AU LECTEUR
« Quelque favorable accueil que sa majesté ait daigné faire à cet ouvrage , et quelques applaudissements que la cour lui ait prodigués, je n'en dois pas faire grande vanité, puisque je n'en suis que le traducteur. Mais dans une si belle occasion de faire éclater la gloire du roi, je n'ai point considéré la mienne : mon zèle est plus fort que mon ambition; et pourvu que je puisse satisfaire en quelque sorte aux devoirs d'un sujet fidèle et passionné, il m'importe peu du reste. Le public rn^aura du moins V obligation d''avoir déterré ce trésor, qui, sans moi, serait demeuré enseveli dans la poussière d'un collège; et j'ai été bien aise de pouvoir donner par là quelques marques de reconnaissance aux soins que les Pères jésuites ont pris d'instruire ma jeunesse et celle de mes enfants, et à l'amitié particulière dont m'honore l'auteur de ce
panégyrique (I). Je ne l'ai pas traduit si fidèlement, que je ne me sois enhardi plus d'une fois à étendre ou resserrer ses pensées : comme les grâces des deux langues sont différentes, j'ai cru à propos de prendre cette liberté, afin que ce qui était excellent en latin ne devînt pas si insupportable en français; vous en jugerez , et ne serez pas fâché que j'y aie fait joindre quelques autres pièces, que vous avez déjà vues, sur le même sujet. L'amour naturel que nous avons tous pour les productions de notre esprit m'a fait espérer qu'elles se pourraient ainsi conserver l'une par l'autre, ou périr un peu plus tard. »
Que dites- vous de la simplicité de cet homme de génie? Voilà l'auteur de Cinna et du Cid qui met ses propres vers sous la protection des inspirations poétiques d'un jeune professeur, et qui, par un sentiment exquis de reconnaissance envers ses anciens maîtres, tire de h poussière de leurs collèges le trésor dont il fait hommage à Louis XIV. C'est im de ces traits que les mœurs de notre siècle ont rendus malheureusement fort rares (2).
(1) 11 est probable que Corneille avait fait connaissance avec le jeune de La Rue à Rouen , où celui-ci devait être professeur et où fut imprimée sa première pièce.
(2) Nous trouvons, dans la circulaire adressée aux différentes maisons de la Compagnie après la mort du P. de La Rue , quelques circonstances qui font connaître encore mieux le jeune professeur et ses rapports avec Corneille. A propos de la pièce de 1667, nous lisons que Corneille dit au roy, en lui présentant sa traduction, qu'elle n'égaloit pas l'original du Jeune jésuite qu'il lui notnma ; et que ce fut là le commencement de cette estime dont le feu roy^ si bon connoisseur, honora depuis le P. de La Rue,
« Les succès de ses premières années ne lui firent rien perdre de Tesprit de sa vocation. Tous ses vœux étaient pour les missions du Canada ; il les demanda avec instances. Les supérieurs ne jugèrent pas à propos de l'y envoyer; le Seigneur avoit d'autres desseins sur lui. Pendant ses études de théologie , son goût pour les belles-lettres ne s'afToiblit point; il le cultiva dans ses moments perdus, et ce fut en ménageant ainsi son tetnps qu'il
Nous ne nous arrêtons pas autrement à cette première pièce, la seconde, intitulée : Les victoires du Roi sur les Etats de Hollande, étant, par un certain concours de circonstances , beaucoup plus propre à mettre en relief toute notre pensée.
Qu'on se rappelle ce qu'était Louis XIV en 1672; on ne sera pas surpris que le poëte, après avoir parlé des brillantes campagnes de Flandre , de Hainaut, de Lorraine, nous montre ce prince déjà couvert de lauriers et cherchant encore un ennemi digne de lui. En voici un que Dieu lui tient en réserve : Dei dono tihi dehilus hostis, dit le P. de La Rue en s'adressant au monarque; un ennemi — nous prenons la version française (1).
Fier, intrépide, heureux, Puissant, opiniâtre , et tel que tu le veux. Sa fureur se fait craindre aux deux bouts de la terre, Au levant , au couchant , elle a porté la guerre ; L'une et l'autre Java , la Chine et le Japon , Frémissent à sa vue et tremblent à son nom.
Et plus loin , après avoir rappelé la basse origine du Batave :
Sa fierté, maintenant au-dessus delà roue, Méconnaît ses aïeux qui rampaient dans la boue.
donna son interprétation de Virgile et les notes sçavantes dont il l'accompagna. »
Nous le voyons ensuite enseigner la rhétorique et recueillir les éloges de Corneille à l'occasion de ses tragédies. On ajoute : « Ses harangues n'étaient pas moins admirées , les catéchismes mêmes qu'il fit en latin pour ses disciples furent des pièces achevées. »
Lettre ms. du P. de Canappeville: Paris, 6 juin 1725.
(1) Cf. Caroli Ruœi, e Societate Jesu, carminum libri IV. Paris, 1680; et les Œuvres de Corneille. La traduction de Corneille figure dans le volume du P. de La Rue , mais le gracieux Avant-Propos ne se trouve que dans les œuvres de Fauteur du Cid. On en devine la raison.
C'est un peuple ennobli par cent fameux exploits, Qui ne veut adorer ni vivre qu'à son choix. Un peuple qui ne souffre autels ni diadèmes , Qui veut borner les rois et les régler eux-mêmes ; Un peuple enflé d'orgueil et gorgé de butin Que son bras a rendu maître de son destin ; Pirate universel , et pour gloire nouvelle Associé d'Espagne et non plus son rebelle.
Suit cette vive apostrophe :
Sur ce digne ennemi venge le ciel et toi ; Venge l'honneur du sceptre et les droits de la foi. Tant dHllustres fureurs, tant d'attentats célèbres Vont fait assez gémir chez lui dans les ténèbres : Romps les fers qu'elle y traîne, et rends-lui le plein jour; Règne et fais-y régner le vrai culte à son tour.
La Rue avait dit :
Vides , ut puisa tôt annos Relligio , trepidisque fîdes maie tuta latebris Regalem implorant solvenda ad vincula dextram.
Déjà, si je ne me trompe, le caractère du poëme commence à se dessiner : le Hollandais n'est pas seulement Tennemi de la France et de la monarchie, il est l'ennemi de la foi; ce que le religieux poëte n'avait garde d'oublier. Et quoi qu'on pense aujourd'hui , non sans quelque fondement, de la politique de Louis XIV , on ne saura pas mauvais gré, sans doute, au P. de La Rue d'avoir associé dans sa pensée le succès des armes françaises au triomphe du catholicisme.
Après cette apostrophe, le poëte latin reprend : Nulla mora in Magno ; placet hic , quia durior, hostis»
Quatre vers de Corneille luttent contre ce vers ;
Ce grand prince m'écoute , et son ardeur guerrière Le jette avidement dans cette âpre carrière, La juge avantageuse à montrer ce qu'il est Et plus la course est rude , et plus elle lui plaît.
De conquête en conquête, on arrive aux bords du Rhin, à ce fameux TholuSy décoré de ce nom par une singulière méprise de nos français (1). Tholus ! Qui de nous, dès l'enfance, n'a récité ces vers où il est aussi question de Tholus?
Il marche vers Tholus , et tes flots en courroux Au prix de sa fureur sont tranquilles et doux. Il a de Jupiter la taille et le visage , etc.
Qui parle donc ainsi ? — Une naïade. — Mais à qui s'adresse cette naïade? — Au Rhin , qui n'était pas préparé à ces tristes nouvelles :
Le Rhin tremble et frémit à ces tristes nouvelles , Le feu sort à travers ses humides prunelles..., etc., etc.
Toute la fantasmagorie mythologique de Boileau — pour peu que vous ayez de mémoire — doit être évoquée par ces seuls mots; et dès lors, vous pouvez juger de la distance qui sépare les deux poétiques, celle du poëte de cour et celle du poëte de collège.
J'en demande pardon à Boileau, outre que ce serait peut-être le lieu d'appliquer le précepte qui condamne, en un sujet chrétien, un auteur follement idolâtre et païen; on
(1) Tolhuis en hollandais , comme Zollhaus en allemand , signifie un bureau de péage , une espèce de douane. La première fois que nos soldats rencontrèrent ce mot, ils le prirent pour le nom du pays. On conçoit que, de la sorte , il y ait nombre de Tholus en Hollande.
trouvera que son poëme est absolument dépourvu de couleur locale. Car, qui de nous , par exemple, ayant visité les sources du Rhin, ou sachant vaguement ce que c'est qu'un glacier, s'accoutumera à ces vers :
Au pied du mont Adule , entre mille roseaux , Le Rhin, etc.
L'histoire des Provinces-Unies , si émouvante , si instructive dans les derniers temps, est complètement supprimée par Boileau ; il ne s'est souvenu que de César.
Et depuis ce Romain , dont l'insolent passage
Sur un pont, en deux jours , trompa tous tes efforts,
Jamais rien de si grand n'a paru sur tes bords.
La nation vaincue est trop vilipendée pour que la victoire puisse paraître bien glorieuse.
Allez, Yils combattants, inutiles soldats, Laissez là ces mousquets trop pesants pour vos bras : Et, la faux à la main, parmi vos marécages, Allez couper vos joncs , et presser vos laitages.
Pourquoi méconnaître à ce point la puissance déjà menaçante de la république batave ?
L'une et l'autre Java, la Chine et le Japon , Frémissent k sa voix et tremblent à son nom.
Ainsi parlent la Rue et Corneille.
11 serait facile de multiplier les rapprochements. Et savezvous ce qu'on serait amené à conclure de tout cela , si, comme quelques critiques, on s'attachait uniquement aux notes intrinsèques de ces deux œuvres? On dirait que le poëme de Boileau a été composé au fond d'un collège,
parmi les Romains et les Grecs ; et que le poëme de Charles de La Rue, au contraire, a pour auteur un homme nonseulement versé dans la connaissance de l'histoire moderne, mais encore éclairé sur la situation présente de l'Europe par des entretiens avec les diplomates, avec les négociants , avec les gens de guerre : toutes choses qu'on s'attendrait naturellement à rencontrer dans le monde plutôt qu'au collège.
Boileau n'est en peine que d'une chose : la rude harmonie des noms qui s'attachent aux triomphes de Louis XIV.
Et qui peut sans frémir aborder Woërden ? Quel vers ne tomberait au seul nom de Heusden ? Quelle muse à rimer en tous lieux disposée, Oserait approcher des bords du Zuiderzée ? Comment en vers heureux assiéger Doësbourg , Zutphen, Wageninghen, Hardewic, Knotzembourg ?
Il est plaisant surtout lorsqu'il s'arrête en si beau chemin devant le seul nom de Wurtz.
Wurtz... ah ! quel nom , grand roi , quel Hector que ce Wurtz !
Bien plus , il faut que Louis XIV pousse ses conquêtes en Grèce et en Asie, parce que :
Il n'est plaine en ces lieux si sèche et si stérile
Qui ne soit en beaux mots partout riche et fertile , etc.
C'était son droit, dira-t-on, vu le caractère de son talent, de s'égayer au sujet des noms tudesques. Oui, mais cette plaisanterie dure plus de quarante vers ! D'ailleurs, on se souvient que le législateur du Parnasse à très-sérieusement écrit dans son art poétique :
La fable offre à l'esprit mille agréments divers.
Là tous les noms heureux semblent nés pour les vers ,
3i8 QUELQUES PROFESSEURS.
Ulysse , Agamemnon , Oreste , Idomenée ^ Hélène , Ménélas , Paris , Hector, Enée.
0 le plaisant projet d'un poëte ignorant , Qui de tant de héros va choisir Childebrand ! D'un seul nom quelquefois le son dur ou bizarre , Rend un poëme entier ou burlesque, ou barbare.
Le poêle de collège, lui, ne se détourne pas devant Skeink ; il ne craint ni Zutphen ni Doësbourg , et reste toujours dans la réalité. Je me trompe, une fois, une seule fois, il a recours à la fiction. Mais vous allez voir que les fictions de Charles de La Rue sont d'un autre caractère que celles de Boileau.
Le bruit des hauts faits de Louis XIV frappe au fond des enfers les ombres des héros ; elles en sortent et viennent contempler celui qui effacera le souvenir de leurs exploits.
On voit errer partout ces ombres redoutables Qu'arrêtèrent jadis ces bords impénétrables : Drusus marche à leur tête , et se poste au fossé Que pour joindre TYssel au Rhin il a tracé ; Varus le suit tout pâle , et semble dans ces plaines Chercher le reste affreux des légions romaines ; Son vengeur, après lui, le grand Germanicus Vient voir comme on vaincra ceux qu'il n'a pas vaincus : Le fameux Jean d'Autriche , et le cruel Tolède , Sous qui des maux si grands crûrent parleur remède; L^invincible Farnèse et les vaillants NassaUs^ Fiers d'avoir tant livré, tant soutenu d'assauts j Reprennent tous leur part au jour qui nous éclaire Pour voir faire à mon roi ce qu'eux tous n'ont pu faire , Eux-mêmes s'en convaincre, et d'un regard jaloux Admirer Un héros qui les efface tous.
Aptes Corneille , on lit encore avec plaisir les vers de
l'original.
Volitant exsanguia ripis
Heroum simulacra, impacatique Sicambri,
LÏTTÉEATURi; DE COLLÈGE. 319
Cœsareumque genus , nomenque insigne Nerones , Effossor Drusus fluviorum , et squalidus ora Varus , et ultrici fervens Germanicus ira. Tu quoque sanguineas quatiens , Albane , secures, Tu Farnesi, atque Austriadum tugloria Jane, Nassaviique : omnes , dum sors et vita sinebat, His olim insignes terrarum in finibus , omnes Nunc unum in juvenem defixi obtutibus haerent.
La dernière pensée de nos deux poëtes est française et catholique.
Qu*il m'est honteux, grand roi, de ne pouvoir te suivre Dans Nimègue qu'on rend, dans Utrecht qu'on te livre, Et de manquer d'haleine alors qu'on voit la foi Sortir de ses cachots , triompher avec toi , Et, de ses droits sacrés par ton bras ressaisie , Chez tes nouveaux sujets détrôner l'hérésie^
Ainsi parle Corneille : La Rue avait dit i
Micat eruta fracto Carcere Relligio , festaque per oppida pompa Fœda situ longo patrum delubra revisens Expiât : erepta fugiunt mendacia larva.
Francum nrbes , Francum arva sonant, Francum alta volulant Littora
Deux poétiques sont donc en présence j et celle de Boi^ leau n'est pas celle du P. de La Rue; comme elle n'était pas celle de Strada , l'élève de Benci. Voilà pourtant des faits qui commencent à prendre quelque consistance et dont le caractère est assez tranché.
Si vous vous fiez à la statistique en pareille matière, prenez ati hasard dans une bibliothèque trente volumes des poésies latines composées par les anciens professeurs je-
suites. Puis, faites un triage, mettez d'un côté tout ce qui ne renferme que des sujets chrétiens, des sujets sacrés : ce sera déjà plus de la moitié. Revenez à Tautre moitié, examinez chaque volume : vous trouverez que le sacré l'emporte encore sur le profane. Cette expérience, nous l'avons faite , et, sur un pareil nombre, il ne s'est rencontré qu'un seul volume où il fût question d'un bout à l'autre des héros de l'antiquité; je ne dis pas des héros de la fable, mais de ceux de l'histoire grecque et romaine. Vous ne pourriez compter les pièces lyriques en l'honneur des saints et de la Reine des saints , les élégies où l'âme s'épanche dans le sein de Dieu, les épigrammes et autres petits poëmes destinés à enseigner le dogme et la morale évangélique.
L'Ecriture sainte devient souvent le thème d'une paraphrase poétique. Tout le monde sait que Pelau , en descendant les escaliers du collège Louis-le-Grand, traduisait de l'hébreu, envers grecs, l'Ecclésiaste et les Psaumes. Maignet paraphrasait les Psaumes en vers latins ; Lebrun, l'Ecclésiaste; Du Cerceau, le cinquième chapitre de Daniel; Vavasseur,le livre de Job, etc.; plus hardi encore, le père Mambrun luttait avec le texte de l'Apocalypse. Et point de genre, pour peu grave qu'il soit, qui n'ait été traité pieusement. Comme modèle de compositions à la fois édifiantes et récréatives, je citerai un petit volume d'Angéjin Gazée : Pia hilaria. Pieuses joyeusetés, en effet, qui font naître le sourire en touchant le cœur. Que de grâce dans les vers iambiques! de verve comique dans les scazons! Quelle manière originale de raconter ces traits tour à tour naïfs et grotesques, qui portent la plupart les livrées du moyen âge ! Et le tout est tiré des meilleures sources : des dialogues de saint Grégoire ou des conférences de Cassien; de Vincent de Beauvais, de Thomas de Can-
timpré, des chroniques de Cîteaux ou de saint François; mais de la Vie de saint François surtout, aimable saint, qui ne dédaigne pas d'instruire à bien vivre sa sœur la brebis , et fait chanter les louanges de Dieu à sa sœur la cigale (1). C'est par la lecture de ces ouvrages que les jeunes gens s'accoutumaient à écrire sur des sujets analogues. Aussi ne faut-il pas s'étonner de voir les professeurs leur proposer comme matière de compositions poétiques des morceaux de saint Anlbroise et de saint Bernard ; l'Ecclésiaste , les Proverbes de Salomon et l'Imitation de Jésus-Christ (2).
Je le demande encore une fois : reconnaît-on , à ces traits, la poétique de Boileau ?
On me permettra, dans une matière si abondante et d'ailleurs si variée, de m'étendre un peu plus que de coutume. Je n'ai rien dit encore du drame ni de l'épopée.
Soit à cause de leur importance littéraire, soit aussi (tout nous porte à le croire) parce qu'ils offrent plus de res-
(1) Voyez Appendice no 7.
(2) C'est ainsi que Jacques Pontaiius , au second livre de ses Institutions poétiques, après avoir traité ex professo des hymnes en l'honneur de Dieu et des saints , donne pour matière d'une hymne sur l'Assomption de la sainte Vierge un beau morceau do saint Bernard: « De hac Assumptione quid D. Bernardus suo more, dulci videlicet eloquio, scribat , accipiant et sibi pro argumente usurpent poetices alumni, etc.» Comme sujet des vers élégiaques, il indique de nombreux passages de l'oraison funèbre de saint Satyre par saint Ambroise. {Jacobi Pontani , de Societate Jesu , poeticarum institutionum lihrilll. Pictavii , 1609.) Parcourez aussi un petit volume du P. Neumayr, Iden poeseos ( Augustœ et Ingolstadii, 1768 ), vous verrez qu'il y avait encore au xviii^ siècle des professeurs chrétiens. En traitant de la poésie didactique, Neumayr s'exprime ainsi : « Possunt ejusmodi argumenta suppeditare Seneca Christianus , Thomas Kempensis , Epictetus , Wigo de tranquillitate animi , Lipsius de constantia , ejusdem monita politica, Seneca de clementia, Liber Ecclesiastis, Proverbia Salomonis, mille alise paraphrases. »
Les élèves qui s'exerçaient sur de pareils sujets et puisaient à de pareilles sources, étaient-ils donc étrangers à la littérature chrétienne? Savait-on ces choses loi"squ'bn accusait de paganisme tout l'enseignement depuis trois siècles.
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sources au point de vue de l'éducation , ces deux genres tiennent une large place dans les œuvres de nos laborieux professeurs. Le dévoueuient du guerrier et le sacrifice du martyr; riiéroïsme sous toutes ses formes, mais riiéroïsme chrétien surtout; quoi de plus propre à éveiller dans les jeunes cœurs des sentiments généreux? Aussi est-ce le fonds qui alimente le plus souvent les tragédies et les épopées de collège.
Allons-nous, par hasard , écrire une histoire du théâtre du collège Louis-le- Grand , et placer nos lecteurs en face de la scène où se jouaient les pièces des Caussin et des Porée ? Nous craindrions fort de n'être pas compris. Quiconque a rencontré au collège , non une seconde famille , mais cette chose sans entrailles qu'on nomme une administration, ne se fera jamais une juste idée de ces fêtes. Qu'est-ce pour le grand nombre qu'une fête de collège ? Un peu plus de liberté bruyante , une table mieux servie et quelques fanfares; voilà ce qu'ils en retrouvent dans leurs souvenirs d'enfance. L'âme est absente de ces divertissements officiels, et jamais une joie qui aille au cœur ne viendra interrompre la monotonie de l'année scolaire. Sous un tel régime, la discipline pèse doublement à l'écolier. Fatalement entraîné par ce système d'engrenage, qu'il plie ou se roidisse, il n'apprend pas à aimer la loi, et toutes ses facultés expansives sont violemment comprimées. Homme, on sentira un jour , rien qu'à le voir, qu'un certain rayonnement lui a manqué. C'est ce malheureux dont parle le poète , cui non risere parentes .
Mais supposons qu'il y a au collège de la vie de famille. Qu'est-ce, dans ces conditions, qu'une fête de collège? L'occasion la plus favorable pour faire pénétrer l'amour de la religion dans les cœurs ; car ils sont ouverts
LITTÉRATURE DE CdLLÉGE. 323
alors : rien ne les dilatie coitime la joie. Que cette jeunesse, en de pareils jours , s'assemble autour d'un théâtre ou règne la décence, pour y voir représenter soit un grand événement biblique, soit une scène sublime des Actes des Martyrsj n'est-il pas vrai qu'au lieu d'un divertissement vulgaire, il y aura là, entre les mains du maître chrétien, un instrument très-propre à seconder son zèle. Ainsi l'entendaient les auteurs du Ratio studiorum. Bossuet, qui avait pu en juger par lui-même lorsqu'il étudiait soUs les jésuites de Dijon, admire les sages mesures à l'aide desquelles ces représentations, partout ailleurs si funestes, deviennent innocentes. Nous sommes très-éloigné (qu'on saisisse bien notre pensée) d'en conseiller l'usage là oii les mauvais penchants qui dominent la jeunesse et son hostilité à l'égard des maîtres rendraient le désordre inévitable : nous nous bornons à louer ce qui a pu se faire avec succès , laissant à chacun le soin dediscerner ce qui convient dans des conjonctures différentes. S'il est tel collège oi^i ces représentations seraient nécessairement dangereuses , il ne s'ensuit pas qu'on doive les interdire partout , par une sévérité systématique. « Qui sera, dit Bossuet, assez rigoureux, pour condamner dans un collège celles d'une jeunesse réglée , à qui ses maîtres proposent de tels exercices pour leur aider à former ou leur style ou leur action , et en tout cas leur donner, surtout à la fin de l'année, quelque honnête relâchement (1)? »
La Bible et l'histoire ecclésiastique , telles étaient les sources où puisaient d'ordinaire les poêles dramatiques de nos collèges. De loin en loin , je les vois bien mettre sur la scène ou Darius ou Pompée j mais jamais cette éternelle famille des Atrides , jamais les héros fabuleux de la Grèce j
{\) Maximes et réflexions SU}' la comédie.
tandis que Sédécias, Sennachérib, Jonalhas, Adonias, Sapor, Chosroès , saint Adrien , saint Agapit, saint Herménégilde, etc., etc., reparaissent à chaque instant dans leur répertoire. 11 n'a rien de commun, on le conçoit, avec le répertoire du théâtre français (1).
Telle de ces pièces, représentée au collège de Munich, produisit sur les spectateurs une si salutaire impression , qu'on vit quatorze d'entre eux, personnages qualifiés de la cour de Bavière, passer les jours suivants dans la retraite pour mettre ordre aux affaires de leur conscience. L'acteur principal entra bientôt après dans l'état religieux, où il vécut et mourut saintement. Ces merveilles étaient dues au grand exemple de saint Bruno quittant le siècle et se réfugiant dans la solitude : tel était le dénouement du drame composé par le P. Bidermann (2).
Vous serez peut-être surpris , en parcourant le théâtre de Bidermann et des autres jésuites allemands, de les voir souvent s'affranchir des règles d'Aristote, et notamment des fameuses unités de temps et de lieu. Mais ce n'est point
(1) Cf. p. Josephi Carpani S. J. Tragœdiœ. Aug. Vindelic. 1746. Trayœdiœ selectœ P, P. S. J. etc. Tragœdiœ sacrœ^ OMctore Nicolao Caussino Trecensi S. J. Paris, 16a0, etc.
(2) La légende de saint Bruno raconte qu'il étudiait à Paris , lorsqu'un événement terrible dont il fut témoin le détermina à quitter le monde et à embrasser mie vie pénitente. Pendant les obsèques d'un docteur célèbre par sa science , le défunt, à trois reprises différentes , fit entendre les paroles suivantes : c( Verendi apud tribunal judicis accusatus sum. — Justo Deijudicio judicatus sum. —Justo Dei judicio condemnatus sum. » Tel est le sujet de la pièce de Bidermann. Il donne au docteur le caractère de glorieux et le nom de Cenodoxus. C'est une grande leçon d'entendre ce futur damné débiter sur son lit de mort des maximes à la Sénèque , comme celles-ci :
<c Pulchrum est Deo spectaculum Hominem videre cum doloribus et necc Gompositum : eumdem posse frangi , non tameii Terrefieri vincive. »
F. Bidermann, Ludi Théâtrales. Munich, 1666.
LITTERATCRE DE COLLEGE. 323
par mépris de l'antiquité, et l'éditeur de Bidermann en indique une cause différente. Le génie grec, dit-il, étant tout autre que le génie allemand, en suivant de trop près la poétique d'Aristote , on n'aurait pas été populaire, et il eût fallu renoncer à toucher les cœurs. De là, dans toutes ces pièces, un genre d'originalité qui les fait ressembler en plus d'un point aux productions du moderne théâtre allemand. Ce que d'autres ont adopté par amour du succès , l'amour du bien l'avait fait pressentir à ces professeurs du xvii^ siècle. Je citerai encore le P. Neumayr, qui ne veut pas que le poëte dramatique se contente de faire couler des larmes. Que veut-il donc de plus ? Que ces larmes aient leur source dans un motif surnaturel (l).Ne croirait-on pas qu'il s'agit d'un sermon ? Riez , si vous voulez , mais ne dites pas que ces hommes- là étaient des païens. Après tout , ce n'était là , comme dit Bossuet, qu\m honnête relâchement. Toutefois, comme les auteurs et les acteurs dramatiques se retrouvaient en classe en qualité de professeurs et d'élèves, nous ne sommes pas précisément sorti de notre sujet en quittant un instant la classe pour le théâtre. Les mêmes doctrines littéraires devaient naturellement régner de part et d'autre. Ce que nous avons à dire de l'épopée le prouvera jusqu'à l'évidence.
Un singulier procès littéraire éclata vers le milieu du xviii^ siècle : rien moins qu'une accusation de plagiat intentée contre Milton. De 1754 à 1755 , le Journal étranger , le Gentleman^ s Magazine , les Mémoires de Trévoux ^ retentirent du bruit de cette querelle. L'accusateur se nommait Lauder. Ecossais et Jacobite, il était peu favorable au secrétaire d'Olivier Cromwell, à l'apologiste du régicide. Dans
(1) Idea poeseos. Depoesi movente.
un écrit intitulé : Delectus sacrorum auctorum Millono facem prœlucentium (sic), il s'efforce de prouver que l'auteur du Paradis perdu a copié en maint endroit les poètes latins modernes , entre autres Grotius , Taubmann et surtout le P. Masenius , jésuite allemand qui , dès 1662, avait publié, sous le titre de Sarcotide , une petite épopée où l'on remarque en effet de nombreuses analogies avec le poôme de Milton. En rendant compte de l'ouvrage de Lauder, le Journal étranger dissài : « De la manière dont notre auteur expose les choses, l'imagination vaste, élevée et pleine de feu , ou bien monstrueuse, comme quelques critiques l'ont prétendu, disparaît dans Milton, et il ne lui reste plus qu'une mémoire prodigieuse. Au lieu d'être créateur, il n'est qu'un compilateur, un plagiaire; et l'Uranie qu'il prétend lui avoir inspiré des choses cachées aux hommes n'a été qu'une bonne bibliothèque poétique, où il a puisé ce qui pouvait convenir à son sujet. » Une lettre de Lauder, adressée au Gentleman'' s Magazine, et où nombre de passages de Milton avaient été confrontés avec les passages correspondants de Masenius, concluait ainsi : «Après toutes ces citations, il serait aussi ridicule de dire que Milton n'avait jamais vu, ni entendu parler de l'ouvrage de Masenius, que d'assurer qu'un peintre peut fîiire un portrait sans avoir vu la personne ; ce qui est absurde et impossible. » Grande rumeur, comme on pense bien, dans le public lettré; vives réclamations de tous côtés, principalement en Angleterre. Needham, de la Société royale de Londres, écrivit au Journal étranger pour venger la mémoire de l'Homère anglais. 11 fut prouvé, après quelques débats, que Lauder, pour rendre son assertion plus plausible, avait glissé dans son édition de Masenius des vers traduits du Paradis perdu. En vain allégua-t-il pour sa défense que
Milton avait usé d'un procédé tout semblable à l'égard d'une œuvre posthume de l'infortuné Charles V% et que luimême, par conséquent, n'avait fait qu'exercer de justes représailles; le nouveau Zoïle, c'est ainsi qu'on l'appelait, succomba sous le poids de l'indignation publique.
Restait à savoir si Milton avait en effet profité du poëme de Masenius. Ce point de critique est discuté dans deux lettres adressées (probablement par Dinouart) aux journalistes de Trévoux. La première porte la date du 22 décembre 1754, et commence ainsi :
a 11 vous conviendrait mieux qu'à moi, MM. RR. PP., de dire quelque chose au public sur l'accusation de plagiat intentée depuis peu contre l'auteur du Paradis perdu. Le poëme de Masenius, jésuite allemand, est votre bien. Si Milton l'a pillé , comme le publie un censeur anglais ou écossais, vous auriez bonne grâce de crier au vol; mais peut-être que ce poëme latin dont on fait de si grands éloges n'est pas entre vos mains; peut-être même croyezvous, comme bien d'autres , qu'il n'existe plus. » Le correspondant des journalistes de Trévoux possède le poëme de Masenius; il pense que le désaveu de Lauder est le langage d^un homme humilié, sans être la réhabilitation parfaite de la gloire du poëte anglais, et qu'ail reste encore des observations à faire sur la controverse en question. « Si Milton est plagiaire, il l'est surtout à l'égard de Masenius; on en convient. S'il ne l'est pas, ce doit toujours être une cbose avantageuse aux lettres de connaître le poëme de Masenius, puisque c'est un bel ouvrage ; et de comparer les deux poëmes, puisqu'on apprendra , par ce parallèle , en quoi et comment l'un est préférable ou inférieur à l'autre. »
Nouveau procès , ou du moins, nouvelle confrontation
entre Maseniuset Milton. Exorde, invocation, description du paradis, peinture de l'homme dans sa grandeur native > caractère de Satan ou d'Antithée ( c'est ainsi que Masenius nomme l'ennemi de Dieu ) , figures allégoriques des passions et des vices, tous ces traits, communs aux deux poëtes, offrent parfois de frappantes conformités. Dinouart, en juge impartial, ne se hâte pas de prononcer. Tantôt, observant que deux poëtes qui traitaient un même sujet ont dû naturellement rencontrer des idées semblables : « Tout au plus, dit-il, pourrais-je reconnaître que Milton a lu le poëme de Masenius, et qu'il prétend l'imiter à peu près comme Virgile imite Homère, où comme Boileau suit Horace dans son Art poétique. ^Tantôt les conjectures prennent le caractère de la certitude : « Il faut l'avouer, MM. RR. PP., voilà des couleurs bien semblables; et j'ai peine à croire que le mélange en fût si bien ordonné, si Milton n'avait pas eu Masenius sous les yeux. » Conclusion dernière : Milton connaissait sans doute Masenius, mais les emprunts qu'il lui fait ne ressemblent en rien à un plagiat. Suit cette réflexion : c< Si le poëme de Masenius était en anglais, depuis longtemps il serait dans le commerce littéraire; on en aurait fait des éditions, des traductions : pourquoi refuserions-nous au latin quelque témoignage de zèle ? »
C'était une annonce, et en 1757, la Sarcotide parut chez Barbou, avec une traduction de Dinouart, qui fut supprimée dans une édition postérieure (1771). Au poëme on joignit les pièces où nous avons puisé les détails qu'on vient de lire.
Voilà donc encore un poëte de collège tiré de l'obscurité. Masenius obtient l'insigne honneur d'être confronté avec Milton ; honneur qu'il n'avait nullement pressenti , car il avait seulement voulu , en écrivant sa Sarcotide, rassembler
les images poétiques les plus usitées, et composer ainsi une sorte de parterre où la jeunesse qui s'exerce à Fart des vers trouvât tout ensemble plaisir et profit (1). OEuvre de professeur , la Sarcotide, si parva licet componere magnis, est sortie de la plume de Masenius à peu près comme le Telémaque de celle de Fénelon. Personnifier la nature humaine sous le nom de Sarcothée (2), c'était s'interdire de précieuses ressources, renoncer au drame , se résigner à ne faire mouvoir que des figures allégoriques ; Masenius en convient (3). Que lui importe , après tout? Son but principal n'est- il pas atteint? Le dogme delà déchéance, cette clef de voûte de la morale chrétienne, ne ressort-il pas de tout son poëme? Et puis, assez d'éléments épiques étaient répandus dans la Sarcotide pour venir en aide aux leçons du professeur. Ici se révèle encore mieux l'esprit qui animait cette littérature de collège.
En publiant son traité du Poëme héroïque, les éditeurs de 1771 rendent à Masenius ce témoignage, quHl connaissait parfaitement les anciens, qu'il les estimait et les admirait sans les adorer. En effet , il est exempt de toute faiblesse à l'égard de l'antiquité , et ses idées sur le merveilleux ne ressemblent en rien à celles de Boileau. Ecoutez ce qu'il
(1) « Lectori BENEVOLO Masenius. Vitiorum descrîptiones magno adumbratas opère et fuse ductas in Sarcotide nostra reperies , ad hoc prœcipue a nobis concinnata, ut plerarumque iraaginum magis in poesi comraunium quidam quasi hortiis esset, unde rudior etiamnuni œtas ad banc disciplinam erudienda, delectationem usumque caperet. Quocirca noli imprimis absolutum beroici carminis corpus in bac mea Sarcotide requirere, etc. »
(2) De aâp^ et de Osoç : la cbair vivifiée par le souffle de Dieu.
(3) Masenius, en proposant à ses élèves un sujet tiré de la vie de l'empereur Maurice, leur dit : « Quod sane facilius deducetur quam illud de Adami seu naturae buraanœ lapsu a nobis propositum , cum bic personœ cum protagonista deducendae deficiant, adeoque... poesi omnia et figurata verisimilitudine exornanda fuerint, quae nimia frequentia minus gratiœ ac venustatis obtinet. »
dit de Finvocation par laquelle s'ouvrent d'ordinaire les poëmes héroïques : « Si les païens observaient le précepte ah Jove principium , que de raisons n'ont point les chrétiens d'invoquer , non pas Phébus et Minerve , — véritable abus, qui fait d'un pieux devoir une formalité dérisoire et superstitieuse, -^ mais la divine Sagesse ou un ange tutélaire! » Passant en revue les sources où l'on peut puiser la matière d'une épopée, il avoue que la Bible enlève au poôte une partie de sa liberté, à raison même du respect qu'elle lui commande; mais il a soin d'ajouter qu'il sera dédommagé de cette contrainte par la grandeur et la majesté de son sujet. C'est aux premiers siècles du christianisme qu'il conseille de s'arrêter; là, les martyrs nous apparaissent dans un demi-jour très-favorable à l'élaboration épique. Saint Eustache fournirait lui seul la matière de deux belles épopées : dans l'une, on le verrait, après avoir tout sacrifié à Jésus- Christ, parvenir au faîte des honneurs; l'autre célébrerait son martyre. Et qu'on n'objecte pas que le dénouement ne doit point être malheureux ; cela n'est vrai que pour des malheurs qui sont le juste châtiment des crimes du héros, mais quel plus grand bonheur, pour un chrétien , qu'un tel malheur supporté avec constance (1)?
(1) Nous trouvons dans cette manière de redresser les règles de l'épopée antique une application frappante des principes formulés par le dernier concile d'Amiens , sur la distinction du beau iiaturel et du beau surnaturel.
« Primo quidem in litteratura abundant pulchii naturalis elementa , quœ ingenium humanum propriis \iribus percipit et élaborât. Refulget hic pulchritudinisordo in multis ethnicorum scriptorum libris, ubi, magna ex parte, in exquisita formarum cultura et mirabili arte situs est. Sed , postquam Evangelium hominum animes illustravit et fovit , atque ampliora et altiora intellectui cordique humano spatia reseravit, tune apparuit novus pulchritudinis supernaturalis ordo,qui, in se sublimior, alterius ordinis substantiam perficit, et pulchri naturalis formas accipiens, propriam tamen suam expressionem gignit, ut videreest in multis libris, poematibus et orationibus quibus ingenii christiani majestas inclaruit. Professores ergo non exponaut ethnicse
Que nous sommes loin de cette règle étroite et menteuse:
De la foi d'un chrétien , les mystères terribles, D'ornements égayés ne sont point susceptibles.
Décidément, la poétique païenne de Boileau n'était pas le thème obligé de l'enseignement des collèges. Masenius dresse aussi le plan d'une épopée où il célèbre Charles V et ses combats contre les infidèles. Il veut que les professeurs aient toujours sur le métier quelque sujet semblable, auquel ils travailleront de concert avec leurs élèves. N'est-ce pas encore un moyen d'inspirer à la jeunesse des sentiments chrétiens?
Que dirons-nous du P. Mambrun, contemporain de Masenius? Pensait-il autrement que lui? Sa dissertation sur le poëme épique fit sensation dans le monde littéraire ; est-ce parce qu'elle était remplie de paganisme?
Tout ce que je sais, c'est que Mambrun ne peut souffrir que des chrétiens invoquent Apollon et prétendent se désaltérer aux sources d'Hippocrène. D'ailleurs, il nous a laissé une épopée, c'est Constantin ou V idolâtrie vaincue {\).
litteraturae monumenta, quin et christiange documenta atque exemplaria tradant, et elementorum quœ ipsi propria sunt, influxum solerter dcmonstrent. »
(1) « De Invocatione id tantiim raoneo, poetae christiano indecorum esse Musas profanas et ApoUinem invocare. Parnassi certe, et Hippocrenes meminisse in Invocatione nolini ; eo quod in appellatione Divinitatis, prœsertim initio poeraatis , veros animi sensus poeta testetur, qui ipse de se loqualur. » De epico carminé dissertatio peripatetica. P. II, quoest. v. — Pétri Mambruni Societatis Jesu opéra, poetica, etc. La Flèche, 1661.
Sur le dénouement malheureux dans un poëme chrétien, Mambrun professe la même doctrine que Masenius.
Nous citerons quelques vers du début de son poëme :
« Grajugenae quondam Vates , gens impia, falsos Induxere Deos primi : dulcique veneno , Et blando in totas grassati carminé gentes, lUusum vanis implerunt ritibus orbem.
Et le P. Lemoyne , contemporain de Masenius et de Mambrun , est-il d'accord avec eux ? Avec Mambrun ? il faut distinguer. Celui-ci exigeait plus de fidélité à l'histoire que n'en comportait l'imagination fougueuse de Lemoyne; mais en ce point des sujets chrétiens, ils n'avaient tous les deux qu'un sentiment, et le saint Louis du P. Lemoyne marche à côté du Constantin du P. Mambrun.
Je le sais, tandis que j'énumère ces faits , on trouve que la littérature du règne de Louis XIV donne à chacune de mes paroles le démenti le plus formel. Comment se fait-il que cette littérature soit païenne , si l'éducation était chrétienne?
S'il en fallait croire d'âpres logiciens ^ chaque siècle, et pour la littérature, et pour la religion, et pour les mœurs, serait l'expression fidèle de l'éducation qu'il a reçue. Mais, en vérité, cette thèse n'est pas soutenable. C'est Téducation , nous dit-on, qui fait les hommes, et les hommes composent la société ; la société est donc telle que l'éducation l'a faite.
On irait loin avec ce raisonnement. Car enfin, les parents chrétiens ne donnent-ils pas à leurs enfants une éducation chrétienne ? C'est leur premier devoir. Ceux-ci, à leur tour, ne deviennent-ils pas des parents chrétiens ? Nécessairement. D'où il suit qu'une génération chrétienne est toujours
Sit mihi fas ( neque enim sancto sit cura poetae Jam potior ) te , Ghriste, Deum formidine turpi Solventem terras , stygiosque sub alta latrones Tartara pellentem , populos celebrare per omnes. »
Idoloiatria debellata, 1. I. [Ibid.^ p. 102.)
Rien , assurément , n'est moins païen que de tels préceptes et de tels exemples. — Mambrun était professeur au collège de Glermont, nommé depuis collège de Louis-le-Grand
LlîTÉRATURE DE COLLEGE. 333
suivie d'une génération chrétienne; ce qui est parfaitement conforme à l'iiistoire !
Soyons de bonne foi , tous, nous n'avons pas toujours profité des leçons , des conseils de nos parents et de nos maîtres. Rarement, il est vrai , sans une bonne éducation on devient parfaitement vertueux ; mais avec la meilleure éducation on peut faire naufrage au premier écueil. Supposez l'éducation partout morale et partout chrétienne , le siècle ne cessera pas d'être le siècle. Depuis longtemps, les fleuves portent à la mer de l'eau douce, pourquoi l'eau de la mer est-elle toujours salée 1
Il y a quelque naïveté à croire que le mouvement littéraire d'un siècle reçoit son impulsion et sa direction du collège. A ce compte , le goût dominant n'eût pas été italien avec les deux reines venues de Florence, ni espagnol avec Anne d'Autriche ; jamais non plus nous n'aurions connu ce qui s'est appelé le romantisme. Est-ce qu'elle procédait en rien du collège cette littérature qui , tour à tour, se passionnait pour Shakspeare ou pour Byron, pour Gœthe ou pour Schiller, et qui exploitait à sa fantaisie l'Orient, le moyen âge, les antiquités germaniques ou Scandinaves; qui était tout, en un mot, excepté classique?
Est-il bien sûr ensuite que cette poétique de Benci , de Strada, de Masenius, de Mambrun, n'ait jamais cherché à se faire jour? Même au xvn® siècle, même en France, je ne désespère pas d'en retrouver au moins quelque vestige. Voyez ce qui se passait chez nous à cette époque de Mam^ brun, qui est précisément celle de la première jeunesse de Louis XIV. Bientôt, hélas ! le scandale aura triomphé à la cour, les choses changeront de face. N'anticipons pas , et n'évoquons pour le moment d'autres muses que
334 QUELQUES PROFESSEURS i
celles dont fut entouré le berceau du roi enfant , oU qui saluèrent son adolescence. Vous le savez , la langue n'était pas faite alors; elle se faisait. Quiconque ne s'appelait pas Corneille , risquait beaucoup, par l'emploi maladroit de certaines locutions qui se montrent de loin en loin dans le Cid et dans Horace , de passer pour barbare à quelque temps de là. C'est dire assez que nous aurons affaire à plus d'une victime de Boileau. Je m'adresse tout d'abord à la plus fameuse. Chapelain va nous apprendrie quelles étaient les épopées les plus en vogue quand parut sa Pucelle longtemps attendue, c'est-à-dire en 1655. Il parle ainsi dans sa préface :
((Venant après tant d'Ecrivains illustres, et dont le mérite a occupé la faveur du Peuple, ne dois-je pas appréhender qu'il ne me refuse l'applaudissement que J'eusse peut-être obtenu , si je me fusse fait voir aussi bien le premier dans la carrière que j'ai paru le premier sur les rangs ? En effet , qu'est-ce que la Pucelle peut opposer , dans la peinture parlante, au Moyse de M. De S. Amand; dans la hardiesse et dans la vivacité, au S. Louys du Révé^ rend Père le Moine; dans la pureté, dans la facilité, et dans la majesté, au saint Paul de M. l'Evêque de Vence ; dans l'abondance et dans la pompe, à TAlabic de M. de Scuderyj enfin, dans la diversité et dans les agrémens , au Clovis de M. Desmarets? Je ne parle point de la Pharsale de M. de Brebeufj quoy que ses vigoureuses expressions ne cèdent en rien à celles de son original , et qu'il soit aisé de voir, par une si brillante copie, jusqu'oii il pouvait porter son vol, s'il ne se fust point borné à une moindre élevation que la sienne. La Pucelle se reconnoist inférieure, en toutes choses , à tous ces Héros , et si elle ne se pouvoit vanter de les avoir excités, par son exemple, à entre-
prendre cette glorieuse course , elle n'oseroit pas mesme se croire digne de la faire après eux. Que dirois-je encore de l'avantage qu'a sans doute la gravité magnifique du Constantin du Révérend Père Mambrun, et du Martel de M. de Boissat, sur l'inculte simplicité de ma Bergère; si je les avois aussi bien veus, que je sçay de quels grands efforts leurs autheurs sont capables; et si l'on pouvoit aussi bien faire comparaison, entre des poëmes de langage différent, qu'entre ceux d'une mesme langue? »
Qu'on nous dise , après cela, que l'épopée chrétienne n'était pas en faveur ! Voyez donc : Saint-Amand et Scudéry , Desmarets et de Boissat , l'évêqUe de Vence et les Pères Mambrun et Lemoyne, tous célèbrent à l'envi les héros delà Bible et de l'histoire de l'Eglise. Seul, Brébeuf travaille sur Tantiquité : on lui donne à entendre qu'il a mieux à faire. Si nous voulions pousser plus loin , voici le Scanderheg du P. de Bussières (2^ édition en 1662), le Jonas de Coras (1663) , suivi de Josué, de Samson, de Dmid ; et le Charlemagne de Louis le Laboureur (1664). Il est donc de toute évidence que pendant les vingt premières années du règne de Louis XIY , l'épopée chrétienne fut à l'ordre du jour.
Ces poëtes, pour la plupart , étaient prédestinés au pilori de la satire. Si Boileau épargne l'évêque de Vence et les jésuites, peut-être par respect pour leur robe, Saint-Amand et Scudéry , Desmarets et de Boissat, Coras et l'auteur de la Pucelley passeront chacun à leur tour; la postérité les voit encore portant au front le stigmate indélébile du ridicule. Mais , de leur vivant , ils furent accueillis et consultés ; plusieurs d'entre eux (je le dis sans malice) siégeaient à l'académie; ils pouvaient se considérer comme les représentants avoués du mouvement littéraire de la France .
Quand Despréaux , quelques années plus tard , se prononça hautement contre la poésie chrétienne, ce fut Desmarets qui entra en lice. Desmarets eut deux torts : l'un pardonnable, — il fut un faible rimeur; — l'autre plus grave , — il outra sa thèse , et en quelque sorte au profit de ses œuvres , prétendant qu'en vertu de la supériorité du christianisme sur le paganisme, le poëte chrétien se place infailliblement au-dessus d'Homère et de Virgile. Pourquoi faut-il qu'on ait cru faire merveille en parlant tout comme Desmarets (1)?
(1) « Ce qui rend curieuse l'argumentation de Desmarets, dit M. Saint-Marc Girardin, c'est l'idée qu'il développe que , le christianisme ayant sur le paganisme une grande supériorité morale , cette supériorité doit profiter au poëte chrétien , et qu'à ce titre il doit être lui-même supérieur à Homère et à Virgile. Singulier argument , qui conclut de la fausseté de la religion à la fausseté des mœurs et des caractères poétiques , et qui croit que là oii le culte repose sur l'erreur , l'homme ne peut pas retrouver la vérité dans les peintures qu'il fait de l'homme lui-même! Les païens, dit encore Desmarets, n'ont pas la perfection, car la perfection n'appartient qu'au christianisme. Comment donc leurs poèmes pourraient-ils être supérieurs aux poèmes modernes? — Du reste , Desmarets y met de la modestie et consent à ne pas s'enorgueillir lui-même s'îT est supérieur à Homère et à Virgile , étant venu après eux ; c'est à Dieu qu'il en rapporte la gloire. « On a dit aussi que ce n'était pas être humble que de se comparer à Virgile; mais l'humilité chrétienne ne nous oblige pas à nous estimer au-dessous des païens en esprit et en jugement. Au contraire , nous devons faire voir que nous avons bien plus pitié de leurs défauts que d'envie de leur gloire , et qu'un chrétien qui connaît la grandeur , la beauté , la droiture et les merveilles de sa religion , et qui attribue à Dieu seul toutes les lumières, a mille fois plus d'esprit et de jugement que n'en eurent jamais les plus grands génies des gentils, et ne tombera jamais dans les fautes où ils sont tombés , parce qu'il a une lumière au-dessus de toute lumière humaine qui le conduit , qui l'éclairé et qui lui fait voir les défauts grossiers des aveugles païens. »
( De l'épopée chrétienne. )
Si Desmarets avait raison , aucune poésie, ancienne ou moderne , ne serait comparable à ces vers :
Un seul Dieu tu adoreras Et aimeras parfaitement , etc.
Où trouver une plus belle morale ?
Au reste, nous ne souscrivons pas aux conclusions de M. Saint-Marc Girardin : « Entre les beautés poétiques du paganisme et celles du chri-
LlÎTÉRATURE DE COLLÈGE. 337
Scudéry, beaucoup plus sensé , écrivait dans la préface de son Alaric: « L'illustre sujet du poëme épique, ne doit point estre pris maintenant, à mon advis, des histoires du paganisme : parce (comme je viens de le dire, et comme le Tasse l'a dit devant moy) que tous ces Dieux imaginaires, destruisent absolument l'épopée , en destruisant la vraysemblance, qui en est tout le fondement. 11 faut donc que l'argument du poëme épique, soit pris de l'Histoire chrestienne, mais non pas de l'Histoire sainte : dautant qu'on nie peut sans prophanation , en altérer la vérité : et que sans l'invention, qui est la principale partie du poète, il est presque impossible que l'épopée puisse avoir toute sa beauté. Il en faut pourtant excepter le sujet qu'a pris mon illustre amy monsieur de Saint-Amant, etc. Mais comme une exception particulière ne doit pas changer une règle générale , je m'en liens toujours à ma thèse : et je suis fortement persuadé, que l'Histoire payenne ny l'Histoire sainte, ne sont point pro[)res présentement, à fournir un sujet épique : et que la chrestienne prophane toute seule en notre temps, nous peut donner ce merveilleux et ce vraysemblable, qui ensontl'àme, pour ainsi dire. »
C'est presque le système de Masenius : même distinction entre les sujets bibliques et les sujets chrétiens, même préférence accordée à ces derniers. D'ailleurs, parmi les nombreux maîtres qu'il a consultés, Scudéry n'oublie pas le P. Mambrun. Les affinités de cette poétique chrétieime avec
stianismc, entre le merveilleux d'Homère et îc merveilleux chrétien, quel est celui que je profère? Je préfère , dirai-je très-simplement, celui qui est le mieux employé. Le merveilleux ne vaut que ce que valent les poètes qui remploient. Qu'ir.jporte d'oîi vient Tinspiratioa ! qu'importe d'où vient le souffle qui fait retentir les cordes de la lyre! etc. » 11 importe beaucoup, selon nous; carie génie s'épure d'autant plus (jne son inspiration vient de plus haut. Donnez à Homère les idées chrétiennes de Dante , vous concevez quelijue chose au-dessus de l'Iliade et de la Divine Comédie.
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celle du collège se révèlent donc de tous côtés, et voici nos professeurs engagés dans une solidarité compromettante avec les victimes de Boileau.
c( La cause était bonne, dit M. Saint-Marc Girardin , mais les avocats la gâtaient. » Scudéry la gâtait par ses méchants Vers; Desmarets, par ses méchants vers aussi, et de plus par ses sophismes. Puis, le temps devenait moins favorable à répopée chrétienne ; vous savez ce qui se passait à Versailles ; Boileau devait être écouté lorsqu'il disait :
De la religion les mystères terribles, etc.
Toute la religion est terrible, en effet, à qui refuse d'observer la loi. Que veut encore Desmarets avec sa Madeleine, en 1669? N'avait-on pas assez de Bourdaloue pour prêcher la pénitence? C'était le temps où Molière venait de faire jouer à Versailles Amphitryon et George Dandin ; Racine travaillait à Bérénice : il est bien clair que la Madeleine de Desmarets, eût-elle été d'un meilleur style, devait être accueillie assez froidement. Or, remarquez-le bien, ce qu'on nomme la littérature du xvii^ siècle, c'est d'ordinaire celle du règne de Louis XIV ; et celle-ci, à son tour, est tout entière à Versailles. La cour, en ce temps-là, jugeait souverainement en matière de goût ; Vaugelas luimême définissait le bon usage : la façon de parler de la plus saine partie de la cour. C'est une influence dont il faut tenir compte, et sans laquelle on ne comprendrait rien à cette seconde moitié du xvif siècle où le xvni^ se fait déjà pressentir.
Au collège, on ne désespérait pas encore de l'épopée chrétienne. En voici deux preuves curieuses, dont l'une est due à un jésuite, l'autre à un professeur de l'Université de Paris.
Celte histoire du ïiiarlyr saint Eustaclie , où Maseiiius avait vu la matière de deux belles épopées, fixa le choix d'un jésuite français, Pierre Labbé , qui , après avoir enseigné la rhétorique , fut recteur des collèges d'Arles, de Grenoble et de Lyon. U Eustacliius du P. Labbé parut en 1673, un an avant l'Art poétique de Boileau , et quand celui-ci était déjà le législateur tout-puissant du Parnasse : rapprochement qui nous aide à comprendre le langage de l'homme de collège.
c( Ami lecteur, dit-il dans sa préface, deux mots seulement, je donne à Eustache le nom de héros chrétien : c'était déjà un héros avant sa vocation à la foi; devenu chrétien , il le fut doublement. La foi divine fortifie le courage, loin de l'affaiblir; il y a des guerres saintes, et la valeur n'est pas refusée aux armes chrétiennes. Suivant les lois de l'épopée antique, les Agamemnon, les Achille, les Ajax obtenaient seuls le nom de héros : Tépopée moderne a ses Constantin, ses Martel, ses Charles, ses Louis, ses Scanderbeg, et d'autres encore. Pourquoi les capitaines chrétiens ne seraient-ils pas aussi des héros, puisqu'ils égalent et surpassent même en mérite les héros de l'antiquité? Et que signifient ces anciennes règles auxquelles on ne peut ajouter ni retrancher? »
On avait tellement resserré le champ de l'épopée, par une iiilcrprétation pharisaïque des anciennes règles, que pour continuer la tradition des pères Mambrun , Lemoyne et de Bussières, il fallait nécessairement y contrevenir. Le P. Labbé n'hésite pas un instant, et il intitule résolument son poëme : Eiislachius, héros Ciiristianus, poema epiciim^ ex legibus anliquis — et no vis.
Quelques années plus tard, en 1687, Courlin , ancien professeur en Humanité de F Université de Paris , met au
jour un recueil de poésies chrétiennes, où figure en première ligne une épopée en quatre li\res , Cliarlemagne pénitent. Charlemagne pénitent ! à qui dédier ce poënie? A Louis XIV? Mais si, dès cette époque, on remarquait d'assez grands changements dans la conduite du roi, ne fallait-il pas éviter à tout prix l'inconvenance d'une allusion trop facile? A qui donc notre professeur en Humanité va-t-il dédier son Charlemagne pénitent. Il le dédie... à David pénitent.
« Grand roy, dont la pénitence doit servir de modèle non-seulement à tous les rois de la terre, mais encore à tous les hommes qui veulent sincèrement retourner à Dieu; c'est à vous que j'ose présenter ce peu de vers, où j'ai tâché de tracer un tableau de cette même pénitence qui, de pécheur que vous étiez, vous a fait un grand saint. Ainsi, bien loin de chercher des protecteurs parmy les grands du monde , j'ai crû que je devois lever les yeux vers le ciel et m'adresser à vous-même , comme à celuy qui a fait le premier un aveu public de son péché, et qui s'est imposé des peines proportionnées à son crime , etc. y>
Tout le monde, malheureusement, n'était pas de force à chercher au ciel des Mécènes et des Augustes ; la poésie chrétienne succomba à cette longue épreuve qui commence à la Madeleine de Desmarels, et se termine à peine au Charlemagne pénitent. 11 était déjà trop tard pour qu'elle pût se relever. Notons , cependant , qu'à l'époque où Louis XÏV , uni pour la vie à M™^ de Maintenon , commença à préférer Saint-Cyr à Versailles , Racine écrivit Esther et Athalie ; comme si la poésie sacrée n'avait attendu, pour se montrer, qu'un regard du prince.
Depuis François Beuci , qui, au jugement de Baronius, avait rendu les muses chrétiennes, jusqu'à Masenius, jus-
qu'au P. Mambrun, assez de professeurs ont passé devant nous. Que leurs noms, selon la diversité des circonstances, soient associés aux noms malencontreux de Scudéry et de Chapelain, ou bien aux noms glorieux de Milton et de Corneille; qu'ils aient brillé, comme Sarbiewski , sur un vaste théâtre, ou confiné leur existence, comme le P, Labbé , dans quelque obscur collège de province; peu nous importe : ce n'est pas à leur renommée que nous mesurerons le mérite de leurs œuvres. Littérateurs et savants, ils se sont toujours contentés en cette qualité des jugements de l'histoire; favorables ou non, ils se mettront peu en peine de les faire réformer. Religieux, disciples de saint Ignace, préposés par le saint-siége et l'épiscopat à l'éducation de la jeunesse, c'est à ces titres qu'ils sont justiciables de l'opinion catholique. On les accusait tout dernièrement d'avoir, par aveuglement, par faiblesse, par connivence avec le siècle, contribué pour leur bonne part à infecter de paganisme ces huit ou dix générations dont la dernière s'est précipitée dans toutes les apostasies. Faut-il rappeler que les pages accusatrices étaient applaudies par un public en qui l'on s'attendrait à trouver plus de calme, de réserve . et d'équité? Cette fois, la déclamation avait eu plein succès ; parce que, en faisant appel à des sentiments honnêtes, elle évitait d'en venir au détail, et de discuter des faits, dont l'examen eût nécessairement abouti à des conclusions toutes contraires.
On sait maintenant ce qu'il faut penser de ces appréciations à vol d'oiseau.
Voyez-vous là-bas Florence, la Florence de Machiavel et des Médicis? Entendez-vous ce que chante Sannazar à la louange des dieux impurs de l'Olympe? Détournez les yeux.... ce sont les turpitudes de Jules Romain. En France,:,
3i2 QUELQUES PROFESSEURS-
hélas! les jardins de Versailles se peuplent de divinités grecques ! A deux pas se dresse Téchafaud , entouré de Brutus drapés à la romaine. Voilà la renaissance , voilà l'enseignement classique depuis trois siècles!
Et le concile de Trente, qu'en aviez-vous fait? et les vertus des Charles Borromée et des Ignace de Loyola? et toute cette science théologique des Bellarmin et desSuarez? et cette grande rénovation catholique de la fin du xvi^ siècle, à laquelle jusqu'ici nous rendions tous hommage, et que la science protestante est forcée de reconnaître? Pitié que cette manie de plier l'histoire aux fantaisies d'un système l
Dans les pages où nous avons réparé ces graves omissions, nous avons dû procéder d'une tout autre manière, au risque, nous le savons, de lasser la patience de plus d'un lecteur. Se souvient-on d'une ingénieuse allégorie d'Homère? L'Injure aux pieds rapides est suivie de loin par les Prières boiteuses, qui cherchent à réparer le mal qu'elle a fait. La réfutation ressemble aux prières; boiteuse, elle ne marche qu'à béquilles, ne pouvant se passer de faits et de dates. Sans doute il ne saurait être question d'injure là où les agresseurs sont de bonne foi. Mais enfin , les effets étaient les mêmes : on allait grand train dans la voie des préventions. Et qui sera d'humeur, maintenant, à suivre la réfutation à pas de tortue?
Aussi ces pages s'adressent-elles surtout à ceux qui, moins en peine des personnes que des choses , veulent étudier ces questions pédagogiques à la lumière de l'histoire. Il ne saurait être pour eux sans intérêt de voir comment les Constitutions de saint Ignace et le Ratio studiorum tendent au but suprême de l'éducation en formant d'avance le professeur à cet apostolat, en ne lui présentant la classe que comme un champ ouvert à son zèle; en lui donnant pour
première et principale mission celle <]e distribuer à ses élèves l'enseignement religieux , de leur inspirer l'horreur du vice, de les porter par ses conseils et ses exemples à la pratique des vertus chrétiennes. On a vu comment l'enseignement littéraire se pénètre de cette onction et ne saurait être païen, profane même , avec des maîtres qui ont du comprendre la sainteté de leur ministère.
Pour prouver l'efficacité toute-puissante des moyens dont nous parlons, au lieu de recourir à des raisonnements toujours contestables, nous avons laissé parler les faits : ils ont parlé, ce semble, assez haut. Ici, c'est Gaussin, c'est Soarez, qui comprennent la destination providentielle de l'éloquence, réprouvent les écarts des orateurs profanes, rendent un juste tribut d'hommages aux Basile, auXx\mbroise, aux Chrysostome. Là, Benci et Strada, qui posent les fondements de la poétique chrétienne, et préparent l'âme de leurs auditeurs à entendre avec respect les sublimes accents des prophètes, A leur suite sont venus tous ceux qui, dans les divers genres de littérature, ont frayé à la jeunesse les mille sentiers qui ramènent au centre commun de la pensée religieuse; ceux qui dans le drame cherchaient la source des larmes surnaturelles; ceux qui, en expliquant les règles de l'épopée, prononçaient tout d'une voix que le plus grand des biens, le plus beau dénouement d'une vie héroïque, c'est la mort endurée pour Jésus-Christ; et jusqu'à ce professeur qui eût volontiers sacrifié toutes les œuvres de Cicéron à un seul mot, le mot destiné à exprimer les suprêmes souffrances du Sauveur. Ces exemples, disons-nous, prouvent invinciblement que, préparé, soutenu selon la pensée de saint Ignace, le maître fera descendre dans le cœur de ses élèves les effusions de sa foi, et, tout en formant leur intelligence , les engendrera à Jésus-Christ.