‹ Des états seconds; variations pathologiques du champ de la conscienceChapitre 8 sur 35 · AGENTS HYPNOTIQUES DIVERS · texte numérisé non relu

AGENTS HYPNOTIQUES DIVERS

Chaque agent hypnotique agit à sa manière, et pourtant notre système cérébral n'a que deux façons de réagir, excitation, dépression; tous devront donc, dans leurs effets, se ressembler beaucoup, bien q^ue les divers poisons de Tintelligence, pour employer l'expression de M. Charles Richet, semblent avoir leur centre de prédilection sur lequel ils agissent davantage ; c'est ainsi que Téther, par exemple, est un poison plus intellectuel que le chloroforme, agissant moins vite, sinon moins sûrement sur la sensibilité et causant, par contre, plus d'illusions et d'hallucinations.

Les poisons de Tintelligence sont légion ; nous trouvons, bien étudiés par M. Richet, Talcool, le chloroforme, le hachisch et l'opium ; nous pourrions y ajouter les solanées diverses, plusieurs essences, l'absinthe, la coca; certains gaz, comme l'oxyde de carbone, toutes les vapeurs carburées qui peuvent, on le sait, produire divers délires et des milliers de plantes et d'agents divers dont chacun pourrait donner lieu à une étude intéressante. Nous nous bornerons à dire un mot de l'alcool, du hachisch et de l'opium et nous nous aiderons des études de M. Ch. Richet, dans son livre : V Homme et V intelligence.

« Le premier effet de rintoxicatioD par Talcool est un sentiment intime de satisfaction, une sorte de béatitude fort agréable. A ce moment il semble

-laque les idées s'éclaircissent, que les difTicultés et les obstacles disparaissent

si Ton continue à boire l'excitation intellectuelle augmente et se

manifeste de plusieurs manières, on pourrait re'sumer d'un mot toutes ces

formes en disant qu'il y a hyperidéation il semble qu'il n'y ait plus de

mesure dans l'intelligence ; tout est hors de proportion, tout a grandi. On sent ses forces morales décuplées, on se croit capable de tout faire et de tout entreprendre et cependant les idées nouvelles se succèdent sans cesse; après une entreprise on pense à une autre, puis à une autre encore.

» Certaines personnes ont la tête faible, pour employer une expression souvent usitée et, si elles ne s'observent pas avec soin elles s'enivrent, sans s'en douter, avec une facilité déplorable qui leur a joué plus d'un méchant tour. On pourrait, avec raison, comparer cette prédisposition èi l'hystérie. Les femmes, et en particulier les hystériques, s'enivrent très facilement .c'est qu'en effet chez elles comme chez certains individus la volonté et l'attention sont affaiblies et il faut très peu de chose pour les faire disparaître ».

Pendant cette période d'excitation, Tivrogne, sans voir le côté plaisant du mot, se sent double; comme nous le verrons dans les états frustes de l'hypnose, il semble que le moi intérieur ait de la répugnance à diriger les actes du moi extérieur. A qui n'est-il pas arrivé, se trouvant un peu lancé, de parler malgré soi, tout en se disant qu'il a tort d'agir ainsi ? Dans toutes les ivresses, pour employer ce mot dans son sens le plus large, c'est la volonté qui est affaiblie, la conscience semble se rétrécir et les impressions en acquièrent plus d'intensité, comme nous le verrons plus tard.

Les états seconds produits par l'alcool peuvent se trouver plus manifestes. Un ivrogne quitte le cabaret où il s'est grisé, rentre chez lui, se couche, et le lendemain se réveille ne se rappelant plus rien de ce qui s'est passé; il semble que la conscience supérieure, d'où découle la mémoire, ait été absente de tous ses actes. On ne peut voir là, il est vrai, un état second

-laque par analogie et pourtant M. Ribot cite l'observation d'un commissionnaire irlandais qui, se grisant, perdit un paquet à lui confié, le chercha inutilement pendant huit jours et, le dimanche suivant, s'étant grisé à nouveau, retrouva le paquet et fit la commission, sans qu'au réveil [il se rappelât encore rien.

M. Myers, dans son livre Automatic writing, cite un cas semblable : « Un nègre complètement ivre dérobe des instruments de chirurgie au docteur Keulemans; le lendemain, il soutient qu'il ne les a pas touchés et les cherche en vain sans pouvoir les retrouver; deux jours après, on le rencontre ivre de nouveau et on lui parle encore de la perte de ces instruments. Il réfléchit cette fois, part de suite et, malgré l'obscurité, va tout droit les trouver dans une boîte où il les avait cachés pendant sa première ivresse » (1).

L'alcool, comme action, se rapproche beaucoup du chloroforme en ce que, comme avec lui, la période d'excitation est suivie d'une période de dépression ou de coma pendant laquelle certains chirurgiens ont eu Tidée d'opérer, se servant ainsi de l'alcool comme d'un véritable anesthésique. Si, d'autre part, nous nous sommes demandé si le chloroforme ne pourrait pas aider l'hypnose provoquée, nous avons des observations de M. le Jy Brémaud, prouvant que l'alcool est un agent qui favorise l'hypnose expérimentale; il cite le cas de deux.jeunes gens buveurs qu'il endormait facilement et qui, plus tard, amenés à de meilleures habitudes, devinrent rebelles à l'hypnose.

Hachisch. — Il s'agit là d'un poison peu connu, étant moins utile que le chloroforme et moins usité que l'alcool, mais nous trouvons dans les descriptions de Théophile Gautier et Gérard

(i) Myepp. Ann. de la Society for psychical rechearchs, ann. 1887, p. 230.

de Nerval, de M. Ch. Richet ensuite, des détails suffisamment précis pour nous faire voir en lui un poison analogue à Talcool, plus intellectuel que lui, donnant, en grand, l'ivresse du Champagne; les idées sont exagérées, hypertrophiées. M. Richet compare l'état du mangeur de hachisch à celui d'une hystérique :

«... Sans parler encore des altérations de sensations, la personne morale est complètement transformée. Je ne sais si l'on a remarqué à quel point tous ces phénomènes ressemblent à ceux que Ton a observés dans l'hystérie. En général les femmes hystériques sont fort intelligentes; elles ont des conceptions brillantes, une imagination vive et féconde; mais, quelque élevée que soit leur intelligence, elle est défectueuse pour deux raisons principales, l'exagération des sentiments et l'absence de volonté; or, ce double caractère se trouve également dans l'empoisonnement par le hachisch.

» L'exagération des sentiments fait que pour les hystériques, comme pour les personnes qui ont pris du hachisch, toutes les idées, tous les sentiments sont démesurés, la joie aussi bien que la tristesse. Leur amour-propre est exalté à ce point qu'on ne peut faire sans les blesser amèrement la plus petite remarque; souvent même elles prennent pour une offense une observation qui n'a rien d'offensant. Elles tendent à dramatiser la vie... '

» ...Ce qui distingue l'ivresse du hachisch de celle de l'alcool et du chloroforme, c'est que la mémoire reste intacte. On se souvient avec une exactitude étonnante de tout ce qu'on à vu, fait ou dit. Cependant, si la dose de poison est plus forte, la perte de mémoire est complète » (1).

Nous ajouterons, d'après M. Brière de Boismont, qu'il est

(1) Richet. Les poisoas de rinteUigence.

facile de diriger le délire de l'individu qui a pris du hachisch, comme celui d'un somnambule; le sujet accepte toutes les suggestions, les amplifie, les transforme en hallucinations.

Opium. — L'opium agit encore comme les poisons précédents : période d'excitation avec hallucinations, puis sommeil; nous ne ferons pas son histoire et nous arrêterons là ce chapitre qui, seul ne prouverait pas grand'chose, mais qui nous a paru devoir prendre place au milieu d'une étude des états seconds, après le chloroforme et l'éther.

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