fois juge et partie dans un même procès et nous estimerions avoir peu gagné en répétant le cercle vicieux, en vertu duquel on prouve par un passage pris dans l’Écriture que l’Écriture est inspirée, sauf ensuite à prouver que ce passage doit être inspiré lui-même, par le seul fait qu'il se trouve dans l'Écriture. Il ne nous suffira pas non plus de consulter notre sentiment personnel: quelque puissante et quelque légitime que soit cette preuve, lorsqu'il s’agit de former notre propre conviction, elle ne réussira pas à convaincre les autres, et d’ailleurs en matière sciëntifique le sentiment, si facilement enclin à se faire illusion sur la portée des vérités qu'il affirme est loin d'offrir toutes les garanties désirables.

Qu'on le veuille ou qu'on ne le veuille pas, il n’y a qu'un juge qui puisse prononcer avec impartialité et avec compétence dans la question qui nous occupe, parce que seul il possède tous les éléments d’information nécessaires, c’est la science historique et critique. Si elle devait renverser l'argumentation aprioristique sur laquelle on se fonde pour établir la nécessité d’un recueil inspiré des révélations divines; si elle devait nous monirer que notre sentiment intime, d'accord d’ailleurs avec les affirmations de la Bible et de l'Église, nous trompe : eh bien , nous devrions avec regret renoncer à une croyance que nous avions adoptée sans examen, mais sans que pour cela, la vérité du contenu de cette révélation füt encore le moins du monde compromise: 1l n’y a que le contenant qui le serait.

Nous savons bien qu'ici l’on nous arrête : la science

historique et critique est-elle donc infaillible , nous diton, puisque vous l'autorisez à prononcer en dernière instance” Que serait-ce si c'était elle qui se trompe. et non point l'Écriture et la tradition ecclésiastique ? Nous sommes loin de méconnaîtrele poids de cette objec” tion, derrière laquelle les défenseurs ordinaires de lPautorité scripturaire sont convenus de se retrancher. Et cependant, il nous est impossible de ne pas éprouver quelques doutes relativement à sa force réelle. Il ne faut pas oublier qu’il n’y a rien de si inflexible et de si intraitable qu’un fait historique : périssent tous nos raisonnements plutôt qu'un fait dûment constaté par l’histoire ! Si de l'étude attentive des documents qui nous ont été conservés sur le siècle apostolique, il devait résulter que lautorité et l'inspiration que plus tard on a accordées à la Bible reposent sur une erreur, sont en contradiction avec des faits avérés, eh bien, tout ce que pourrait dire en leur faveur l’histoire des dogmes ou le sentiment personnel ne réussirait pas à les sauvegarder.

Nous avons raisonné jusqu'à présent toujours dans l'hypothèse que la science historique et critique arriverait à des résultats incompatibles avec le caractère spécial que la dogmatique traditionnelle revendique pour la sainte Ecriture. Mais qui nous dit que cette hypothèse se réalisera ou s’est déjà réalisée? Qu'on ne se laisse pas intimider par les arrêts négatifs d’une critique souvent présomptueuse et trop hâtive dans ses conclusions, par les ravages qu’elle a exercés, par la défiance injuste que certains esprits prévenus nourrissent contre elle. À moins de lui contester, d'une manière générale et en principe, sa raison d'être, on ne peut qu’attendre avec patience et avec calme ses résultats. Tout ce qu'il

est possible de faire, c'est de veiller sur elle et de dénoncer sans pitié ce qu'il peut y avoir d'nmcomplet ou de fautuf soit dans son procédé, soit dans ses résultats. Ce serait faire preuve d’une foi bien peu robuste que de craindre la lumière de l'histoire; on doit désirer, au contraire , qu’elle se fasse tout entière , que tout se dise, que rien ne soit caché ou pallié, alors qu'il s’agit du fondement même sur lequel repose notre foi.

Nous en avons appelé à la science historique et critique pour prononcer un verdict définitif sur la valeur et l'autorité de la sainte Écriture : or, celte science ne peut faire autrement que de commencer par décomposer le code sacré dans ses diverses parties, afiñ d’examiner isolément chacun des écrits dont il se compose, de s'informer avec soin de leur origine, de leur âge, du caractère et de la tendance particulière de leurs auteurs, du degré de confiance qu'ils méritent, de la nature des sources qui pouvaient se trouver à leur disposition, du but spécial qu'ils ont poursuivi, enfin de la portée générale de leur témoignage. Nous ne surprendrons personne en ajoutant que la critique sacrée, qui s'est acquitiée jusqu'à ce jour avec un zèle louable d'une tâche qu’elle jugo# du reste, loin d’être terminée, peut déjà, à l'heure qu'il est, établir à peu près comme certain le résultat suivant : la sainte Écriture est composée d’écrits d’un âge, d'une valeur, d’un caractère fort différents. [1 n’y a aucune raison n1 aucun profit à nier cette diversité, et il en résulte de la manière la plus évidente que tout dans l’Écriture ne peut pas prétendre à exercer sur nons la même autorité. Il y a des distinctions à faire, des réserves à formuler, des règles à établir.

En présence de ce résultat qui est, nous le répétons,

incontestable et presque incontesté, la critique sacrée se voit obligée d’écarter la théorie de la théopneustie, qui consiste à soumettre les auteurs des livres sacrés à une inspiralion, disons mieux, à une sorte d'infusion de l'Esprit saint toute magique, qui les aurait préservés de toute erreur, même dans les plus petits détails et dans les questions les plus étrangères au salut, et qui aurait conféré à leurs écrits le privilége de linfalhbilité. Cette théorie est démentie au surplus par un double fait: nulle part les livres sacrés eux-mêmes ne réclament ce caractère exceptionnel; il est, au contraire, trèsfacile de montrer l’origine relativement récente de cette théorie, ainsi que les diverses transformations qu’elle a déjà subies, les divers arguments sur lesquels elle s'est tour à tour appuyée. La dogmatique ne saurait donc se servir indistinctement et sans examen préalable du premier Lexte venu, par cela seul qu'il est tiré de l'Écriture ; car la critique sacrée constate que la nature des idées religieuses ne varie pas seulement d'âge à âge, mais aussi d'auteur à auteur, et que chaque livre du recueil sacré renferme plus ou moins le type d’une individualité et d'une pensée théologique différente.

Mais il n’est pas possible defs’arrêter à ces résultats purement négatifs; 1} faut que nous nous rendions compte d'autres faits encore d’une nature non moins positive el d'un degré d’évidence non moins incontestable que ceux que nous venons de signaler. D’où vient, se demande-t-on, le crédit singulier, la vénération extraordinaire dont l'Écriture jouit parmi les fidèles ; d’où vient l'impression qu'elle produit sur tout lecteur non prévenu, sur toute âme droite et loyale qui n’est pas entièrement dépourvue du sentiment religieux, du sens

pour les choses divines; comment a surgi la pensée de former un recueil de ce genre et de lui attribuer ce caractère tout particulier; qu'est-ce qui a déterminé le choix de ceux qui ont présidé à la formation du canon; à quoi tient la supériorité religieuse, disons mieux, lincomparable originalité de la plupart des écrits du recueil biblique? Ce sont là des questions que la critique sacrée, à moins de manquer à sa haute mission el en quelque sorte d’abdiquer, ne saurait laisser sans réponse. Nous croyons fermement que c’est à tort qu’elle a négligé jusqu’à présent de réunir les éléments qui nous permettraient de formuler, d’une manière nette et précise une théorie de l'inspiration, en faisant entendre qu'un pareil travail n’était plus de son ressort : il nous semble, tout au contraire , qu’une théorie de ce genre n’est possible qu’alors qu’elle repose sur un solide fondement historique et qu’elle s’étaie d'arguments que la critique sacrée est seule capable de fournir.

Cette théorie de l’inspiration , il ne nous appartient pas de la formuler ici avec tous les développements qu’elle exige; nous devons nous contenter d'indiquer les éléments dont elle pourra se composer. Déclarons-le tout d’abord : elle se fonde beaucoup moins sur des considérations spéculatives et des arguments aprioristiques, que sur le caractère particulier des livres saints pris isolément et sur la nature de ce recueil considéré dans sa totalité.

Pris isolément, ces livres peuvent se diviser en livres historiques et en livres didactiques, en comprenant dans cette dernière catégorie les livres poétiques et prophétiques qui y rentrent plus ou moins. Or, en quoi les livres historiques que renferme la Bible se distinguent-ils des

livres historiques ordinaires? Évidemment par leur contenu, par l'objet de leurs récits : ils racontent une histoire que nous appelons sainte, parce qu’elle contient les dispensations particulières de Dieu en vue du salut de l'humanité. N’est-il pas naturel, n'est-ce pas dans l’ordre des choses que les auteurs qui se sont trouvés mêlés à ces événements extraordinaires en aient reçu une impression, extraordinaire elle aussi, dont la trace doit se retrouver et se refléter dans leurs écrits? Ce sont ces événements eux-mêmes qui ont été les moteurs et comme la source féconde de leur inspiration; ce sont eux qui les ont poussés à écrire. Le souffle divin qui les a accompagnés anime les pages des écrits qui lesracontent; la vie en Dieu que ces hauts faits de l'histoire sainte venaient réaliser parmi les hommes, y circule à pleins bords. Les auteurs sacrés parlent de cette vie avec une puissance, avec une aisance qui montre qu'ils en ont approché de très-près, qu'ils l'ont comme touchée de leurs mains. Ils n’ont évidemment pas écrit uniquement pour écrire, mais pour annoncer une bonne nouvelle, pour gagner et convertir des âmes, pour fonder et propager le royaume de Dieu. Ce caractère profondément éthique et religieux de leurs écrits, loin de nuire à leur impartialité, la consacre et la garantit. Les prophètes et les apôtres n’ont ni voulu ni pu nous tromper; s'il s’est glissé dans leurs écrits des erreurs de fait ou d’appréciaüon, c’est bien involontairement et malgré eux. Il leur tenait à cœur de rendre, aussi fidèlement que possible, l'impression qu'ils avaient reçue des événements auxquels ils avaient assisté, et ils l’ont fait aussi bien qu’ils ont pu. z

Voilà pour les livres historiques ; quant aux livres di-

dactiques, ils contiennent des réflexions, des avertissements, des méditations pieuses sur les faits qui constituent l’histoire sainte, sur les révélations et les plans de Dieu relatifs au salut du genre humain. C’est encore l'impression que leurs auteurs ont reçue des faits exceptionnels dont ils furent témoins qui a déterminé leur réflexion et donné à leur pensée ce tour particulier, cette haute autorité que l'Église de tous les temps lui a toujours reconnue. [ls se sont trouvés placés, eux aussi, daus ce courant de la vie divine qui marque les grandes époques de l’histoire d'Israël, et ils ont cherché à se rendre compte le mieux qu'ils ont pu de la lumière surnaturelle que projetaient les événements sur leur esprit. [Il en résulte que les prophètes et les apôtres, soit qu'ils nous retracent des faits historiques, soit qu’ils en tirent des enseignements, sont, à tout prendre, les organes les mieux accrédités et les plus autorisés des révélations divines dont le dépôt leur a été confié. Nous arrivons à un résultat analogue en soumettant à un examen critique l’ensemble du recueil seripturaire. Non-seulement :l est l'unique monument qui nous retrace dans son ensemble l'histoire progressive des révélations divines, mais les témoignages variés qu'il renferme se complètent et se soutiennent mutuellement par leur diversité qui exclut toute pensée de complicité ou d'accord prémédité, non moins que par leur unité, alors que l’on à égard à l'esprit qui les anime et à limpression qu’ils nous communiquent. La Bible, on l’a dit excellemment, forme comme un organisme vivant dans lequel les révélations de Dieu sont reproduites sans effort, d’une manière toute naturelle

et à la portée de tous les hommes non prévenus, avec

les phases variées qu'elles ont parcourues et les formes qu’elles ont revêtues aux époques diverses etdans laconscience individuelle de tel ou de tel génie religieux particulier. C’est bien ainsi que Dieu a dû parler et agir pour se faire comprendre des hommes : telle est la conviction que laisse en nous une étude attentive de l'Ecriture.

Si maintenant nous comparons cette manière de définir l'inspiration avec celle qui a prévalu dans nos Églises protestantes au dix-septième siècle, nous trouverons sans doute entre elles une assez notable différence. Ainsi nous croyons positivement que la théologie de nos pères s’est trompée lorsqu'elle a attribué aux écrits bibliques le caractère de linfaillibité et qu'elle a étendu ce caractère jusqu'aux points qui sont le moins en rapport avec la grande question du salut; nous ne croyons pas non plus que l'inspiration qui a été promise et accordée dans une si large mesure aux auteurs sacrés soit d’une nature essentiellement différente de celle qui est promise à tous les chrétiens; enfin nous distinguons formellement dans l'Écriture, d'accord en cela avec les Pères de l’Église et avec les Réformateurs, un élément divin et un élément humain, -et nous maintenons celte distinction vis-à-vis de ceux qui, sous le prétexte de l’uniformité, seraient tentés de nier l’un ou l'autre de ces deux éléments.

Voici cependant ce qui nous sépare non moins positivement de ceux qui s'arrêtent aux résultats négatifs de la critique et se refusent à formuler une nouvelle théorie de l'inspiration. La distinction que nous croyons devoir établir entre les éléments divins et les éléments

® Voy. sur ce sujet un excellent article de Riehm : Ueber den gottmenschlichen Charakter der H. Schrift. Stud. u. Crit. 59, H, 2.

humains de la Bible n'est pas de telle nature qu’elle nous force à regarder ces derniers comme une imperfection, voire même comme un obstacle à l’intelligence des révélations divines. Le caractère humain de la Bible nous apparaît comme une nécessité et, ajoutonsle, comme une dispensation voulue de Dieu. Loin donc de vouloir écarter ce qui dans le recueil biblique est de l’homme, nous tenons à le conserver pour en faire un usage salutaire. Nous ne sommes nullement choqué de lexpression souvent imparfaite de la vérité divine dans le recueil sacré, car, à tout prendre, nous regardons cette expression comme la meilleure possible dans ies circonstances données et la plus appropriée aux besoins qu’elle était appelée à satisfaire. Il n’est nullement dans l'intention de la révélation divine d’absorber ou d’anéantir l'individualité humaine, mais de la pénétrer et de la transformer, de l’élever, si l’on peut dire ainsi, à une nouvelle puissance : et c'est là le propre de l'inspiration qui au fond n’est que la révélation considérée dans son action sur l'individu.

En même temps tout nous engage à admettre qu'il a été dans le plan de Dieu pour le salut des hommes de créer un recueil sacré, appuyé d'arguments historiques et de preuves internes solides, et renfermant l’ensemble de ses révélations pour l'édification des fidèles et l'établissement de son royaume dans le monde. Qui nous empêchera d'ajouter que Dieu a dû choisir à cet effet les instruments les plus capables, les moyens les plus sûrs, bien qu'il prévit que les uns et les autres seraient un scandale aux Juifs et une folie aux Grecs? Pourquoi ne serait-ce pas un article de la foi chrétienne que Dieu a dirigé d’une manière spéciale les écrivains sacrés alors

qu'ils consignaient dans leurs livres les grands faits et les grandes doctrines relatives au salut de l humanité, et que de même il a veillé à la conservation de ces écrits, en éclairant ceux qui, dans la suite ont réuni et formé le canon. Il n°y a rien en tout ceci qui soit contraire aux données de l'histoire et aux lois d'une sage philosophie. Nous sommes done en droit de conclure que l'Écriture sainte est pour nous la source la plus pure et l’autorité la plus forte en matière dogmatique, parce que nous voyons en elle le témoignage le plus fidèle de ce que Dieu a voulu communiquer aux hommes pour leur salut.

Le moyen souverain dont Dieu s’est servi pour former les écrivains sacrés, c'est celui que les anciens dogmatistes désignaient par les mots d'impulsio ad seribendum. L'empreinte profonde que la révélation divine a laissée en eux, les besoins pressants des circonstances au milieu desquelles ils vivaient et l'intérêt de l'Église au service de laquelle ils avaient consacré leur vie: tels ont été les divers éléments qui ont concouru sous la conduite du Saint-Esprit à leur donner cette impulsion. Dieu à su ainsi atteindre son but, sans porter atteinte à la liberté ou à l'individualité de l'homme et sans troubler les lois que toute bonne psychologie nous fait reconnaitre. En même temps, la meilleure preuve en faveur de l'autorité des Écritures se trouve être celle que l’ancienne dogmatique appelaitle testimonium spiritussancti. La critique historique ne peut prouver autre chose que l'authenticité des écrits sacrés; elle a accompli sa tâche lorsqu'elle à montré que ces écrits sont de telle ou telle époque, de tel ou tel auteur, qu’ils ont été rédigés dans telles ou telles circonstances, dans tel ou tel but

et adressés à tels ou tels lecteurs. De cette démonstration peut résulter déjà un certain degré d'autorité, mais la véritable autorité des livres saints est comme toute autorité en matière religieuse d’une nature plutôt morale et spirituelle qu'historique; elle s'adresse à notre conscience. L'esprit de Dieu y rend aux livres sacrés le témoignage qu'ils contiennent, et eux seuls, le dépôt des révélations divines et qu’en eux s’estincarnée en quelque sorte impression ineffaçable qu’elles ont faite sur ceux qui en ont été les objets ou les témoins.

Nous pourrons résumer ainsi notre théorie sur l’inspiration : |

L'autorité que nous attribuons à la Bible repose sur son caractère supérieur et unique de spiritualité. Elle ne peut être comparée à aucun autre code sacré ou reeueil de livres religieux, ni quant à la forme qu’y revêt le langage de la piété, ni quant aux idées nouvelles qui y sont contenues. Il y a là un fait sw2 generis, d’une nature particulière qui ne s'explique que par l’inspiration toute spéciale dont les auteurs des livres saints ont été l’objet. Mais cette inspiration n'implique pas Pinfaillibihité. Ce sont là deux notions entièrement différentes dont la seconde sort déjà du domaine qui est propre à la-religion. Cela est si vrai que nous serions presque tenté de dire que l'infailibilité exclut Pinspiration : car tandis que cette dernière suppose toujours un élément humain pénétré par un élément divin, Pinfaillibilité au contraire supprime tout simplement les conditions propres à l'humanité, et nous transporte par conséquent du domaine des faits religieux et moraux dans.celui des phénomènes physiques et physiologiques, produits à laide d’un acte créateur particulier. C'est à tort qu'on

pourrait encore appeler un livre infaillible un livre religieux : car il ne serait plus écrit par des hommes, mais par des êtres affranchis de l'une des conditions inhérentes à l'espèce humaine, même régénérée, à savoir la

possibilité de l'erreur.

Il est d'ailleurs faux de prétendre que l'absence de l'infaillibilité ruine l'autorité de l’Écriture. L'autorité, en matière religieuse, ne découle aucunement de Pinfaillibilité, de même qu’elle ne repose pas sur une certitude analogue à celle que réclament les sciences mathématiques ou philosophiques. Cette autorité est d’une nature toute morale. Les arguments dont elle se sert sont à la fois supérieurs et inférieurs à ceux sur lesquels : s'appuie lPévidence mathématique : supérieurs, en ce qu'ils font appel à des considérations puisées dans un ordre de choses élevé au-dessus du raisonnement humain et devant lequel la raison est obligée de s’incliner; inférieurs parce qu'ils réclament une expérience individuelle et qu'ils ne peuvent être proposés aux autres qu’à la condition de se soumettre à cette expérience, sans que leur raison puisse être immédiatement et par avance convaincue.

Cette théorie de l'inspiration de l’Écriture se distingue de celles qui ne conçoivent pas l'autorité de la Bible sans son infaillibilité, ni l’absence de celle-ci sans la ruine de celle-là, en ce qu'elle affirme de la manière la plus catégorique que l’une peut exister sans l’autre, et que la Bible est inspirée, non-seulement quoiqu’elle ne soit pas infaillible, mais encore parce qu’elle ne l’est pas.

I n’est pas nécessaire d'entrer ici dans des détails au sujet du principe d’herméneutique ou d'interprétation biblique dont la dogmatique doit se servir. Ce que les

anciens dogmatistes ont établi au sujet de cette interprétation qui doit se faire toujours ex analogia fidei suffit pleinement. Il est, en effet, évident qu'il ne suffit pas que celui qui veut aborder l'étude de la Bible soit muni des connaissances philologiques et historiques nécessaires , 11 devra apporter encore les dispositions morales , les sentiments, nous dirions presque le tact religieux indispensable pour saisir, dans sa plénitude, le contenu du texte sacré; il faut qu’il s’établisse une sorte de parenté morale, d’affinité spirituelle entre l’auteur et entre l’interprète. Est-il besoin de rappeler ensuite la règle élémentaire qui prescrit d'expliquer les passages obscurs par les passages clairs, l’ensemble par les détails et les détails par l’ensemble? On devra redresser aussi l'abus qui a été fait avec les dicta probantia où loci classici, qui parfois étaient aussi mal choisis que maladroitement appliqués. En général, il ne peut être permis de fonder une démonstration dogmatique solide, ni sur des textes ou des passages isolés, le plus souvent arrachés à leur contexte, ni même sur l’enseignement parüculier d’un seul auteur sacré. Il faut consulter et comparer entre eux les divers types de la doctrine sacrée et faire jaillir de cette étude de théologie biblique comparée les lumières que la dogmatique réclame.

Le vrai centre de l’Écriture, comme aussi . l’organisme dogmatique , le pivot autour duquel se meut l’enseignement des auteurs sacrés est Jésus-Christ, ou si l’on veut, l’idée du salut. C’est vers Christ que tout l'Ancien Testament tend, c’est de lui que tout le Nouveau Testament est rempli. Dans l’Ancien Testament tout nous retrace la préparation du salut de l'humanité;

dans le Nouveau Testament c'est à l’'accomplissement de ce salut que nous assistons. Il importe donc avant tout de se faire une idée nette de la personne de Jésus- Christ et de son œuvre, de la nature du salut, de la vie, des idées nouvelles qu'il est venu apporter à Phumanité et qui découlent de lui, comme le fleuve sort de la source. Et sous ce rapport on ne saurait se montrer assez jaloux de conserver à la personne du Christ le double caractère historique et spirituel dont elle est revêtue. Dépouillée de son caractère historique, l’image du Christ s’évanouit entre nos mains, et nous n'avons plus qu'un Christ impersonnel, fantastique, au gré de notre imagination ou de notre spéculation philosophique; dépouillé du caractère spirituel , de l'autorité exceptionnelle dont l’Écriture sainte le revêt, ce n’est plus le Christ de l’histoire, ni celui de la conscience chrétienne; ce n’est plus le Sauveur que l’homme réclame ; que Dieu,luia promis et donné, et qui est indispensable à notre salut et à notre vie spirituelle. Il cesse dès lors d'être présent au milieu de nous, de présider aux destinées de son Église sur la terre, d'accomplir les rassurantes promesses qu'il lui a faites.

Sur ce point encore, la critique historique est allée trop loin; trop souvent elle s’est arrêtée aux négations qu'elle a rencontrées sur son chemin. Il règne une confusion et un vague extrêmement regrettables dans les vues de certaines écoles théologiques sur la personne du Christ; elles se trouvent dans le plus grand embarras en face de cette question capitale qui se présente à nous, lorsque nous étudions les livres de l'Écriture sainte et spécialement le siècle apostolique. Aussi qu'arrive-t-11? On emploie tantôt des textes sacrés pour

porter atteinte à l'autorité exceptionnelle dont l’Église à revêtu la personne de Jésus-Christ, pour nier sa sainteté, son infaillibilité, sa véracité même; tantôt, au contraire, on se sert de la personne du Christ ou plutôt de l'idée qu'on s’en est faite pour contester ou amoindrir l’autorité des textes, pour nier leur authenticité, la véracité et la compétence des témoins. Or, qui ne trouvera un pareil procédé, sinon entiérement arbitraire, du moins singulièrement étrange ?

Les réclamations qui se sont produites récemment, au nom du théisme chrétien, contre l’usage que la dogmatique se sent appelée à faire de la personne du Christ, ne nous semblent guère fondées. On dit que la conscience religieuse est troublée, le développement normal de la vie spirituelle compromis, lorsqu’au lieu d’un seul auteur de la vie religieuse et d’un seul objet de notre reconnaissance et de notre culte, nous en avons deux. La place exceptionnelle que l’on donne à Jésus-Christ dans la vie religieuse et dans le système dogmatique, est attentatoire, dit-on, au droit exclusif que réclame Dieu : la divinité du Fils fait ombrage à celle du Père. Cette objection est spécieuse et faite pour séduire les âmes délicates, généralement peu en garde contre les sophismes, lorsqu'ils se produisent sous cette forme raffinée. Nous sommes loin de nier que l’on rencontre des conceptions religieuses et même théologiques, dans lesquelles, pour nous servir de cette expression quelque peu inexacte, on fait un véritable abus de l’adoration de Jésus-Christ, qui se trouve entièrement substitué au Père. A cet égard l'Écriture, que nous avons regardée comme la norme de la foi, nous paraît avoir trouvé les termes les plus justes pour exprimer les rap-

ports du Fils et du Père. Jamais elle ne dépasse les limites des sentiments, à la fois semblables et différents, que nous devons éprouver vis-à-vis de l’un et de lautre; jamais aussi le langage religieux et la spéculation théologique ne risqueront de s’égarer, alors qu'ils se tiennent renfermés dans ces justes limites.

L'Écriture se garde bien d'identifier le Fils avec le Pêre, tout comme elle se garde de l'identifier avec les autres créatures : elle garde un silence complet sur le rang intermédiaire qu'il occupe, et s’interdit toute considération métaphysique sur ce sujet. Aussi, faute de mieux, la théologie a-t-elle dû se servir, pour désigner ce rang, du mot d'Homme-Dieu, expression pleine d’énigmes et qui, à tout prendre, dit bien moins qu'elle n’a l'air de dire. Il y a là évidemment un mystère qui ne sera probablement jamais résolu 1ici-bas d'une manière qui salisfasse à la fois les exigences de la science et celles de la foi. «Le mystère de piété est grand,» a dit un apôtre. N'oublions pas non plus que Jésus-Christ n'a jamais voulu être le but, encore moins l’obstacle posé à notre vie en Dieu; il n’a voulu être qu'un moyen, mais le plus puissant et le seul efficace pour nous faire réaliser cette vie divine; il a protesté d'avance contre toute espèce d’idolâtrie qu'on pourrait faire avec son nom, et toutefois sa divinité et son autorité exceptionnelle ressortent lavec d’autant plus d'évidence des textes sacrés qu'il met de force et d'insistance à exprimer le sentiment de sa subordination et de sa soumission au Père.

Oui, sans doute, c’est en Dieu que se trouve , en dernière instance, la source de la vie religieuse, et c’est à lui qu’elle revient et aboutit, mais Jésus-Christ

est le canal qui la fait dériver vers nous, qui la fait jaillir dans nos cœurs, qui en règle le cours et les mamifestations diverses , jusqu’au temps où, comme le dit lapôtre, « toutes choses lui seront assujetties et où luimême sera assujetti à celui qui lui a assujetti toutes choses, afin que Dieu soit tout en tous. » Si nous faisons de Jésus-Christ le centre de l'Écriture et de l'organisme dogmatique , c’est qu'il est le centre et l’objet principal de la révélation divine et que la religion que nous professons se nomme de son nom. C’est lui que le Père a voulu donner au monde pour son salut, c’est en lui qu'il s’est plu de manifester la plénitude de son amour et de ses compassions. Enlevez à Jésus-Christ cette place et du même coup vous enlèverez au monde sa lumière la plus éclatante, son chemin le plus sûr, le principe de vie qui l’anime : jamais la vie religieuse, jamais la dogmatique, à moins de s’appauvrir et jusqu’à un certain point d’abdiquer, ne pourront consentir à ôter Jésus-Christ du piédestal où la conscience et la foi chrétiennes de tous les temps l'ont toujours placé.

Il nous reste.à résumer nos vues sur la nature des matériaux que l’Écriture doit fournir à la science dogmatique et sur le caractère particulier de lautorité qu’elle est en droit de revendiquer. Il est de toute évidence que ces matériaux sont d’une double nature: d’une nature historique, parce qu'il s’agit de faits accomplis à une époque donnée et dont l'Écriture nous rend témoignage ; d’une nature morale et spirituelle, parce que ces faits appartiennent à l’ordre moral et spirituel, en tant qu'ils concernent notre salut. Quant aux éléments historiques renfermés dans l'Écriture,

la dogmatique en fera le même usage que de tous les éléments de ce genre qui pourront se présenter à elle : elle ne se préoccupera sérieusement que de ceux de ces éléments qui de près ou de loin touchent à la question du saluL. Il est vrai que le plus souvent les éléments historiques de l’Écriture sont liés aux éléments spirituels d’une manière si intime qu'il est presque impossible de les en séparer, de les en isoler : il faudra dès lors que la dogmatique procède avec une extrême précaution, et qu’elle ne se laisse pas entraîner par la séduction d'aller dépouiller, sous prétexte de les spiritualiser, tous les dogmes de leur caractère historique , de la forme qu'ils ont revêtue dans la conscience des premiers chrétiens et dans les textes des écrivains sacrés. Cette tendance à tout spiritualiser et à tout simplifier, quelque louable qu'elle soit en elle-même, ne contient pas moins des piéges et des écueils dangereux. Le dogme, il ne faut pas l'oublier, comme la révélation, comme la vie en Dieu elle-même plonge ses racines dans le domaine objectif de l’histoire, sur lequel toute réflexion religieuse, toute spéculation théologique est tenue de s'exercer, sans pouvoir l’abandonner, alors qu'elle rencontre des faits qui la contrarient ou la dépassent. Quand la science religieuse aura-t-elle une fois compris que la sphère dans laquelle elle est appelée à se mouvoir n’est pas celle de l'a priori?

Quant à lautorité souveraine dont ces matériaux. soit historiques, soit spirituels, empruntés à l'Écriture sont revêlus, elle repose en dernière instance sur ce que nous voudrions appeler leur degré d'incomparable spiritualité, ou plus simplement leur incontes-

table supériorité religieuse. Nous l’affirmons, sans redouter les objections que nous pourrons rencontrer, c'est parce que les idées et les faits contenus dans le témoignage scriptuaire portent le caractère évident de cette supériorité qu'ils font autorité pour nous; nous nous soumettons à eux, comme nous nous soumettons à ce qui nous dépasse et nous gouverne, à ce qui est plus grand et plus vrai que nous : de toutes les preuves invoquées en faveur de l’autorité de la Bible, celle-là nous paraît la plus forte et la plus convainquante. La dogmatique chrétienne viendra puiser les matériaux dont elle a besoin dans l'Écriture, comme à sa source la plus abondante et la plus pure, parce qu’elle y trouve le dépôt le mieux garanti des révélations divines, parce que la vie spirituelle s’y est créé l’organisme le plus parfait, parce que l'esprit de Dieu y a parlé le langage religieux le plus riche et s’y est formé les types de doctrine les plus accomplis.

On l’aura remarqué : quoique nous ayons renoncé, et de propos müûrement délibéré, à l’argumentation « priori, qui nous paraît gènante el dangereuse pour la science religieuse, l'autorité souveraine de l’Écriture n'en reste pas moins établie pour nous, et l’on ne risque pas, en suivant la méthode que nous avons indiquée, de prendre ses propres opinions pour les vérités révélées et de substituer aux féconds enseignements de l'histoire les théories incertaines de sa propre spéculation. Les intérêts de Dieu, qui sont aussi ceux de l'homme, demeurent ainsi pleinement sauvegardés.

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