CHAPITRE PREMIER. — De la contagion
Cette question est diversement entendue; il y règne une grande confusion. En fait, elle est très-simple: «Parmi
les maladies qui attaquent à la fois un grand nombre de personnes, dit M. Chomel , il en est quelques-unes qui sont dues à la contagion ou à l’infection, et qu’il importe bien de ne pas confondre avec les autres, quoique la plupart des auteurs les aient comprises sous la dénomination commune de maladies épidémiques. » Et plus loin : « Il est néanmoins quelques circonstances propres à faire distinguer entre elles les maladies contagieuses et épidémiques. » Qu’est-ce à dire? Et que signifierait une pareille distinction? Il n’y a pas à distinguer les maladies contagieuses des maladies épidémiques , puisqu’une maladie peut être à la fois épidémique et contagieuse; ou, si l’on veut, il y a lieu tout à la fois de les distinguer et de les confondre. M. Dubois d’Amiens tombe dans le même vice de forme en disant aussi qu’il « ne faut pas confondre les maladies épidémiques avec les maladies contagieuses »; mais bientôt il s’amende en concluant , dans le même alinéa , « que les maladies contagieuses peuvent devenir épidémiques, mais non cpie les maladies épidémiques sont toutes contagieuses. » Voilà la vérité; elle est très-simple ; les maladies épidémiques sont ou ne sont pas contagieuses.
Quant à la contagion considérée en elle-même, c’est un autre sujet d’obscurité : on le verra par l’analyse que je vais faire de la définition de la contagion et de la définition de l’infection par ISysten. Je les emprunte à la neuvième édition du dictionnaire de ce savant auteur, édition revue, comme chacun sait, par M. Briclieteau, pour la partie pathologique, et par le très-docte M. Jourdan pour l’ensemble. « Contagion, s. f. contagio, conta giurn , transmission d’une maladie d’un individu à un autre , par l’effet d’un contact médiat ou
immédiat... Les maladies contagieuses présentent dans leur mode de transmission des différences essentielles, suivant que les principes morbifiques sont des virus , ou qu’au contraire ce sont des jniasmes répandus dans ratmosplière. » Voilà l’infection dans la contagion , comme la partie dans le tout, et c’est bien sa place, en effet; mais ce n’est pas la pensée de l’auteur de l’y mettre; et, loin de là, il distingue. ISous allons voir.
Voyons donc la définition de l’infection : « Infection, s. f. , infectio , de inficere , gâter; action exercée sur l’économie par des miasmes morbifiques. » Mais ne venons -nous pas de voir que l’infection miasmatique est comprise dans la contagion? Voici, à la vérité, le prétendu caractère distinctif: a L’infection diffère de la contagion en ce que celle-ci, une fois produite, n’a plus besoin, pour se propager, de l’intervention des causes qui lui ont donné naissance; qu’elle se reproduit en quelque sorte par ellemême, par contact, et indépendamment, jusqu’à un certain point, (!!) des conditions atmosphériques; tandis que l’infection , due à l’action que des substances animales et végétales en putréfaction exercent sur l’air ambiant, n’agit que dans la sphère du foyer d'où viennent les miasmes morbifiques. Jj’infecliun se propage bien d’un individu malade à un individu sain, comme la contagion ; mais ce n’est pas par contact : c’est en altérant l’air ambiant que le premier agit sur le second , à l’égard duquel il joue en quelque sorte le rôle d’un foyer d’infection. » Il faudrait beaucoup d’espace pour discuter complètement ce tissu de cou tradictions et d’erreurs. Qu’est-ce que cette contagion qui peut se passer du concours des conditions atmos-
phériques (à la vérité, jusqu à un certain point : à peu près fort élastique qui se prête à merveille à rendre le vague des idées)? La contagion syphilitique est dans ce cas. Mais cpie ferons-nous de la contagion variolic[ue? En voilà une qui ne se passe pas du tout des conditions atmosphériques. Ce n’est point par voie d’inoculation, j’imagine, que la variole se propage dans un hôpital, dans une ville. Un individu non vacciné séjourne dans une atmosphère contaminée par des varioleux, et il gagne la variole. Est-ce une contagion? Oui. Est-ce une infection? Oui. C’est donc une seule et même chose, dans ce cas, que la contagion et l’infection? Oui. Seulement, l’une, la contagion, est le genre, et l’autre est l’espèce.
Si la variole, maladie contagieuse au plus haut degré , se transmet d’un individu à un autre par voie miasmatique, c’est-à-dire atmosphérique, d n’est donc pas vrai que la contagion puisse se passer des conditions atmosphériques. La rougeole , la scarlatine sont aussi des maladies contagieuses au premier chef, et elles le sort par l’intermédiaire de l’atmosphère. Que devient, je le demande, ce prétendu caractère distinctif établi entre la contagion et l’infection? En y réfléchissant , on voit que l’erreur provient de ce que par infection l’auteur entend surtout la contamination de l’atmosphère par des matières organiques en putréfaction. Mais ce n’est pas là toute l’infection. Il y a infection lorsqu’une maladie est due à la viciation de l’air atmosphérique par un miasme quelconque. Ce miasme peut venir de matières organiques indépendantes de l’organisme vivant, ou de cet organisme affecté précédemment par le miasme et devenu apte à le reproduire. Notez bien que,
dans le premier cas, l’infection n’a rien à voir avec la contagion. C’est ainsi que l’infection paludéenne, qui a pour effet les fièvres intermittentes, exclut la contagion. C’est l’avis de M. Bouillaud, quand il dit existe
certaines infections qui ne se communiquent pas d’un individu à un autre, qui, partant, ne sont pas, à rigoureusement parler, contagieuses. » Dans le second cas, au contraire, l’infection rentre essentiellement dans la contagion. Nysten le voit bien, et le dit. Mais, reprend-il, ce n’est point par contact. Est-ce que la transmission par l’air n’est pas essentiellement un contact médiat? Tout cela est chimérique; tout cela est confus ; toutcela est obscur.
J’ai hâte d’arriver à une notion précise. Laissons parler M. Rochoux : « Nous admettons, dit-il, la contagion pour toute maladie dans laquelle le corps du sujet qui en est affecté produit un principe susceptible de communiquer le même mal à un individu’ sain, cjuelles que puissent être d’ailleurs l’origine de ce principe, les conditions qui rendent son imprégnation plus ou moins facile, les voies par où elle a lieu et la manière dont elle s’effectue. >;
Voilà le vrai. Quand une maladie s’est communiquée d’un individu à un autre, quelles que soient les voies par où cette communication ait eu lieu , il y a eu contagion. C’était bien aussi le sentiment de Dupuytren, lorsqu’il disait, en iSaS, dans un rap])ort à l’Institut : « La nature est loin de n’offrir qu’un mode et qu’un moyen de communication des maladies contagieuses. Considérées dans leur ensemble, ces maladies peuvent être communiquées de trois ou quatre manières différentes : l’atmosphère, le contact, l’application
et le frottement, l’inoculation on l’insertion, sont autant de moyens par lesquels la rougeole, la scarlatine, la vaccine, la variole, la pustule maligne, la gale, la syphilis et la rage peuvent être communiquées. » Pourquoi , après de tels enseignements, la question est-elle encore si obscure?
Je rencontre encore ici une opinion que je suis obligé de contredire. Elle est d’un maître. J’honore et je respecte les maîtres, surtout quand je leur dois autant que je dois à M. Bouillaud, dont je fus pendant des années le disciple attentif, et dont je suis resté le disciple reconnaissant. Mais le respect envers les maîtres se concilie parfaitement avec l’indépendance, et même il se manifeste par l’indépendance mieux que par un servile assentiment. Dans la présente conjoncture, j’ai une raison de plus pour pai 1er librement : c’est que M. Bouillaud est mon juge. « La contagion, à vrai dire, n’est donc, en quelque sorte, qu’un mode particulier d’infection. » Telle est la proposition que je trouve inscrite dans sa ISosographie. Je ne saurais l’admettre, je l’avoue, et je me range à l’opinion de Diipuytren, de M. Rocboux , qui font, tout au contraire, rentrer implicitement l’infection dans la contagion.
La contagion, c’est le fait principal; c’est la transmission, par quelque voie que ce soit, d’un principe morbide produit par un individu à un ou plusieurs autres individus. Le contact, le frottement, l’insertion, l’infection, sont les voies et moyens, les modes de la contagion.
C’est par l’effet d’une sorte d’habitude, en vertu d’une fidélité malheureuse à cette formule routinière que la contagion exige le contact médiat ou immédiat, c|ue le
trouble et le vague se sont introduits dans la question et s’y perpétuent. Écartons la lettre vaine et mensongère : la vérité apparaîtra dans sa simplicité.
Résumons-nous sur la contagion.
La contagion peut avoir lieu : par inoculation;
a” par infection.
i“ Par inoculation. Ainsi peuvent se produire des épidémies de pourriture d’hôpital. On a vu comment M. Sédillot a été conduit à suspecter des linges ayant servi au pansement de malades affectés de la morve.
2" Par infection. Là est le grand intérêt de la question. Mais distinguons. Il y a deux infections : une infection extra-individuelle , celle des marais, par exemple, et qui, encore un coup, n’a rien de commun avec la contagion; et \me mïecûon individuelle , celle, par exemple , qui s’exerce d’un varioleux à un individu sain, et qui est un des grands moyens de la contagion.
Ajoutons que l’infection, en général , extra-individuelle ou individuelle, s’ex^^rce, soit localement, comme dans la pourriture d’hôpital , soit généralement , en affectant la masse du sang, comme dans la variole, etc., etc.
Maintenant, quelles sont, parmi les épidémies, les maladies contagieuses, et comment le sont-elles ?
I. Etant donné que la peste, la fièvre jaune et le choléra, sont des maladies paludéennes, et étant bien prouvé, par l’expérience des siècles, que ces maladies, dans leur type le plus général, la fièvre intermittente, ne sauraient, sans que la raison se révoltât, être seulement considérées comme pouvant avoir un rapport quel-
conque avec la contagion : il en résulte, simplement et évidemment, que la peste, le choléra et la fièvre jaune, dont j’ai démontré l’origine et la nature paludéennes, ne sont et ne peuvent être contagieuses.
II. Mais il est une seconde classe de maladies épidémiques, que je range sous le titre d’épidémies typhoïdes, en y comprenant certaines affections circonscrites, que je considère comme des manifestations réduites de la diathèse commune, maladies dont le typhus est le type, et qui sont évidemment contagieuses par voie d’infection individuelle ou par voie d’inoculation (ex. : l’ophthalmie purulente). Dirai-je que, dans les épidémies mentales, il y a un élément contagieux, insaisissable, invisible, agissant sur les âmes et non plus sur les organismes, principe hybride cjui tient à la fois aux percepta et aux circuwfusa : 1’ imitation?
III. Enfin, il est des maladies épidémiques qui , sans être occasionnées par le miasme paludéen , et en vertu d’un mode de production tout à fait spécial, ne sont pas, ne peuvent pas être contagieuses; exemple : celles cjui sont produites par des substances ingérées.
On comprendra maintenant pourquoi j’ai tant insisté sur l’étiologie, et dans l’étiologie, sur l’influence du miasme paludéen.
Souvent, dans les épidémies, on observe comme un étouffement des maladies habituelles. Dans l’épidémie de la Dordogne, la suette se substitue partout aux fièvres éruptives. Il ne nous fut pas donné, dit M. Parrot, de rencontrer une seule fois une maladie autre que celle qui régnait épidéiniquement. Il en fut de même à Versailles, dans l’épidémie de dyssenterie de 1842.
Mais il arrive, au contraire, que d’autres affections régnent concurremment avec la maladie épidémique. Nous en avons vu de frappants exemples. Alors on est naturellement porté à se demander si ces affections diverses ne se développent pas sous la même influence; si elles ne sont pas des effets diversement localisés d’un même principe; des formes variées d’une même affection. La spécification abusive des maladies, a singulièrement préjudicié à la science, en éloignant les esprits de la considération des rapports qui peuvent unir, par l’étiologie et parla nature, des états morbides en apparence éloignés les uns des autres.
M. Trinquier signale la coïncidence d’une fièvre catarrhale intestinale et de la présence d’un grand nombre de vers dans le tube digestif, avec une épidémie de suette.
D’autres fois, c’est une épidémie qui succède à une autre, comme lorsqu’on vit, dans la Dordogne, au rapport de M. Parrot, se manifester tout à coup, après la suette une véritable épidémie d’ictère et de prurigo. Ce ne fut qu’un mois après que reparurent les affections habituelles de la saison, « mais en si petit nombre, ajoute M. Parrot, que les plus vieux inéde-
cins ne se rappelaient pas avoir traversé nn liiver où les malades fussent aussi peu nombreux et les maladies aussi peu sérieuses. » Résultat concordant avec l’atténuation de la mortalité dans les premiers temps qui suivent les épidémies en général.
Si j’avais à étudier spécialement les rapports des maladies épidémiques avec les maladies habituelles dans les localités où régnent les premières, je citerais des cas bien remarquables où , par une sorte de méthode substitiitive naturelle, la maladie épidémique dissipa une affection préexistante : comme chez cet homme que le choléra guérit d’une fièvre intermittente et d’une intoxica tion saturnine, d’où l’on pourrait inférer que les particules de plomb furent enti aînées par les évacuations {Gaz. des hôpit-, 18/19); chez cette jeune fille du service de M. Rostan, qui, frappée de paraplégie par suite d’une vive impression morale, après quelque temps pendant lequel on attaqua vainement la paraplégie, fut atteinte par le choléra, et recouvi a peu à peu la sensibilité et le mouvement.
Mais ce chapitre a un autre objet. Il s’agit de rechercher si, dans certaines manifestations morbides qui peuvent sévir, soit sur l’homme, soit sur les animaux, soit sur les plantes, il en est qui, par leur rapport avec des épidémies consécutives, puissent être regardées comme des prodromes, ou mieux encore, comme des présages de ces épidémies.
Ambroise Paré a donné son avis sur ce sujet, et parmi les naïvetés que je vais mettre sous les yeux du lecteur, il y a cependant un fonds de vérité,
« Quand les saisons de l’année ne gardent leurs qualités et températures naturelles, et sont plus immodérées,
à sçavoir- quand on voit le temps fori pliiuieux et austral , et l’esté fort chaud , et que le vent austral dure long temps sans pluye, et que l’on voit au ciel comètes et estoilles ardentes, qui voltigent et partent de leurs places, tant qu’il semble qu’elles tombent, auec abondance de tonnerres, et autres choses que nous auons par cy deuant dit : aussi, si on voit grande quantité de chenilles et autre vermine qui bruustent et rongent les feuilles et jettons des arbres, et les fruits estre vesnimeux, et les oyseaux laisser leurs nids, voire leurs oeufs et leurs petits, et plusieurs femmes enceintes auorter (qui se fait pour la vapeur venimeuse de l’air pestilent, lequel estant inspiré par la mère, estouffe l’enfant par sa malignité ennemie de nature). Si ces choses, dis-ie, sont veuës, on peut véritablement présager et dire que les causes et signes de corruption sont présens, et qu’ils nous menacent de la peste. »
Que de faits d’épiphities ayant frappé les céréales, sont cités par les auteurs, comme ayant été la cause de certaines épidémies ! on l’a vu à propos de l’ergotisme et de la pellagre. Mais c’est là une cause et non un présage.
Que doit-on penser, que doit-on conclure de ces épiphities que nous voyons se succéder à bref intervalle, et corrompre un grand nombre de produits végétaux servant à l’alimentation de l'homme? Et ne voit- on pas jusqu’aux orangers de la ville d’Hyères, dépérir sous une influence inconnue?
A Moscou, peu de temps avant l’invasion du choléra, l’atmosphère se remplit de masses de mouches vertes; et l’on assure que le même phénomène s’est présenté plusieurs fois en Asie. Jusqu’à quel point ces myriades
de mouches ont-elles pu participer à la production de la maladie? D’où venaient-elles? Dans quelle fermentation avaient-elles pris naissance? De quels principes délétères étaient-elles chargées? n’ont-elies fait que passer, ou bien sont-elles restées pour périr, se décomposer et répandre dans l’air les produits d’une décomposition spéciale? Ne faisaient-elles que fuir, elles-mêmes, devant le fléau?..,
A Bir, à Alep, et dans d’autres points, il y avait eu des tremblements de terre (nous l’avons déjà dit). A Chakolly, peu de temps avant l’apparition du fléau, une épizootie avait fait mourir les trois-quarts deschiens. Notons que la race canine paraît subir parlicidièrement l’influence du miasme cholérique. « Sur plusieurs points, dit M. Double, au moment de l’épidémie ou peu avant son invasion, on a noté des maladies fréquentes, graves, diverses, meurtrières, attaquant différentes espèces d’animaux, mais surtout les chiens. »
M. Aubert-Roche nous apprend que la peste d’Alexandrie fut précédée d^une épidémie sur les chiens et sur les bœufs. aUn négociant qui possède une maison de campagne près de la ville, m’a assuré, dit cet observateur, que plusieurs de ses bœufs étaient morts avec des bubons, Je n’en ai pas vu sur les chiens du pays; mais je sais qu’un chien carlin qui couchait dans le lit de sa maîtresse, atteinte de la peste, fut lui-même malade avec un bubon à la cuisse, clans le lieu d’élection. Dul’ant l’épidémie, il y a eu maladie générale sur les poules, »
D’après M. Pariset, au Kaire, dans certaines parties de la ville, la peste, avant de se caractériser, « prélude, en quelque sorte, par les plus sinistres maladies. » C’est
ce qui aurait lieu dans le Hart Zouélé, dans le quartier juif, dans le Quoum Sheik Salam, quartiers misérables et insalubres, f.orsque dans les premiers mois de l’année, la mortalité de ces trois quartiers s’élève, la population s’alarme et les Francs s’isolent.
Pendant la grande suette anglaise, quantité d’oiseaux périrent, et, d’après ce qu’on dit, on leur trouvait des dépôts sons les ailes.
Dans l’Aveyron, le croup et la coqueluche avaient régné en 1 8 1 6, la variole en 1817,1a suette en 1 832 et i833, et, enfin, une fièvre éruptive y dominait encore, lorsque, en i844>la suette y reparut. (Trinquier.)
Ailleurs, la suette fut précédée d’une fièvre rémittente, avec sueurs et nausées. (D' de Augustini, de Novarre.) « Les rhumatismes, dit ce médecin, les céphalalgies, et quelques exanthèmes cutanés parurent dans le courant de l’hiver. La petite vérole domina au printemps avec l’ophtalmie et des fièvres continues et bénignes qui firent place à d’autres fièvres sudatoires, qui se masquaient d’abord sous l’apparence d’une simple catarrhale et se tournaient promptement en miliaire rtialigne, qui emporta un grand nombre de malades, souvent dès le premier ou le deuxième jour de l’éruption. Bientôt la maladie devint épidémique. » Dans la Dordogne, les fièvres éruptive§ régnaient en très-grand nombre depuis deux ans, lorsque la suette de 1841 parut : dans deux cas de scarlatine, la mort avait eu lieu de la manière la plus inopinée et la plus surprenante. (Parrot.)
Ij’épidémie de dyssenterie de Versailles, en 1842, débuta sans prodrômes; mais celle de i84i (décrite par le docteur Artigues, alors médecin en chef de l’hôpital
militaire de cette ville , dans un mémoire lu à l’Académie de médecine, et dont le rapporteur, M. Bricheteau, avait demandé l’impression dans les Mémoires de L’Aavait été précédée, en iSSg, d’une épidémie de méningite, dans laquelle, outre les lésions encéphalo-rachidiennes, on avait noté des ecchymoses sous-séreuses sur le tube intestinal et sur le cœur, et d’autres ecchymoses à la peau et dans les méninges, avec altération de l’urine et de la bile, qui était noire et poisseuse.
Un temps viendra où tous ces laits épars seront réunis, où de toutes ces lueurs on fera une clarté. Alors on saura ce quÙl peut y avoir d’analogue, au point de vue de l’étiologie et de la nature, entre une méningite épidémique, dans laquelle le sang, vraisemblablement atteint dans son élément spontanément coagulable, s’épanche en divers points, et une dyssenterie également épidémique, dans laquelle ce liquide s’exhale de la surface muqueuse de l’inlesîin.
Dans le choléra, comme chacun sait, et personne n’y a plus insisté que M. J. Guérin, qui est revenu sur ce fait à diverses reprises, en i83a, en et en 1849,
l’épidémie proprement dite est précédée d’une diarrhée qui atteint un grand nombre de personnes à la fois. Il se pourrait que l’explication de ce’phénomène morbide se trouvât dans cette circonstance, que les miasmes, rares et encore peu énergiques, n’altéreraient pas sensiblement, pour cette double raison, le centre nerveux organique, et affecteraient seulement l’intestin, à travers lequel, en vertu d’une propriété élective, s’effectuerait leur élimination.
Dans l’épidémie de Toulon, en 18 35, l’invasion fut
exempte de tout prélude. Trois fois le choléra (pour me servir d’une locution de M. Reynaud) avait paru s’arrêter aux murs de la ville, lorsque tout à coup le fléau se déclara, en frappant ce marin ivre qui avait dormi dans un ruisseau, dont il avait, pendant toute une nuit, respiré les émanations.
Je viens de citer un certain nombre de faits où l’on voit le génie épidémique préluder à ses ravages, s’essayer pour ainsi dire; et, parmi ces préludes, il en est un, la cholérine, qui pourrait être considéré comme un présage.
Mais voici une circonstance surprenante, et qui porte avec elle une signification pronostique tout à fait particulière : ce sont les douleurs ressenties par les individus précédemment affectés de la peste, dans les anciennes cicatrices de bubons pestilentiels, quelque temps avant l’apparition d’une épidémie nouvelle, M. Prus a réuni dans son rapport plusieurs exemples de ce genre, et il conclut avec juste raison , que celte circonstance , si elle venait à se produire, devrait être prise eu grande considération par les médecins et les mettre sur leur garde.
GHAVITRX III. — I>e l’incubation dans les maladies épidémiques.
Tout ce qu’on a dit sur ce sujet, quand on a voulu fixer des limites, est contradictoire et incertain.
M, Aubert-Roche a interrogé souvent les médecins du conseil sanitaire d’Alexandrie, et ils lui ont toujours dit q'u’ils ne croyaient pas que la période d’incubation s’étendît au delà de huit jours. Que penser d’une pareille fixation lorsqu’on se rappelle ces cas dans les-
quels des individus, habitant à l’étranger une saine résidence, furent atteints de la peste, après plusieurs mois, cette maladie étant venue à se manifester dans leur pays? Et aussi, disons-le tout de suite, devant des faits semblables, que penser des quarantaines?
M. Aubert-Roche cite un cas dans lequel l’incubalion ne pouvait avoir dépassé deux jours, et, sans conclure expressément sur la question de rincubation, envisagée scientifiquement, en elle-même, il se borne à dire qu’une observation de huit à onze jours, au Lazaret, a toujours été suffisante.
M. Âubert-Roche fait sagement de s’en tenir à la donnée empirique, et de ne pas conclure autrement. Rien n’est variable comme l’incubation , même dans la sypliilis , quoi qu’on ait dit. J’ai fait des inoculations et j’ai vu la papule caractéristique, suivant le degré du virus, se produire dès le lendemain ou après huit jours, si bien que croyant avoir échoué dans une première inoculation, j’en avais pratiqué une seconde, et que le malade se trouvait avoir deux pustules au lieu d’une. Suivant une foule de circonstances qu’il est possible de préjuger, l’incubation est plus ou moins rapide, plus ou moins longue. Elle fut rapide chez les premiers atteints de ces soldats qui, dans l’Inde, couchèrent au bord d’un lac, furent infectés, et dont le premier mourut comme terrassé. Elle fut rapide aussi chez cet ami deM. Nepple, qui fut pris de fièvre avec délire, en traversant en voiture découverte, une des parties les plus marécageuses de l’Ain ; chez ces soldats dont parle Pringle, et qui, longeant des marais couverts de brouillards épais, furent saisis d’une soudaine frénésie, et se jetèrent à bas des chariots sur lesquels ils étaient mon-
tés, croyant qn’ils allaient regagner leur quartier à la nage; enfin, chez ces douze marins qui, ayant passé la nuit sur le rivage de Sardaigne, furent reconduits à bord dans le délire. Lind, qui rapporte ce dernier fait, dit que près d’Indapour, à Sumatra, est un lieu où les Européens ne peuvent, à une ceriaine époque de l’année, demeurer pendant quelques heures, et surtout passer la nuit," sans s’exposer à perdre la vie, ou, tout au moins, à essuyer les plus graves accidents.
Mais s’il est de rapides invasions, si parfois, ou même souvent, le miasme paludéen manifeste son action à la manière des plus énergiques poisons, par des effets immédiats ou presque immédiats, il est des cas où il agit tardivement, se tenant en réserve, pour ainsi dire, comme s’il était immobilisé pour un temps; en sorte que quelquefois, quand il se manifeste, le sujet, éloigné du foyer où il l’a puisé,pouvait se croire à l’abi i de toute atteinte.
Il en fut ainsi dans l’exemple suivant , rapporté par M. Ferrus, et le plus frappant en ce genre : « En i8ii, dit-il, ayant passé douze jours avec un détachement de 3oo chasseurs de la reine en garde à Breskens (rive gauche), et me félicitant de n’avoir eu, pendant ce temps, qu’un seul malade, je fus péniblement surpris lorsque, dès la première journée de marche, lo chasseurs éprouvèrent une fièvre violente. Le lendemain, il y eut plus de 20 malades avant d’arriver à Anvers, et, pendant les 2 jours que nous passâmes dans cette ville, leur nombre s’éleva à plus de 8o. Officiers et soldats, tous étaient pris de fièvres intermittentes fort intenses et rebelles au quinquina. Quelques-unes, prenant le caractère pernicieux des fièvres de Flessingue , furent promptement mortelles. L» majeure partie resta, pour ainsi dire, sta- *
tionnaire, et même, après notre retour en France, ne disparut que lentement. Ce ne fut que pour quelques mois encore. Tous ceux d’enti'e nous qui purent reprendre leur service entreprirent la campagne de Russie et eurent, dans le Nord, des rechutes auxquelles, en général, ils ont succombé. L’un de nous ne fut pour la première fois atteint de fièvre que sur les bords du Niémen, dans un pays fort sain, et 6 mois après avoir quitté la Hollande. La maladie présenta néanmoins, dans le début, quelques-uns des symptômes des fièvres de Flessingue. » De son côté, M. Maillot a connu des officiers qui, après avoir séjourné en Algérie pendant plusieurs années sans jamais y aaoîr eu de fièvres intermittentes, éprouvèrent, à leur rentrée en France, des accès accompagnés d’accidents tels qu’on ne pouvait avoir de doutes sur la nature de leur cause. En voilà assez, certainement, pour réduire à néant cette étrange proposition de M. Nepple, que « les miasmes agissent tout de suite, en produisant des effets plus ou moins apparents , ou n’ont aucune prise sur l’économie animale, » proposition contre laquelle s’élève aussi M. Boudin, qui voit, dans les récidives si fréquentes des fièvres lymnhémiques, la preuve de la persistance de la cause dans l’économie. En voilà assez, pareillement, j)our démontrer l’impossibilité d’assigner une durée fixe , ou même moyenne, à la cause miasme paludiqae, pour produire l’effet /7ée/e lymiihémique. Tout ce qu’on peut supposer, c'est que l’incubation est en raison inverse de l’intensité du principe morbifique, intensité subordonnée à la latitude tberinale , à la saison, au degré d’humidité, etc. On ne peut donc rien fonder, quant aux quarantaines, sur fincubation, élément inappréciable, qui.
considéré dans sa limite extrême ou connue, reculerait jusqu’au sixième mois, eu égard au cas de M. Feri us, la durée de l’observation quarantenaire , en ce qui touche les maladies produites par le miasme paludéen!!...
Je ne terminerai pas sur ce point sans donner place à un fait doublement intéressant, que M. Thévenot rapporte dans son Traité des maladies des Européens dans les pays chauds, et qui est relatif à un bâtiment de l’État. « La Malouine était sans malades en quittant la Casamance. Ce ne fut qu’après le mouillage à Corée qu’elle eut de nombreuses fièvres intermittentes, bientôt rémittentes typhoïdes; enfin la fièvre jaune après son départ de Corée pour les îles du Cap-Vert. Il y a donc une véritable incubation pendant laquelle les miasmes respirés et introduits dans les organes, ou ceux attachés aux navires, s’élaborent profondément et frappent d’une manière d’autant plus siire les hommes qui en sont ])énétrés. » Ainsi, d’après M. Thévenot, et mieux encore, d’après l’observation, la fièvre jaune peut avoir une assez longue incubation. Je ne saurais laisser passer ce fait, sans en tirer une conséquence qui se rapporte à l’étude à laquelle je me suis livré touchant l’influence du miasme paludéen. Voyezvous ici les fièvres intermittentes, les rémittentes typhoïdes et la fièvre jaune se produire successivement? Et I on n’en tirerait pas la conséquence qu’une cause univoque a donné naissance à ces formes graduelles, différentes symptomatiquement, identiques étiologiquement, c’est-à-dire par leur nature, par leur essence!
2' SectioD.
MOYENS PnOPHYLACTIQUES.