CHAPITRE IV
Russie
La réforme monétaire de M. de WiTTE qui, sur la fin du XIX° siècle, parvint à stabiliser le rouble russe, nous offre le remarquable exemple de ce que peut donner sous un gouvernement autoritaire, l'application continue, au cours d'une vingtaine d'années, d'une bonne politique arrêtée une fois pour toutes.
Les premiers billets d'Etat, qui prirent le nom d’assignats, firent leur apparition en Russie en 1768. En 1843, une réforme consacra leur dépréciation et l'échange de ces assignats contre 170 millions de « roubles crédits », à raison de 350 unités de l’ancienne monnaie pour 100 de la nouvelle. La Russie était alors sous le régime de l'étalon d'argent. Les nouveaux billets, garantis pour 1/6 par du métal blanc, étaient émis au pair, correspondant à une parité de 4 francs. Ils avaient cours légal et étaient remboursables en espèces.
La réforme réussit ; les circonstances furent tout de
suite favorables, et l'achat de 50 millions de rentes françaises par l'Empereur, en 1847, est resté un exemple célèbre de la prospérité qui régnait alors dans le pays. Mais lorsque, par la suite, le Gouvernement eût à soutenir la guerre de Crimée, les ressources ordinaires étant devenues insuffisantes, il fit appel à des émissions successives qui portèrent finalement la circulation à 735 millions de roubles en 1857 : il fallut établir le cours forcé et le papier se déprécia.
Le désordre monétaire ne put être supprimé, malgré les efforts du Gouvernement, et la guerre russo-turque fit réapparaître, vingt ans après, les émissions désordonnées de papier monnaie ; en 1878, le total de la circulation s'élevait à 1.133 millions de roubles-crédit : le change en était tombé alors à 2,64 francs.
À cette même époque, la baisse de l'argent devenait inquiétante. Avant d'entreprendre la restauration monétaire se posait ainsi la question de l’étalon ; le ministre des Finances Vichnegradsky eut le mérite de prévoir la suprématie prochaine de l'or dans les règlements internationaux, et de s'attacher aussitôt au renforcement de l'encaisse or à la Banque Nationale de Russie. Inaugurée par Jui et poursuivie par son successeur M. de Witte, celte politique fit s’accumuler à l’Institut d'émission un stock d’or qui, de 170,3 millions en 1885, passa en 1896 à 425 millions de roubles-or. Entre temps devant la grande baisse de l'argent, et s'inspirant de l'exemple récent de l'Inde, M. de Witte supprima en Russie la libre frappe de l'argent, ainsi que l'importation des pièces étrangères, et le billet de banque russe présenta alors ce caractère exceptionnel de n'être appuyé sur aucune base métallique: lé rouble crédit était coté à un cours supérieur à la parité
or du rouble-argent, qui restait pourtant encore l'étalon national de la valeur.
Cependant, l'adoption de l'étalon d'or devenait possible, grâce à l’encaisse métallique de la Banque Nationale. M. de Witte décida de faire le dernier pas: la monnaie d’or serait mise en circulation sur la base de un rouble-or pour 1 +? rouble-papier. Ce rapport était celui auquel, depuis 1887, M. Vichnegradsky avait tendu à stabiliser le change (1) : il fut sanctionné temporairement par l’ukase du 22 août 1896, jusqu'à ce que la Loi monétaire du 7 juin 1899 codifia en un texte unique toutes les différentes mesures adoptées au cours des années précédentes. Les nouvelles pièces d'or, appelées impé- . riales, qui équivalaient en 1885 à 10 roubles, reçurent cours légal à la parité de 15 roubles : il y avait également des demi-impériales de 7 À roubles (?).
Cette réforme consacrait l'établissement de l’étalon d'or en Russie. Le Gouvernement eut à l'origine quelque peine à le faire adopter par la population qui s'étail habituée aux billets de banque : certains droits, dans ce but, furent spécifiés exigibles en or. La Loi de 1899 établit la libre frappe. Quant aux billets, ils étaient converlibles en or dès 1897. L'émission des pièces divisionnaires d'argent fut limitée à trois -roubles par tête d’habitant : leur pouvoir libératoire à 25 roubles. Les billets de banque, jusqu'à concurrence de 600 millions, devaient
(1) En 1893, la spéculation internationale s’effsrça de déprécier le rouble à la Bourse de Berlin ; M. de Witte s’entendit alors avec une banque de la place qui put maintenir la parité de 2,16 marks, en achetant ou vendant des roubles à guichets : ouverts, à ce cours.
(2) Ce rapport équivalait à : 1 rouble papier —66 kopecks 2/3. d'or = 2/3 de rouble d'or = 2 fr. 66 — 2 marks 16. L’impériale valait 40 francs. :
êlre couverts à proportion de 50 % par l'encaisse : audelà, la couverture intégrale était imposée.
Ainsi, la réforme amorcée par l’ukase du 1°” janvier 1881 aboutit à la Loi Monétaire de 1899, consacrant en Russie le passage d'une monnaie fiduciaire, nominalement basée sur l'argent, à une circulation réellement basée sur l'or. Jusqu'en 1914, le change resta relativement stable, malgré les troubles civils et la guerre japonaise: le plus fort écart fut observé en 1906, lorsque les 100 roubles firent à Paris 259 + francs au plus bas.