‹ Des esprits et de leurs manifestations diversesChapitre 20 sur 341 · Savants embarrass>>s. — le Littré · texte numérisé non relu

Savants embarrass>>s. — le Littré

Nous donnions, au début de cette intro ludion, un spécimen historique du savant ébranlé : c’est celui qui pousse les portes pour s’assure r du silence, et qui change le prétérit : « J’ai tout vu » en ce futur protecteur: a 11 faudra voir ».

I.e savant embarrassé est tout autre chose; comme il ne lui vient pas dans l’idée qu’il puisse jamais être ébranlé, il s’aventure plein de confiance et ne craint nullement de confesser des embarras dont il entend bien se tirer tôt ou tard à son honneur. Éclaireur téméraire de l’armée scientifique, vous le voyez s’élancer en tous sens et gravir

I. Voir le Cosmos de juin 1853, et le livre (le M. de Gasparin, t. ï, H® pa.tie.

INTRODUCTION

toutes les hauteurs sans se douter de tous les Asp7'omonte que peut receler une question.

Depuis nos dernières luttes avec MM. Babinet, Faraday, Chevreul et de Gasparin, d’autres antagonistes ont donc surgi dans le même camp, et, pleins de mépris pour les entêtements et les dédains de leurs collègues, n’ont pas craint de les contredire en déclarant la question digne du plus sèideux exame^i.

En tête de ces critiques nouveaux, voici venir d’abord M. le docteur Littré, le chef de cette philosophie positive, à laquelle la Revue des Deux Mondes^ promettait il y a quelque temps «l’avenir et la domination universelle (sic), » En attendant cet avenir (puisse Dieu nous l’épargner!) M. le docteur Littré est sans contredit, dans le présent, Fesprit le plus net et souvent le plus loyalement logique dans la voie qui conduit une intelligence... aux abîmes.

Chef d’une école vouée exclusivement aux faits visibles et palpables, M. Littré a senti tout ce qu’il y aurait de révoltant à taire un vrai déluge de faits visibles et palpés. 11 n’a pas voulu déshonorer son principe ; mais comme aucun de ses amis ne lui eut jeté la première pierre pour un péché si commun, on doit lui savoir un gré infini de 'Sa prise au sérieux.

Il y a toutefois bien des manières d’obéir à un devoir. Voyons quelle est la sienne.

D’abord son exposition ne manque ni de largeur ni de fidélité. Après avoir raconté et, par conséquent, accepté les manifestations surnaturelles des siècles passés, telles que « les possessions de religieuses qui se voyaient arracher violemment de leurs mains les vases qu’elles tenaient, déchirer les chairs, retourner tous les membres, soulever en l’air tout le corps, malgré les efforts des nombreux assistants, etc., » il consent à nous montrer, sous le pontificat de Jules II, « cent soixante démoniaques, dans la bande desquels on remarquait des personnes ^nortes depuis longtemps, qui nommaient lès gens qu* elles n'avaient jamais vus... ou lisaient dans la pensée d’autrui, etc., etc. » Puis les phénomènes des camîsards : « Phénomènes sans exemple dans l’histoire, dit-il, où nous voyons un enfant de quinze mois prophétisant dans son berceau, distinctement et à voix haute... )) Puis encore les merveilles si connues du diacre Paris, merveilles telles que « le don de la parole inspirée, V invulnérabilité complète des fanatiques au milieu des distensions, pressions, supplices auxquels succédaient ensuite les pirouettements incessants et à vitesse

^ . 45 janvier 4 860.

LA SCIENCE ET L* OCCULT ISM E.

prodigieuse, etc., etc.^ » M. Littré accepte tout cela, puisqu’il espère l’expliquer, et pour un débutant c’est assez généreux.

Arrivant enfin aux phénomènes de 1853 : « 11 y avait longtemps, dit-il, qu’aucun grand fait de ce genre ne s’était produit dans les temps modernes. Tout se réduisait à des cas isolés, sans importance, lorsque tout à coup reparaît sous une autre forme un ébranlement analogue à celui des âges précédents... meubles qui craquent, tables qui causent, qui comptent, qui, par leurs moteurs invisibles, jouent des airs sur des instruments, sonnent les cloches, exécutent des marches militaires. Ailleurs, des mains sans corps... des formes humaines diaphanes dont on entend parfois la voix. Tout à côté, des porcelaines qui se brisent, des étoffes qui se déchirent, des fenêtres brisées à coups de pierres, phénomènes qu’il faut rapprocher de celui des vases que nous avons vus arrachés aux religieuses, et des suspensions de ces religieuses quelques instants dans les airs^. »

Tous ces détails, M. Littré les retrouve donc partout. « Aujourd’hui, dit-il, il ne s’agit plus de jansénisme, mais bien de modifier par tout cela les conditions d’existence, la foi, la philosophie du siècle et le gouvernement du monde. »

Mais notre savant rapporteur rencontre alors les incroyants.

« Sans doute, en aucun temps, dit-il, il ne manque d’esprits incrédules;... mais nier et expliquer sont deux choses fort différentes, dont l’une ne remplace jamais l’autre. »

On voit donc qu’il s’agit d’apporter une doctrine. M. Littré se charge d’en fournir une qui « n’a jamais surgi dans le moyen âge, » et c’est grâce « aux progrès de la pathologie » qu’il va pouvoir la présenter.

« Ne voyez-vous donc pas, dit-il, que chaque fois qu’il s’agit de possessions, il survient des tremblements, des convulsions. Est-ce que ces accidents ne sont pas de la compétence du médecin? »

Ce premier argument n’est pas heureux. On croit rêver pour peu que l’on ait parcouru ces in-folio démonologiques du moyen âge. Comme ces vrais savants, tant admirés par le docteur Calmeil luimême, auraient accueilli ce raisonnement: « Les effets sont nerveux, donc la cause est nerveuse! » Autant nier tout d’un coup l’action de l’esprit divin sur la matière. Quand le chagrin, la peur, une idée, un sentiment quelconque vous donne une attaque de nerfs, va-t-il donc

1. Voir la Revue des Deux Mondes ^ n® du 15 février 1860, pages 851, 853, 856, 857.

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