‹ Des espérances de L'ItalieChapitre 13 sur 31 · CHAPITRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME

COURTE HISTOIRE DE l’ENTREPRISE TOUJOURS POUR- SUIVIE SANS SUCCÈS, DURANT SEIZE SIÈCLES,' A

l’effet d’acquérir l’indépendance.

1. Nous voilà ainsi revenus au point que j’indiquais au commencement du premier chapitre, à l’obstacle étranger. Mais il y a cette différence désormais que nous avons accepté l'idée émise par un écrivain au noble cœur, relativement à ce qu’il y aurait à faire, l’obstacle écarté. Il est donc temps maintenant de nous occuper de celui-ci, de le regarder en face , de le voir tel qu’il est dans toute son étendue et dans toute sa puissance.

2. L’obstacle est ancien, les tentatives faites pour le surmonter ne le sont pas moins ; la grande entreprise ayant pour but l’indépendance italienne remonte loin. Si cette entreprise avait été couronnée de succès, s’il était possible de faire une histoire complète de son commencement , de ses chances diverses, de son dénoûment , il en résulterait , à coup sûr, la plus belle narration qui puisse exister au monde ;

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une histoire de la constance italienne à éclipser celle si glorieusement déployée par l’Espagne pour l’expulsion des Maures. — Cette histoire pourrait alors avoir pour début la lutte de Rome contre les Gaulois, lutte qui commença au milieu de la cité même, déjà perdue à l’exception du Capitole, quand un banni, le plus grand des bannis, le glorieux Camille, revint dans sa patrie envahie , et la délivra. Après avoir repoussé les étrangers, il continua à les refouler de plus en plus vers les Alpes; il l’organisa et la plaça à la tête de cette partie de la Péninsule inférieure où naquit le nom sacré d’Italie. Ce fut en persistant durant quatre siècles dans cette tâche difdcile que Rome devint, peu à peu , la reine de toute la Péninsule , la réunit sous sa loi , et lui donna ce nom qui renferme l’histoire entière des efforts glorieux de nos ancêtres pour assurer l’indépendance de notre belle patrie.

3. Mais , en laissant l’Italie antique , ainsi que l'Italie romaine , républicaine et impériale , pour en venir à celle qui , subjuguée par les barbares en même temps que toutes les nations de l’Europe, tenta seule de s’en délivrer, la lutte pour l’indépendance commence, sinon à la venue de Théodoric, appelé ou envoyé au nom de l’empereur, au moins vers les dernières années de son règne, dès la première moitié du vi' siècle, c'est-à-dire treize siècles avant nous. Il en existe un document indubitable dans cette accusation { dont l’histoire doute , mais peu importe ici qu’elle fût fondée ou non ) dirigée contre Roëce et autres Italiens, de machiner la reslatiration de l'empire romain. Des documents ultérieurs , des faits incontestables à l’appui de cette vérité, sont les cruautés

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qui suivirent cette accusation , et au milieu desquelles finit ce barbare mais grand Théodoric , plein de clémence auparavant ; les tardives recommandations de concorde qu’il adressa en mourant aux nobles goths et italiens ; les fables populaires dont sa mémoire fut poursuivie ; puis les discussions soulevées entre les Gotbs et les Italiens, au sujet de l’éducation de son successeur ; les vicissitudes d’Amalasonte et de Théodat , qui appelèrent enfln les Grecs , prétendus restaurateurs de l'empire. — Mais, triste résultat de ces appels au dehors , les Grecs ne restaurèrent pas l’empire italien , iis étendirent seulement la domination grecque ; et de royaume qu’elle était , l’Italie devint province. De là résulte un grand enseignement. Jamais assez répété : qu’il ne faut^pas demander aux étrangers les restaurations d’indépendance ; et cet autre encore : qu’il ne faut pas les compliquer d’autres restaurations.

4. L’empire grec mit quelque vingt ans à établir sa domination sur la totalité de la province italienne, pois dix autres à l’y défendre avec peiqe , pour succomber ensuite sous les Lombards. Alors la Péninsule fut divisée pour ne se réunir peut-êtrejamais(l); les Grecs tenaient presque toute la partie orientale avec Rome , les Lombards presque toute la portion occidentale. Mais les Italo-Grecsou Impériaux ou Romains , comme ils se nommaient , furent sans compa-

(I) Nous ne voulons pas, par nos prévisions, empiéter sur les desseins de la Providence avec ce jamais, quoique dubitatif ; d’autant plus que , loin de désirer pour l’Italie cette centralisation qui réduit la France entière à Paris , nous croyons qu’une confédération bien combinée de cinq ou six États véritablement nationaux serait la meilieure des réunions. Tbao.

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raison plus indépendants que les Italo-Lonibards. Ils avaient des exarques , des ducs , des gouverneurs grecs , étrangers , pervers ; mais iis leur obéissaient peu et rarement ; ils obéissaient plutôt aux papes , à leurs évéques , à leurs magistrats citoyens. C’étaient déjà de véritables communes , à la manière de celles de la Lombardie et de la Toscane cinq siècles plus tard. Elles ne tenaient pas plus compte de l’empereur grec, éloigné d’elles, que celles-ci des empereurs allemands à leurs portes; et, comme celles-ci, elles firent les ligues et les confédérations dont nous avons déjà parlé. Telle est la véritable et glorieuse origine de la puissance temporelle des papes ; origine aussi ancienne et plus légitime en réalité que celle de quelque royaume européen que ce soit. Là est l’excuse ou plutôt le mérite et la vertu de leur constante résistance aux Lombards; là est la gloire de Grégoire le Grand, qui le premier prit la défense de tout ce qui restait d’indépendant ; là celle plus grande encore de Grégoire II , qui défendit cette indépendance contre les Lombards, et l’augmenta contre les Grecs au moyen d'une belle confédération nationale, et sans assistance étrangère; là est l’excuse des papes ses successeurs qui, pressés par des ennemis proches, recoururent, moins lâchement qu’imprudemment et malheureusement, à l’assistance des Francs, étrangers nouveaux. — Le résultat et l’enseignement furent les mêmes que deux siècles auparavant, les nouveaux libérateurs restèrent les maîtres.

5. Ce ne fut pas là tout. On commit bientôt l’autre erreur, plus grande peut-être, de restaurer un nouvel empire romain. Et de même que le premier restauré

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avait été non pas italien, mais grec, celui-là fut franc. Cette restauration de l’empire fut une erreur, une préoccupation, un aveuglement, une manie, une sottise, une imposture presque incompréhensible pour nous. 11 ne nous paraît pas croyable qu'elle ait duré tant de siècles, mille ans et plus, de 800 à 1805. Tant un souvenir, un mot a de puissance ! Mais qu’on ne vienne pas nous dire, à nous autres Italiens, que cet empire romain fut une grande idée de Charlemagne, une gloire du moyen âge , un grand bonheur pour la chrétienté , à laquelle furent ainsi donnés un grand centre temporel et un grand centre spirituel , deux grands chefs, l’empereur et le pape. Je ne sais si tout cela, bien que célébré par un bon poète, peut être de la bonne poésie, mais ce n’est de l’histoire sous aucun rapport. L’ambition de Charlemagne fut grande, mais non son idée, aucune idée ne devant se dire grande lorsqu’elle se rapetisse autant en se réalisant. Il est certain que l’empire conçu par Charlemagne, c’est-àdire, la suprématie d’un roi sur les autres, ne subsista sans contestation que pendant quatorze ans , autant que son fondateur, ou que quatre-vingt-huit ans y compris ceux qu’il traîna au milieu de nombreuses et graves contestations, beaucoup moins que la dynastie carlovingienne dont il fit la perte ; ce qui prouve que ce fut une petite et de plus une mauvaise idée. Et quant à ce qui est de la beauté de l’édifice de la chrétienté posée en équilibre sur deux centres, je ne sais guère voir rien de tout cela , puisqu’on somme le centre impérial ne dura que quatre-vingt-huit ans ou plutôt quatorze, après lesquels chaque roi régna à sa guise, sans s’inquiéter de l’empereur plus que de tout autre

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souverain. Les deux centres ou pivots survécurent bien, cela est vrai , mais pour l’Itaiie seulement, où l’intervention impériale fut non pas un bonheur, mais un très-grand malheur, se reproduisant sous mille formes diverses. En effet, elle fut cause, en premier lieu , que l’empereur devant être roi d’Italie , tous les rois carlovingiens voulurent ce royaume, se le disputèrent et l’envahirent. Elle fut cause en outre que le petit nombre de princes italiens, deux Bérenger, un Gui et un Ârduin, après avoir réussi à se faire rois d’Italie, ne purent demeurer tels, comme d’autres princes restèrent rois de France, d’Espagne, d’Allemagne ; ce qui, soit qu’il faille ou non le regretter pour la suite des temps, fut un grand malheur pour une époque où l’Italie y gagna d’étre plus bouleversée par des invasions, plus corrompue , plus avilie que ne le fut jamais ni elle ni aucune autre nation chrétienne. Ces rois-là en effet furent bien avilis qui soumirent la couronne italienne à celle de l’Allemagne; bien avilis ces princes qui ne tenaient leur puissance que des interventions étrangères; bien a vi lies ces princesses ou p I utôt ces prostituées qui ne devaient la leur qu’aux débauches nationales et étrangères; bien avilis ces ecclésiastiques enveloppés dans toutes ces turpitudes, acheteurs et vendeurs des sièges épiscopaux et de la chaire de Saint- Pierre elle- même; bien avilie la nation tout entière qui dans ce siècle et demi eut plus que jamais recours au dehors, et qui à la mort de Henri de Saxe, en vint au point de mendier des maîtres par toute l’Europe, en France , en Castille, en Germanie, de faire refuser de tout le monde sa servitude, excepté des Allemands qui toujours ont été prêts à en tirer profit. Je sais bien

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que nos imperturbables flatteurs , qui nous excusent quand ils ne peuvent nous louer , et nous consolent quand ils ne peuvent nous excuser par la comparaison des vices des autres , diront que vers l’an mil il y eut une époque d’avilissement pour toute la chrétienté , pour nos maîtres comme pour nous esclaves , pour les acheteurs comme pour les vendeurs de notre indépendance; mais je dis que dans de pareils contrats les vendeurs sont de beaucoup plus avilis que les acheteurs, celui qui se fait esclave que celui qui se fait maître. Je persiste donc dans mon dire,et je répète, pour conclure, que la nation italienne tomba alors plus bas que n’étaient jamais tombées ni elleni aucune autre nation chrétienne , et que ce fut l’effet de ce mauvais rêve de la suprématie impériale (l). — Il me semble

(I) Cela est vrai; nous ne contestons pas à l’auteur que les prétendus droits du Saint-Empire ont été funestes à l’Italie; mais il n’en est pas moins vrai que le Saint-Empire a été un peu sévèrement Jugé par lui.

Selon nous, après la résistance de l’Italie pour ne pas se laisser entièrement dompter par les barbares (ce qui sauva les anciens éléments de la civilisation Italo-grecque , et permit aux éléments chrétiens de la raviver sous des formes nouvelles), le Saint-Empire a été, non la seule, mais la plus grande conception de l’Eglise catholique: il eut pour but de diminuer à temps cette tendance des vainqueurs à l’isolement, qui survécut au moyen décentralisation le plus puissant, et qui, sans cela et sans les communes, aurait probablement réussi k réaliser partout le partage des terres , des arbres , des animaux et des hommes considérés comme une même chose ; elle serait parvenue à ramener le monde occidental au moins à l’élat de barbarie où se trouvaient avant César les tribus celtiques.

Il nous est impossible de développer , dans une note , une thèse qui est peut-être la plus importante de l’histoire du moyen âge, et qued’ilinstres historiens ont pris soin d’écarter, pour ne pas compromettre ce qu’on est convenu d’appeler les éléments civilisateurs de la race germanique; mais il ne sera pas tout à fait inutile de l’avoir rappelée ici- Tkad.

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résulter de là deux enseignements, le premier, qu’avant deviser à la suprématie il faut arriver à l’égalité ; le second , c’est que l’égalité à laquelle il faut d’abord parvenir avec les nations fndépendantes , c’est l’indépendance.

Mais les nations chrétiennes peuvent être atteintes DE maladies et NON MOURIR, dit admirablement M. Gioberti (1).

6. En effet, l’bistoire du xi« siècle non-seulement prouve cette vérité, mais elle révèle les causes de ce fait, elle indique les moyens de la guérison. Le remède qu’ont les nations chrétiennes et qui manquait aux anciennes nations est l’Église, qui, incorruptible qu’elle est, suffit à les préserver d’une corruption mortelle, suffit à conserver la vertu, l’activité chrétienne, source intarissable de vie. Plusieurs de ses membres que la corruption n’avait pas atteints se retirèrent du monde, s’ensevelirent dans les monastères. Ceux de Cluny, de Cîteaux, des Chartreux, des Camaldules, de Vallombreuse et plusieurs autres furent fondés à cette époque ; et leur principal mérite ne fut pas, comme on a coutume de le dire avec trop d’humilité, d’avoir conservé les manuscrits, ou les lettres, ou l’agriculture, mais bien la vertu, la vertu austère, la vertu chrétienne. L’histoire de ces cloîtres aux environs de l’an mil est une merveille, un miracle continuel. Un homme, un saint prenait en dégoût le siècle (ce siècle à foudroyer réellement), il s’indignait contre les mœurs des laïques, du clergé, des moines , et il formait le dessein de fonder un nouveau monastère, d’y rétablir la discipline. Il le

(I) Del primato, etc., lom. Il, p. 327.

fondait avec deux ou trois compagnons, dont le nombre augmentait jusqu'à une centaine; il en fondait alors d’autres aux environs, et le tout ensemble s’appelait une rèjorme. Parfois le fondateur avait à peine fermé les yeux, ou même avant, et la réforme tombait dans la corruption générale, tant celle-ci avait de force I Mais alors se reproduisait un autre réformateur, un autre monastère , une autre réforme; et, celle-là corrompue, une autre, puis encore une autre, tant que dura la corruption universelle, et même plus tard. Cependant, tantôt dans un cloître, tantôt dans un autre, la vertu avait un asile où elle pouvait se conserver, et il en sortit vers la moitié du siècle une foule, une phalange d'hommes que je ne sais si je dois nommer de grands saints, de grands philosophes, de grands réformateurs ecclésiastiques ou de grands politiques, car ils furent tout cela ; de ce nombre étaient Pierre Lombard, Lanfranc, saint Anselme d’Aoste , un ou deux autres Anselme, saint Pierre Damien, llannon de Cologne, Hildebrand enfin , c’est-à-dire Grégoire VII, le plus grand, mais non le seul grand, le jirincc de cette phalange déjà formée. Grand par l’esprit sans doute, mais plus grand par la foi, grand politique, mais pontife encore plus grand , il recueillit et répandit au loin les fruits que les autres avaient semés. Ce fut à lui et à tous les autres ensemble que la chrétienté, corrompue en général, dut sa guérison, mais particulièrement l’Italie, plus corrompue encore; et cela non-seulement parce que la plupart d’entre eux naquirent en Italie, mais surtout parce qu’ils s’occupèrent unanimement de guértr Rome , d’y rétablir la discipline et l’indépendance ecclésiastiques, et dès que celles-ci eurent com-

raencé à renaître, elles furent suivies, comme conséquence naturelle, de l’indépendance italienne. On dispute en vain sur la misérable question de savoir quelle part revint ou non aux évêques et aux ecclésiastiques dans l’établissement des communes; en vain on allègue que celles-ci se soulevèrent parfois non en faveur des évêques et avec leur assistance, mais contre eux. La vertu fit les communes italiennes, et la vertu de ce siècle fut ioconteslablement d’origine ecclésiastique, même celle qui dans certains lieux se tourna contre des ecclésiastiques corrompus. De là ressort cet enseignement : que la vertu fait l'indépendance, et cet autre : que nulles personnes n’ont peut-être plus d’iniluence sur les vertus nationales que les ecclésiastiques.

7. C’est donc du pontificat de Grégoire VII (en l’an 1073) que commence ce long siècle dont nous avons dit qu’il était le plus beau de l’histoire d’Italie, attendu qu’il fut le seul beau dans l’histoire de l’indépendance, le siècle où celle-ci fut conquise par les communes. Il commence en même temps et s’adjoint le siècle des plus grands papes politiques qui aient existé. En premier se présente Grégoire VII dont on ne finit pas facilement de parler, qui fut l’inventeur des croisades, le défenseur des peuples et des princes opprimés , le fondateur du seul véritable centre politique qui ait existé au moyen âge. Peut-être exagéra-t-il cette centralisation, peut-être usurpa-t-il quelques droits temporels , ce dont on le blâmait jadis, et dont on le loue souvent maintenant, tandis qu’il faudrait se contenter de l’excuser. Grégoire VII combattit avec longanimité pour toutes ses grandes entreprises, et mourut au milieu d’elles, exilé, martyr, en se vantant de sa tâche et

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en la transmettant à ses successeurs. Dans le nombre se distinguent un Urbain II qui réalisa la pensée des croisades , un Calixte II qui accomplit l’indépendance ecclésiastique, un Alexandre III, le grand alliédes communes italiennes. Tous ces papes ne. furent pas du reste les chefs d'un parti italien contre un autre, encore moins les chefs de la nation contre les étrangers. Ils furent ce qu’ils devaient être , les chefs de la chrétienté , rien de moins, rien de plus. Si en portant leur attention sur tous les intérêts chrétiens , si en les protégeant tous, ceux de l’Italie se trouvèrent plus favorisés , ce fut uniquement parce qu’ils étaient alors au nombre des plus importants. La grandeur temporelle du pape et l’indépendance de l’Italie s’accrurent ensemble et s’aidèrent sans doute réciproquement; mais ceux-là tombent dans une grave erreur qui ne savent envisager que l'un ou l’autre côté, et font ainsi les papes plus italiens ou les Italiens plus papistes qu'ils ne le furent réellement. Alexandre III fut le seul pontife qui épousa véritablement la cause de l’indépendance, et il ne s’y associa peut-être entièrement qu’au moment où Frédéric Barberousse lui eut opposé un antipape ; il agit donc plutôt dans les intérêts de la papauté que dans ceux de l’indépendance. Ni lui ni ses prédécesseurs ne sont moins à estimer pour cela. Qui oserait adresser des reproches au lieu de louanges à ceux qui commencèrent par faire leur devoir avant d’aider les autres à remplir le leur, ou même qui s’acquittèrent de leur devoir le plus important avant celui qui l’était moins, ou enfin qui ayant dans leurs mains les intérêts de la chrétienté entière, plus ceux d’une principauté ou même d’une partie de l'Italie

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(car elle ne dépendit jamais d’eux on totalité), songèrent à ceux-là avant ceux-ci ? Mais ce fut là précisément une des causes pour lesquelles cette magnifique guerrede l'indépendance, cette guerre si justement commencée, soutenue avec tant de persévérance, si admirablement amenée à une confédération, si heureusement victorieuseà Legnano, se termina par les paix trop mal combinées de Venise et de Constance. Alexandre III même, le plus grand des papes qui aient combattu pour l’indépendance, ne fût pas plutôt reconnu pour pontife suprême qu’il renonça à l’entreprise, abandonna les communes victorieuses ; et je ne sais qui oserait dire qu’il fit mal, ou qu’il aurait dû rejeter de la communion de l’Église l’Empereur et la moitié de la chrétienté pour les intérêts de l’Italie. Dire qu’il aurait dû faire cesser le schisme comme pape et continuer la guerre comme prince, serait faire une distinction impossible peut-être à maintenir en quelque temps que ce soit, mais surtout en celui-là. Du reste, nous l’avons déjà dit, on ne visait seulement pas à cette époque à une indépendance entière de l’Empereur, et une fois qu’on eut obtenu l’unique point pour lequel on eût combattu , la ligue fut dissoute. — Tous ces faits pourraient fournir de nombreux enseignements, mais deux surtout sont à signaler, savoir : que les confédérations sont indubitablement le meilleur moyen de conquérir l’indépendance, sans laquelle elles ne peuvent pas se maintenir ; et que les papes, puissants appuis pour de telles entreprises , n’en sauraient être utilement les chefs.

8. De la paix de Constance (en l’an 1 183 ) à l’arrivée deCharles VIII (en 149 - 1 ) s’écoulèrent ces trois siècles

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de la jeunesse, de la splendeur et de l’incontestable suprématie de l’Italie, ce dont résultent désormais d’innombrables enseignements; ces siècles qui, de moindre •vertu que le précédent, virent les fils recueillir les fruits semés par les peres, mais sans les faire venir maturité. Ils ne surent pas compléter l’indépendance, séduits qu’ils furent par une autre tâche plus immédiatement attrayante, celle de conquérir et d'exagérer même la liberté intérieure. Ils oublièrent l'Empereur pour se tourner tantôt ici , tantôt là , contre quelque petit tyran, contre des nobles, grands ou petits, contre la riche bourgeoisie (popolani grossi)^ et réciproquement. La lutte se perpétua avec des chances multipliées, avec une imprévoyance qu’on ne saurait concevoir aujourd’hui, avec un excès de licence qui servit ensuite de texte non-seulement aux adversaires des gou vernementspopuiaires, mais aux ennemis de toute liberté. Mais la vérité est que dans ces temps de féodalité , c’est-à-dire, d’une aristocratie plus resserrée et plus oppressive, d’une organisation la plus défectueuse qui ait été jamais, le désordre, la licence elie-méme, tout excès populaire avait pourtant son avantage; c’est à cela que notre nation trop libre et peu indépendante, devait une condition meilleure que celle des peuples soumis au régime féodal. Ce fut là l’avantage de l’Italie, la cause de sa supériorité durant ces trois siècles ; avantage et supériorité qui cessèrent ensuite naturellement d’eux-mémes, quand les inconvénients propres au système féodal ayant diminué chez les autres nations, l’Italie ne se trouva plus avoir à mettre en comparaison que les inconvénients plus grands d’une indépendance incomplète. — Quoiqu’il en soit.

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dès le premier de ces trois siècles , dans la tourmente des nouveaux gouvernements populaires, les dialectes devinrent une langue, langue poétique, politique, nationale, à l’usage de toute espèce de progrès. On vitnaftre et grandir l’industrie, la navigation, le commerce, les richesses, tousles arts, et à leur tête, comme toujours, ceux qu’on appelle les beaux-arts, et qu’on pourrait appeler les arts suprêmes. De ,là cette supériorité de lumières plus incontestable que celle de la civilisation dans toute l'acception du mot , des doutes pouvant rester à cet égard chez ceux qui considèrent l’indépendance comme la plus précieuse de ses conditions. — Quoi qu’il en soit, on se fait généralement une grande illusion sur ces trois siècles. Souvent ces communes au gouvernement populaire se donnèrent ellesmêmes le nom de républiques; c’est ainsi que les ont appelées plusieurs écrivains, et dernièrement encore Sismondi, dans l’ouvrage intitulé précisément des républiques italiennes , l’un des plus lisibles , des plus lus, et, littérairement parlant, l’un des plus beaux livres, de notre histoire. Mais si l’on conserve à ce nom de république le sens étymologique et universellement admis de chose publique, c’est-à-dire, de tout l’État, autrement de l’État indépendant publiquement administré, on reconnaîtra que de toutes les soi-disant républiques italiennes du moyen âge, il n’y en eut qu’unevéritablementtelle, celle de Venise; encore n’en fut-il pas ainsi dès l’instant de sa naissance ou de sa jeunesse fabuleuse, mais seulement lorsqu’après la lutte de l’empire carlovingien avec l’empire grec, au sujet de leurs limites, elle demeura indépendante de tous deux. Toutes nos autres villes restèrent communes

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