‹ Des études classiques dans la société chrétienneChapitre 37 sur 48 · BES AUTEURS · texte numérisé non relu

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genre que ces douze latinités. Quand la précieuse de Molière demande un fauteuil, elle dit tout simplement à son laquais de lui voiturer les coînmodités de la conversation. Quel mérite à parler ainsi? ce n'est qu'une vulgaire périphrase. Dans les douze latinités de Virgilius Maro, le feu s'appellera d'abord ignis pour tout le monde; puis, pour les sages, quoquivihahis , parce qu'il cuit; ardon, parce qu'il s'embrase; calax , parce qu'il chauffe; spiridon, parce qu'il exhale une vapeur; rusin, de la rougeur du charbon; fra~ gon, du fracas de la flamme; fumaton, de la fumée; ustrax, puisque le feu consume; viîius, puisqu'il donne la vie ; seluseus , à cause du silex d'oii on le tire; œneon, au vase d'airain qu'on lui confie ! Observez ensuite l'ingénieux procédé nommé scinderaiio phonorimi, qui consiste à rompre à plaisir les phrases, les mots et les syllabes, comme dans ce passage d'un certain Caton ciié par Virgilius : « Mare oceanum classes quod longœ sœpe iurhaiur simul naviganl;. » ce qui veut dire en latin vulgaire : « mai^e oceanum sœpe turbatur, classes quod longœ simul navigant. y> Vous vous rappelez sans doute les Héros de Roman mis eo scène par Boileau, et Lucrèce montrant à Plu ton ses tablettes où soni écrits ces mots : « Toujours. Von. si. Mais, aimoit. d'éternelles, hélas, amours, d'aimer, doux. il. point, serait, n'est.. quHl. » Autrement pour le français :

Qu'il seroit doux cV aimer, si Von aimoit toujours 1' ' Mais hélas ! il n'est point d'éternelles amours.

Ce qui vous prouve que la scinder atio phonorwn était aussi pratiquée par les précieuses. Mais il y a cette différence ^ qu'au xviî^ siècle celte doctrine ne fut point enseignée ex professa, tandis qu'au siècle de Virgilius elle était propagée avec zèle par urte foule de grammairiens de même force

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que lui. Et ce n'était pas sans succès. M. Ozanam observe avec raison que sous celte forme bizarre et mystérieuse, leur enseignement fixait mieux le respect, la curiosité-, la docilité des peuples nouveaux , et que la Providence traitait les lettres comme ces semences précieuses qu'elle destine à rouler dans les ronces et les rochers : — « la plus épineuse des deux n'est pas la moins utile ; elle résiste , et finit par attacher la graine au lieu où elle germera. »

Singulière chose pourtant ! depuis Pollion , l'ami de Virgile, c'est toujours la même pente qu'on a suivie, d'abord insensible, puis beaucoup plus rapide, et elle conduit finalement au grammairien de Toulouse, Virgilius Maro, le consommateur de toutes les iniquités de la décadence. Jusqu'ici, la barbarie ne joue en tout cela que le second rôle; c'est le pédantisme qui est l'acteur principal.

Or, vous le concevez, quand les Saxons, les Francs et les Germains se mirent à étudier les lettres latines, force leur fut de prendre de toutes mains. 11 y eut dans leur langage du Cicéron et du Virgile; il y eut du Sénèque et du Lucain, du Sedulius, du Martianus Capella, et quelquefois même du Virgilius Maro. Ils y ajoutèrent enfin un surcroît d'expressions barbares fourni par leur idiome national ; et voilà comment se forma ce latin que Raban Maur, après saint Isidore, appelle avec raison latin mixte (i).

Nous réitérons notre question : quel est, en tout cela, le latin classique ?

C'est, dirons-nous, le latin dans sa pureté première j vierge encore de toutes les corruptions que lui ont fait subir,

(1) Quatre espèces de latinités sont distinguées par saint Isidore : priscû, latina , romana , mixta. Voici ce qu'il dit de la langue mixte : « Mixta, quaè post imperium latins promotum, simul cum moribus et hominibus, in Romanam civitatem irrupit, integritatem verbi per solœcismos et barbarismoS corriinipens. » Etym , 1. IX, c. t. De linguis gentium.

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àlix basses époques, rhéteurs et biirbares. Un auteur est ou n'est pas classique. S'il ne Fesl pas, vous aurez beau le gratifier du format in-12 et du cartonnage, cette sorte d'investiture n'y changera rien , et il n'en deviendra pas plus propre à servir aux études de latinité.

Oh ! nous le savons , on en prend gaiement son parti, et l'on se résigne sans peine à ne pas former de latinistes , dans un siècle , répète-t-on sans cesse , oii personne n'apprend le latin pour le parler. Mais nous-même , quand nous désirons que l'on forme des latinistes , s'imagine-t-on que ce soit à cette seule fin qu'il y ait parmi nous des latinistes? Sous cette question des auteurs classiques , n'enlrevoit-on pas quelque autre chose, et la culture générale de l'esprit n'y semble-t-elle pas intéressée autant , pour le moins, que l'avenir de la belle latinité ?

Un ministre disait dernièrement que , malgré cette modification des programmes universitaires où plusieurs voyaient un danger pour les études classiques, les médecins sauraient encore assez de latin pour lire Galien dans l'ori-

ginal.

On s'accoutume beaucoup trop , ce semble, à n'envisager l'étude des langues anciennes qu'à ce point de vue restreint de l'usage ultérieur qu'on peut en faire. Lire Galien dans l'original , faible stimulant pour les futurs médecins î Et pour les futurs avocats, que leur importe de lire ou de ne pas lire dans l'original les Institutes de Juslinien ? Otez-en les élèves des séminaires , combien en est-il qui feront plus tard usage de leur latin ? Que Ton propose ensuite de substituer aux langues anciennes ces connaissances que l'on nomme usuelles , et qui le sont de fait beaucoup plus que le grec et le latin , cela se conçoit, et c'est la conséquence nécessaire de cette appréciation incomplète. Une

grande somme de connaissances usuelles , acquise en peu de temps, avec le moins de travail possible ; tel sera, dans ce cas, le but que l'on poursuivra dans les études. Ajoutez-y encore le bon marché , et vous aurez l'idéal.

Pour nous , si nous préférons les langues anciennes (à part les motifs qui nous touchent comme catholiques) , c'est surtout parce que nous y voyons le meilleur instrument d'une forte discipline intellectuelle. Saint Augustin est très-formel sur ce point ; il reconnaît à la grammaire une merveilleuse énergie pour développer nos facultés et régler leur action. Je ne rappellerai pas ces nombreux écolâtres du moyen âge , qui la regardaient comme la base et la racine des arts libéraux : c'est à saint Augustin lui-même qu'ils devaient cette persuasion. Mais j'attirerai l'attention sur une parole pleine de sens du savant cardinal Gerdil. a Les premiers éléments de la grammaire , dit-il, sont de vraies notions de logique, où la justesse de l'idée est la règle de l'expression (1). »

(1) Une femme , mais ceUe femme a fait preuve plus d'une fois d'un esprit d'analyse fort remarquable, a écrit les paroles suivantes: «L'éducation faite en s'amusant disperse la pensée ; la peine en tout genre est un des grands secrets de la nature : l'esprit de l'enfant doit s'accoutumer aux efforts de

l'étude, comme notre âme à la souffrance Vous enseignerez avec des

tableaux , avec des cartes , une quantité de choses à votre enfant ; mais vous ne lui apprendrez pas à apprendre ; et l'habitude de s'amuser, que vous dirigez sur les sciences , suivra bientôt un autre cours , quand l'enfant ne sera plus dans votre dépendance.

« Ce n'est donc pas sans raison que l'étude des langues anciennes et modernes a été la base de tous les établissements d'éducation qui ont formé les hommes les plus capables en Europe : le sens d'une phrase dans une langue étrangère est à la fois un problème grammatical et intellectuel ; ce problème est tout à fait proportionné à l'intelligence de l'enfant : d'abord il n'entend que les mots, puis il s'élève jusqu'cà la conception de la phrase; et bientôt après le charme de l'expression, sa force, son harmonie, tout ce qui se trouve enfin dans le langage de l'homme, se fait sentir par degrés à l'enfant qui traduit. 11 s'essaie tout seul avec les difficultés que lui présentent deux langues à la fois; il s'introduit dans les idées successivement, compare et combine divers genres d'analogies et de vraisemblances; et Tactivité spontanée de

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