‹ Des états seconds; variations pathologiques du champ de la conscienceChapitre 25 sur 35 · OBSERVATION V · texte numérisé non relu

OBSERVATION V

E... (Pierre), 23 ans, soldai au 6' de Marine à Brest.

Antécédents héréditaires : Père très violent, mère hystérique h grandes attaques, très fréquentes autrefois, réduites maintenant à deux par semaine, elle a 45 ans; grand'mère suicidée dans un accès de folie, une cousine très emportée, un frère du père sujet à des accès de colère folle.

Antécédents persênnels : Rougeole, variole, fièvre typhoïde, pneumonie; n'a pu continuer ses études après i*âge de i4 ans à cause de sa légèreté; cris et pleurs sans motifs, violentes colères pour des raisons futiles, maux de tête survenant après les contrariétés, celle céphalalgie est localisée autour des orbites et au vertex. Eblouissements, diplopie à la suite de lectures prolongées, contractures des muscles des joues, contractures des membres inférieurs; ces phénomènes disparaissent à la suite du sommeil. Insomnies fréquentes, cauchemars, somnambulisme constaté àla caserne et à l'hôpital.

Etat actuel : Un grand nombre de ces accidents ont persisté depuis. A l'examen de Ë... on constate que c'est un homme à physionomie douce et intelligente, les yeux vifs et à fleur de tête, p&lissant et rougissant à la moindre émotion. Aucun stigmate de dégénérescence, sinon la profondeur anormale de la voûte palatine. Hypoesthésie au contact de tout le corps, anesthésie presque complète du front, de la partie supérieure du thorax, en mantelet ; des fesses, des lombes et de la partie supérieure des cuisses en arrière, en caleçon ; en bracelet au bras gauche, en demi bracelet à la partie antérieure des deux cous-de-pied, anesthésie du nez, de la bouche, des conduits auditifs ; il y a analgésie de tout le corps et analgésie profonde, aucune douleur à la torsion des membres. Différents points d'hyperesthésie au pourtour de Torbite et aux joues, au vertex, k la quatrième et à la onzième dorsale, le long du trajet du radial, etc., champ visuel rétréci à 60®. E... est en outre sujet à de grandes attaques hystériques à l'occasion

d'émotions ; il est très facilement hypnotisable, il suffit de lui dire « dormez »

pour le plonger dans Télat somnambiiliquc. Il est en outre an plus haut degré suggestible à Tétai de veillé, il accepte l'hallucination d'un bouquet fictif qu*on lui présente, d'un saignement de nez, etc. Depuis son enfance E.., est un maslurbateur effréné, se livrant à Tonanisme plusieurs fois par nuit, même auprès de sa femme.

E... présente une susceptibilité émotive extrême, pâlissant et rougissant, chez lui les idées se suivent sans s'enchaîner avec une rapidité anormale, les impulsions motrices sont soudaines, échappant par leur rapidité au raisonnement et à la réflexion; il en résulte des actes instantanés que le malade est le premier à regretter après leur accomplissement, quand il ne ne les juge pas conformes à la raison et aux convenances. C'est ainsi qu'à plusieurs reprises, dans le cours des interrogatoires, E..., tout à l'émotion causée par le souvenir ou par les questions posées, prenait les mains, frappait l'épaule de l'un de nous, plein de confusion et de crainte quand il s'apercevait de ses familiarités envers un officier supérieur en uniforme.

Toutes les tentatives de suicide d'E... sont marquées de ce même cachet : impulsion subite, accomplissement immédiat de l'acte; mais celui-ci non préparé, non combiné, échoue par suite du manque des précautions nécessaires et, aussitôt revenu à lui, E... le regrette, instinctivement se sauve, se dit qu'il a mal fait et se promet de ne plus recommencer, ce qu'il fait pourtant à la première occasion. Nous rapporterons ici ses tentatives de suicide et la tentative d'empoisonnement sur la personne de son enfant; nous ne saurions trouver un meilleur exemple pour montrer les actes subits hystériques dépendant du rétrécissement du champ de la conscience.

l" Tentative de suicide.^ A l'âge de 14 ans, E..., à la suite de contrariétés dans sa famille et de sa mise en apprentissage, se jette à l'eau sans songer qu'il sait un peu nager; l'instinct de la conservation l'emporte et il se sauve lui-même; à partir de ce jour, dit-il, il a bien mieux nagé.

2^ Tentative, — * A l'âge de 17 ans, il travaillait à la charpente de l'église de Saint-Dolay (Morbihan), se trouvant sur un échafaudage très élevé, blessé des reproches d'un contre-maître, il est pris subitement de Venvic d'en finir avec l'existence et se jette immédiatement du haut de

réchafaudage; il reste accroché par sa veste et sa ceinture à une poutre en saillie et, presque aussitôt, rinslioct de la conservation remportant encore, se raccroche, fait un rétablissement sur les reins et reprend son travail, très heureux d*en être quitte à si bon marché.

3« Tentative, — Peu après il séduit la bonne de ses parents et Temmène avec lui dans les voyages qu'il fait pour les entreprises de charpente de son père. Un soir, dans la chambre qu'ils occupaient au café P..., à Vannes (rue des Douves), après une courte dispute avec cette femme, il ouvre brusquement la fenêtre et veut se précipiter dans la rue; mais sa maîtresse, femme très vigoureuse, le saisit par les jambes et le porte dans la chambre. E... était évanoui et ne reprit connaissance que le lendemain matin.

4« Tentative. — Peu encore après, étant à Sainle-Marie-de-Pornic, il se dispute avec la même femme, elle lui déclare qu'elle ne veut plus vivre avec lui et sort de la chambre en lui disant « adieu », puis descend jusque dans la rue, et, craignant qu'Ë... ne fasse un malheur, remonte aussitôt. Elle le trouve pendu à la flèche du lit au moyen d'une corde qui servait à ficeler une malle; elle coupe la corde, E... était sauvé.

5« Tentative. — Dans cette même localité, se promenant sur le Môle avec sa mal tresse, nouvelle dispute; brusquement il se jette à l'eau, mais se sauve encore à la nage; le garde-champêtre veut l'interroger, mais E... déclare qu'il est tombé à l'eau par accident.

^^ Tentative, ^ Al Brest, en 1891, il fait la connaissance de Joséphine D..., aujourd'hui sa femme et qui, nous avons eu l'occasion de le constater, est aussi hystérique que lui; il la demande en mariage, mais les parents n'y acquiescent pas; il propose alors à Joséphine D... de l'enlever et de mourir ensemble. Celle-ci accepte; leiS mars 189i, elle donne à E... une certaine somme d'argent, il loue une chambre dans la rue du Château, achète un réchaud, de charbon, prépare la chambre et calfeutre les issues, puis tous deux partent dîner à la campagne et ne reviennent que lesoir; ils se rendent alors dans la chambre et se couchent (elle n'avait pas encore jusque-là été sa maltresse). Dans le courant de la nuit, vers deux heures, ils se lèvent, essaient d'allumer le charbon, mais celui-ci esthumide et prend difficilement,

ils n*ont pas de soufflet, tous deux à tour de rôle soufflent avec la bouche puis se recouchent se sentant étourdis.

Le lendemain malin, la police, qui les recherchait sur la demande des parents de la jeune fille, pénètre dans la chambre : Joséphine D... est emmenée chez ses parents, elle est malade pendant trois jours. Ë... est conduit à la caserne, puni de quinze jours de prison pour absence illégale de quarante-huit heures. Il refuse de donner aucune explication et se borne à dire : « Je recommencerai à la première occasion », sans dire ce qu'il recommencera. E... est bon soldat et c'est la seule punition qu*il ait jamais eue.

7* Tentative.-— En juin i892, il est marié avec Joséphine D... et père d'un enfant de six semaines; à la suite d'une querelle avec sa femme, il essaie d'avaler le contenu d'un flacon de laudanum, sa femme le lui arrache, mais il le reprend et le remet dans sa poche.

8« Tentative. — Une dernière tentative de suicide accompagnée de libéricide a eu lieu le 28 juillet 1892. C'est pour cet acte qu'il est poursuivi et que son état mental a été soumis h l'examen du docteur Brémaud, à la suite d'une grande crise qu'il eut dans le bureau du lieutenant de vaisseau instructeur.

E... a pris la résolution d'en finir avec l'existence à la suite d'une querelle avec sa belle-mère, femme très acariâtre qui lui fait toutes sortes de misères, empêchant sa femme d'avoir des relations avec lui, de peur, dit-elle, qu'ils n'aient d'autre enfant. Vers sept heures du soir, E... désespéré rentre chez lui, puis voyant son enfant endormi, se dit que ce serait un crime de laisser, en mourant, un pauvre être que sa belle-mère rendrait malheureux. Il prend son flacon de laudanum, en avale le contenu après en avoir réservé une petite cuillerée pour l'enfant, mais il tremble tellement que la plus grande partie du poison, sinon tout, se répand sur la bavette et le visage du petit. Sa femme rentre, le surprend, il comprend le mal qu'il a fait, croit avoir empoisonné son enfant; on envoie chercher un médecin qui fait vomir celui-ci. E... refuse de se laisser soigner et rentre à la caserne soutenu par son beau-père ; il a, le long de la route, plusieurs faiblesses. Mais son beau-frère avait prévenu l'autorité militaire et on le met en prison.

Nous passons sur les autres incidents, lettre écrite en somnambulisme dans la chambrée et dont il n*a aucune connaissance, etc. Ce que nous avons voulu faire ressortir dans celle observation, ce sont les actes subits de rhystérique, n'admettant aucun contrôle, l'idée remplissant à elle seule le champ de la conscience; actes subits dont les plus graves sont certes le suicide et l'homicide hystériques, dont notre malade offre assurément le type le plus parfait qu'il soit possible de rencontrer.

Cette mobilité de l'esprit a suggéré à M. Janet une remarque bien significative :

« Il ne faut pas chercher à consoler une hystérique, dit-il, comme l'on » ferait pour une personne ordinaire, en lui parlant de l'objet de son chagrin » et en lui montrant qu'il est futile; non, si on parte de l'objet qui a causé » leur colère ou leur désespoir, de quelque manière qu'on en parle, on » augmente leurs cris et leurs larmes. Il faut tout simplement, sans aucun art » des transitions, parler brusquement d'autre chose; elles restent un instant » interloquées, hésitantes; puis, en quelques secondes, elles se donnent » tout entières au nouveau sujet et rient avec gaieté quand elles ont encore » les larmes dans les yeux ».

Telles sont, en partie, les observations que nous faisions à propos du rétrécissement du champ de la conscience chez l'hystérique; nous devons les compléter ici; elles nous ont donné la signification exacte du champ de la conscience et de son rétrécissement. Chez Thomme normal, le champ de la conscience varie perpétuellement de deux façons : en fonction de la conscience elle-même et en fonction des idées qui y sont contenues; pour la première, en ce que la limite de ce champ de la conscience est variable, pour chacun elle a son maximum qu'elle ne peut dépasser, mais en deçà, elle est essentiellement mobile; l'homme en possession de tout son calme, de tout son

sang-froid, a son champ de conscience maximum; mais, sous certaines influences, fatigues, émotions prolongées, son étendue peut se restreindre considérablement; c'est ainsi qu'il est des moments où Ton se sent moins apte au travail, plus distrait, bon à rien, pour employer une expression vulgaire. M. P. Janet, comme exemple d'étendue du champ de la conscience, cite le chef d'orchestre obligé de veiller à chaque partie d'orchestre et à l'ensemble, aux chœurs et aux solistes ; il est des jours où le meilleur chef d'orchestre se sent au-dessous de sa tâche, incapable de tout suivre à la fois, qu'il soit préoccupé de quelque chose, ou encore fatigué d'une migraine de l'après-midi, d'une nuit blanche de la veille; c'est bien là le cas typique du rétrécissement transitoire du champ de la conscience.

Et ce fait est constant, nous l'avons tous remarqué dans maintes circonstances, le lendemain d'une fête, d'un examen, après ces grandes émotions qui nous font dire que nous n'avons plus la tête à nous.

Quant aux variations du champ de la conscience en fonction des idées qui s'y trouvent contenues, la comparaison que nous en avons faite avec le champ visuel et le regard concentré, n'est pas absolument juste, car elle n'indique pas suffisamment le rapport de l'intensité de l'idée avec l'étendue du champ de la conscience. Nous ne saurions mieux comparer cette intensité qu'au phénomène qui se produit lorsque, avec une lentille, nous projetons les rayons solaires sur un objet quelconque; plaçons l'objet loin du foyer de l'instrument, il est faiblement éclairé, mais sur un large cercle; rapprochons-le du foyer et la luminosité, la chaleur du cercle augmentent en même temps que sa surface diminue; rapprochons encore, mettons-le au foyer, et l'intensité de la chaleur et de la lumière augmente-

ront rapidement, pendant que le cercle diminuera toujours, au point que l'objet prendra feu.

C'est bien là l'image fidèle du champ de la conscience, il s'y trouve une certaine somme d'idées, comme il se trouve une certaine somme de luminosité dans le cercle éclairé par la lentille; jîowr une conscience donnée et supposée immuable , cette somme sera toujours la même, comme la somme de la luminosité sera la même pour une loupe donnée avec un éclairage fixe, mais la répartition peut en être différente; l'homme en pleine conscience de lui-même a ordinairement plusieurs idées coexistantes et peu intenses, par l'effort de la réflexion, il peut n'en avoir qu'une seule très intense; nous pourrions alors presque dire que Vidée est au foyer de la conscience.

Et c'est ainsi que nous pouvons expliquer que les grandes découvertes aient été pour la plupart faites par des hommes à esprit profond, mais distraits ; leur puissance de réflexion amenait chez eux cette intensité d'une idée ne laissant pas la place aux autres et ils la creusaient à fond; sur une idée, chez eux, s'absorbaient les forces de toute une conscience large; chez l'hystérique la puissance de la réflexion ne dépassera jamais la somme des idées que peut contenir son champ de con^ science, si rétréci; chez l'un, pour continuer notre comparaison, la lentille sera forte, comme les miroirs d'Archimède, capable d'incendier à distance; chez l'autre, la chaleur développée sera faible et rapprochée.

Ces phénomènes de rétrécissement du champ de la conscience sont loin de se borner à l'hystérie. Ils existent dans la fatigue, dans certaines intoxications, dans tous ces cas de faiblesse mentale naturelle ou provoquée dont nous aurons plus tard à examiner l'étiologie, depuis les troubles de l'état mental de rhystéro-épileptique jusqu'aux phénomènes passagers que nous

Tions mettre à côté de Thystérie transitoire de M. Féré; du reste ce qu'a viî en partie M. Janet, quand il a écrit :

[ous sommes disposé à croire que les phénomènes d'automatisme et désagrégation dépendent d'un état qui est maladif, mais qui n'est pas ]uement hystérique. Cet état serait, au contraire, beaucoup plus large rhystérie; il comprendrait les symptômes hystériques parmi ses lifestations, mais il se révélerait aussi par les idées fixes, les impulsions, anesthésies dues à la distraction, Técrilure automatique et enfin le mambulisme lui-même. Ce n*est pas Thystérie qui constitue un terrain arable à l'hypnotisme, mais c'est la sensibilité hypnotique qui constitue errain favorable pour l'hystérie et pour d'autres maladies ».

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