CHAPITRE PREMIER
RÉTRÉCISSEMENT DU CHAMP DE LA CONSCIENCE. — ÉTAT MENTAL DES HYSTÉRIQUES.
Il importe d'abord de définir ce que nous entendons par champ de la conscience : le mot d'aire de la conscience a été écrit pour la première fois par H. Spencer qui en a donné l'explication suivante :
« Quoique tous les phénomènes de conscience forment une série, il y a des changements simultanés; le champ visuel n*e&t pas absolument réduit à un point, il y a conscience vague des points environnants; dans la trame de la conscience il y a plusieurs fils, les externes sont lâches et mal adhérents, mais à l'intérieur il y a une série de changements dont le tissu est serré et qui forment ce que pourrions appeler la conscience proprement dite » (i).
Wundt a dit que l'aire de la conscience comprend à la fois la part de l'attention et de l'aperception. D'après cela il nous est facile de définir le champ de la conscience : la somme des perceptions conscientes pouvant coexister chez un individu.
Chacun a une étendue particulière du champ de la conscience : chez l'un, dix, vingt idées pourront coexister sans se confondre; chez d'autres, il n'y en aura qu'un petit nombre.
(l) M. spencer. Principes de psychologie, p. 646.
Cette étendue n'est pourtant pas immuable, Texercice, le travail mental pourront l'augmenter, comme l'exercice d'un sens augmente son acuité; mais pourtant, en raison des prédispositions individuelles, cette étendue ne pourra jamais dépasser une certaine limite et c'est là ce qui différenciera Thomme à intelligence vaste, large, de celui à idées étroites et bornées.
Certains auteurs disent qu'il faut chercher les causes du caractère hystérique ailleurs que dans le rétrécissement du champ de conscience, ce sont ceux qui, avec M. Taine, considèrent la conscience comme un centre inétendu, une sorte de point mathémathique. H. Spencer lui-même prétend former le rapport de coexistence par l'union de deux rapports de séquence selon la formule de Stuart Mill ; « le temps est père de l'espace». Etant donné cette conception, il peut paraître singulier de parler du nombre des phénomènes psychologiques en un temps donné, nous admettrons pourtant cette coïncidence avec M. Janet (1).
« Nous ne croyons pas que Ton puisse adopter sans reslriclion Thypolhèse de Stuart Mill et de Spencer et réduire ainsi l'étendue de la conscience. Il ne nous parait guère possible, malg?'é l ;s démonstrations curieuses données par les psychologues anglais, de faire sortir la notion d'espace de la notion de temps et le rapport de coexistence du rapport de succession. L'idée d'espace, qui est une idée originale, dérive en réalité de la sensation d'étendue que nous procure la coexistence réelle d'un grand nombre de sensations simultanées du sens de la vue ou du sens tactile. D'autre part, l'observation de nous même ne nous montre pas la conscience ainsi réduite à l'unité. Pendant que j'écris cette page et que je pense aux diverses opinions des philosophes sur l'étendue de la conscience, je vois mon papier, ma lumière, ma chambre et j'entends en même temps le bruit sourd d'un concert dans
(t) Janet. Automatisme psychologique, p. 192.
la maison voisine, ce qui ne laisse pas de me causer une impression désagréable. Toul cela existe à la fois dans mon esprit, je ne dis pas que mon travail en soit meilleur, non, il vaudrait mieux sans doute ne penser qu'à lui; mais enHn, tel qu'il est, il avance cependant malgré le bourdonnement do sensations et d'images qui se heurtent en ce moment dans ma conscience. D'ailleurs, est- il possible qu'il en soit autrement? Un seul acte, celui d'écrire, ne demande-t-il pas plusieurs phénomènes conscients, la vue du papier, de la plume, des traits noirs, l'image sonore et musculaire des mots, l'expression parlée des idées, etc.? Si je n*avais en tète qu'une seule image, je l'exprimerais sans doute parfaitement, car elle serait traduite par tout mon être, mais je ne bougerais plus, je ne penserais plus, je deviendrais une statue, comme les cataleptiques que nous avons étudiés ».
Quoique nous nous ralliions à l'opinion de M. Janet, nous devons dire que la théorie adverse n'infirmerait en rien nos raisonnements. La simultanéité des idées, niée par l'école anglaise, est remplacée pour elle par leur succession extrêmement rapide, et notre conscience large serait pour elle celle dans laquelle un maximum d'idées pourrait se succéder en un minimum de temps.
Mais un minimum n'étant par essence pas mesurable, tout se passe, en somme, comme si les idées étaient simultanées. Que l'on adopte l'une ou l'autre théorie, il n'y a aucun inconvénient à représenter schématiquement la conscience comme un tableau où coexisteraient les idées, d'après une école, où elles se projeteraient, d'après l'autre; ce sera là ce que nous appellerons le champ de la conscience. Lorsqu'on découvre brusquement une lumière cachée par un écran, tout paraît éclairé à la fois, et pourtant il n'y a simultanéité qu'en apparence; si dix idées, chez l'homme sain, ne demandent qu'une seconde pour se produire, nous pourrons les considérer comme coexistantes et parler d'une conscience large pouvant contenir
dix idées simultanées; si chez l'hystérique, pendant cette seconde, il ne peut exister que deux idées de même intensité que les premières, nous parlerons de conscience étroite. Si le champ de la conscience n'existe pas, tout se passe pratiquement comme s'il existait.
Nous ne pouvons donner une idée plus claire du rétrécissement du champ de la conscience qu'en le comparant à celui du champ visuel : chez l'homme sain qui fixe un objet, plus l'attention sera grande et moins l'esprit sera troublé par la perception d'objets se mouvant dans le champ visuel normal, le regard est concentré; cet individu se trouvera donc momentanément dans la situation de l'hystérique à champ visuel rétréci, chez lequel tout objet se mouvant en dehors d'un certain angle ne sera pas perçu.
Il en sera de même dans la sphère mentale, l'homme normal peut concentrer son attention sur une idée, il s'absorbera dans cette idée et, dans cet état, pourra ne pas percevoir un certain nombre d'excitations extérieures; une idée trop vaste ayant rempli le champ de la conscience, une autre idée n'y pourra trouver place qu'en chassant la première et, par conséquent, il faudra que l'excitation extérieure soit plus intense que l'idée actuelle.
Chez l'hystérique et dans d'autres circonstances que nous aurons à examiner, il n'est pas nécessaire que l'idée actuelle soit intense pour remplir le champ de la conscience; celui-ci est petit et facile à remplir, deux idées ne pouvant coexister, toute excitation trop peu intense ne sera pas perçue, mais, si elle l'est suffisamment, elle fera de suite disparaître l'idée actuelle, de là la difficulté de l'attention chez l'hystérique; l'idée remplit bien tout le champ de la conscience, mais celui-ci est si petit qu'elle ne sera jamais bien intense et qu'une excitation extérieure souvent futile viendra distraire l'attention. On parle
à une hystérique d'une chose sérieuse, tout d'un coup elle vous interrompt par des « regardez donc comme... Je songe que... » ne se rapportant en rien au sujet de la conversation; elle a, selon l'expression vulgaire, l'esprit dans les nuages, et là encore nous voyons un point de rapprochement avec l'attention de l'homme normal ou plus que normal; quelle plus grande ressemblance en effet, au moinsen apparence, que la distraction d'un Archimède ou d'un Babinet et celle d'une hystérique?
C'est encore au rétrécissement du champ de la conscience qu'il faut attribuer, chez l'hystérique, disions-nous, la peur, l'étonment, l'émotivité, les manifestations de l'intensité des impressions. Une impression donnée venant effacer brusquement les idées antérieurement existantes, l'hystérique se trouve dans la situation de l'homme qui apprend tout à coup ou voit quelque chose à quoi il ne s'attend pas. Cette impression chasse les autres idées et, dominant l'intelligence, cause, selon sa nature, l'étonnement, la peur, la joie; n'étant contre-balancée par rien, aucun raisonnement ne survenant, l'expression instinctive de la pensée vient se manifester. Ce mécanisme, qui n'est mis en jeu chez l'individu sain que par une impression forte,' se montre à chaque instant chez l'hystérique, et la névrosée idéale, à conscience monoïdéique absolue, vivrait dans un état de perpétuel étonnement.
Sans aller jusque-là, les personnes dont la conscience ne peut contenir que peu d'idées sont communes, et, quelles que soient par ailleurs leur instruction et leur intelligence, cet état se manifeste toujours par une certaine émotivité qui fait souvent dire qu'elles sont toutes d'impression, par une rapidité de la réaction qui les fait traiter de nerveuses, et c'est bien là, en effet, le premier stigmate mental de la grande névrose.
Du rétrécissement du champ de la conscience et de l'intensité relative des idées qui en est la suite, vient encore la tendance
à la satisfaction immédiate du désir chez les hystériques. Quand un désir chez Thomme sain est si violent qu'il empêche toute autre idée, tout raisonnement, il y aura tendance violente à le satisfaire. L'hystérique se sent le désir de voler quelque chose, de dire à quelqu^un une phrase malsonnante, et l'acte suit la pensée, à moins qu'une autre idée surgissant ne vienne chasser la première. C'est cette rapidité non maîtrisée de la réaction qui a donné naissance à la légende pourtant vraie parfois de la malice des hystériques.
Lorsque quelqu'un est pris en faute, le premier mouvement, au moment de la surprise, est de se défendre, en général par la négation et même le mensonge.
L'homme sain y résistera, mais l'hystérique réagissant immédiatement, ne réfléchira pas et mentira; choquée d'une remarque, elle se sentira l'envie de rendre le mal pour le mal, et, avec son esprit aigu, trouvera immédiatement le point qui peut le plus blesser son interlocuteur; que celui-ci réponde, et l'excitation ne fera que croître. Rien de plus haineux qu'une discussion d'hystérique, si ce n'est celle de certains fous; et pourtant, quelques instants après, elle affirmera n'avoir aucune animosité contre celui qu'elle a traité de la sorte, elle aura même des remords si la conscience est encore assez large (il ne s'agit naturellement pas de la conscience morale) pour que le remords puisse y trouver place.
Comme exemple d'actes subits chez les hystériques, nous ce pouvons mieux faire que de citer l'observation suivante que nous avons recueillie dans le service du D' Brémaud.
ne ^^