CHAPITRE XII
ÉTATS DIVERS, PATHOLOGIQUES. — ÉTAT MENTAL DES MOURANTS. — DÉLIRE AIGU FÉBRILE. — ÉTATS DÉPENDANT DE L' ALIÉNATION MENTALE.
Nous ne saurions être complet si nous ne parlions de quelques états encore mal étudiés et où l'esprit présente des modifications particulières; nous ne prétendons même pas lesénumérer tous ; ce serait tracer le cadre de la psychologie morbide; nous nous bornerons à relater certains des faits qui nous ont frappé et à dire un mot des dédoublements observés dans Taliénation mentale.
Etat mental des mourants, — Les mourants présentent certains phénomènes, de par le fait de l'anémie cérébrale sans doute, et il est à remarquer déjà que l'anémie cérébrale semble exalter certaines fonctions du cerveau, mais qu'il n'y a sans doute là qu'un effet indirect. L'anémie frappe sans doute davantage les fonctions les plus élevées, surtout le raisonnement et les centres modérateurs de la pensée, si nous pouvons parler ainsi; elle laisse plus libres ceux de la mémoire et de l'association des idées qui, privés de frein, semblent fonctionner beaucoup plus activement, l'inhibition constante de la raison leur manquant; expliquer ce phénomène est actuellement impossible anatomiquement, mais en psychologie c'est sans doute ainsi que les choses doivent se passer.
Chez les mourants, pour en revenir à notre sujet, nous trouvons souvent Texemple de cette suractivité de la mémoire et
de rassociation des idées qui nous a frappé dans toutes manifestations de l'état second. Les souvenirs de faits pai sant oubliés depuis un temps très long reviennent en mén avec une netteté étonnante, et c'est sans doute à ce phénoi ainsi qu'à la rapidité de l'association des idées, que sont ces prophéties si souvent remarquées des mourants; les qui sont sur le bord du tombeau voient l'avenir, dit-oi Lamartine Ta répété en vers splendides.
Mais cette croyance si poétique et si respectable ne se proche-t-elle pas de celle si répandue et pourtant si ridicu de la prescience des somnambules. L'un et l'autre ont à disposition un cerveau fonctionnant autrement que le ni un esprit plus pénétrant; nombre de prophéties des uns coi des autres qui se sont réalisées sont dues sans doute à même pénétration qui n'a fait que hausser l'esprit d'un hoi ordinaire à la hauteur de celui d'un individu plus raisonni et ces prophéties ne sont que des déductions résultant d'i ciations d'idées qu'eût pu faire, sans grâce particulière homme très intelligent.
M. Ch. Féré (1) qui considère cette hyperidéation coi normale au moment de l'agonie, cite l'exemple d'une femn mettant, quelques heures avant sa mort, à parler la lai galloise dont elle ne s'était pas servie depuis quarante-cinq et qu'elle semblait même avoir totalement oubliée à l'éfc veille. Il cite encore le cas d'un homme disant à sa femn chercher une épingle dans une rainure du plancher, fai allusion à un fait qui avait eu lieu vingt ans auparavant.
Forbes-Winslow (2) note que des catholiques converti
(1) Féré. Communication à la Société de biologie, 1870.
(2) Forbes-Winslow. On the obscure diseases of the brain and disordres of the pp. 253, 265.
protestantisme ont, pendant le délire qui précédait leur mort, prié uniquement diaprés le formulaire de l'Eglise romaine et il ajoute : « Je tiens d'un pasteur luthérien d'origine allemande, vivant en Amérique et qui avait dans sa congrégation un nombre considérable d^Allemands et de Suédois, que presque tous, peu avant de mourir, prient dans leur langue maternelle: « J'en ai, dit-il, des exemples innombrables, quoique plusieurs » d'entre eux, j'en suis sûr, n'aient pas parlé allemand ou sué- » dois depuis cinquante ou soixante ans » .
Divers auteurs ont essayé d'expliquer ces faits par l'action de l'acide carbonique au moment de l'asphyxie finale; nousmême avons cru remarquer, d'après les observations de M. Féré et quelques cas personnels, que les injections sous-cutanées d'éther pourraient bien quelquefois en être la cause occasionnelle, mais cette dernière cause, adjuvante peut-être, n'est certainement pas assez générale et nous croyons qu'il vaut mieux adopter la thèse de Tanémie ou de la congestion cérébrale, d'autant plus que dans certains cas d'anémie aiguë, au moment de la peur avec pâleur vive, par exemple, l'hyperidéation existe souvent; le plus bel exemple peut-être nous est fourni par cet individu qui, surpris par un train sur la voie ferrée, se couche en long entre les rails et pendant les quelques instants que le train a mis à passer au-dessus de lui a pu voir, dit-il, défiler toute sa vie comme un tableau.
Délire fébrile. — De l'état mental des mourants, nous ne pouvons nous empêcher de rapprocher le délire de la fièvre qui accompagne les maladies aiguës et aussi celui qui est dû aux hémorragies et à la faiblesse qui suit les grandes blessures, le cerveau est toujours soit anémié soit congestionné et réagit à sa façon ordinaire, par des illusions ou des hallucinations. Nous ne pouvons insister sur la forme de tous ces délires, mais nous trouvons souvent là des faits de mémoire et d'amnésie
bien remarquables. Dans la fièvre typhoïde, par exemple, il nous est arrivé maintes fois d'observer qu'au moment où la fièvre tombe et la convalescence commence, le malade semble se réveiller et que, pour lui, les trois semaines ou les quinze jours qui viennent de s'écouler ont complètement disparu de la mémoire; non seulement il ne se souvient plus de son délire et de ses hallucinations, mais même des actes raisonnables et raisonnes qu'il a pu accomplir pendant la période fébrile.
Frappé de cette amnésie totale, dans un de ces cas nous avons essayé, par l'hypnose, de rappeler le souvenir enfui; le malade s'est alors rappelé quelques-unes de nos visites, de nos conversations et a même pu nous raconter une hallucination qui l'avait beaucoup frappé et dont nous connaissions quelques détails, recueillis par ceux qui l'avaient veillé. Notons en passant que ce jeune homme que nous avons eu l'occasion d'endormir deux fois pendant sa convalescence et que nous n'avons revu que plusieurs mois après, fut trouvé par nous, plus tard, complètement rebelle à l'hypnose. Un seul cas ne suffit certes pas pour baser une théorie, mais depuis l'occasion nous a manqué de recommencer l'expérience et nous livrons l'observation telle qu'elle est.
Etats dépendants de Valiênation mentale, — Vient enfin la longue série des états dépendants de l'aliénation mentale, dont Maury, dans son ouvrage que nous avons si souvent cité sur le sommeil et les rêves, montre l'analogie avec le somnambulisme et le rêve. Nous ne referons pas ce parallèle, surtout pour la manie et la mélancolie et leurs hallucinations; nous nous bornerons seulement à quelques points [de détail et nous parlerons d'abord des hallucinations conscientes.
L'hallucination, que M. Stanley- Hall a définie « une crampe de l'attention sur un seul objet »; et que M. Ballet, dans sa thèse d'agrégation sur l'audition mentale, définit plus complè-
ment : « Les hallucinations ne sont que l'exagération, que )bjectivation de la vision mentale; certaines sensations iveillent des hallucinations comme d'autres des souvenirs. 3rsqu'une personne hypnotisée voit les rats, les serpents )nt on lui suggère ridée, elle ne fait que raviver des images tentes », l'hallucination, même consciente, peut être aussi ye et aussi intense que l'hallucination du somnambulisme, DUS en trouvons un exemple dans une observation de ;. Bail :
« A la suite d'une inflammation chronique de l'oreille Loyenne, un jeune homme fut pris d'hallucinations de l'ouïe mitées au côté gauche. Un fait qui nous intéresse chez lui, est qu'après avoir cru que les bruits et les voix qu'il enteniit étaient réels, il put se convaincre qu'ils n'avaient rien de >ndé; aussi, lorsqu'il entendait des injures, il revenait vite à li et se mettait à rire en disant : C'est mon oreille qui me it cela . Il garda toujours une lucidité complète ».
M. Magnan cite aussi le cas d'un individu ayant des hallunations semblables et reconnues par la conscience pour être îs hallucinations; elles étaient agréables d'un côté, injurieuis-de l'autre.
Les hallucinations non reconnues ne sont pas moins intéresintes; conduisant souvent à des impulsions, elles ne sont que 3xagération morbide de ce que nous avons vu se passer dans
rêve, nous en citerons quelques curieux exemples; le prelier, d'après M. Bail. Il s'agit d'un Américain qui, par d^s allucinations simultanées de l'ouïe et de la vue, créa de toutes ièces un personnage imaginaire. « A la suite d'une insolation,
resta sans connaissance pendant un mois. Peu de temps près avoir repris ses sens, il entendit une voix d'homme ettement articulée qui lui dit : « Comment allez-vous? » Le lalade répondit et une courte conversation s'engagea. Le len-
demain la même question est répétée. Le malade regarde et ne voit personne. «Qui êtes-vousîj^ dit-il : « Je suis M. Gabbage » , répondit la voix. Quelques jours plus tard, le malade entrevit son interlocuteur qui, à partir de cette époque, s'est toujours présenté sous les mêmes traits et le même costume; il le voit toujours de face, en buste seulement : c'est un homme vigoureux et bien fait, de 36 ans environ, avec une forte barbe, le teint châtain foncé, les yeux grands et noirs, les sourcils fortement dessinés, il est constamment en habit de chasse. Le malade aurait bien voulu connaître la profession, les habitudes et le domicile de son interlocuteur, mais cet homme ne consentit jamais à donner d'autres renseignements que son nom »... (1). ...Enfin, Gabbage de vient de plus en plus tyrannique: il ordonne à l'Américain de jeter dans le feu son journal, sa montre et sa chaîne, le malade conversait avec lui, discutait les ordres donnés, les conseils portant sur des affaires d'intérêt, puis finissait toujours par céder et obéir, les ordres fussent-ils absurdes, comme celui cité précédemment. Gabbage le fit ensuite soigner une jeune femme et son enfant qu'il empoisonna; puis, enfin, se jeter par la fenêtre d'un troisième étage d'où il tomba tout meurtri sur le pavé. N'est-ce pas là, très exagéré, le cas de ces gens chez qui la représentation mentale est très active et qui, en rêve ou même à l'état de veille, entendent des voix leur donnant des conseils relatifs à leur situation actuelle, des ordres qui ne sont que l'expression de quelquesuns de leurs sentiments, et ne devons-nous pas placer comme intermédiaire entre ce cas assez commun en somme et celui de l'Américain, ceux de ces gens, la plupart du temps hystériques, qui entendent des voix leur dictant leur conduite et qui en
(1) Bail. Encéphale, 1882, t. II
font des fanatiques ou des héros, selon la tournure de leur conscience?
Le P. Surin, qui joua un si grand rôle dans le supplice (l'Urbain Grandier et que ses remords punirent si cruellement, se croyait double et le décrit ainsi :
« Je ne saurais vous exprimer commeol cela se passe en moi pendant ce temps et comme cet esprit s^unit avec le mien sans m^ôter ni la connaissance ni la liberté de mon âme, en ce faisant néanmoins comme un autre moimême et comme si j'avais deux âmes dont Tune est dépossédée de Tusage de son corps, et se tient à quartier, en voyant celle qui y est introduite. Les deux esprits se combattent dans un même champ qui est le corps et Tâme est comme partagée ; selon une partie de soi, elle est le sujet des impressions diaboliques et, selon Tautre, des mouvements qui lui sont propres ou que Dieu lui donne. Quand je veux, par le mouvement d'une de ces deux âmes, faire un signe de croix sur ma bouche, l'autre me saisit la main avec une grande vitesse et me saisit le doigt avec les dents pour me le mordre de
rage Quand je veux parler, on m'arrête la parole; à la messe, je suis
arrêté tout court; à table, je ne peux porter le morceau à ma bouche; à la confession, j'oublie tout à coup mes péchés et je sens le diable aller et venir en moi comme en sa maison » (1).
M. Ribot rapporte l'histoire d'un individu qui, comme l'Américain avec Gabbage, causait sans cesse avec « l'autre » , mais le localisait dans le côté gauche de son corps. Il se plaignait de son bavardage qui l'empêchait de dormir pendant la nuit et n'était calmé que par les piqûres de morphine, qui agissaient différemment, suivant le côté du corps où elles étaient faites : à gauche, côté sensible pendant la veille (nous avons donc affaire à un hystérique), elles influençaient le sujet
(1) Le P. Surin. Histoire des diables de Loudun, p. 217.
qui dormait toute la nuit d'un sommeil profond; à droite, côté anesthésique, elles agissaient sur l'autre, le sujet ne dormait pas, mais pouvait penser à son aise, délivré de l'importun bavardage de l'autre.
Un aocien soldat, eosuite agent de police, cité par leD' JafTé, « parle toujours en employant le prononn nous : « Nous irons, nous avons beaucoup marché ». 11 dit qu'il parle ainsi parce qu'il y a un autre avec lui. k table, il dit : « Je suis rassasié », mais Tautre ne Test pas. U se met à courir, si on lui demande pourquoi, il répond qu'il aimerait mieux rester, mais que c'est « l'autre » qui l'y force quoiqu'il le retienne par son habit. Un jour, il se précipite sur un enfant pour l'étrangler, il dit que ce n'est pas lui, mais « l'autre ». Enfin il tente de se suicider pour tuer l'autre, qu'il croit être caché dans la partie gauche de son corps » (i).
Uq soldat, cité par Foville, « se croyait mort depuis la bataille d'Austerlilz où il avait été grièvement blessé. Quand on lui demandait de ses nouvelles, il répondait : « Vous voulez savoir comment va le père F^ambert? 11 n'est plus, il a été emporté par un boulet de canon. Ce que vous voyez lèi n'est pas lui, c'est une mauvaise machine qu'ils ont faite à sa ressemblance, vous devriez les prier d'en faire une autre ». En parlant de lui-même, il ne disait jamais moi, mais cela. La peau était insensible, et souvent il tombait dans un état complet d'insensibilité qui durait plusieurs jours » (2).
M. Hack Tuke cite le fait d'un malade qui, ayant perdu son moi, le cherchait sous son lit (3).
M. Descourtis rapporte deux cas assez curieux, le premier d'un paralytique général qui ne travaillait que de la main gauche et, de celle-ci, battait la droite quand elle voulait prendre part à la besogne, l'autre dont nous rapporterons en entier l'observation :
(1) Jaffé. Archiv. fur Psychiatrie^ 1870.
(2) Ann. médico-psychologiques, 1856, p. 249.
(3) Journal of mental science, avril 1883.
« M. G..., 48 ans, paralytique général, paraissait parfois en proie à de violentes terreurs, regardait ses domestiques, ses visiteurs, avec un sentiment de profond efifroi.
» En présence de cet état, nous avons successivement pratiqué Tocclusion de la paupière gauche et de la paupière droite* Il nous fut alors facile de constater que, de Tœil gauche, la vision était normale. Au contraire, Tœil droit étant seul ouvert, le malade était repris de ses frayeurs.
» En Tinterrogeant, nous apprîmes qu'il voyait dans chaque personne un assassin, un brigand venu pour le dévaliser ; il prenait un porte-plume pour un couteau, un caillou pour une pièce d'or, etc. En un mot, il dénaturait complètement le milieu où il se trouvait.
» Plusieurs fois, ces expériences furent renouvelées, toujours avec le même résultat, si bien qu'on put observer ensuite un phénomène curieux chez ce malade qui avait conservé une certaine lucidité : Il avait pris Thabitude d'abaisser fréquemment sa paupière droite avec sa main, comme pour échapper h ses visions terrifiantes; alors, en effet, il était tranquille » (i).
Les diverses formes de TaliéiMition mentale seraient pour nous une mine inépuisable et nous permettraient d'allonger indéfiniment la liste de ces cas curieux, mais nous pensons que ces quelques exemples suffisent pour montrer de quelle façon chez ces malades se désagrège la personnalité. Nous nous bornerons donc là, faisant simplement remarquer que, dans les altérations de la personnalité dues à Taliénation, il y a presque toujours lutte, et nous conclurons avec M. Ribot : « Dans les cas de lutte, quel est le vrai moi, celui qui agit ou celui qui résiste? Si Ton ne choisit pas, il y en a deux; si Ton choisit, il faut avouer que le groupe préféré représente le moi au même titre qu'en politique une faible majorité obtenue à grand'peine représente TEtat » (2).
(1) Descoortis.
(2) Ribot. Maladies de la volonté, p. 85.