‹ Des esprits et de leurs manifestations diversesChapitre 83 sur 341 · Revue des Deux Mondes, 15 mai · texte numérisé non relu

Revue des Deux Mondes, 15 mai

DERNIER MOT DE l’INCROYANCE ANGLAISE. 73

BIBLE A CESSÉ d’ EXISTER ; que ne pouvant donc plus faire un usage exclusif et superstitieux de l’Écriture sainte , la théologie n’en regardera' pas moins le christianisme comme la meilleure des religions; bien qu’à ses yeux ce ne soit plus LA SEULE, sa valeur n’étant désormais que relative.

On se demande dans toute l’Angleterre aujourd’hui, si le protestantisme ne serait pas destiné à périr dans cette crise ; nous ne craignons pas, pour notre part, de répondre hardiment (1 Oui, » et voici pourquoi : c’est qu’avec l’exégèse que nous avons fait subir à la Bible , et surtout avec l’adhésion à peu près générale de toutes les intelligences à la nullité du surnaturel, le rationalisme nous paraît assuré d’un triomphe qui ne respectera certes pas la liberté d’examen.

Aussi, voyez devant ce grand scandale , qui pour eux est une question de « to be, or not to be , » quels embarras et quelle audace, quelle impuissance et quelles colères! quels anathèmes et quelle patience! on ne sait ce qui doit le plus effrayer, ou de ces fureurs sans force de l’université, ou de ces protestations « tremblantes et boiteuses » du clergé, contre un livre dont les douze premières éditionsont été lues en quelques mois par toute l’Amérique et l’Angleterre. Que répondre d’ailleurs à des gens qui vous disent : « Nous n’agissons ni par surprise ni par ruse ; nous ne publions en forme de livre aujourd’hui, que ce que chacun professe dans l’église et même publie librement depuis vingt ans; pasteurs, vous êtes nos premiers maîtres? »

Mais voyons donc un peu le sonimaire de ce factum revêtu d’un caractère officiel :

— M. Temple, chapelain ordinaire de la reine, comme nous l’avons dit, et futur évêque de Londres, nie complètement le surnaturel divin.

M. William nie à son tour le surnaturalisme irrationnel, et prétend que les documents relatifs à la Bible et fournis par les voyageurs modernes, tels que Layard, Rawlinson, Robinson, Stanley, n’en contiennent pas la moindre trace.

IMPORTANCE HISTORIQUE, ETC

Nous vérifierons la chose dans ce mémoire.

Un troisième, Bunsen aidant, nous raconte combien il aura fallu de siècles pour la création du langage, ce 'qui ferait supposer que ces messieurs ne sont même plus au courant de la science incroyante à ce sujet.

Un quatrième, M. Godwin, affirme qu’il faut rejeter de la Bible tout l’élément prophétique.

Un cinquième, M. Powell, consacre un des chapitres principaux à cette question : « Le miracle existe-t-il ? et pose en principe qu’on a le droit de nier sans examen (c’est toujours une loi d’exception qu’on invoque à ce sujet) toute intervention merveilleuse. Seule elle suffit h créer un obstacle à la réception de l’Évangile, Hume ayant dit avec raison que « l’incrédibilité d’un fait qui ne découle d’aucune loi, est plus forte que la crédibilité du témoignage. »

Effectivement, ajoute la Revue, « qui de nous admettrait aujourd’hui, même un fait de sorcellerie, malgré les aveux réitérés du coupable? »

Voyez comme tout s’enchaîne et se tient !

Mais voyez aussi comme tout s’enchaîne et se tient en fait d’illogisme et de folle critique. Selon M. Powell :

1“ « Les miracles sont impossibles. » — Pourquoi? — « Parce que notre méthode d’induction ne s’appuyant que sur la constance des lois naturelles, il faut choisir entre elle et l’inconstance qui résulte du miracle.» — Donc voici la toute-puissance accordée à Dieu de suspendre ses propres lois, qui dépend d’une méthode scholastique. Quelle gloire pour l’induction baconienne ! Avant elle, rien ne s’opposait à ce que Dieu ressuscitât un mort, mais depuis le jour où un pauvre régent de collège a divinisé l’induction du haut de sa chaire , tous ces morts-lâ ont dû. rester dans leur tombe, de par la loi du collège.

2“ « Un miracle est impossible à prouver, car aucun fait surnaturel ne peut être l’objet d’un témoignage. » — Nous l’avons dit ailleurs, le fait est toujours indépendant de l’épithète qu’on

DERNIER MOT DE l’INCROTANCE ANGLAISE. 75

lui donne. Établissez-le et vous le qualifierez plus tard. Égalité parfaite des faits devant la loi, voilà la première, la seule loi de tout jury. L’estimation de leur valeur et de leur nature est l’affaire des appréciateurs et des juges. En d’autres termes, vingt témoins vous disent : nous jurons que cet homme est mort il y a six mois, que nous l’avons vu mettre en terre à cette époque, qu’au jour de son exhumation on n’a exhumé que ses ossements, mais qu’à la voix d’un homme, ces ossements ont revêtu toutes leurs chairs... qu’il est redevenu sous nos yeux tel que vous le voyez sous les vôtres.. . Voilà le fait matériel, grossier, palpable, et quoi que vous en disiez, véritable objet du témoignage, ni plus ni moins que tous les faits du monde sans exception.

Maintenant vous tenez à en faire une exception, sous ce prétexte que c’est un fait surnaturel. Mais cela ne nous regarde en rien, c’est vous qui le proclamez surnaturel. C’est votre atfaire, et lorsque vous le qualifiez ainsi, c’est qu’ apparemment vous jugez miraculeux ce que nous nous contentons, nous, de raconter. Donc, poser en principe qu’un fait surnaturel échappe au témoignage, c’est dire tout simplement qu’un fait n’est pas un fait.

3" « Mais nous ne connaissons pas l’étendue des forces naturelles. » — A la bonne heure; nous comprenons cet argument, et quand vous nous aurez montré la force matérielle spontanée au moyen de laquelle un homme comme nous commandera à la mort et brisera les cercueils, nous vous promettons de déchirer l’Évangile. Mais encore une fois, c’est une question d’avenir et d’hypothèse, qui, cette fois, pour le coup, échappe au témoignage.

Û.° « Les prétendus miracles de Jésus-Christ n’avaient d’autre but, à ses yeux, que celui de se faire écouter et non de créer la foi... 11 n’y attachait pas d’importance. — Ah! ceci, par exemple, commence à passer la mesure, et l’on ne comprend pas que des savants, qui se respectent, consentent à prouver qu’ils ne savent même pas lire, puisque chaque page des deux

IMPORTANCE HISTORIQUE, ETC

Testaments est un appel au miracle et à sa force déterminante. » « Si vous ne me croyez pas, croyez-en du moins à mes œuvres. . . Si je n’avais pas fait ces œuvres, vous ne seriez pas coupables. Vous reconnaîtrez mes disciples en ce qu’ils guériront les sourds et les aveugles, chasseront les démons, ressusciteront les morts, etc. »

Voilà cependant toute la quintescence du fameux livre « Essays and reviews ! »

Et voilà toute la foi anglaise en déroute par une semblable collection de non-sens et de contre-vérités ! Et tout le christianisme sera menacé de s’écrouler en ce pays, devant une série de paradoxes si faibles et si déraisonnables... qu’on en rougit pour ceux que l’on combat!

Le Christ n’attachant pas d’importance a sa résurrection ! Voilà la découverte qui épouvante l’Angleterre!

Eh bien, elle a raison, et voici pourquoi : c’est que ces énormités ont été de longue main préparées, et pour ainsi dire autorisées par la répugnance de l’esprit public et par les concessions de tous lés docteurs officiels et semi-rationalistes de l’Angleterre. Ah ! cette fois, M. Powel a raison lorsqu’il dit à ses adversaires protestants : « Vous doutez de votre cause, vous ne l’appuyez plus que sur des expédients et sur une phraséologie stéréotypée qui consiste à nous dire : « 11 y a des sujets qui ne peuvent être démontrés. Une vérité morale ne peut dépendre d’un miracle constaté par les sens, etc., etc. »

Voilà la vérité parfaite, cette fois. C’est l’affaiblissement, pour ne pas dire la disparition, de la foi protestante au surnaturel, qui a préparé l’avénement du misérable livre, dans lequel sans cela on chercherait vainement une vérité.

Mais nous nous abusons noüs-même, et nous ne voyons pas que ces dénégateurs du miracle ne tiennent qu’à substituer les leurs à ceux de l’Évangile.

Écoutez plutôt :

« Il est- bien vrai, dit l’auteur des Essays, que l’archevêque Whately disait, avec une certaine apparence de raison, que

DERNIER MOT DE l’INCROYANCE ANGLAISE.

« sans les miracles ou ce qui pouvait paraître tel, les apôtres n’auraient même pas été écoutés; » il est vrai que Locke a cru aux miracles et que Paley les appelle « les certificats d’une religion; » que, de son côté, Channing les appelait « la manifestation du gouvernement paternel de la Providence, » et que l’un des théologiens les plus hardis de notre temps ne comprend pas que « l’on ose s’appeler chrétien, lorsqu’on leur refuse son assentiment. » Mais tout cela n a plus de sens, — toujours selon les Essaijs, — il faut savoir distinguer, et lorsqu’on demande « le miracle existe-t-il? » il faut savoir répondre hardiment : — oui et non ; non comme interruption de l’ordre établi, non objectivement; oui comme effet sur les esprits éblouis, oui subjectivement; le miracle est une manière de frapper l’esprit des peuples résolue de toute éternité... C’est un événement régulier, arrivant à son tour, et destiné à paraître exceptionnel à des yeux fascinés... C’est enfin un moyen d’éducation destiné à faire place à d’autres. «

Restons-en là, et laissons nos lecteurs sur cette définition du miracle; nous verrons quelle cadre à merveille avec cette conclusion de M. Pattison, le recteur du collég-ede Lindson, à Oxford : « Maintenant, il faudrait rechercher, dit-il en finissant lui-même, sur quelle base doit désormais reposer la religion ; mais cette recherche serait aussi difficile que peu profitable ; heureusement, il existe une haute théologie, un procédé contemplatif et spéculatif, par le moyen duquel l’esprit s’élève dans un monde supérieur, et jouit déjà sur la terre d’une sorte

de VISION BÉATIFIQÜE. »

Dans le chapitre suivant nous tâcherons de déchiffrer cet énigme.

En général, on n’a jamais répudié les vrais miracles sans tomber dans les faux, et il y a longtemps que nous voyons venir ceux-ci.

Dernier mot ou delenda Carthago * de la critique française. — MM. Guignault, Quinet, Renan, Littré, Salverte, Maury, Figuier, etc.

i, — École nébuleuse.

Avant d’en arriver à dire ce que M. Reville disait dernièrement dans un journal consacré à la cause protestante : « qui dit miracle dit ignorance, » il a fallu bien des essais et bien du temps.

Nous avons déjà montré toute la part d’influence qui revenait à l’Allemagne dans la fausse direction prise par notre critique française; nous allons voir celle-ci plus que jamais attachée au char de cette aventurière, la suivre dans toutes ses folies, jusqu’à ce qu’elle touche avec elle au fond de Y humanisme de Stirner ou du néant cosmique de Humboldt.

Avant d’en arriver là, elle semble cependant ébranlée quelque peu — et toujours comme l’Allemagne — par les aperçus quasi-catholiques de Creuzer sur l’esprit générateur des religions. Nous avons dit les embarras et les aveux de ce dernier auteur.

Il faut rqndre cette justice à M. Guignault, membre de l’Institut et le premier de tous nos mythologues actuels, qu’il vint sinon éclairer, au moins élargir considérablement cette grande question des « religions antiques, » en traduisant et commentant tout à la fois l’œuvre dont nous parlons. Il fallait certes beaucoup de science et de courage pour essayer l’endiguement d’un tel fleuve, et pour se frayer à soi-même un second courant parallèle et distinct, à côté du premier.

Cependant, il faut bien le dire encore, dans ce parallélisme, l’avantage reste presque toujours au maître.

Ainsi, nous voyions tout à l’heure jusqu’à quel point et avec

Page 1