‹ Des études classiques dans la société chrétienneChapitre 36 sur 48 · DES AUTEURS CLASSIQUES. SÂ · texte numérisé non relu

DES AUTEURS CLASSIQUES. SÂ

fragmehts des anciens jurisconsultes sont enchâssés dans des pages d'une latinité beaucoup moins pure. Mais pour l'étude du droit, les Institutes sont entièrement classiques, et même élémentaires , autre qualité.

Y a-t-il aussi des modèles d'éloquence qui ne soient pas classiques pour la langue? — Pourquoi pas? la parole la plus éloquente n'est pas toujours, assurément , la plus correcte.

Avant donc de prononcer si un livre est ou n'est pas classique, il faut être fixé sur cette question : Que s'agit-il d'apprendre dans ce livre ? Est-ce la théologie? le droit? l'éloquence? le latin? le grec?

Supposons que ce soit le latin et le grec. C'est pure hypothèse de ma part. Je n'ignore pas que plusieurs personnes s'accoutument à chercher bien d'autres choses dans les études du collège; à tort ou à raison, ce n'est pas ce que j'examine en ce moment. Mais enfin l'hypothèse est admissible, et, sans être un humaniste des plus fanatiques, on peut désirer qu'un écolier, en faisant ses classes, apprenne passablement le latin et le grec. Je n'y sais qu'un moyen, c'est de lui faire étudier les auteurs qui ont parlé le plus purement ces deux langues.

Qu'appelez-vous parler purement ?

11 fut un temps où personne n'aurait fait cette question. On était persuadé qu'il y avait des âges pour les langues comme pour les hommes, et qu'elles s'élevaient de l'enfance à la virilité, pour redescendre à la vieillesse et à la décrépitude : ou bien, plus poétiquement, on distinguait un âge d'or, un âge d'argent, un âge d'airain; puis enfin un âge de fer, lequel correspondait à la décrépitude (1). Etait-ce

(1) Sur les différents âges de latinité, consultez Funccius, De imminenti lati'nœ linguœ senectute; Y ovsVms , De latinitate mérita suspecta , T\v9.boschi, etc.

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une fiction de gratnmairiens et de puristes ? Faut-il y voir, au contraire, Tinterprétation d'un fait? et ce fait doit-il avoir quelque influence sur la rédaction des programmes d'études ?

Je vous abandonne sans regret !es métaphores ; mais quant au fait, je maintiens qu'il n'est nullement contestable. De changements en changements, la langue latine et la langue grecque sont devenues finalement des langues mortes ; donc il y a eu chez elles quelque dépérissement. L'argument est concluant, je pense, et l'on peut s'étonner qu'il soit besoin d'y recourir.

Rappelons en deux mots ce qui caractérise la décadence de la langue latine , puisque c'est sur cette langue que roule à peu près tout le litige.

Quintilien trouvait déjà le langage de ses contemporains tout différent de celui de l'ancienne Rome , grâce à l'abus toujours croissant du style figuré; et, trois siècles après Quinlilien, saint Augustin assurait que les plus beaux discours de Cicéron paraissaient barbares , tant le barbarisme avait enfin prévalu (1). Ainsi, pendant les quatre premiers siècles de l'ère chrétienne, longtemps avant le triomphe des Goths et des Lombards, au centre même de l'empire et dans la société la plus polie, les éléments de la langue se dissolvaient de jour en jour, et la parole romaine perdait son caractère. Du vivant d'Auguste, Asinius Pollion, un raffiné, l'homme à qui Virgile dédia sa quatrième

(1) « lUique si autiquum scnnoncm iiostro comparemus, pgenejam quidquid loquimur figura est : ut, hac re invidere, non ut omnes vetcres et Cicero prœcipue, hanc rem : et, incunibere illi, non in illum : et, plénum vino, non vini : et , huic non hune adulari , jam dicitur, et mille alia : ntinamque non pcjora \'incant. » Quintilien, Inst. orat.^ 1. IX, c. m.

« Bai'barisinorum autem genus nostris teniporibus taie compertum est , ut et ipsa ejus (Ciceronis) oratio barbara videatur, qua Konia servata est. « Saint Augustin, De or aine , 1. II . c. xlv.

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églogue, entreprenait de dire mieux que Cicéron; à peu près comme Marini s'efforça de surpasser Torquato Tasso, et avec un succès semblable. Asinius trouvait beaucoup à reprendre dans César et Salluste; à Tite-Live il reprochait sa patavinité . Un jour, chez Messala, un poëte ayant commencé réloge de Cicéron par ce vers :

Deflendus Giccro est latiaeque silentia linguœ,

il voulut s'en aller sur l'heure, ne pouvant, disait-il , supporter qu'on lui donnât à entendre qu'il était muet. Pour faire oublier Cicéron , il avait recours à de petits artifices, comme de brusquer sa période, d'y multiplier les soubresauts, d'employer de vieux tours et de vieux mots, etc., toutes choses qui réussissent d'ordinaire aux époques blasées. Telles sont les premières atteintes perlées à la langue latine : la subtilité , la recherche , les fantaisies érudites sous forme de néologisme ou d'archaïsme , lui ont peut-être fait plus de tort que la barbarie elle-même. Personne n'ignore à quel point se multiplièrent, dans cette période de décadence, les substantifs abstraits. Pline diva super fluitas et voracitas; au temps de Macrobe, ce sera bien mieux; contrarietas, profunditas et mille autres auront droit de cité; pas un adjectif qui n'engendre ainsi son substantif. Ce que dénotent les transformations de cette nature, nous le savons, nous Français du xix^ siècle , qui ne lisons pas dans nos feuilles publiques le récit d'une fête, sans y voir figurer en foule les illustrations contemporaines, les sommités financières, les notabilités commerciales, les célébrités artistiques , etc. , elc. ; nous n'avons garde d'en conclure que notre langue a conservé les naïves et franches allures de son premier âge. Autre espèce de pédantisme : on parle grec en latm.

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Sénèque écrit apologare, malacisare; pourquoi ces termes exotiques? Les verbes manquaient-ils donc en latin, pour rendre aTcoXéystv et (xa^axi^siv ? Cicéron, je le sais, dans ses lettres, se sert quelquefois de mots grecs, mais pour de bonnes raisons , et sans jamais les affubler à la romaine. II y en aurait bien long à dire sur ce chapitre. Encore un trait : les expressions poétiques passent des vers à la prose, et la distinction des styles, autrefois si tranchée, s'efface peu à peu. On s'en aperçoit déjà dans Pline, même dans Tacite. Horace avait dit :

Rcdeunt jam giamiiia campis Ârboribusque comœ;

la chevelure des arbres, c'est un peu hardi, peut-être, mais on permet aux poëtes la métaphore. Pline dit en prose, en parlant de sa villa qui jouit de la vue de certains arbres : Nemus comasque prospectât. Tacite appelle limen helli le pays qui avoisine le théâtre de la guerre.

Peu de chose, direz-vous; — dit-on jamais : peu de chose, quand on voit apparaître une première ride? Revenez dans quelques années, c'est-à-dire dans quelques siècles, et vous trouvez un sillon à la place de cette ride. Sedulius vient de mettre eu prose son Carmen Paschale pour la commodité de quelques lecteurs, et dans sa préface il adresse à Macedonius les paroles suivantes : « Sanctis tamen jussionibus non resilienSy injunctam suscepi provinciam, et procellosis adhuc imbribus concussœ ratis vêla madentia tumentts pêlagi rur~ sus fatigationi commisi, per emensos cursus revoluti discriminis, et Cy dadas ingénies, quas prœcipitanti formidine celerius ante transieram, longa maris circuitione discurrenSy ut illos portus et littora, quœ dudum prœtereundo lustraviy diligentiori opéra nune viserem. »

En vérité, c'était peu la peine de renoncer à parler en vers, si telle devait être la prose.

Vous comprenez par là ce qu'était devenu le latin lors de l'invasion des barbares. Et Ton pourrait distinguer deux invasions, dont la seconde seule se fit à main armée. Avant ce temps, Rome était remplie d'étrangers, de citoyens adoptifs, venus d'Espagne, d'Afrique ou des Gaules, qui cultivaient les lettres avec une passion dont elles eurent souvent à se plaindre. Tels étaient entre autres Sénèque et Lucain, espagnols comme on sait, et d'autant plus capables d'exercer une influence contraire au génie latin, qu'ils étaient tous les deux hommes de talent. Après l'invasion à main armée, quand les barbares songèrent à se faire initier à la civilisation des vaincus, ce qui les séduisit tout d'abord, ce fut précisément l'art factice des derniers rhéteurs. Entre cette caducité et leur enfance , l'alliance était facile , elle se fit; de là ce mélange de gaucherie et de raffinement, de naïveté et d'artifice , de vieille rhétorique et de locutions abruptes, qui caractérise en général cette littérature de transition. Vouloir que le moyen âge en soit sorti avec une latinité pleine de fraîcheur et de jeunesse, c'est vouloir l'impossible. La vétusté n'était pas dans le sang, mais dans les traditions de l'enseignement.

Si le mot de guintessencié n'existait pas, il faudrait l'inventer pour les élucubrations bizarres de la rhétorique et de la grammaire aux abois dans les écoles du vi*^ et du vii^ siècle. Qu'on lise dans les Etudes germaniques de M. Ozanam de curieux détails sur les douze latinités du grammairien de Toulouse, Virgilius Maro (1). C'est le sublime du

(1) Etudes germaniques , t. II, c. ix , p. 421. Les opuscules de Virgilius Maro ont été publiés par le cardinal Mai; Audores classici, t. V, p. 1-150. M. Ozanam , avec beaucoup de yraisemblance , place le grammairien de Toulouse à la fin du vi"- siècle.

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