OBSERVATION XXX
Endocardite ulcéreuse à forme typhoïde; embolies capillaires du poumou.
Le nommé V (Alphonse), âgé de 27 ans, plombier, entre à
l'Hôtel-Dieu le 4 novembre 1861, salle Sainte-Jeanne, n° 5, dans le service de clinique médicale dirigé par M. Vulpian, suppléant.
Cet homme, qui assure avoir toujours joui jusqu'à présent d'une bonne santé, et qui n'avait jamais eu de douleurs articulaires, a subi, dans ces derniers temps, des fatigues excessives, en soignant sa femme, atteinte d'une maladie grave.
Le 30 octobre, il a été pris d'un violent frisson, suivi d'une céphalalgie intense et de douleurs lombaires; point d'épistaxis. Un purgatif et un vomitif n'ayant point amené d'amélioration, le malade entre à l'hôpital.
Le 5 novembre, on trouve le malade dans le décubitus dorsal. Face pâle, pommettes colorées, pupilles contractées ; peau chaude et recouverte d'une sueur visqueuse. L'intelligence n'est pas trèsaffaiblie, la mémoire est encore assez bonne; il y a un peu de difficulté de la parole. Prostration considérable. Bien qu'il n'y ait pas une stupeur très-prononcée, l'ensemble de la physionomie parait indiquer un état typhoïde.
Langue sèche, fendillée; bouche pâteuse; inappétence, soif. Ventre trîs-ballonné ; véritable tympanile. Pas de taches rosées lenticulaires. Vomissements après chaque ingestion, de quelque nature qu'elle soit; constipation prononcée.
Les urines contiennent beaucoup d'albumine.
Pouls plein et fréquent, 120 à 130 pulsations.
Le cœur ne paraît point avoir augmenté de volume; point de palpitations : vers le milieu de la région précordiale, bruit de souffle très-fort, dont il est difficile de préciser le moment.
Dyspnée très-marquée ; râle sous-crépitant fin à la base des deux poumons; râles sibilants en avant. Sonorité à peu près normale dans toute l'étendue des parois thoraciques.
Les jours suivants, l'état du malade s'aggrave de plus en plus.
A partir du 7 novembre, on est obligé de le sonder; l'urine ne contient plus d'albumine.
Le 8. Stupeur prononcée; ne se rappelle plus ce qu'il a fait la veille; pas de délire; céphalalgie aiguë: il se trouve étourdi lorsqu'il est assis.
Pouls veineux très-marqué des deux côtés du cou; veines souscutanées des bras, des jambes et des parois abdominales très-développées. Pouls fort, légèrement bondissant : 128 pulsations. Pas de sensation de palpitation ni d'étouffement.
Ventre moins ballonné; vomissements bilieux; persistance des autres symptômes.
La rate ne paraît point avoir augmenté de volume; toutefois l'examen est difficile, à cause de la pneumatose intestinale.
Pendant les jours suivants, l'état du malade s'est aggravé de plus en plus; il s'est manifesté du délire nocturne; enfin la mort est survenue le 12 novembre.
Autopsie. Le cœur est un peu augmenté de volume; il n'existe point de traces d'une péricardite récente. L'endocarde des cavités gauches est parfaitement sain; les valvules sigmoïdes et milrales sont exemples de lésions.
L'endocarde qui tapisse les parois des cavités droites n'est pas altéré; les valvules semi-lunaires de l'artère pulmonaire sont saines ; la valve postérieure de la valvule tricuspide est saine également : la valve postérieure, au contraire, est très-altérée dans sa moitié interne ; sur ce point, elle est très-épaissie, inégale, ramollie, et, près du bord libre, on voit une ouverture irrégulière, d'un demicentimètre de diamètre environ, d'origine évidemment récente; le tissu de la valvule, au voisinage de cet orifice, n'offre plus qu'une faible résistance; il existe de petites végétations fibrineuses à ce niveau ; il en existe une en particulier, plus volumineuse que les autres, qui s'attache au bord de l'orifice par un pédicule étroit, et qui se trouve insérée sur la face ventriculaire de la valve : lorsqu'elle est renversée sur l'orifice, elle peut le boucher.
Les deux poumons contenaient un très-grand nombre d'abcès de petites dimensions, dont les plus volumineux ne dépassaient point le volume d'une noisette. On y rencontre en même temps de nombreuses ecchymoses disséminées dans le parenchyme de l'organe, et sur quelques points, de petits noyaux d'apoplexie pulmonaire. Les ramifications terminales de l'artère pulmonaire renferment des cylindres fibrino-purulenls.
Il n'existe point d'abcès, ni dans le foie, ni dans la rate, ni dans les reins.
Les plaques de Peyer et les folliciles intestinaux n'offrent pas la moindre altération.
On peut se demander si les abcès rencontrés dans le parenchyme pulmonaire du malade dont nous venons de rapporter l'histoire n'étaient point le résultat d'une infection purulente; mais l'absence de tout foyer de suppuration permet de repousser celte hypothèse. JNous croyons donc, avec les savants auteurs de l'observation, qu'il fout attribuer à des embolies capillaires la formation de ces abcès métastatiques ; la présence de végétations fibrineuses implantées sur Jes valvules du cœur droit, et de cylindres semi-purulents dans les
dernières ramifications de l'artère pulmonaire, justifient suffisam meut cette manière de voir.