IV
Ailleurs, l'inexorable prosodie lui a imposé des changements assez notables, mais il ne s'est jamais écarté de l'esprit de son modèle. Comparons quelques strophes en particulier.
APPENDICE N" 6. 45 î
I. Je regrette le mot cœnam, qui est bien dans le sens du mystère, et rappelle à la fois la cène de l'ancienne loi et celle que fit le Sauveur la veille de sa mort. Mais Sarbiewski a du moins évité l'amphibologie du mot providi, qui pourrait se rapporter également au génitif Agni , et à nos sous-entendu, aussi bien que candidi. La conjonction et, qui suppose ici deux adjectifs attribués à un même sujet, nous fixe à ce dernier sens ; mais ce n'est qu'après réflexion. Au reste, le premier vers de Sarbiewski est plein de majesté, sans avoir moins d'onction que l'autre.
II. Nous regrettons encore un mot de cette seconde strophe, torridum; mot mystérieux que n'a pas remplacé Sarbiewski. Selon nous, notre homonyme d'outre-Hhin montre peu d'intelligence du symbolisme chrétien lorsque, après avoir reconnu que le torridum s'applique au corps du Sauveur par allusion à l'Agneau pascal, il ajoute : « Quœ imago a Breviario romano in textu correcto non recepta , quam sit inepta et potius fastidium quam devotionem movens, nemonon nohis concedet. » Cette concession, nous ne la ferons pas, croyant que plus de respect est dû à une figure universellement adoptée par les saints Pères, et que Luther lui-même n'a pas rejetée, comme notre homonyme le confesse (i). Mais nous trouvons que la strophe de Sarbiewski est beaucoup plus nette, beaucoup mieux partagée que l'autre ; nous aimons ces deux vers employés à célébrer le précieux sang de Sauveur, tandis que les deux autres se rapportent à son corps, et ce parallélisme nous semble tout à fait dans le goût des belles hymnes du l'Office du Saint-Sacrement. Enfin , le dernier vers est de toute beauté. On a beaucoup de peine à saisir au juste le sens de l'ancienne strophe : Cujus corpus sanctissimum, etc. ; la construction de la phrase est vraiment défectueuse.
III. Il faut avouer que le sens a beaucoup gagné aux corrections de
Sarbiewski. Proiecti Paschœ vespere est bien vague, comparé à ces
vers :
Sparsum cruorem postibus Vastator horret Angélus.
Autant faut-il en dire pour les deux derniers vers. Le passage de la mer Rouge, et l'immersion de Pharaon dans les flots renferment des
(0 Cf. Herm. Adalbeyt. D^iniel, Thésaurus hymnologicus, lxxxi.
4â^ AIPPENDÎCE N« 6.
mystères que l'Église célèbre dans les fêtes pascales , et que rancien hymnographe n'a pas même indiqués, probablement parce que l'expression lui faisait défaut.
Nous ne pousserons pas plus loin cet examen , dont la suite ne nous offrirait que de^ observations analogues (1). En général, on peut s'apercevoir que, si plus d'une fois Sarbiewski a sacrifié une grâce , plus souvent encore il a précisé une pensée , et que cette hymne ainsi retouchée n'a rien perdu de son caractère liturgique.
Voici l'ode sur la bataille de Choczim, que nous avons promis de donner en entier.
Celebris Polonorum de Osmano Twcai'um Imperatore Victoria, prœlio ad Chocimum Daçico, anno Domini M. DG. XXI. VI. Non. Septemb. commisso par ta.
Galesi agricolœ Dacici cantus inducitur,
Dives Galesus , fertilis accola Oalesus Istri (2), dum sua Dacicis Fatigat in campis aratra ,
Et Galeas clypeosque passim ac Magnorum acervos émit ossium ; Vergente sérum sole sub Hesperum , Fessus resedisse , et solutos Non solito tenuisse cantu Fertiir juvencos. Carpite, dum licet , Dum tuta vobis otia , carpite Oblita jam vobis vircta,
Emeriti , mea cura , tauri ; Victor Polonus dum posita super Respirât liasta , sic etiam vigil Sœvusque. Pro ! quantis, Polone Moldavici tegis arva campi Thracum ruinis! quas ego Bistonum Hic cerno strages? quanta per avios Disjecta late scuta colles ?
Quse Geticis vacua arma truncis?
Hac acer ibat Sarmata (Thracibus Captivus olim nam memini puer).
Hic œre squalentes et auro Goncaaus explicuit catervas.
(1) Remarquons encore que le tartara de la cinquième strophe n'est pas de Sarbiewski.
(2) Sous le nom ^'Ister c'est évideiïijii,eî.tt le D^iesler, et non le Danube , que désigjLe S^rbiewsJii.
Heu quanta vidi praelia ! cum Dacis Gonsertus hastis campus, et horricli Gollata tempestas Gradivi , Ambiguis fluitaret armis.
Suspensa paulum substitit alitis Procella ferri; donecabeuea Hinc inde nubes sulpburato Plurima detonuisset igni.
Tura vero signis signa, viris viri , Dextraeque dextris , et pedibus pedes , Et tela respondêre telis Et clypeis clypei rotundi.
Non tanta carapos grandine verberat Nivalis Arctos : non fragor Alpium Tantus , renitentes ab imo
Cum violens agit Auster ornes , Hinc quantus atquc hinc impetus œreo Defusus irabri, Miscet opus l'requens Furorque , Virtusque , et perenni Immoritur brevis ira Famœ, Diu supremam nutat in aleam Fortuna belli. Stat numerosior
Hinc Dessus , hinc contra Polonus Exiguis metuendus alis.
Sed quid Cydones , aut pavidi Dahae , MoUesque campo cedere Concani ?
Quid Seres , aversoque pugnax Parthus equo , Cilicumque turmœ Contra sequacis pectora Sarmatœ Possent fugaces ? Hinc ruit impiger Polonus , hinc Lithanus ; atro Quale duplex ruit axe fulmen.
Aut qualis alto se geminus jugo Devolvit amnis , raptaque cum suis Armenta silvis , atque aperto Prœcipitat nemora alta campo.
Heu quale sœvus fulminât aeneo Borussus igni ! Non ego Livonum Pugnas, et inconsulta vitse
Transierim tua , Russe, signa.
Vobis fugaces vidi ego Bistonum Errare lunas , signaque barbaris Derepta vexillis , et actam
Rétro equitum peditumque nubem, Virtute pugnant , non numéro viri :
Et una silvam saepius eruit
Bipennis , et paucœ sequuntur Innumeras aquilœ columbas.
Heu quse jacentùm strata cadaverum i
Aii APPENDICE N° 7,
Qualemque vobis ^Edonii fuga Gampum retexêre ! Hic Polonam Mordet adhuc Othomannus hastam Hic fusus ^mon! hic Arabum manus Confixa telis : hic Caracas jacet Gonopeis subtcr Lechorum , Non benè poUicitus minaci Cœnam Tyranno. Spes nimias Deus Plerumque fœdos duxit ad exitus :
Ridetque gaudentem superbum Immodicis dare vêla votis.
Quo me canentem digna trahunt eqiiis Non arma tauris ? Sistite , barbarœ , Non hœc inurbanâ , Camœnae , Bella decet memorare buxo , Majore qnondam quœ recinent tuba Seri nepotes ; et mea jam suis Aratra cum bubus reverti Prœcipiti monet axe Vesper.
piA Hii,ARiA. (Chap. IX, p. 321.)
Une des pièces du P. Angélin Gazée , la seconde , résume à merveille l'esprit des Pia hilaria (au reste , il la cite comme telle dans sa préface) ; nous allons la donner en entier :
B. Joannes Evangelista post graviora negotia cum perdice cicure animum relaxât.
Ex Cassian. c. xxi, collât. 24.
« Qiiod agere diu vis , id aliquando non agas. » Enervis animus reptat in Negotia , Nisi a sodale fulciatnr Otio
Mais plusieurs de nos lecteurs préféreraient sans doute lire cette pièce en français. Nous en avons sous la main une traduction en yers ; la voici :
« Qui veut longtemps pourchasser entreprise , « Doit prendre haleine et surseoir à propos. » 1\ n'est esprit si bon qui ne s'épuise , Quand il lui faut travailler sans repo§.
Sans offenser la juste bienséance , Sachons descendre à des jeux innocents , Et marions , d'une belle alliance , Graves labeurs et légers passe-temps.
Même leçon donnait un des Apôtres , Jean , qui , puisant dans le cœur de Jésus , A, de ce cœur, épanché sur les nôtres Le pur amour et les douces vertus.
Lorsque d'Ephèse il régissait TEglise , En son hôtel avait une perdrix Qu'avant la plume , au nid , l'on avait prise , Tant que restait coutumière au logis.
Or, quelquefois , pour faire trêve utile A son travail, d'un ton bénin , bénin, Jean appelait la douce volatile Et lui donnait à manger dans sa main.
Puis , l'eussiez vu sur son moelleux plumage Passer le doigt bellement, mollement, Et la pauvrette ainsi prenait courage A s'endormir en son sein chaudement.
Gomme le saint jouvenceaux ne font guère Qui , s'ils ont pris l'imprudent passereau, Le rudoyant et narguant sa misère , Font , par plaisir, besogne de bourreau. Le patient hérisse son plumage ; Le voyez-vous en vain se dépiter ?
Que n'est-il hors ! Mais au comble est sa rage Lorsqu'à sa queue on fait jeu d'attenter : Alors semblable au taureau dans l'arène , Plus furieux , quoique de vrai moins fort , Leste , il s'attaque à la main qui le gêne, Et, de son bec , il se défend à mort.
Notre perdrix se montre moins sauvage , Et de son maître elle souffre la main , Qui cheminant glisse sur son plumage Et chaque plume ajuste en son chemin.
Que si parfois Jean du fin bout du pouce A sa perdrix caresse le gosier, Elle , vers lui dressant sa tête rousse De faire encor semble le supplier.
Un jour qu'ainsi jouait avec la belle , Sur le midi, voici venir soudain Gertain veneur de légère cervelle , Qui tout poudreux sort du taillis prochain. Sur son visage , à mainte égratignure , On lit tout net ; // a couru les bois.
Lièvre saignant de fraîche meurtrissure
Pend sur son dos avecque son carquois,
Et de son arc la corde est détendue.
Ayant souvent d'un regard curieux
Cherché l'Apôtre, à la première vue
Il s'applaudit, il ouvre grands les yeux.
Mais la perdrix lui fait faire la moue.
« Qu'est-ce ? dit-il d'un vrai ton de sanglier,
« Voilà celui qu'on révère et qu'on loue ;
« Cet homme saint n'est donc qu'un oiselier !
« J'étais bien bon de faire tant de presse ,
« Pourquoi? pour voir les stupides ébats
« D'un vieux Pasteur qui perd , en sa paresse ,
« Le temps qui fuit pour ne revenir pas ! »
— « Tout beau ! mon fils , dit posément l'Apôtre, « Pourquoi votre arc avez-vous détendu? »
— « Si le tenais toujours bandé , fit l'autre, « En peu de temps il perdrait sa vertu. » Lors , le prenant par ses propres paroles , Le saint repart : « Est-ce donc si grand tort « Qu'aux passe-temps par vous jugés frivoles « Un vieux Pasteur cherche son reconfort ?
« Quand notre esprit longtemps reste à la tâche ,
« Il s'assoupit et tombe de langueur :
« En lui donnant quelque peu de relâche ,
« Nous lui rendons sa première vigueur.
« Qu'en dites-vous? de crainte qu'il se lasse,
« Vous accordez à votre arc du repos ;
« Pareillement ne puis-je pas, de grâce,
« Me reposer pour être plus dispos? »
Il disait vrai. Par trop de diligence L'entendement s'allanguit à la fin.
Octroyez-lui quelque honnête licence, Si mieux n'aimez perdre votre latin.
Imitez Jean , et suivez , quoi qu'on dise , Le bon conseil renfermé dans ces mots : « Qui veut longtemps pourchasser entreprise , « Doit prendre haleine et surseoir à propos. »
Le traducteur ayant modifié et abrégé la moralité finale; pour plus de fidélité, nous la mettons sous les yeux du lecteur telle qu'elle se trouve dans l'original.
Hœc senior : arcu rite doctus e suo Venator abiit : usus et res id volunt. Nervo rigoris irremissi torpidus Lentescit animus : hinc pcr auras ludere
Et apertus ire gestit : ut catuli soient ,
Vertiginosum qui volutarunt veru
Seu carnis assœ , seu volucrium ferax ,
Diu rotantes et rotati : libéras
Jam nacti habenas et patens pomarium ,
Laeta per herbam saltitatiuncula
Novos résorbent spiritus , mentem novam :
« Quod sempor audes agere , semper non âges, »