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CHAPITRE III

THÉORIE DES ANESTHÉSIES

M. Ribot a essayé d'expliquer, par les anesthésies, les perversions diverses de la personnalité : l'engourdissement causé par la compression d'un nerf, par le froid surtout, nous fait dire vulgairement que nous ne sentons plus nos mains, nos pieds; imaginons que cette sensation se prolonge, et nous aurons une perturbation locale de la personnalité. Nous n'avons qu'à ouvrir un traité de la folie (Foville) pour voir que certains sujets disent n'avoir plus de dents, de bouche, d'estomac, ce qui ne peut s'expliquer que par la perte de la sensibilité de ces organes, le sens interne entrant pour une grande part dans la constitution du moi physique. Si l'anesthésie est cutanée, le malade dira qu'il lui manque une jambe ou qu'il a une jambe de fer, de verre, etc.

L'anesthésie s'étendant, le malade peut même croire ne plus avoir de corps, penser qu'il est mort, comme le père Lambert dont nous avons parlé, comme la femme de Leuret qui cherchait son moi sous son lit, comme celle d'Esquirol, qui croyait que le diable avait emporté son corps.

C'est donc par l'anesthésie que l'on peut expliquer ce fait de personnes qui, ayant un pied insensible, n'ont plus conscience de sa possession quand elles ne le voient plus, et, le mettant au contact de leur autre membre, croient avoir été touchées par une autre personne.

« C'est encore, dit M. Ribol (1), ^ des perturbations de la sensibilité générale qu'il faut rapporter cette illusion de malades qui se croient doubles. Il y a parfois illusion pure et simple sans dédoublement : l'état morbide est projeté au dehors; l'individu aliène une partie de sa personnalité physique. Tels sont ces malades dont parle Bouillaud qui, ayant perdu la i sensibilité d'une moitié du corps, se figurent avoir à côté d'eux, dans leur

lit, une autre personne ou même un cadavre. Mais, quand le groupe des sensations organiques de nature morbide, au lieu de s'être ainsi aliéné, s'accole au moi organique normal, coexiste avec lui pendant quelque temps, sans qu'il y ait fusion, alors et pendant ce temps le malade croit qu'il a deux corps. Un homme convalescent d'une fièvre se croyait formé de deux individus dont l'un était au lit, tandis que l'autre se promenait ; quoiqu'il n'eût pas d'appétit, il mangeait beaucoup, ayant deux corps à nourrir » (2).

C'est de la même façon que Ton pourrait expliquer le cas de rindividu qui éprouvait un effet diffîérent, selon qu'on lui faisait une piqûre de morphine de Tun ou de l'autre côté du corps, et dont nous avons déjà parlé.

La privation absolue de toutes les sensations serait une sorte de mort psychique; pour que le dédoublement existe, il faut que certains sens persistent. Nous avons connu dans le service de M. Pitres, un malade extrêmement complexe au point de vue névropathique, sur lequel a du reste paru depuis une clinique de M. Raymond ; il présentait les symptômes de l'hystérie, de la neurasthénie et du goître exophtalmique, le tout d'origine traumatique, survenu après une chute à l'eau dans un éboulement. Entre autres symptômes il présentait une anesthésie absolue de toute la surface cutanée, une perte complète du sens musculaire, de l'anosmie et de la diminution du goût. La nuit, ou lorsqu'on lui fermait les yeux, il ne sentait plus son

(t) Ribot. Mal. de la personnalité, p. 38.

(2) Leuret Fragments psychologiques sur la folie, p. 95.

corps, n'avait plus la notion du sol, ni celle de la position de ses membres; placé debout, il tombait, allongé, il ne pouvait faire aucun mouvement et, certes, l'idée de personnalité, faite en somme de ces mille impressions tactiles, visuelles, qui nous frappent à chaque instant, devait être chez lui bien affaiblie; c'est tout au plus s'il devait se sentir encore existant à l'aide du seul sens éveillé chez lui, l'ouïe, car l'on sait que chez les hystériques la perte de la fonction d'un sens entraîne la perte de la mémoire de ce sens. « Le sujet ne peut même pas comprendre que l'on puisse éprouver des sensations que lui-même ne ressent pas. Fermons les yeux d'une hystérique privée du sens musculaire et demandons-lui où est son bras, elle ne saura naturellement pas le dire et répondra : Comment voulez-vous que je le sache, puisque j'ai les yeux fermés? » (1)

M. A. Strumpell cite une malade présentant les mêmes phénomènes, et de plus amaurotique de l'œil gauche et sourde de l'oreille droite. Si l'on bouchait l'oreille gauche en fermant l'œil droit, elle s'endormait et on ne pouvait la réveiller que par une excitation portée sur un de ces deux organes.

Cette théorie des anesthésies est certainement très séduisante et rend parfaitement compte de nombre de phénomènes et en particulier, des perturbations locales de la personnalité et de Taccolement possible de deux moi; elle cadrerait très bien avec l'observation que nous avons citée d'un individu dont le caractère changeait en même temps que son corps devenait iusensible; mais elle a le défaut de n'être pas assez générale : en effet elle ne ferait guère entrer enjeu que les anesthésies organiques, les seules connues des malades « non éclairées par le médecin». Les hystériques qui offrent presque tous les cas

(1) Laurent. De l'état mental des hystériques, p. 18.

d'altérations de la personnalité n'ont pas conscience de leurs anesthésies; restent les fous et les organiques, et si rexplication est absolument vraie pour les premiers, chez les syringomyéliques, pour prendre un exemple parmi les seconds, l'impression bizarre causée par le manque de sensations est vite corrigée par rintelligence et ce n'est pas chez eux que l'on cherchera des sujets.

Puis Tanesthésie explique bien la perte partielle ou totale de la personnalité, mais non la reconstitution d'une personnalité seconde, et comment aussi, par elle, expliquer les phénomènes du somnambulisme, l'état de l'intelligence, des sens, leur hyperexcitabilité, etc.?

Nous sommes loin pourtant de repousser absolument cette théorie des anesthésies, puisque nous l'admettons dans nombre de cas; du reste, c'est en la modifiant que nous arriverons à la théorie des anesthésies psychiques que nous donnerons en terminant, d'après M. P. Janet, et qui sera la nôtre.

M. Ribot a encore expliqué les phénomènes de double personnalité par le jeu de la mémoire : « Le mécanisme par lequel on se croit double, dit-il, c'est la mémoire ne correspondant plus à la conscience et cet état cesse quand se produit une nouvelle mémoire » . C'est, en d'autres termes, ce que dit M. Taine dans sa célèbre comparaison de la chenille et du papillon :

c( Od ne peut mieux comparer Tétai du patient qu*à celui d'une chenille qui, gardant toutes ses idées et tous ses souvenirs de chenille, deviendrait tout d'un coup papillon, avec les sens et les sensations d*un papillon. Entre Tétat ancien et Tétat nouveau, entre le premier moi, celui de la cheniUe, et le second moi, celui du papillon, il y a scission profonde, rupture complète. Les sensations nouvelles ne trouvent plus de séries antérieures dans lesquelles elles puissent s'emboîter; le malade ne peut plus les interpréter,

8*en servir, il ae les reconnaît plus, elles lui sont inconnues. De là, ces deux conclusions étranges : la première, qui consiste à dire : « je ne suis pas » ; la seconde, un peu ultérieure, qui consiste à dire :. « je suis un aulre «>.

Cette théorie, très ingénieuse et très vraie dans certains cas, n'a pas été généralisée par ses auteurs; elle n'est faite, en effet, que pour expliquer la conscience du dédoublement à une certaine période.

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