‹ Des éléments de l'état ou cinq questions concernant la religion, laChapitre 17 sur 41 · CHAPITRE DOUZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DOUZIEME

Des mystères.

Leibniiz, dans son discours de la conformiic do la fui ei de la raisun, a dépoiisé «le grands ^iTons de logique cl de subiililé pour se démêler des captieux argiitnentsde Bayie, qui, avec sa railleuse prudence de sceptique, n'éiablissail une si grunde et si respectueuse distance entre la raison et la foi que pour reléguer celle-ci par-delà les mondes lunaires. Il était impossible qu'un esprit tel que Leibniiz eût tout à Fait tort dans une cause où il apportait tant de sérieuse et profundo sincérité, mais la cause est si mauvaise I Mais niiilgré les erreurs de l'attaque, et l'absence d'imparlialjié qui l'empêche do juger saincmeDtdansl'eDscmble, elle a une si grande finesse de bon sens dans le détail, elle est si Içjjilime dans ses intentions, que le plus grand génie lui-mémo des temps modernes, vaincu parla /aute de son sujet, ne peut remporter la victoire. Le respect do son nom empêche seul de le proclamer ciimplèiement vaincu.

L'assautest mal dirigé par Bayle, et Leibnitz en prend les seuls avantages qu'il puisse trouver dans sa position, Bayle voulant attaquer les mystères, prétend qu'ils ne peuvent être crus paria raison parce qu'ils sont toul

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à fuit au-dessus d'elle. Leibnitz aussitôt distinguées qui est au-dessus de la raison et ce qui est contre la raison , et il moDtro fort bien que si nous ne pouvons jamais croire ce qui est contraire à notre raison , nous croyons naturellement beaucoup de choses qui la surpassent. Mais, pouraroir réfuté cette maladresse de Bayle, qui n'est peut-être au fond qu'une impropriété d'expression , le débat est-il vidé en faveur des mystères? Je ne le crois pas; car, s'il est très vrai que l'incompréhensibilité d'un fait ne soit point un titre à lui refuser la croyance, cette incompréhensibilité devient un argument redoutable lorsqu'on peut la faire valoir contre dei systèmes philosophique! ou reltgieuJ, contre de* théories mystérieuses touchant la nature de Dieu et ses moyens de communication avec l'homme, telles que la Trinité et l'Eucharistie.

Là, il ne s'agit plus-, ea premier lieu, comme dans les vérités naturelles, d'un fait incompréhensible dans son essence, mais palpable dans ses manifeslatioDs. Aussi l'exemple de Leibnitz est-il mal choisi , lorqu'il cite, comme analogues aux mystères chrétiens, les odeurs et les saveurs que nous croyons sans connaître leur nature. Nous sentons les odeurs, nous goAionsles saveurs, le secret de leur nature ne peut donc être un motifd'incréilulité.

Qu'on ne pense pas que je veuille renouveler ici celte superficielle opinion des matérialistes, qui croient que nos connaissances des choses sensibles sont seulei réelles, tandis que nus connaissances des choses immatérielles ne sont que vanité. Ce n'est pas là ce que j'entends. Dieu est pour notre esprit une chose aussi certa ine i et Jo loi en rends jirôces ) que les odeurs et le»

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QUESTION BELltilKtSE. 137

savears. Je dis sealement qu'il no faut pas oicllre sur le même rang le mystère qui enveloppe une vérité physique, telle que colle de l'excniple cité, et le mystère d'une vérité immati^rielle, telle que la nature de Dieu.

On duil, pour rester dans iea limites d'une dis< cnssion bien réglée, se renfermer dans les choses de l'esprit. On doit prendre Dieu tel que nous le donnent 1» lumières oaturelles, et Dieu tel que nous le fait la religion chréiieuue. Ce sont U les vrais éléments de la comparaison.

Ebbienidans le premier cas , il y a auâsi mystère; lo nom seul de Dieu en est un. L'itiHiu , la porf>'ciion , l'onini-science, la toute-s^^gesse, la toute-puissance, qu'est-ce autre chose que des mystères? mais de ces mystères naturels dunt la hauteur effraie la raiâon sans la rebuter , qu'elle croit sans absolument les comprendre, mais qu'elle croit en vertu des UDtioRs qu'elle trouve en elle-mAme. En est-il ainsi pour jps mystères catholiques f £iiste-t-il dans la raison quelque idée qui réponde à la transsubstantiation, à lin, aub, cum, ati toutes les compositions (héologiques? La tnmié Gtle-méme , tnen que certains Pères aient essaye do la juitiBer par une grossière analyse de la Trinité du moi, la trinité est-elle du ressort de la conscience? Ces mystères que j'ai ailleurs nommés artificiels n'ont donc aucune ressemblance avec les mystères naturels , dnHlils a'effMcent en un sens d'éclaircir l'obscurité, et, dans un autre, d'épaissir les ténèt»-es. En effet, soua un certain jour , ces mystères dogmatiques sont une tentative d' explication de la nature divine, mais une eiplicatioa d'une espèce si défectueuse qu'elle ne fait qu'enbrQuillH c« qu'elle veut éclaircir, et qui o'a

laS ELEMB-tTS DE L'ÉTAT.

d'aulre réstiliat que de substituer à l'impotanie grandeur da mystère naturel , je no sais quelle forme de coBvcniion.

C'est donc à tort que Leibnilz place les mysièrrs chréliens dans la même catégorie que les mystères naturels. Et c'est en vertu même de sa distinction entre ce qui est au-dessus de la raison, et qu'on peut croire, etce qui est conlre la raison, et qu'on ne peut pas croire, qu'il fautconclure qu'une croyance légitime ne se rapporte pas aui mystères chréliens.

Je ne m'étendrai pas en particulier sur l'cuchsristie, qui est, dans le sens catholique et dans le luthérien, le plus compliqué des mystères chréliens. Il est toujours pénible de soumetlre à la crudité d'un examen logique un objet aussijournellemeni sacré. La triniié«9t un champ plus favorable, parce que son mcrveilleui est en quelqucsorte moins surhumain, puis parce qu'au moins, on a essayé d'établir un rapport entre elle et la conscience humaine. On a aussi tenté de trouver dansie ternaire chrétien de sublimes relations avec les lois de la nature, et les imaginations un tant soit peu mystiques n'ont pas manqué de se lancer dans d'admirables calculs d'arithmétique sacrée, où le nombre trois joue un r6le merveilleux. Je n'examinerai pas de quelle valeur intrinsèque sont de pareils u>urs de force, lis no séduisent que par un air de profondeur mensongère et emphatique, qu'un peu de réflexion démasque prompte' ment, et à quoi bon combattre par le raisonnemonloi qui n'est point du ressort du raisonnement. Pour réfuter de semblables conceptions, ^mdées sur r.iijmiralion bénévole du nombre trois, il n'y u qu'à reiichprîr d'aJmiratioa pour je (lumbre quatre, «l Pjtliajjurd

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QUESTION RELIGinsE. 13»

fournirait également une base formidable et savaoïe, car Ifl quaternaire est aossi consacré par su doarine. Mais un mot sufBt pour les écaner de la discussion et pour montrer qu'on «st en droit de ne leur pas répondre. C'est que, quand on attaque la trinité caiholîque, on ne prétend attaquer que la donnée orthodoxe, que le mystère consacré, que le teste même qui le représente, car c'est dans les termes étroits de ce texte que le mystère est proposé à la créance comme une impénétrable vérité. Si, au lieu du dogme catholique qui est en question, on traite d'un ternaire platonicien, pythagoricien, indien, que sais-je? sans considérer en eux-mêmes ces ternaires, on peut dire : ce n'est point de tels systèmes qu'on a imposés à ta foi. Si la triniti chrétienne n'est qu'une doctrine de l'Académie, ou des brames, ou de Fa grande Grèce, pourquoi n'a-t-on appris aux peuples que le mensonge du symbole, en leur laissant ignorer lu vérité de l'idée? Défenseurs officieux qui ne justifient la foi qu'en tombant dans l'hérésie.

Quant â ce qui concerne ce cas particulier du rapport qui existerait entre ta trinité divine et la trinité du moi, il faut dire encore : Que prétend-on avec ces symboles T Si l'homme veut voir dans Dieu une image de son être intérieur, ou plutôt, sî le mystère de la trinité en est comme le chiffre céleste, au moins faudrait-il, dans ces deux cas, que le symbole fût une juste métaphore, une exacte figure des élémems de la conscience humaine. Saint Augustin s'efforce , avec l'ardeur d'un platonicien, de justifier la trinité par une analogie psychologique. Mais lorsqu'il dit: a L'esprit offre une image delatiiuiiédanslaméDiuire, rintelligenceet

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u la volonté, » il joint au défaut d'une inexacte observation du moi, le vice d'une comparaison dont les termes n'ont pas de ressemblance. La filiatiim, qui est le point important et myBiiijue de la triniié théologique, n'est nullement indiquée daus la trinité humaine, et les similitudes des rapports des trois facultés entre elles ne sont pas suivies dans les rapports des trois personnes divines. Vouloir, sentir, penser, ces trois manifestations de r&me, ne sont qu'un seul et même moi ; la volonté, l'amour et l'intellij^ence ne sont aussi en Dieu qu'un seul et même moi divin. Si on veut, par une expression fausse, mais pour peindre cette idée d'une manière symbolique, on dira que ce sont trois dieux eu un seul. Mais cette exacte reproduction de l'idée par le symbolA estloin de se manifester dans la trinité chrétienne. Les croyants ne voadraient pas même la supposer avec celte exactitude, crainte de friser le sacriléiie. Elle ne reste donc qu'une forme aussi arbitraire, quoique moins monstrueuse, que lesternaircsdu Phallus ou du Lingam, dont elle n'est que le souvenir adouci et rationalisé par le génie do Platon.

Au reste, cette grande question de la conformité de la foi et de la raison n'est, au vrai, qu'une question d'histoire. La foi est demeurée conforme à la raison, tant que la raison n'a pas .été assez développée, assez sûre de ses forces pour s'élever contre la foi. AussiiAt qu'elle a osé examiner, le mystère a perdu sa seule valeur, qui est sa puissance sur l'imagination des peuples, et dès lors la foi n'est plus conforme A la raison. Je ne sais «îles religionsn'auront pas toujours des mystères, maisj'espére qu'un jour viendra où elles ne retiendront que les mystères naturels, en rejeiaot les ariificiels..

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