TROISIÈME PARTIE
Des épidémies sous le rapport de la slalisliijue médicale él de l'économie politique.
M. Yillermé, le premier, a présenté un ensemble de vues générales sur cette grave matière. Je n’ai pas mieux à faire que d’extraire, sous une forme brève et saisissante, aphoristique, les principaux résultats de ses recherches.
Ç I®'. — Fréquence des êjtidèmies.
I* Les épidémies sont plus ou moins rapprochées dans les différents pays, suivant qu’ils sont insalubres ou salubres, que les récoltes y sont ou non sujettes à manquer, que l’administration y est inhabile ou habile, insouciante ou prévoyante, que le peuple y est misérable ou aisé, et qu’il y a ou non excès de population.
•1® Avant 1750, les années épidémiques, en Angleterre, étaient aux autres comme 2 est à 11. Sur 44 années consécutives, ^3 à 24 comptaient un petit nombre de décès et 8 étaient très-me>irtrières. (Thomas Short.)
3” Depuis la découverte de la vaccine, 1(< variole n’étant plus permanente dans les grandes villes, la fréquence
des épidémies, en général, doit avoir un peu diminué partout.
4" Pour la France et pour Paris, il y a d’autant moins d’épidémies que l’on se rapproche de l’époque actuelle. Il ne se passe pas d’année, dans un pays aussi grand que le nôtre , sans que plusieurs cantons ne soient visités par des épidémies; mais, à moins que celles-ci ne soient ou très-étendues ou très-graves, la mortalité qui en résulte n’affecte pas sensiblement la population de la France, pas plus qu’une peste qui enlèverait tous les habitants dans un département, n’affecterait sensiblement la population totale du globe.
§ 2e Déplacement dans plusieurs endroits, par la cessation d’ épidémies périodiques, des époques annuelles du maximum et du minimum de la mortalité.
J® Autrefois à Paris, la fin des étés les plus chauds s’accompagnait de maladies épidémiques. Aussi les mois d’août et de septembre, surtout le dernier, qui comptent depuis longtemps très-peu de décès, en avaient-ils considérablement pendant les dernières années du xvii^ siècle et pendant les premières du xviii®. Le maximum de mortalité tombait en automne; maintenant il tombe au printemps. Jadis, le minimum avait lieu au commencement de l’été; de nos jours, c’est un peu plus tard.
Le mois de septembre, qui était le plus chargé de morts, est devenu successivement le deuxième , le huitième, le neuvième et le septième. Le mois d’août, qui était d’abord le septième, est devenu, en se rapprochant de nous, le neuvième, le dixième, le onzième ou le douzième. Enfin, le mois de juin, qui était le onzième, s’est placé
le septième ou même le sixième. En d’autres termes, la mortalité s’élève à mesure qu’on se rapproche du printemps,
(On voit, dans notre tableau J, qui, à la vérité, se rapporte îi des épidémies observées dajis diverses parties de la France, et non pas à Paris seulement, que les épidémies, en France, seraient plus fréquentes en hiver et en automne que dans les autres saisons ; ce qui au rait pu conduire à penser que la mortalité devait être plus considérable dans ces deux saisons, que dans les deux autres. Le contraire ayant lieu, c’est-à-dire, la mortalité étant plus considérable au printemps, on doit supposer : i° qu’elle est soumise à d’autres causes que les épidémies, conformément à l’opinion de M. Villermé, rapportée dans le précédent paragraphe ; 2“ que les épidémies partielles qui sévissent en France, étant ou paraissant être surtout catarrhales, n’ont pas assez de gratilé pour influer sensiblement sur la mortalité générale).
2° Ce déplacement des minimum et maximum de la mortalité prouve une amélioration des conditions hygiéniques depuis Louis XIV, en ce que le maximum d’aujourd’hui n’est pas supérieur au maximum d’alors, et que, seulement, la saison qui comptait autrefois le plus de décès en compte moins.
§ 3" Rapport des épidémies avec leurs causes.
1“ C’est en été, ou vers la fin de cette saison, que régnent principalement les épidémies de varioles, de rougeoles, d’ophthalmies. Les bronchites, catarrhes pulmo-
monaires, pneumonies, quelquefois épidémiques, appartiennent à la saison froide, surtout quand règne l’hu midité.
2“ Dans les contrées les plus chaudes de l’Europe, les bronchites et les pneumonies sont aussi fréquentes au moins pendant l’été que pendant l’hiver. Dans le nord, où l’on si sait bien se garantir contre le froid, la fréquence de ces affections est reportée à l’automne et au printemps.
3" Le temps des épidémies de fièvres d’accès, dans les cantons marécageux en France, avance ou retarde comme le dessèchement des marais.
4" Il y a presque continuellement des maladies dominantes, et ces maladies sont ordinairement les mêmes, durant les mêmes saisons, changeant, se remplaçant, se succédant comme ces dernières.
5® Les épidémies de disette portent particulièrement, comme il était facile de le prévoir, sur les saisons qui suivent la récolte insuffisante, et cessent après la moisson nouvelle.
6° Pour un grand nombre d’individus, la cherté des aliments équivaut au manque de récolte; et par cherté, il faut entendre non le haut prix nominal de la livre de pain, mais ce qu’il en coûte de travail pour se la procurer.
7“ Les épidémies les plus désastreuses, autres que les épidémies de disette, semblent se lier d’ordinaire, dans nos climats, à l’été et à la première moitié de l’automne.
8° Parmi les épidémies les plus désastreuses, autres que les épidémies de disette, il en 'est qui éclatent et atteignent leur plus grande intensité, indistinctement,
pendant toutes les saisons. Il en fut ainsi des grandes pestes des vi® et xiv® siècles.
9" Souvent, dans une épidémie, les maladies habituelles deviennent très rares, ou revêtent son caractère, et, comme un certain nombre d’individus qui auraient succombé à ces maladies tombent sous les coups de l’épidémie, il en résulte que la mortalité n’est pas aussi considérable qu’on pourrait le suppose)-, à la condition, bien entendu, que l’épidémie ne soit pas très-meurtrière. Le choléra de i83-2, à Paris, n’a pas diminué le nombre des décès par les autres maladies,
§ 4'. Loi (le morlnlité par âge dans les épidémies.
1“ La mortalité, occasionnée par les épidémies, suit d’ordinaire la loi généi-ale de la mortalité par âge ; les enfants meurent d’autant plus qu’ils sont plus rapprochés de la naissance, et les vieillards qu’ils sont plus âgés.
a® Il en résulte que les épidémies qui frappent particulièrement les deux extrêmes de la vie sont, toutes pj’oportions gardées, les plus meurtrièi-es.
§ 5*. Comment agit sur la population tout préservatif quelconque.
Erreur relativement à la vaccine.
I® Une épidémie, ou toute maladie dont on se préserve, supprime bien une cause de mort; mais, par cela même, la probabilité de mourir des autres maladies devient plus grande.
a® La vaccine et tout préservatif d’une maladie quelconque, épidémique ou autre, n’augmente pas directement la population, dont la proportion est soumise à une
cause bien autrement importante : la quantité des aliments dont elle dispose. La population est bornée par les moyens d’existence : elle croît ou décroît avec eux.
3“ Il en résulte que la vaccine ne peut faire arrivera l’âge adulte des enfants qui auraient succombé à la petite vérole, qu’en condamnant à une misère excessive, et par conséquent à une mort anticipée, ceux que les enfants qu’elle a conservés à la vie privent d’une partie de leur subsistance.
4" Il en résulte encore : premièrement, que se refusera faire vacciner ses enfants, c’est assurer, à leur détriment, l’existence des autres; secondement, que la vaccine étant particulièrement en honneur dans les classes instruites et aisées , elle profite surtout aux classes privilégiées sous d’autres rapports.
5”Toutefois, la vaccine, en substituant, pendant un laps de temps donné, un enlant qui devient adulte à deux enfants qui consomment et meurent avant d’avoir rien produit, favorise la production, et, conséquemment, mais indirectement, et dans une minime proportion, l’accroissement de la population.
Cf M. Duvillard a calculé que la vaccine doit accroître la durée moyenne de la vie d’au moins trois ans, dans la masse des individus vaccinés peu de temps après leur naissance. Elle diminue, en outre, le nombre des aveugles, et conserve la régularité des traits.
§ 6'. Influence des épidémies sur le mouvement de la population.
Dans les pays civilisés, les épidémies les plus meurtrières ne diminuent la population que passagèrement. Les vides se comblent très-vite, et par des étrangers qui
viennent remplir les emplois vacants, et par des mariages et des naissances proportionnellement plus nombreux qu’en temps ordinaire. En un mot, les épidémies accélèrent le renouvellement des générations. Cette loi peut encore s’exprimer ainsi : la mortalité règle la fécondité, ou le nombre des morts celui des naissances.
2° Les épidémies, en emportant les individus de constitution débile, valétudinaires, ou malades, améliorent la population. Il en résulte aussi, pour la classe pauvre, un surcroît dans les moyens d’existence.
§ 7®. Influence de la civilisation sur la fréquence\ et V intensité des épidémies .
I® Les épidémies diminuent de fréquence et d’intensité dans tous les pays, qui, de la barbarie ou de l’ignorance passent à l’éiat de civilisation, ou d’une civilisation imparfaite à une civilisation perfectionnée.
Le tableau suivant sera lu, j’espère, avec quelque intérêt, si j’en juge par les peines qu’il a coûtées. Il est relatif précisément à cette grande et souveraine influence de la civilisation sur les épidémies , dont il fait voir les causes principales.