CHAPITRE SIXIÈME
LA CONFÉDÉRATION DR L’iTALIE EST IMPOSSIBLE TANT QU’üNE GRANDE PARTIR DE l’iTALIR EST PROVINCE ÉTRANGÈRE.
L’uDique obstacle à toute confédération italienne, mais il est très-grave, réside dans cette souveraineté étrangère qui pénètre au sein de la Péninsule, dans la contrée qui surpasse en puissance et en populations italiennes celles de tout autre État national (l], et qui , comme partie d’un grand empire, l’emporte sur la Péninsule tout entière. Tant que dure cet état de choses, aucune confédération, aucune organisation , aucun équilibre italien n'est possible , il ne saurait y avoir qu’une prépondérance de cet empire sur les États italiens. — Quand Napoléon, après avoir organisé la France sous son consulat, voulut organiser l’itaiie, chacun sait qu’il appela près de lui beaucoup d’Italiens notables, lesquels composèrent l’assemblée appelée Consulte de Lyon. Au nombre des principaux, et le premier peutêtre, était Melzi. Tl entra donc en matière, et en bon
(I) Sauf le royaume des Deux-Siciles, au moins pour sa population, qui s’élève presque au double. Thaductclii.
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Italien et homme d’État de haute portée qu’il était, it proposa que l’Italie septentrionale fût réunie sous une seule loi. Gomme Napoléon était jusque-là de cet avis, Melzi se mit à examiner quelle maison de princes pouvait être placée à la tête d’un aussi bel État, et il nomma la maison de Savoie. Napoléon laissa échapper un sourire de mécontentement. Melzi insista pourtant et continua à démontrer que ce choix conviendrait tout à la fois à l’équilibre de l’Italie et à celui de l’Europe. « Mais qui vous parle d’équilibre? » reprit vivement Napoléon. Melzi s’étant recueilli quelques instants, ajouta : « Je comprends maintenant; je me suis trompé , je devais parler de prépondérance. — C’est cela, vous y êtes : » repartit Napoléon, et l’organisation fut effectuée en effet dans un but de prépondérance , de domination absolue ou d’omnipotence, comme on voudra l’appeler. — Tant que , sous une souveraineté très-différente, durera un pareil ordre de choses, on peut bien souffrir et se résigner, ou se récrier; mais aucun équilibre, aucun ordre véritable n’existera jamais en Italie, ou plutôt il n’y aura aucune Italie véritable pour l'équilibre de l’Europe.
Il n’y aura pas davantage de confédération en Italie. Je crois que cela est évident pour quiconque a un grain de sens commun. Mais examinons ce point, puisque nous sommes en train de discourir. — Je dis que la confédération italienne n’est ni désirable ni possible, en y admettant la puissance étrangère, et qu’elle serait désirable peut-être, mais si difficile, que cela équivaut presque à l’impossible, sans la puissance étrangère.
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La confédération présidée par le pape ou par tout autre , et organisée de quelque manière que ce soit , en y admettant la puissance étrangère, ne peut être désirable de la part d’aucun Italien. Quand il serait convenu et juré que le pape serait président, lepapenele serait pas. Au contraire , il aurait moins d’indépeudance, il serait moins prince et en moins bonne position comme pape qu’il n’est actuellement. Il en adviendrait de même à l’égard de tout autre prince assez débonnaire pour accepter une présidence qui ne serait qu’un titre, un simulacre imposteur. Mais le fait est que le titre même ne serait accordé par la puissance étrangère à nul autre qu’à elle ; qu’elle s’arrogerait le titre, le rang, la réalité de la présidence , que sa supériorité même en Italie lui en fournirait un excellent prétexte , et qu’à défaut de raisons , de prétextes ou de conventions , la force arriverait à décider la question en général , ou les questions éventuelles de chaque jour : en somme, d’une manière ou de l’autre, la puissance étrangère serait la première , serait dominante , serait tout. 11 en serait de même encore, sans beaucoup de différence , si l’on prenait le parti de ne point avoir de président , si l’on stipulait une égalité diplomatique parfaite ou la réciprocité ; il en arriverait bientôt ce qu’il advient d’ordinaire des égalités stipulées , mais non pas réelles , des réciprocités parfaites en diplomatie; paroles, fictions légales, cérémonies, et rien de plus. — Ainsi , pour peu qu’on ne veuille pas supposer que les princes italiens soient pour perdre le sens commun , non plus que tous leurs ministres et conseillers, il n’est pas possible qu’ils soient jamais
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induits à pareille erreur, à pareille lâcheté , qu’ils se résignent volontairement à devenir plus dépendants, plus asservis qu’ils ne sont.
La seconde assertion est peut-être plus difficile à démontrer, savoir : que la confédération n’est pas possible sans l’étranger. A dire le vrai , si les six ou sept princes italiens s’entendant un beau jour ensemble , soit par eux-mêmes , soit par ambassadeurs , stipulaient , arrêtaient et ratifiaient un traité de confédération , je ne sais qui pourrait , qui oserait s’opposer à uii tel traité ; il serait légitime sans doute , puisqu’ils sont de droit princes indépendants et souverains, et qu’une prérogative inaliénable d’une telle souveraineté est de pouvoir faire des traités, selon la convenance ou le bon plaisir. Si la puissance étrangère s’y opposait, son tort deviendrait si évident que la confédération italienne serait probablement soutenue par d’autres puissances étrangères selon l’occurrence ; et en pareil cas , je ne serais pas de ceux qui, par un excès généreux d’orgueil national , conseilleraient de rejeter ces secours. Je serais même disposé à croire que, sans secours du dehors, les confédérés résisteraient très-facilement à la puissance étrangère , fût-elle même aidée d’une ou deux autres, mais entravée plus que jamais par ses sujets italiens ; les princes une fois unis, les peuples se serreraient volontiers autour d’eux dans un pareil but, et se donneraient la main les uns aux autres. — Mais le point difticile est précisément cet accord des princes. Soyons tout à fait francs ; voyons ce qui est, non ce qui pourrait ou devrait être, parlons des princes, des hommes comme ils sont , de ceux qui existent aujourd’hui ,
DBS ESPÉBANCBS
OU qui sont probables pour l’aveplr, dans des temps comme ceux qui courent, dans l’Italie, en l’état où elle est réduite. Admettons un ou même deux hommes d’un grand caractère, hardis et presque téméraires, comme il laudrait qu’ils le fussent pour proposer et pour signer un semblable traité ; tels ne seraient pas les cinq autres, ou au moins quatre, ou trois, ou deux , voire même un , car il n’est ni possible ni probable que sur six ou sept hommes, quels qu’ils soient, princes ou non , il se rencontre jamais six ou sept individus grands , hardis , généreux ; or un ou deux venant à faire défaut , il n’en faut pas davantage pour mettre presque à néant les effets de la confédération projetée. — Il y a deux sortes de probabilités dans les affaires humaines ; l’une conditionnelle, l’autre absolue. Mais tant que la condition de la première demeure impossible , celle-ci reste atteinte de la même impossibilité que la seconde, et 11 devient inutile de nous arrêter à examiner l’une plus que l’autre. Je voudrais pour beaucoup que le fait vint me démentir, et je souhaite à ma patrie six ou sept princes capables de concevoir, de stipuler, de signer et de soutenir on acte comme celui d’une confédération italienne à l’exclusion de l’étranger (l).
(I) Les ditricultés sont grandes sans doute , mais béaucoup moins que i’on ne veut les supposer. Quant à nous, nous espérons que, faute d’occasion prochaine d’atteindre à l’indépendance complète de la Péninsule, les princes italiens se hâteront d’avoir recours à la confédération entre eux sans l’étranger, rien que pour ne pas continuer à pa raltre ce qu’ilsne sont certainement pas, ses complices. C’est aussi le moyen le plus sûr de dissiper è Jamais l’orage que cette connivence apparente amoncelle depuis longtemps autour d’eux , et qui pourrait Unir par éclater d’une manière irréparable et entraîner dans son tourbillon le pays tout entier. Les révolutions sont toqjours
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Supposons, au contraire, qu’il n’y eût plus de province étrangère ; de quelque manière que l’Italie se trouvât ensuite divisée, quelles que fussent les principautés qui en résulteraient et leur nombre, la confédération serait faisable , facile à faire , tonte faite. La différence même des positions, la diversité de puissance y concourrait , la communauté des intérêts y pousserait. Le fait de la confédération précéderait les conventions. — Le seul obstacle est la puissance étrangère. Cela est clair, patent, sans détour ; c’est une de ces vérités de sens commun , dont, après en avoir déjà mis en avant plusieurs et n’ayant pas encore fini , j’aurais honte de composer un livre ; mais ces vérités étant les moins faites pour briller, elles sont précisément celles que l’on met le moins souvent par écrit , et que l’on devrait répandre le plus pour les faire pénétrer dans la politique de quelque nation que ce soit , surtout dans celle de la nation la plus entraînée par l’imagination.
nuisibles aux générations qui les entreprennent, personne ne l’ignore ; mais on a beau les maudire, elles arrivent immanquablement quand on s’obstine à maintenir un état de choses que tout le monde reconnaît pour mauvais. Tel est celui qui relient forcément l’Italie en arrière de toutes les naUons qu’elle a deux fois civilisées.
Tradccteub.