DE L'HOMME
Dieu. — Les Esprits. — Magnificences des expressions bibliques. — Double paradoxe sur le mutisme et le mythisme de Moïse. — Impossibilité de l’emprunt judéo-mazdéen à l’égard des anges, démontrée par ceux même qui le disent certain. — Les papyrus égyptiens et les scribes de Rhamsès II vengeant énergiquement Mosou des attaques de Berlin et de Paris.
/. — Dieu.
Plus d’une fois on a félicité le xix® siècle d’avoir, parmi tant de vérités naufragées, sauveté laplus importante de toutes, celle de l’existence et de l’unité divines. Pour mieux apprécier la justesse de ces félicitations , il suffira de comparer l’enseignement officiel de ce même siècle avec celui que la foi religieuse nous impose.
En ce moment, deux voix se font entendre à nos côtés, l’une à droite, l’autre à gauche; et quoique la suprême sagesse ait pris soin de iious répéter plus d’une fois ce conseil :
« Écoute ce qui est à. ta droite, méprise ce qui est à ta gauche, » nous nous trouvons forcé de les écouter provisoirement toutes les deux, et de commencer par celle qu’il nous est enjoint de suspecter.
« Nul ne croit en DIEU plus que moi, s’écrie-t-elle; quel est le calomniateur qui en doute? Je le proclame tous les jours; il est vrai que mon Dieu n’est pas celui du vulgaire, mais bien celui des penseurs, celui de Lucrèce, de Spinosa, de Hegel, c’est-à-dire des trois plus grands génies de l’antiquité, du moyen âge et de nos temps modernes. Avec eux je reconnais dans ce monde un Dieu qui ne fait qu’un avec lui. Substance unique, éternelle, force infinie, absolue, mais inconsciente et surtout IMPERSONNELLE ; mon Dieu, c’est le cosmos et le théos substantiellement identifiés de toute éternité. Et voilà pourquoi le grand Apôtre a pu dire, sans que ses disciples le comprissent : « C’est en lui que nous vivons, que nous nous remuons et que nous sommes. » Si donc nous péchons en quelque chose, c’est par l’exagération du respect, puisque nous constituons et voyons le grand être , bien plus intimement que ne le font les chrétiens, au fond de toute chose et de nous-mêmes.»
Cette voix de la gauche est forte, puissante, partant de haut, et quoiqu’elle soit d’une tristesse et d’une sécheresse qui pénètrent , elle tire une certaine autorité de sa large compréhension de l’infini, de son respect pour l’immutabilité des lois de la nature, de la témérité même de ses audacieuses conceptions, et ne paraît même pas contredire au premier abord la parole apostolique sur laquelle elle ose s’appuyer.
Prêtons maintenant l’oreille à la voix qui parle à notre droite.
« Je crois en DIEU, nous dit celle-ci, en Dieu notre père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, de toutes les choses visibles et invisibles, etc. »
Dès le début quelle différence de langage, et comme tout aussitôt, cœur et raison, savent comprendre ! Non, Dieu n’est pas inconscient , car il serait inférieur aux consciences qu’il a
DiEr.
faites ; non, Dieu n’est pas nous-mêmes, car nous qui nous décernons cet honneur, nous serions donc sortis de nos propres mains créatrices? Usurpation ridicule, dont il nous faudrait aussitôt partager le bénéfice et la gloire avec la brute immonde qui rampe autour de nous, comme avec le gravier que nous écrasons sous nos pieds.
Ah ! certes, les premiers âges chrétiens connaissaient mieux que nous cette divinité. « Dieu, nature supra-substantielle, disaient-ils, bonté immense, excédant toute parole, tout savoir, toute intelligence, unique puissance qui ait pu dire d’elle-même: « Pourquoi me demandes-tu mon nom, tu ne sais donc pas qu’il est admirable? Seul je suis, oui, seul je suis la vie, la lumière, la vérité. » A leurs yeux c’était donc le bon, le beau, le sage, le bien-aimé, l’éternel, le père des siècles et l’ancien des jours, surpassant tout par sa grandeur, porté sur les esprits, habitant à la fois tous les cœurs, les âmes et les corps, le ciel et la terre. Constamment immuable dans le monde, autour du monde et par delà le monde, il est tout ce qui est,
oui, TOUT A LA FOIS, SAxNS CEPENDANT ÊTRE RIEN DE CE QUI EST
Entre ces deux voix, prononçant à peu près les mêmes mots, mais séparés quant au sens qu’ elles leur donnent par un profond abîme, qui pourrait hésiter?
La philosophie moderne n’hésite pas cependant; elle écoute de préférence celle qui sort des ténèbres de gauche, sini- STRA, et qui les rend de plus en plus épaisses; toutefois, par ce mot (( philosophie » nous entendons la philosophie dominante, enseignante, officielle, sans nous préoccuper des nombreuses exceptions que nous aimons à reconnaître.
L’esprit français, en effet, aussi clair que sa langue, sauvegardera toujours d’un panthéisme trop grossier toutes les intelligences d’élite qui ne séparent du vrai ni le beau ni le bon.
1 . Dpii nom.fi divins, par saint Denys, traduction Darboy, p. 348.
Toujours ces intelligences instinctivement savantes répéteront avec un grand poète
. Il n’est pas deux croyances ;»
Je ne sais pas son nom, mais, regardant les cieux,
Je sais qu’ils sont a lui, je sais qu’ils sont immenses,
Et que l’immensité ne saurait être a deux
Voilà ce que le déiste moderne saura toujours opposer de plus beau sur l’action créatrice et sur l’unité divine aux confusions insensées du panthéisme scientifique; mais n’espérez pas mieux, et surtout ne lui demandez pas la preuve que Bossuet s’est trompé en proclamant le déisme « un athéisme déguisé, » il vous prouverait, hélas! tout le contraire.
A plus forte raison, ne lui demandez jamais rien sur les mystères et les attributs de la divinité qu’il proclame, ne l’interrogez pas, par exemple, sur la triplicité du Dieu un, sur ces « trois adorables personnes, dont le bonheur et la gloire sont d’habiter persévéramment l’une dans l’autre, de manière que la plus stricte unité subsiste avec la distinction la plus réelle. Il en est de cette unité multiple comme de l’éclat projeté par une multitude de flambeaux unis dans leur dislinction, etdistingués dans leur ensemble; comme eux elle ne perd jamais rien ni de son unique et indivisible splendeur, ni de son existence individuelle et privée elle reste ce mystérieux océan de l’être et de l’amour, que nous connaissons seulement par les fruits mystérieux de sa fécondité; quant à son mode de production, c’est ce que personne n’a jamais su dire ni concevoir^. »
Ce que personne n’a jamais pu dire ni comprendre, qui donc aurait pu l’inventer, et comment eût-on pu le propager? Aussi verrons-nous que tous les âges, que toutes les contrées et que toutes les traditions chantent d’un commun accord cette vérité primordiale : « Il y en a trois qui rendent
'1. Musset.