‹ Des études classiques dans la société chrétienneChapitre 41 sur 48 · TROISIEME SECTION · texte numérisé non relu

TROISIEME SECTION

Des classiques païens.

De nombreux griefs sont articulés contre les classiques païens. Examiner ces griefs, les discuter, en marquer le fort et le faible, serait, ce semble, assez fastidieux et de plus inutile. Par qui ces auteurs sont-ils absolument proscrits de l'enseignement littéraire? par personne, que je sache, pour le moment. Tout le monde s'accorde donc à leur reconnaître quelque utilité, et à ne pas regarder comme inévitables les maux qui leur étaient imputés.

Quoi qu'il en soit , nombre d'esprits restent en suspens. Si les classiques païens ne sont pas condamnés, ils sont suspects. C'en est assez pour qu'on soumette les programmes d'études à des remaniements plus ou moins hasardés, dont on pourrait avoir à se repentir après quelques années d'expérience.

Ils sont donc bien redoutables, ces classiques païens, les Homère, les Virgile, les Gicéron? Ne dirait-on pas que, par le temps qui court, le vent est à l'antiquité, et que tous nous raffolons des Grecs et des Romains? On croit rêver, quand on lit certaines diatribes à l'adresse des humanistes de la renaissance ; on se demande si l'on est bien au xix^ siècle ; on cherche autour de soi un Sannazar , un Bembo; on interroge son voisin avec anxiété pour savoir

s'il n'aurait pas contracté l'habitude de s'endormir chaque soir sur une ode d'Horace; et comme, après maintes recherches, on n'arrive pas toujours à découvrir ce qui pourrait constituer en ce genre un corpus delicti, on est forcé de s'avouer que ce bruit est en pure perte, et que le zèle ainsi dépensé aurait pu se porter avec plus de fruit sur quelque autre objet.

Je ne répéterai pas ce qu'on a déjà dit avec tant de raison : que tout n'est pas païen dans les païens; que les commentaires de César, comparés aux mémoires de tels et tels capitaines chrétiens, ne sont pas ce qu'il y a de plus scandaleux; que, dans la nécessité où nous sommes de faire un choix, il ne nous est pas beaucoup plus difficile de nous pourvoir à Rome ou à Athènes qu'à Paris, etc., etc. Toutes ces remarques ont été faites par des écrivains qui nous semblent avoir épuisé la matière.

Une fois la campagne ouverte contre les classiques païens, on a dû nécessairement découvrir chez eux des monstruosités dont personne jusqu'ici ne s'était avisé. On aura peine à comprendre dans quelques années certaines dissertations sur les dangers de Cornélius Nepos, de Tite-Live, de Salluste. Ne s'est-on pas imaginé que, dans les pages où Salluste nous montre Catilina entouré d'une tourbe incendiaire qu'il arme contre sa patrie, — pages sévères, s'il en fût, et en quelque sorte vengeresses, — on trouverait une excitation au vice et à la révolte, par là même qu'on y apprendrait à connaître ces deux choses? Quoi ! sans la lecture de Salluste, on ignorerait ce que c'est qu'un mauvais sujet! et cette même lecture donnerait envie de le devenir! En vérité, cela passe les bornes de la plaisanterie.

Voici un réquisitoire de la même espèce.

Ce n'est plus un ancien, c'est Lafontaine qu'il s'agit de

discréditer. Quel mal n'a-t-il pas fait et ne fait-il pas chaque jour, avec ses fables que l'enfance est forcée d'apprendre par cœur! Prenez la première venue, soit : le Corbeau et le Renard. Parmi les adulations que maître Renard adresse à maître Corbeau, on lit ce vers :

Sans mentir, si votre ramage.....

Il n'en faut pas plus. Là-dessus, notre moraliste de s'écrier : « Sans mentir! on ment donc quelquefois ? Où en sera l'enfant si vous lui apprenez que le Renard ne dit : sans mentir, que parce qu'il ment ? »

Voilà bien, trait pour trait, le même système de récriminations. Et sur cet autre passage :

Le Corbeau , honteux et confus , Jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus;

« Jura l quel est le sot de maître qui ose expliquer à un enfant ce que c'est qu'un serment ? »

Et vous croyez sans doute que cela s'est écrit en 1852 ou 1853? Vous vous trompez. Vous vous imaginez que c'est un maître zélé qui fait valoir les droits de la morale chrétienne? non, c'est Rousseau dans son Emile... 0 Fabricius!

11 n'y a qu'une vertu pour laquelle soit à redouter la connaissance du vice contraire : celle que Joseph ne put sauver que par la fuite. Expurgez donc, expurgez en toute conscience les auteurs qui renferment des passages licencieux, obscènes, offensants pour la pudeur ; mais ne vous alarmez pas outre mesure du spectacle , un peu sombre parfois , des autres misères morales de la société antique.

11 ne faudrait pas, cependant, tomber dans l'excès contraire, c'est-à-dire calomnier pieusement les païens pour faire honneur au christianisme : genre d'apologie qui jouit

aujourd'hui de quelque vogue. On sMmagine avoir fait œuvre méritoire , quand on a proclamé qu'il n'y avait chez les anciens ni morale, ni noblesse de caractère , ni institutions d'aucune sorte marquées au coin d'une certaine sagesse. Et même on demande si parler autrement , ce ne serait pas avouer qu'on peut se passer de vérité, et que la religion est sans influence sur le bonheur de l'humanité.

Laissons ces craintes et montrons les païens tels qu'ils étaient, bien assurés que le christianisme n'y perdra rien. Ce ne sont pas les lueurs de leur philosophie qui éclipseront les lumières de l'Evangile, ni la sagesse de leurs institutions qui fera mépriser les lois sur lesquelles repose l'édiflce de la société chrétienne, pourvu qu'on fasse connaître toute la vérité.

D'ailleurs, ne sentez-vous pas que ces appréhensions se contredisent et s'excluent mutuellement? Vous craignez, dites-vous, l'abjection de la société antique, et vous craignez plus encore ce reste de grandeur qui s'y laisse entrevoir. Réunissez ces deux choses, il en résultera la plus belle apologie du christianisme.

Oui , nous pouvons le dire hardiment , il y a de la grandeur dans certains aspects de l'antiquité. Ici , de sublimes intelligences; là, des caractères fortement trempés, du dévouement jusqu'à l'héroïsme; le sentiment du devoir, le respect de la discipline , principalement chez les Romains. Ce que vous voyez , pourquoi le nier? Dieu vous aurait-il tendu un piège en vous faisant rencontrer ces éléments dans l'histoire de l'humanité? Reconnaissez ces vertus morales qui eurent ici-bas leur récompense. Dites avec saint Paul que les philosophes se sont élevés de la contemplation des choses visibles, jusqu'à leur invisible Auteur ; avec Tertul- Uen, que l'âme de ces païens était naturellement chré-

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tienne; et quand vous aurez fait cette part à l'antiquité, de là au monde purifié par Jésus-Christ, vous trouverez encore une distance comme infinie.

Ces lumières de la conscience rendaient les païens plus inexcusables; car, si imparfaite que fût en eux la notion du juste et de la vertu , la pratique restait encore au-dessous. La tolérance était admise envers des abus, des vices, que nous n'oserions nommer; la dignité de l'homme, avilie; les nations , dévorées par la plaie hideuse de l'esclavage, cette plaie que le christianisme seul a pu guérir. S'il y avait de beaux détails, l'ensemble était radicalement défectueux, et l'on a toujours le droit d'appliquer à cette société le mot du poëte : Infelix operum summa. Or, quand vous voyez toutes les forces de l'humanité aboutir à de si tristes résultats, est-il rien, en définitive, qui vous démontre d'une manière plus invincible la nécessité de la foi et de la grâce surnaturelle ? Supposez que ces païens n'étaient à tous égards que des sauvages et des insensés, on se demandera s'il ne nous reste pas un effort à faire qu'ils n'aient point fait, la raison et le libre arbitre ne seront pas convaincus d'impuissance; peut-être se flattera-t-on de créer une philosophie, une morale, une législation, qui puissent satisfaire à tous nos besoins. Quand il est, au contraire^ hautement constaté que l'activité humaine dans toute sa sève, mais livrée à elle-même, n'a pu produire le vrai fruit de vie, on sent mieux à quel point l'intervention divine est indispensable, et l'on se réfugie avec plus d'amour au sein du christianisme.

Là se présente un autre contraste. Des peuples que Rome et la Grèce avaient raison de traiter de barbares ^ se précipitent au cœur du monde civilisé. Chez eux, nulle culture, l'ignorance la plus grossière, de brutales passions,

des traditions immémoriales de meurtre et de rapine, presque aucune notion du droit des gens ; en un mot, tout ce qui rend les hommes incapables de se constituer en société régulière, et ne leur permet que l'association nomade du brigandage. Mais bientôt, régénérés par le baptême , ils apprennent à porter le joug; l'Eglise exerce sur eux de saintes rigueurs; elle les façonne, elle les brise, elle les apprivoise peu à peu ; et même alors qu'ils se souviennent encore de leur sauvage indépendance, elle en forme des nations, je ne dirai pas plus polies , mais à coup sûr plus civilisées dans le vrai sens du mot, que ne le furent jamais Rome et la Grèce. Toute une moitié du moyen âge se résume dans le triomphe du christianisme sur la barbarie, triomphe d'autant plus glorieux que les obstacles semblaient insurmontables ; — et ils l'étaient en efTet à toute force humaine. C'est bien le cas de dire avec saint Paul ; Virtus in infirmitate perficilur. Dans la société antique, c'est tout le contraire : son infirmité se trahit dans sa grandeur. Donnez à la jeunesse la leçon tout entière. Ne lui dissimulez pas que les plus heureux dons du génie furent départis à la Grèce; que la politique du sénat romain était dirigée par ce rare bon sens dont nous lisons l'éloge au premier livre des Machabées (1) ; que parmi les ténèbres de la gen-

(1) Et audi vit Judas nomea Romanorum , quia sunt potentes viribus, et acquiescunt ad omnia, quœ postulantur ab eis, et quicunique accesserunt ad eos , statuerunt cum eis amicitias , et quia sunt potentes viribus.

Et audierunt prœlia eorum , et virtutes bonas , quœ feceruut in Galatia, quia obtinuerunt eos et duxerunt sub tributum :

Et quanta fecerunt in regione Hispanite , et quod in potestatcm redegerunt metalla argenti et auri, quœ illic sunt, et possederunt oranem locum consilio suo et patientia.

Locaque quœ longe erant valde ab eis , et reges qui supervenerunt eis ab extremis terrœ contriverunt , et percusserunt eos plaga magna; ceteri autera dant eis tributum omnibus annis, etc, etc.

Cum amicis avitem suis , et qui in ipsis requiem habebant, conservaverunt

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lilité, on peut distinguer encore plus d'un trait d'une grande beauté morale.

Salomon a dit de la femme forte : Quœsivit lanam et linum et operata est consilio manuiim suariim... manumsuam misit ad fortia et digiti ejus apprelienderimt fusum. — Les vieux Romains gravaient sur le tombeau de leurs épouses et de leurs mères : Lanam fecit.

Homère a des sentences qu'on croirait presque empruntées à la Bible. Pourquoi saint Thomas, dans sa Somme, lorsqu'il traite des vertus et des vices, adopte-t-il si souvent les définitions d'Aristote? Pourquoi les maîtres de la vie spirituelle, les Grenade, les Rodriguez, les François de Sales, font-ils usage, eux aussi, des maximes de la philosophie antique?

Voyez oii mène parfois l'esprit de système. On a prétendu que la comparaison de la morale des païens avec celle du christianisme ne pourrait donner lieu qu'à une perpétuelle antithèse. Est-ce donc l'antithèse qui domine dans l'instruction écrite sur ce sujet par saint Basile? Le saint docteur ne relève-t-il pas de nombreuses conformités entre les idées morales des païens et les préceptes de l'Evangile? Saint Augustin , dans la Cité de Dieu, n'accorde-t-il pas aussi quelques éloges aux vertus romaines ? Voilà nos

amicitiam., et obtinuerunt régna , quse erant proxima et quae erant longe : quia quicumque audiebant nomen eorum tiraebant eos.

Quibus vero vellent auxilio esse ut regnarent , regnabant : quos autera vellent regno deturbabant : et exaltati sunt vakie.

Et in omnibus istis nemo portabat diaderaa, nec induebatur purpura, ut magnificaretur in ea.

Et quia curiam fecerunt sibi et quotidie consulcbant trecentos vigenti , consilium agentes semper de multitudine, ut quae digna sunt, gérant:

Et committunt uni homini magistratum suum per singulos annos dominari univers» terras suœ , et omnes obedinnt uni , et non est invidia , neque zelus inter eos. 1. Mac/i. viii, 1-16.

guides , et nous aurions grand tort de chercher loin d'eux de nouvelles routes.

Laissez Dieu se révéler par la bouche de ceux qui, Payant connu , ne l'ont pas glorifié comme Dieu ; n'étouffez pas la voix de ces Balaam , peut-être excilera-t-elle dans les cœurs des mouvements salutaires. Si , à la lecture de VHortensius, le jeune Augustin sentit son cœur plus dégagé des affections terrestres se tourner vers le ciel (1), pourquoi Gicéron commenté par un maître chrétien, ne produirait-il aujourd'hui rien de semblable? Je n'y sais pas de plus grand obstacle que ce parti pris de ne voir dans les païens que le mal. Telle ne sera pas notre méthode. Nous voulons qu'en parcourant les sentiers du monde ancien , la jeunesse y reçoive une double instruction , et qu'elle y fasse à la fois, suivant le langage profond de l'Ecriture, l'épreuve du bien et du mal : In terram alienigenarum Gentium périr ansiel, bona enim et mala in hominibus tentabit.

Il y a, dites-vous, dans la morale des païens des erreurs et des lacunes. Comblez ces lacunes, réfutez ces erreurs, à l'aide de quelques belles pages de morale chrétienne , que vous fourniront ou les saints Pères, ou même, au besoin, des écrivains plus modernes. Possevin conseillait de chercher dans les Offices de saint Ambroise un supplément aux Offices de Gicéron ; conseil vraiment pratique, d'une exécu-

(1) « Inter hos ego , imbecilla tune œtate discedebam libros eloquentiae, in qua cminere cupiebam fine damnabili et ventoso per gaudia vanitatis humanœ , et usitato jam discendi ordine perveneram in librum quemdam cujusdam Giceronis , cujus linguam fere omnes mirantur, pectus non ita. Sed liber ille ipsius exbortationem continet ad philosopbiam, et vocatur Hortensius. Ille vero liber mutavit affectum meum, et ad te ipsum, Domine, mutavit preces meas, et vota ac desideria mea fecit alla. Yiluit mihi repente omnis vana spes, et immortalitatem sapientiœ concupiscebam œstu cordis incredibili; et surgere cœperam ut ad te redirem. « S. Aug, Confess., l. III, cap. IV.

tion lacile, et qui, suivi avec persévérance, produirait assurément les plus heureux fruits. Ainsi vous feriez comprendre à vos élèves, beaucoup mieux que par une méthode exclusive, la supériorité réelle du christianisme (1).

(1) « Se il maestro legge gli Uffîcj di Cicérone, perché non potfà egïi

legger giuntamenle qualche cosa degli Uftîcj di "S. Ambrogio, di Lattanzio già comraendato, in certe cose che quegli non seppe , e di simili. Poichè da questo giuntamente le menti de' giovani si faranno più erudite, e vedendo eminenza e perfezione délie virtù Cristiane, si conforteranno per se stessi a seguirle, ed imparando a mente queste, componendo poi le loro composizioni, se da Cicérone piglieranno lo stile, da questi piglieranno la soda dottrina, la pietci, et anco moite manière di dire le quali i segue^iti secoli porsero a quei dottissimi lumi di S. Chiesa per esprimere nativamente e propriamente i misterj délia Religione nostra, e per parlare délie cose Cristiane veramente e decentemente ^ » — Ragionamento, p. 37.

Nous attachons une haute importance à ce conseil de lire saint Ambroise ou Lactance pour les choses que Cicéron n'a pas connues, et nous n'en saurions donner un meilleur commentaire que les paroles suivantes du R. P. de Valroger :

(( En général, je voudrais écarter des collections classiques les discours de circonstance et ces lieux communs de morale qu'un déiste pourrait facilement s'approprier. Je souhaiterais qu'on choisit de préférence, dans les Pères» des fragments capables de prémunir la jeunesse contre les erreurs dominantes de notre époque, le déisme, le rationalisme le scepticisme, l'indifférentisme... Quant aux homélies que J.-J. Rousseau aurait pu, sans une contradiction flagrante, mettre dans la bouche de son vicaire savoyard, parce qu'elles ont pour unique objet les vérités de la religion naturelle, on devrait, je crois, en insérer fort peu dans les collections classiques, non qu'elles soient à dédaigner, mais parce qu'il y en a de mieux appropriées aux besoins de notre pays et de notre temps. — Si, d'une part, on choisit dans les auteurs chrétiens des lieux communs éloquents qu'un Platon, un Cicéron, un Plutarque, un Epictète, un Marc-Aurèle, auraient pu développer facilement; — si, de l'autre, on choisit dans les auteurs païens des fragments qu'un chrétien pourrait écrire sans scrupule, — il en résultera un péril sérieux pour la foi des jeunes gens. Gomment, en effet, avec des données ainsi choisies, pourront-ils se former des notions vraies sur la distance incommensurable qui sépare les idées et les mœurs de l'antiquité païenne du dogme et de la morale enseignés par l'Eglise. »

{Du christianisme et du paganisme dans renseignement, p. 192-194.)

C'est bien la pOnsée de Possevin : laissons à Cicéron le lieu commun Aq morale, et que saint Ambroise apparaisse pour dire les choses che quegli non seppe.

On trouvera beaucoup de pages écrites et pensées comme celles-ci dans i'excellent livre du R. P. de Valroger.

Mais Pôssevin entendait bien qu'en préférant la morale de saint Ambroise à celle de Gicéron , on s'attachât plutôt au style de l'orateur romain , à moins que ce ne fut le lieu de faire usage du latin ecclésiastique. Qu'est-ce que le latin ecclésiastique? Ce que plusieurs de nos contemporains ont qualifié de latin chrétien ? Il s'en faut! entre l'un et l'autre il est facile de constater de très-notables dissemblances ; — sujet trop peu grave pour être ici traité et dont nous dirons deux mots dans notre appendice (1). Le latin ecclésiastique, c'est celui dont on se sert à Rome et qui figure dans tous les actes émanés du saint-siége; peu différent, quant au fond, du latin de Cicéron, ayant de plus, pour exprimer des idées auxquelles Cicéron était étranger, un certain choix de mots dont l'usage est consacré dans l'Eglise. En parlant de la passion de Notre-Seigneur, il dira passio avec Edmond Campian , et non perpessio ; il dira pœnitentia pour désigner la vertu ou le sacrement de pénitence, au lieu de resipiscentia, qui agréait beaucoup plus à certains humanistes et surtout aux protestants; il n'aura garde enfin d'imiter ces cicéroniens fanatiques par qui le prêtre catholique était nommé flamine ou archi famine. Pôssevin désirait que les écoliers, étudiant Cicéron et joignant à cette étude la lecture de quelques pages de saint Ambroise, s'en rapportassent à ce dernier pour les mots propres au latin ecclésiastique. Nous ne voulons pas autre chose. Qu'on respecte les droits du latin ecclésiastique, mais qu'on étudie dans les classes la latinité classique de Cicéron, de César, de Tite-Live. Hors de là, nous ne voyons que confusion, tâtonnements, prétextes plausibles fournis à l'indolence des écoliers, anéantissement du travail.

(1) Voyez Appendice n^ 9.

Les ailleurs portés sur les anciens programmes constiluent un fonds homogène , où il y a bien quelque variété , mais point de disparate. Vous vous étonnerez peut-être d'y trouver le nom de Quinte-Curce. Quinte-Curce , s'il n'est qu'un intrus (ce qui est encore assez discutable) , a de fort belles qualités pour se faire pardonner son intrusion. Mettez qu'il y en ait avec lui trois ou quatre autres; est-ce une raison pour introduire encore, dans une progression indéfinie, les éléments les plus contraires? Faut-il enfin ne permettre l'usage des grands auteurs qu'après plusieurs années de latinité ? J'appelle grands auteurs en cette matière ceux qui sont l'objet d'études prolongées. Cicéron est un grand auteur, on s'occupe de Cicéron dans toutes les classes. Ne sentez-vous pas la différence ? Qu'un écolier travaille sur Cicéron depuis la sixième jusqu'à la rhétorique, il saura peut-être à la fin à quoi s'en tenir. Mais, s'il ne voit Cicéron qu'à partir de la troisième, et avant lui , et avec lui des auteurs d'une latinité toute différente , il ne se formera jamais cette conscience littéraire qui seule peut le guider et le soutenir dans ses études.

J'en dirai autant de Virgile , qui se présente avec Ovide, son auxiliaire naturel. Qui voulez-vous mettre à la place ? Prudence ? Mais Prudence est plus difficile qu'Horace ; il est du iv^ siècle, il est espagnol (l). Qui encore? Juvencus , Sedulius , saint Avit? Si j'avais à choisir entre les trois, je donnerais la préférence à Juvencus, assez pur en général et d'une louable simplicité, qui n'égale pas toutefois celle des EvangéHstes. 11 subit les inconvénients du genre, je veux dire de la paraphrase. Que Louis Racine eût mis en alexandrins l'Evangile traduit par Le Maître de Saci, notre litté-^

(1) Voyez Appendice n» 10.

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rature posséderait quelque chose d'analogue au poëme de Juvencus. Je doute fort que les écoliers apprennent jamais aussi facilement 4 ou 500 vers d'aucun de ces poètes qu'un livre entier de V Enéide. Ne méconnaissons pas trop les droits de l'imagination, à cet âge principalement où elle doit venir en aide à la mémoire et à l'intelligence. Sans lui lâcher la bride, on peut s'en servir. Croyons que l'ordre assigné par Dieu même au développement de nos facultés a sa raison d'être. Et comment parviendrez-vous à intéresser l'imagination? En lui présentant des récits dramatiques, des personnages qui parlent, agissent, se meuvent, et dont le caractère se déploie dans une suite de situations variées; élément fort rare dans les poëmes chrétiens, dont le ton habituel est celui d'une pieuse méditation avec réflexions et colloques. D'ailleurs, et c'est le point capital, la latinité de Prudence, de Juvencus, de Sedulius, de saint Avit, etc, etc, n'est pas celle de Virgile; elle n'est pas classique (1).

L'histoire de quelques mots rendrait palpable la différence des deux méthodes.

Par exemple : Cicéron employait œgrolatio pour les souffrances du corps, œgritudo pour celles de l'âme : a Ut œgrotatio in corpore, sic œgritudo in animo. » Cette synonymie ne tardera pas à disparaître.

(i) Un seul mot sur saint Avit. C'est assurément un esprit distingué, élégant, ami de la précision et de la netteté. Et cependant, telle est l'influence du goût général de son siècle qu'il ne résiste pas au charme d'un jeu de mots. On lit dans ses poésies :

Qui cum passurus ligno sublimis in alto Penderet ne\mqae et ciûpas penderet orhis,

Nec tactus violât violas, — ...transfossis finxerunt auribus aurum, Quœ prudenti olim cecinit Prudentius ore, etc.

Qu'on juge par là de ce qui arrivait aux écrivains que leur imagination entraînait sur cette pente.

Carcer, custodiayergastidum, se disaient autrefois de différentes espèces de prisons ; puis ces distinctions s'effacèrent; puis, au moyen âge, on n'y mit pas tant de façons et Ton s'accoutuma à dire encore priso, prisio, prisiona, prisionia. Voilà une grande ricliesse d'expressions!

Vous riez! Il est vrai, nous avons passé subitement d'un extrême à l'autre, de la synonymie délicate de Gicéron au sans gêne absolu du moyen âge. Regardez-y de plus près. A quelle époque œgritudo s'est-il confondu avec œgrotatio? Au i"" siècle de l'ère chrétienne; Columelle, Pline, Tacite ne mettent presque plus de différence entre ces deux mots.

Si donc vous aviez à cœur de former nn pur cicéronien, il vous faudrait, cela est clair , le rappeler à la rigueur du mot propre en bien des cas oi^i le latiniste du moyen âge n'aura qu'à mettre la main dans le sac pour y prendre les yeux fermés. De ces deux manières d'étudier le latin, laquelle provoque le plus la réflexion? laquelle exige le plus de netteté dans les idées, d'attention soutenue, de travail? Cela n'est pas difficile à décider, et, bien qu'il y ait de l'une à l'autre nombre de degrés , on n'hésitera pas , je pense, à reconnaître qu'il serait bon de ne pas trop s'écarter de la première. Tel est le principal motif qui nous porte à réclamer le maintien, ou plutôt la restauration de V enseignement classique.

Nul doute que pour les chétifs résultats auxquels on arrive souvent avec les anciens programmes, saint Grégoire vaut Cicéron , et Sedulius, Virgile On nous l'a beaucoup trop répété, avec un accent de résignation très-propre à nous faire comprendre que les hommes dont nous combattions les projets de réforme seraient en général fort peu touchés de nos arguments. J'en appelle à ces mêmes hommes mieux informés» Lorsqu'ils renonçaient si volon-

tiers à la succession du xvii'^ siècle, en avaient-ils fait l'inventaire? N'avaient-ils pas du moins négligé des valeurs qui, sous une apparence assez frivole , cachent pourtant de très-réels avantages? Le moyen âge, auquel ils étaient disposés à tout sacrifier, ne les avait-il pas séduits par ses côtés brillants? Connaissaient-ils même l'ensemble de ses institutions pédagogiques? Et là où ils imaginaient des incompatibilités, n'y avait-il pas tout au plus des difficultés, nullement insurmontables? J'ose espérer que, ces réflexions une fois faites, ils seront moins éloignés de conclure avec nous à la nécessité d'une restauration sérieuse de l'enseignement classique.

Sur la question actuellement débattue , tout se résume pour nous en ces quelques mots :

Assigner à chaque auteur une destination conforme à ses qualités : la grammaire à ceux dont la langue est pure , la rhétorique aux plus éloquents, etc.

En conséquence, ne point se servir habituellement des saints Pères dans les classes de grammaire , oi^i leur prix serait moindre que partout ailleurs; mais les réserver pour un enseignement où il soit facile de les produire avec tous leurs avantages.

Ne jamais saturer les enfants de classiques chrétiens, mais leur inspirer le goût de la littérature sacrée.

En s'attachant à ces principes , si l'on ne forme pas — comme plusieurs se l'étaient promis — de petits théologiens; du moins recueillera-t-on les fruits qu'on a droit d'attendre d'un enseignement vraiment élémentaire, où l'Ecriture et les Pères n'empiètent pas sur le catéchisme, et où la philologie critique n'est pas substituée à la grammaire.

De petits théologiens! impossible d'entendre cette parole qu'on ne se rappelle aussitôt l'expérience faite par saint

Augustin dans son entretien avec Trygetius et Licentius. Il s'agissait d'expliquer ïordre de la Providence dans le gouvernement de l'univers , l'origine du mal et tous ces grands principes de théodicée qui s'y rattachent. Bientôt îa logique des deux jeunes gens est en défaut : l'un affirme que Dieu est dirigé par l'ordre; l'autre, qu'en nommant Dieu, c'est le Père, à proprement parler, et non le Fils que nous désignons. Que fait Augustin? Il coupe court à un entretien trop au-dessus de leur portée , et, renonçant à disserter avec eux sur Vordre de l'univers, il les instruit de Vordre qu'ils doivent observer dans leurs études. Les sept arts libéraux, en commençant par la grammaire, — parce qu'elle est en effet la première dans la ligne de la logique , — telle est la voie qui conduit à la théologie. Bien insensé le maître d'école qui veut enseigner la lecture aux enfants avant de leur avoir appris leurs lettres !

Tous les jours, saint Augustin faisait lire à ces deux jeunes gens la moitié d'un livre de Virgile (1).

On peut imaginer, sans le moindre doute, une occupation plus attrayante pour des hommes qui ont pris goût aux études sacrées. Le mieux serait pourtant de condescendre aux besoins de l'enfance, de ne pas lui prêter une maturité qu'elle n'a pas ; d'imiter enfin saint Jérôme qui, après tant d'années employées à traduire et à méditer les saintes Ecritures, ne dédaignait pas de relire Horace, Virgile, Gicéron, avec les petits écoliers du monastère de Bethléem.

(1) V. Supra, chap. iis , p. 53. — Saint Augustin nous explique lai-même en ces termes ses entretiens sur VOrdre : « Per idem tempus inter illos qui de Academicis scripti sunt, duos etiam libres de Ordine scripsi, in quibus magna qusestio versatur, utrum omnia bona et mala divinœ providentiœ ordo contineat. Sed cum rem viderem ad intelligendum difficilem , satis segre ad eorum perceptionem , cum quibus agebam , disputando posse perduci , de ordine studendi loqui malui , quo a corporalibus ad incorporalia potest protici. » Bcimct.. 1. I , cap. m.

39^2 DES (.ILASSIOUES

Nous nous consolerons de ne voir pas surgir dans nos classes de peliîs théologiens de quinze ans , si , grâce à la force de nos études, nous pouvons remeltre la théologie sur le pied où elle était entre le xvi^ et le xvif siècle. Veul-on mesurer son essor à ces hautes questions que mentionne saint Augustin dans son traité de l'Ordre? la conciliation de la grâce et du libre arbitre étant sans contredit nne de ces questions , on avouera que la lutte entre molinistes et thomistes supposait une théologie très-puissante; et je ne crois pas, pour mon compte, qu'il ^ ait dans tout le moyen âge un tournoi scolastique plus animé, plus brillant, que celui dont la Congrégation de Auxiliis fut établie juge. — Bieïi que la France fût inférieure sous ce rapport à l'Espagne et à l'ilali©, aurions-nous beaucoup perdu ^ qu'on nous le dise , si l'on voyait seulement revivre le temps où Bossuet soutenait avec tant d'éclat sa thèse de bachelier^, et où Coodc résistait à grand' peine au désir d'argumenter contre lui?

Et voilà qu'on traduit en français îa Somme de saînl Thomas ! Mais quoi ! Tradnira-t-on de même Albert le Grand et Pierre Lombard? Traduira-t-on Suarez et Lugo? Yeut-on traduire enfm les nombreux théologiens de l'école dominicaine? — y compris Billuart, que nous ne devons pas mépriser, n'ayant pas présenternent beaucoup de théologiens qui lui soient supérieurs. Saint Thomas ne va pas seul; pour l'entendre, il faut tenir compte el de ses disciples et de ses maîtres. La théologie a décliné depuis le xvif siècle, en raison de l'affaiblissement des études classiques. Toute tentative de restauration où celles-ci seraient oubliées, n'aurait que des résultats insignifiants. Au moyen âge, le latin se soutenait par l'usage, dans les prédications^ dans les ferons publiques ^ dans les livres ; il n'a été langue

morte pour un certain monde qu'à partir du xiv« siècle. Aujourd'hui qu'il n'a plus moyen de subsister ainsi ^ quiconque n'a pas fait de fortes études , ne lit jamais de latin , — pas plus de saint Thomas que de Cicéron.

Cinq ou six années que nous réclamons pour les langues anciennes, rendront les jeunes gens capables d'étudier la théologie aux sources, de lire avec fruit les saints Pères, et même de scruter à fond les monuments de ce moyen âge qui nous serait beaucoup moins connu sans les travaux des d'Achery, des Mabillon , des Ducange et des autres savants du xvii^ siècle. L'esprit y gagnera en solidité, en mesure , en bon goût; le caractère prendra une nouvelle vigueur dans ces habitudes laborieuses contractées dès l'enfance.

Une erreur commune, c'est de croire qu'il faille tout apprendre au collège. D'oi^i la conséquence : une fois hors du collège, on n'a plus rien à apprendre. Consacrons le principe contraire, qu'il soit reconnu qu'on ne doit apprendre au collège qu'un fort petit nombre de choses, mais les bien apprendre. Au moins, de cette manière, on apprendrait à apprendre.

Avec des programmes moins chargés d'accessoires , comme autrefois, on arriverait plus vite à la rhétorique , et il resterait plus d'années pour la philosophie et les sciences. Qui empêcherait alors de donner aux jeunes gens, au moyen d'académies et de cours supplémentaires, une plus ample initiation à la littérature sacrée? Ces études seraient celles que la plupart d'entre eux continueraient le plus volontiers après leur sortie du collège.

Ce qu'il y a donc à faire, nous le dirons une dernière fois , c'est d'allier l'enseignement classique à l'éducation chrétienne. Gela est possible™ on l'a vu dans les neuf pre-

miers chapitres de ce livre; cela est utile, et en quelque sorte nécessaire — nous venons de le démontrer.

Pourquoi niait-on la possibilité de cette alliance? Parce que l'utilité des éludes classiques était méconnue. Le sacrifice n'en coûtait guère; en présence de deux intérêts si disproportionnés — d'une part la belle latinité, de l'autre l'avenir du christianisme — il eût semblé pitoyable d'hésiter.

Aussi n'était-il pas difficile de prévoir de quel côté, en cas de doute, tout catholique fervent ferait pencher la balance. Certes, nous n'avons pas déprécié ce zèle; toutes nos sympathies sont acquises à ceux qui attachent tant de prix à l'éducation chrétienne. S'il nous a fallu les combattre en quelque chose, ils ont dû s'apercevoir qu'il n'y avait en nous aucune amertume : le point qui nous divise n'est pas de ceux qui troublent la bonne harmonie et nuisent à l'union des cœurs. D'ailleurs, en ce temps-ci, leur erreur est, hélas! très-excusable; car ils ne sont pas seuls à se demander à quoi servent les éludes classiques. A fort peu de chose, en vérité, quand on les fait mal; mais ce n'est pas une raison pour renoncer aux avantages qu'on en retire, quand elles sont fortes, sérieuses, bien ordonnées.

Que l'on se rapproche donc sur ce terrain, que l'on dise de part et d'autre : Nous voulons Véducation chrétienne et renseignement classique. Peu à peu , grâce à l'expérience , grâce à cet amour du bien qui n'a jamais manqué, nous verrons disparaître tout dissentiment.

Pour qui est pénétré des avantages dont nous parlons , l'autre question : l'enseignement classique peut-il s'allier avec l'éducation chrétienne? — cesse d'être une question oiseuse. Nous avons tenu à la résoudre au moyen des faits,

pAïEî^s. 39H

seule solution possible, ou du moins seule instructive. Dans la partie historique de ce travail, nous avons montré cette alliance parfaitement établie pendant une longue suite de siècles. Les écoles bénédictines en particulier, ainsi que les collèges et séminaires catholiques de la période du concile de Trente, nous ont offert des leçons de plus d'une sorte. On a vu comment ils faisaient la classe, ces professeurs qui évangélisaient les peuples , triomphaient de l'hérésie et scellaient de leur sang le témoignage de leur foi : les Alcuin et les Raban Maur, les Edmond Gampian et les Strada. Les modestes annales des collèges recèlent encore les premières pages de bien des vies dont le reste fait l'ornement de l'histoire de l'Eglise, D'autres peut-être y puiseront plus largement. C'est là, croyons-nous, qu'il faudra toujours chercher le secret de l'éducation chrétienne: Taies enim , ut plurimum, evadere soient discipuli, quales fiierint ipsorum magistri.

Nous serions heureux si les hommes qui se sont voués à cette grande et sainte œuvre , trouvaient dans ces exemples mémorables un encouragement, une direction, une lumière; et si, pénétrés de leur propre responsabilité — égale à l'influence décisive qu'ils exerceront sur leurs élèves — ils disaient à Dieu , avec le Maître adorable qui instruisit les premiers apôtres :

PRO EÎS EGO SANCTIFICO MEIPSUM UT SINT ET IPSI SANCTIFICATI IN VERITATE (1).

(1) Joan. xvii, 19.

LETTRE DE M. l'aBBÉ LAINDRIOT A l'âUTEUR. (Ghap. 1, p. 7. )

Dans une lettre qu'il nous a fait l'honneur de nous adresser l'année dernière, M. l'abbé Landriot réduit à sa juste valeur l'influence exagérée qu'on avait prêtée aux livres classiques. Reproduire cette lettre, c'est, à nos yeux, tout en éclairant la matière que nous traitons, témoigner de notre entière conformité de vues avec l'écrivain distingué qui a si vaillamment soutenu la cause des bonnes études.

« Mon Révérend Pére,

« La constante bienveillance avec laquelle les RR. Pères de votre savante Société, et vous en particulier, m'avez soutenu dans la lutte sur les classiques païens, m'engage à vous soumettre quelques réflexions sur un point où l'on me semble dénaturer un peu l'état de la question.

« Faut-il enseigner aux enfants la morale païenne, comme base de l'éducation, et simplement superposer la morale chrétienne? Je ne pense pas qu'aucun chrétien sérieux ait proposé cette doctrine. La morale doit être avant tout et toujours chrétienne, chrétienne dans sa base et dans son but : c'est un édifice complet dont une pensée surnaturelle a ordonné les sages proportions. Mais il n'en est pas moins vrai, qu'en dehors du Christianisme, la loi naturelle existe, que plusieurs vérités morales de cette loi naturelle ont été proclamées par les païens, ainsi que le reconnaissent les Pères et les théo-

logiens de l'Eglise catholique; il n'en est pas moins vrai qile, but en laissant parfaitement chrétienne la morale enseignée aux enfants, on peut leur faire admirer, selon la méthode de saint Basile et de Bossuet, les vérités de détail renfermées dans lés auteurs païens. Et pour peu qu'un maître ait d'intelUgence et de sentiments chrétiens, il lui sera toujours facile de montrer la supériorité théorique et pratique de la révélation. Saint Augustin, après avoir analysé les hauts faits de l'histoire romaine, les proposait aux chrétiens comme des exemples très-utiles pour les avertir de leurs devoirs : Nobis proposita necessariœ commonitionis exempla, [De civ.Dei, l.V,c. xvin.) Donc on peut légitimement chercher chez les païens autre chose que des mots, autre chose que du grec et du latin, sans que l'éducation cesse un seul instant d'être chrétienne.

Je croyais d^ailleurs avoir prévenu cette méprise, en disant dans les Recherches historiques (p. 187) :

« Les classiques sont-ils réellement un moule païen dans l'éduca- « tion ? Est-ce avec les classiques qu'on donne la forme à l'âme des en- « fants? Voyons comment les Qho?>Q.?> se passent actuellement dans les « familles chrétiennes et dans les établissements religieux. Aussitôt « que la tendre intelligence de l'enfant commence à s'éveiller, la mère « l'initie aux premières vérités chrétiennes, avec ce tact et cette sua- (( vite de l'amour que Dieu a mis dans son cœur ; à ce premier ente seignement de la mère succède celui du catéchisme, de l'histoire « sainte et d'autres livres élémentaires en usage dans nos écoles pri- « maires. A l'âge de huit à neuf ans, le jeune enfant entre dans une (( institution chrétienne pour commencer le cours de l'instruction tt secondaire. Là encore nous affirmons que, si la maison est dirigée « par des maîtres vraiment chrétiens, ce n'est point avec les classi- « ques païens qu'on donne la forme à Vâme des enfants, mais avec « les leçons de catéchisme présentées sous une forme plus ou moins « scientifique, selon le progrès des années et le développement de « l'intelligence, avec les instructions chrétiennes et les autres prati- « ques du culte religieux. Les classiques forment l'esprit à la connais- « sance des langues grecque et latine, donnent la clef des belles litté- (( ratures de l'antiquité; mais jamais, que nous sachions, il n'est venu « à la pensée d'un maître chrétien de se servir des classiques comme « d'un moule pour l'être moral de ses élèves. On peut bien, à l'exemple (( de saint Augustin et de Bossuet, faire admirer la vertu des païens :

« mais le moule de Vàme est tout dans l'ensemble des instructions et « pratiques religieuses, en usage dans les petits séminaires et dans les « collèges chrétiens. »

Veuillez agréer, etc.

Autun, 31 mai 1852.

L'abbé Landriot,

hanoine tV Autun.

LA GRAMMAIRE A LA FACULTÉ DES ARTS. (Gliap. VI, p. 1(51.)

Les pièces suivantes, toutes extraites de Duboulay , qui les avait lui-même empruntées aux archives de l'Université, renferment ce que nous connaissons de plus authentique sur l'état des études classiques à la Faculté des Arts de Paris. Nous y ajouterons quelques observations indispensables pour l'intelligence des textes.

1215. — Statuts du cardinal Robert de Courçon^ légat du saints iéijei

C'est le premier acte où l'Université apparaisse entièrement con* stituée. Voici ce qui concerne la Faculté des Arts, où l'on enseignait alors la dialectique et la grammaire : « ... Legant libros Aristotelis de dialectica tam veteri quam de nova in scholis, ordinarie, non ad cursum. Legant etiam in scholis ordinarie duos Priscianos, vel alterum ad minus. Non legant in festivis diebus nisi Philosophos et Rhetoricas et Quadrivialia et Barharlsmum et Ethicam, si placet, et quartum Topicorum; etc. »

Ap. Duboulay, Historia Universitatis Parisiensis, m-P, t. III, p. 82.

Les deux Prisciens et le barbarisme appartiennent évidemment à !a grammaire. Les seize premiers livres de Priscien, traitant des parties du discours , s'appelaient Priscianus major ; les deux autres, sur la syntaxe . portaient le nom de Priscianus minor. Krehl cite une édition de Venise, la plus ancienne connue (1 i70), qui contient ;

Libros XVI de Arte Grammatica , librum Priscîani minons sive de constructionibus , etc.. (1).

De là cette expression du cardinal de Courçon : duos Priscianos.

Nous sommes tenté de rapporter à l'enseignement de la grammaire les Philosophes placés à côté des Rhétoriques ; on en peut voir la raison dans notre sixième chapitre. ( Pag. 156. )

Ces expressions ordinarie , ad cursum réclament aussi une explication ; nous l'empruntons à Grevier (2) , qui la trouve dans une collection des Statuts de la nation de Picardie, datée du l^'" mai 1329.

(i L'année, dit-il , était partagée en temps d'études et en temps de vacations. Les plus longues vacations étaient celles d'été, et elles duraient tout le mois de septembre. 11 y en avait de plus courtes aux environs des grandes fêtes, telles que Noël et Pâques. Le temps d'études se partageait en deux parties, que l'on appelait grand et petit ordinaires. Le grand ordinaire commençait à la Saint-Remi et durait jusqu'à Pâques : l'espace du carême était communément destiné aux déterminances (examen de baccalauréat). Le petit ordinaire, ainsi nommé parce qu'il était le plus court, commençait à Pâques, et les leçons ne s'y soutenaient guère avec vigueur que jusqu'à la fin de juin, quoique les exercices académiques des maîtres ne cessassent absolument qu'à la Saint-Barthélemi. On appelait les leçons dont je viens de parler ordinaires , parce que l'ordre en était réglé ; et elles étaient données par les maîtres ès-arts. Les cursoires , faites par les bacheliers , n'avaient pas un temps bien fixe , et elles se continuaient , comme je l'ai remarqué ailleurs , même durant les vacances. » ( Histoire de l'Université , t. II, p. 305. )

Alexandre de Yilledieu comptait sur le zèle des bacheliers qui faisaient les leçons cursoires pour rendre sa grammaire intelligible aux enfants , et la leur expliquer en langage populaire , laica lingua.

Si pueri primo ncqucant attendere plene ,

Hic tamen attendct qui doctoris\'ice funget. (5?'c.)

Atque legens pueris laica lingua resérabit;

Et pueris etiam pars uiaxima plana patebit.

(0 Voyez Priscîani Cœsarieims opéra. — Edit. Krehl, LipsiM 1820, praf. p. xv.

(2) Dans notre chapitre vr nous avons écrit Créoier, à quoi nous autorisait la Biographie universelle. Or, c'est Crevier qu'il fallait, pour cire fldcle à rorlliographe suivie dans ses œuvres et dans le privilège qui les accompagne. Nous en avertissons nos lecteurs, ne voulant, sciemment, les Induire en quelque erreur que ce s£)it.

APPENDICE N° ^. iO\

Sur ces mots : qui doctoris vice fungct, un mcinuscrit (Biblioth. imp. 11*' 8io3) porte cette glose : ici est, baccalarius , seu repetitor qui est fungens, id est, utens vice magistri.

Funget esi quelque peu étrange, et certains manuscrits portent cette correction : fungens est. Mais ouest alors la quantité? où est la rime ?

Nous avons dit ailleurs notre avis sur la valeur scientifique d'Alexandre de Yilledieu et des autres grammairiens du xin*^ siècle. Ceux du îx^ siècle leur étaient grandement supérieurs.

1251. — Règlements disciplinaires de V Université.

Dès cette époque, les artiens se séparent dés grammairiens. Les règlements en question portent : « Provisum est... quod universi studentes Parisius, tam magistri quam scholares, in theologia, decretis, medicina , artï6ws, grammatica, per sacramentum obligabuntur... etc » (Duboulay, t. 111, p. 240.)

Dans les documents qui vont suivre, tous relatifs à la Faculté des Arts, la grammaire ne sera jamais mentionnée comme faisant partie de l'enseignement de ladite Faculté.

1355. -- Statut de la Faculté des Arts.

C'est celui qui prohibe les dictées. En voici le texte :

« Statum Facultatis {Artium) super destructione modi legendi ad pennam et modo legendi lionesto et antiquo.

« Nos igitur omnes... statuimus in hune modum quod omncs lectores iB.m magistri quam scholares {les bacheliers) cjusdem Facultatis, quandocumquc et ubilibet eos aliquem libruni légère contigerit , ordinarie vel cursorie, in eadem Facultate, vel disputare quœstionem circa ipsum , seu aliquid aliud per modum expositionié, priorem modum legendi observent secundum vires suas , sic sciiicet proferendo ac si nullus scriberet coram eis... Non intendimus excludere nominationem ad pennam alicujus determinationis notabilis tractatus vel expositionis quam in vico straminis scribunt quando-

que juveiieS in diebus feslivis , dum tamen non fiât hora sermonis Universitatis. (Duboulay^ t. IV, p. 332.)

C'est la première fois qu'il est question de la rue du Fouarre.

Nous avons souligné quelques expressions qui se réfèrent évidemment à renseignement de la dialectique, et ne seraient pas employées s'il s'agissait de grammaire. Rien donc n'autorise à conclure que les professeurs de grammaire n'avaient pas la liberté de dicter. Au reste, les termes dont se sert le cardinal d'Estouteville, en abrogeant ce statut (1452) , ne laissent pas là-dessus le moindre doute. La prohibition de 1355 concernait les professeurs de logique, métaphysique , etc.

1366. — Réforme de l' Université par les cardinaux Jean de Saint-Marc et Aicelin de Montai gu.

Les extraits suivants concernent la Faculté des Arts. La connaissance de la grammaire est requise a.\d,ui ]a. déterminance , mais on suppose que l'écolier a pu l'étudier partout ailleurs que dans FUniversité. 11 n'en est pas de môme de la logique.

((Item statuimus authoritate prœdicta (Pontificia) quod scholares, antequam ad determinandum in Artibus admittantur, congrue sint in Grammatica edocti et Doctrinale et Grœcismum audiverint, dummodo in studii's aut aliis locis uhi grammaticalia didicerint dicti libri legantur...

« Item quod audiverint Artem totam , librum Topicorum quoad quatuor libres , et libros Elenchorum priorum et posteriorum complète , etiam librum de Anima in toto vel in parte.

« Item qiiod nullus admittatur ad determinandum in Artibus nisi ad minus fuerit studens Parisius per duos annos omni dispensàtione interdicta. » ( Duboulay, t. V, p. 572. )

1452. — Réforme du cardinal d'Estouteville.

Le cardinal abroge le statut de 1355. On voit qu'il n'y était question que de Fexplication d'Aristote. La grammaire était donc hors de cause.

{( Praecipimus omnibus et singulis Magistris Regentibus et Docentibiis quatenus circa textum Aristotelis scholaribus suis expoiiendiim de puncto in punctum intendant, sive de capitulo in capitulum diligcntcr commenta et expositiones Philosophoriim et Doctorum studeant et exquirant : ita quod lectioncs suas elaborato studio suis discipulis ore proprio dicant et pronuntient, quia, ut Hieronymus ait, habet nescio quid latentis energiœ vivœ vocis actus , et in aUrcs discipnli de authoris ore transfusa fortius sonant.

« Item pracfatis Regentibus inhibemus ne legant de verbo ad verhuni in quœstionibus alienis , sed intendant labori et studio taliter quod per seipSos sciant et valeant lectionem facere et discipulis traderé sufficientem, sive legant ad pennam sive non, nonobstante antiqub statuto de non legendo ad pennam super quo dispensàmus; dummodo ita suas componant lectiones quod ex eorum scientia et labore per cxquisitionem librorum procedere videantur... etc. »

(DUDOULAY, t.Vj p. 572.)

1156. — Statut de ta nation de France (une des quatre nations dont se composait la Faculté des Arts).

Après tout ce qu'on a vu, il est bien clair que les grammairiens étaient depuis longues années séparés des artiens. Le statut suivant en est encore une bonne preuve , et de plus il renferme des détails de mœurs qui ne doivent pas être négligés.

« Quod nullus, sub pœnis perjurii et privationis a consortio DD. regentium,se de cœtero ingérât ad recipiendum solitas distribùtiones pro missis et vesperis Nationis , nisi fuerit verus et actualis et continuas regens, habens proprios scholares quos continue ducat ad vicum straminis, et quibus légat continue libros logicales, physicales et meta'phijsicales , vel legerit per majorem partem Ordinarii... (Suit iuic disposition favorable aux professeurs émeiUGS.) Quoad Magistros docentes Parisius in Grammaticalibus , conclusum est quod ipsi qui non leguntinvico straminis libros Ordinarios, non sunt Régentes , nec pro Regentibus reputari debent, aut etiam quouis modo gaudere privilegiis Regentis , etc. Si autem venerint taies qui non sunt Régentes j necnon pro Regentibus debent reputari , a convivio DD, Regcntium ejiciantur de Mandato Procuratorum per Bidelios; vel cogantur sub

pœna privationis a Natione ad solvendam cotam suam si a dicto convivio recedere reciisaveiiiit , et i*efectioiiem in eo sumpserint. »

(DUBOULAY, t. Y., p. 616.)

De tous ces documents, il résulte qu'il n'a jamais été interdit aux professeurs de grammaire de dicter à leurs élèves des fragments des auteurs anciens. Donc, s'ils le jugeaient à propos, ils pouvaient obvier par ce moyen à la rareté des livres.

11 résulte encore de laque , si l'on veut s'éclairer sur l'état de l'enseignement littéraire entre le xui^ et le xv^ siècle , ce n'est pas à la t'aculté des Arts qu'il faut s'adresser. Cet enseignement, dont elle ne revendiqua jamais le monopole , s'était réfugié de fort bonne heure dans les collèges et pédagogies,

ETABLISSEMENT DES SÉMINAIRES AU XVI® SIÈCLE, D APRÈS AUGUSTIN THEINER. (Ghap. VIII, p. 246.)

Le R. P. Theiner ne nous saura sans doute pas mauvais gré d'avoir cniprunté les pages suivantes à V Histoire des institutions cVéducation ecclésiastique d'Augustin Theiner.

Nous avons dit en deux mots que les Pères du concile de Trente, en décrétant l'érection des séminaires, avaient les yeux fixés sur une institution de saint Ignace, le collège Germanique; que le pape Pie IV et son neveu saint Ghaiies Borromée associèrent les Jésuites, dans une large mesure , à toutes leurs entreprises relatives à l'éducation ; que cet exemple fut généralement suivi par l'épiscopat ; et nous en avons conclu que les méthodes de l'Institut étaient conformes à l'esprit du saint-siége et du concile. Mais il ne nous convenait pas, à nous, de nous appesantir sur un tel sujet, et nous sommes persuadé qu'on s'en rapportera plus volontiers à un écrivain étranger à la Gompagnie de Jésus, quelle que soit d'ailleurs la reconnaissance qu'Augustin Theiner professe envers elle.

L'historien des Institutions d'éducation ecclésiastique , jetant un regard sur les siècles qui ont précédé le concile de Trente, exprime d'abord un sentiment auquel nous nous associons sans réserve (i).

(I) Nous averlissons nos lecteurs que noils avons suivi, sans y rien clianger, la traduction de M. J. Golien.

« Je ne dis point anathème à cette belle époque historique de la science et de l'art européens. Elle a commencé à Pierre Lombard ; elle a produit Thomas d'Aquin, Duns Scotus , Albert le Grand, Bonaventure et Alexandre de Halès, et elle s'est terminée au Dante, génie dont on n'a pas même compris la grandeur, qui planait dans les sphères les plus sublimes et les plus pures de la foi et de la poésie sacrée, qui tirait toutes ses grandes et magnifiques conceptions du cercle sacré de la sensibilité chrétienne, et qui les réunissait dans un tout céleste, s'élevant à une hauteur que pourrait à peine atteindre le regard du plus profond philosophe ou l'aile du plus audacieux poëte. » (T.l,p. 185. )

Et cependant (nous môme l'avons fait observer dans le cours de cet ouvrage) les académies, substituées aux écoles épiscopales et monastiques, ne suffisaient pas pour entretenir la science et la piété au sein du clergé.

Après avoir parlé des tentatives infructueuses du concile de Bàlo , Augustin Theiner ajoute : « La solution de ce saint problème était donc réservée à un moment solennel , au moment où les éléments hétérogènes qui , par la faute du temps , s'étaient introduits dans l'Eglise, parvenus à l'entier développement de leur impiété, n'attendaient plus que la main puissante qui , armée et cuirassée de la force de Dieu, devait les repousser loin de l'Eglise. »

« Cette époque était celle du Concile de Trente. Ignace de Loyola reçut de la Providence l'auguste mission de dissiper cette nuit profonde et orageuse par le sacré flambeau de l'Evangile, et de frayer aux Pères du concile de Trente la route de la sainte cité de lumière. Ignace devint le courageux et divin héraut des siè(îles suivants, qui furent ceux de la regénération et de l'éclat de l'Eglise. (Pag. 197.)

(( L'institut de saint Ignace devint le modèle de toutes les écoles théologiques fondées sous la protection immédiate du saint-siége, et servit même, ainsi que nous le verrons plus bas, de guide aux Pères du concile de Trente dans leur célèbre décret sur les séminaires. » (Pag. 203.)

Suivent des détails circonstanciés sur le collège Germanique fondé par saint Ignace en 1552. Nous les omettons à cause de leur longueur. Le P. Theiner continue :

« Nous venons maintenant de tracer en peu de mots l'histoire

d'un établissement qui est devenu le modèle de tous les autres instituts ecclésiastiques que nous appelons séminaires.

« Retournons à présent sur nos pas et reprenons le fil de notre récit, afin de voir quel a été le développement des séminaires en d'autres lieux.

« Singulière et remarquable coïncidence d'événements ! L'institut d'Ignace acquit une importance semblable , mais plus grande encore que celui d'Augustin, dont il n'était qu'une imitation sagement appropriée aux besoins des temps. Mais Augustin fut beaucoup plus heureux qu'Ignace. 11 put voir les résultats de son institut , tandis qu'Ignace, au milieu du travail de l'enfantement, fut enlevé par la Providence à qui il dut abandonner le soin d'accomplir ses saintes intentions. Peut-être est-ce là une des causes auxquelles il faille attribuer le succès qui couronna son œuvre. La main de la Providence sut lui donner celte perfection et cette extension qu'il n'aurait peut-être pas obtenues, pendant la vie d'Ignace, au milieu de l'agitation des mauvaises passions. »

« 11 n'y avait partout qu'une voix sur l'excellence du plan del'in' stitut de saint Ignace. L'Eglise était convaincue de sa nécessité. Les évêques les plus pieux et les plus savants se prononçaient haute^ ment en sa faveur. Il n'avait besoin que d'une protection plus puissante pour être généralement adopté dans l'Eglise. 11 la trouva dans le cardinal Polus et dans les Pères du concile de Trente. Polus, l'un des hommes d'Etat les plus illustres et les plus éclairés de son temps , l'intime ami et l'admirateur de saint Ignace et de sa société, ayant rédigé, en 1536, un projet de réforme pour l'Eglise d'Angleterre sa patrie, y avait introduit un plan pour l'établissement des séminaires ecclésiastiques exactement semblable à celui du collège allemand. D'après la liaison intime qui existait entre Polus et Ignace et la vive sympathie que le premier témoignait pour les travaux de l'autre, on peut conclure avec vraisemblance que le projet de Polus est sorti de la plume d'Ignace. D'ailleurs Polus s'était adressé, dès l'année 1555, par une lettre aux évêques de Cambrai et de Tournai , pour les exhorter à fonder dans leurs diocèses des séminaires d'après le plan de saint Ignace. 11 leur offrit à cet effet ^ de leur envoyer quelques membi-es capables et actifs de la Société de Jésus , petite encore , mais déjà éprouvée. Polus voyait bien que les malheurs qui menaçaient l'Eglise ne pouvaient être conjurés

que par l'établissement des séminaires , car ce n'est que par leur moyen qu'on peut se procurer un clergé bien discipliné, instruit et pénétré de l'esprit de l'Eglise. La proposition de Polus fut adoptée, avec de légères modifications , par les Pères du concile de Trente, qui lui donnèrent quelque extension. Ce fut encore un des amis les plus chauds de saint Ignace, saint Charles Borromce, qui enflamma l'enthousiasme des Pères du concile pour l'érection des séminaires. Charles, qui n'était pas encore lié avec le cardinal Polus, avait observé ta Rome les grands progrès que les jeunes Allemands faisaient dans le séminaire si admirablement conduit par les Pères de la Société de Jésus. Le décret pour l'établissement des séminaires fut rendu dans l'avant-dernière session, en lo(>3. Quoique porté sous hi rubrique des règlements disciplinaires , il n'en acquit pas moins généralement force de loi. » (Pag. 224 et suiv. )

Enfin, sur les instances des Pères du concile, le pape Pie IV promulgue le décret et donne lui-même l'exemple.

ce Ce fut le 18 août 1563 , au moment où Pie célébrait le service anniversaire de son prédécesseur Paul IV. Aussitôt que la cérémonie fut terminée , il rassembla les cardinaux et les consulta sans délai sur la demande des Pères du concile de Trente , qui lui avait été remise par Charles Borromée. Le pape et les cardinaux décidèrent unanimement que des séminaires devaient être établis dans tous les diocèses de l'Eglise; et alin de donner l'exemple, ils ordonnèrent qu'il en serait sur-le-champ fondé un à Rome , dans le sens du décret du concile. Pie consacra à la construction du bâtiment et à la dotation de l'institut une somme de 6,000 scudi par an , prise sur les fonds de la chambre apostolique , et nomma une commission de quatre cardinaux, au nombre desquels se trouva Charles Borromée, pour veiller à l'exécution de ce décret. Pie, dans le discours plein d'onction qu'il prononça le 30 décembre 1563, pour déclarer la clôture du concile de Trente , s'exprime de la manière la plus positive sur le décret des Pères au sujet des séminaires , et se vante de l'avoir exécuté à Rome et à Bologne, c'est-à-dire dans les deux villes qui de tout temps avaient été le siège d'écoles théologiques ; mais , en parlant de Rome, il n'a pu vouloir entendre par là que l'érection du séminaire romain. Dans la séance consistoriale tenue le 14 avril 1564, au Vatican, dans la cour de Constantin, Pie revient

encore sur ce sujet et expose sans réserve aux cardinaux la nécessité de ne pas tarder plus longtemps à exécuter le décret de Trente sur les séminaires. L'érection du séminaire de Rome , qui a été connu d'après cela particulièiement sous le nom de séminaire romain, fut encore une fois résolue. Dans la séance du 28 juillet 15G4 , tenue dans l'église de Saint-Marc, et à laquelle presque tous les cardinaux assistèrent, Pie décida, avec l'approbation des cardinaux présents, que la direction du séminaire serait conliée aux soins de la société de Jésus. » (Pag. 228 et suiv.)

Nous n'avons rien à ajouter au récit d'un historien si bien informé.

RAGIOJiAMENTO DU P. ANTOINE POSSEVIN. (Ghap. VUÎ, p. 261.)

Cet opuscule de Posscvin a été publié pour la première fois en 1829, dans une revue italienne {Memorie di reli(jione,di morale e di letteratura) dirigée avec talent par le savant et respectable abbé Cavedoni. Nous reproduisons en entier le titre donné par la Revue : Ragionamento inedito del Padre Antoino Possevino délia compagnia di Gesù, del modo di conservare lo stato e la liberté, fatto nel palagio di Lucca a quella Repiiblica, ai IV di Marzo MDLXXXIX.

Les éditeurs parlent avec effusion de Possevin. « 11 fut vraiment grand à une époque féconde en grands hommes; il joignit à un esprit vaste, pénétrant, heureusement doué, l'activité entreprenante de l'homme d'Etat, la science et l'érudition de l'homme de lettres, la profondeur du théologien, la vertu et la piété d'un maître de la vie spirituelle. Ses légations en France, en Savoie, en Suisse, en Allemagne, en Transylvanie, en Pologne, en Moscovie, rendirent son nom européen; sans compter ses oraisons funèbres et ses sermons, sa Bibliothèque et sa Poétique montrent l'étendue de ses connaissances littéraires ; son Apparatus sacer et ses nombreux écrits de controverse révèlent un maître et un docteur consommé dans les sciences sacrées. Sa résolution de revêtir l'habit de la Compagnie de Jésus, son zèle et son amour pour ce saint Institut, le grand nombre d'âmes qu'il a dirigées; le bonheur avec lequel il forma, à Padoue, le jeune comte de Sales, auquel, parfaitemeat éclairé sur cette âme toute

céleste, il fit connaître d'avance et sa vocation et son apostolat, et jusqu'au siège où il devait s'asseoir en qualité de Pasteur (1), répandent sur cette glorieuse vie un éclat immortel. » Les éditeurs remarquent, en terminant leur avant-propos, que Possevin mérita et obtint de son vivant les éloges de saint Pie V, de Grégoire XIII, d'Innocent IX, de Paul V, d'Emmanuel-Philibert de Savoie, d'Etienne Bathori, roi de Pologne ; de Sigismond, vayvode de Transylvanie; et, pour n'en nommer qu'un petit nombre parmi les doctes, qu'il fut honoré du suffrage et de la correspondance d'un Lainez , d'un Baronius et d'un saint Charles Borromée.

Il passa par Lucques en 1589 , appelé à Rome par le pape Innocent IX. 11 y avait tout juste vingt ans que , à la prière des magistrats et du clergé , il avait pris la parole dans le palais du gouvernement. Il ne put se refuser à une nouvelle invitation , et cette fois il se mit à traiter des moyens de conserver l'Etat et la liberté. Ces moyens, il les réduit à quatre : le ministère de la parole de Dieu , l'éducation chrétienne de l'enfance, la bonne administration de la justice, la sagesse dans les transactions commerciales. Nous n'avons à nous occuper que du second point.

On ne doit pas oublier que , dans le gouvernement républicain de Lucques , le pouvoir était réparti avec une parcimonie jalouse, de manière à l'empêcher de se concentrer jamais ni tout entier , ni longtemps sur une même tête. De là, sans doute, certaines fluctuations d'opinion, et une extrême lenteur à inaugurer des réformes acceptées presque partout avant la fin du xvi^ siècle. La surintendance des écoles était confiée à un conseil de notables , l'évêque possédait déjà une espèce de séminaire ; mais les professeurs suivaient encore purement et simplement les errements de la renaissance , que Possevin appelle le vieil usage, il vecchio uso.

Il devait parler avec circonspection , pour n'être pas soupçonné de venir renverser cet ordre de choses ; mais en môme temps frapper fort, afin de laisser une impression profonde et une résolution arrêtée de retrancher des abus dont on avait fini par ne plus s'apercevoir.

Tous les jours Térence et autres livres pleins d'impiété , Martial, Catulle, Properce, les comiques latins, voilà ce qu'il trouve dans

i\) Tout le monde a compris qu'il s'agit de saint François de Sales.

410 APPENDICE N° i.

les écoles de Lucques. Quand il parle des odes d'Horace, on doit comprendre d'après cela qu'elles n'étaient point expurgées.

Qu'une telle pratique soit réprouvée par l'Ecriture sainte , par les saints Pères , par les conciles , Possevin n'aura pas de peine à le démontrer : saint Augustin , saint Basile , Clément d'Alexandrie , le Y^ concile de Latran , lui fournissent d'invincibles arguments.

Mais une objection était dans la pensée de ses auditeurs ; Possevin la prévoit , il va y répondre.

Comment apprendra-t-on le latin ? — Remarquez-le bien : par toute la réponse de Possevin , on comprend que les Lucquois attachaient à ces paroles un sens bien différent de celui qu'elles auraient parmi nous. Apprendre le latin, à leur sens , c'était acquérir la connaissance de certaines finesses de langage qui se rencontrent surtout dans les comiques, dans Martial et autres auteurs mal famés. Sous prétexte que la loi des Douze Tables est écrite en vieux latin , et que les autres monuments de la législation romaine contiennent un certain nombre d'archaïsmes , on regardait ces dangereuses lectures comme une préparation nécessaire à l'étude du droit. Voilà un préjugé que Possevin réfute et tourne en ridicule. Pour l'intelligence des lois romaines, n'a-t-on pas assez de Budé, d'Alciat, de Gujas? Et que nous reste-t-il d'ailleurs de la loi des Douze Tables? à peine quelques fragments, etc,, etc. Mais là n'est pas la question : non consiste qui il punto.

Ce qui importe, c'est que les maîtres se pénètrent une bonne fois de la méthode suivie par les saints Pères dans l'explication des auteurs païens.

<i Se una volta avessero i maestri gustato il modo che tennero i Pantenii, i Giustini marliri, i Clementi Alessandrini , gli Eusebj, délia preparazione e dimostrazione evangelica, i Teodoreti délia curazione délie affezioni greche, i Basilj, i Crisostomi, i Gregorj Nazianzeno e Nisseno in Greco ; e dappoi in latino i Lattanzj Firmiani délia vera e falsa giustizia, i Boezj, gli Ambrosj , gh Agostini ne'libri délia città di Dio, nell'esporre le cose dell'antichità , ed in mostrare la diritta strada all'interpretazione degli Etnici ; veduto avrebbono e quanta dottrina per fecondarne i petti de'secolari indi si trae, e quanto aggiugnendosi questo antidote con la lettura de'profani scrittori, sicuramentc potrebbono a suo tempo da questi

cogliersi le parole pe' buoni concelti , non i perniciosi veleni et pensieri, onde scaturiscono poi continu! torreuti di empiéta.» (Pag. 34.)

C'est donc d'abord entre les mains des professeurs que Possevin place les saints Pères. A eux d'y puiser ce qui convient à leur enseignement : « Sapranno trarre da questi scrittori quanto sarà conveniente e proporzionato alla loro professione ed alla capacità de' figliuoli. » (Pag. 35.)

Il arrive au point principal : la manière de faire la classe. Udite il modo, dit-il ; nous rapporterons ce passage en entier :

« Dio si trova per tutto, o Lucchesi, da chiunque vuole 'con umiltà e diligenza cercarlo. Perô ancora che nelle scuole si leggano Cicérone e simili più casti scrittori, il modo di trovare Dio è queslo, clic dopo aver fatto capaci i giovanetti quanta differenza è tra la sincera lace diDio , equella che fosca e tenebrosa ritcnevano i scrittori infcdeli nei cuori, laonde corne fanciulli piuttosto balbettavano che ragionavano délie virtù , cosi sempre si ricordino che tutto quello che hanno dette di esse non à se non ombra in rispetto délia sostanza délie virtii cristiane, sicchè in esse non debbono fondarsi punto; che quanto aile cose le quali ombreggiano délia pietà, non sapendo che cosa si dicessero montre parlarono délie si bille o simili cose, come fa pure Cicérone ne' libri délia divinazione dell' Acrostichide, e nella prima délie famigliari circa la riduzione di Tolomeo nel regno d'Egitto ; tutto ciô deve vedersi limpidamente nella religione cristiana : che dove Cicérone o spesso si loda, o célébra altri , questa non era vera Iode , ma lontana da' petti cristiani , che debbono poggiare le loro speranze nell' eterna mercede e porger le loro corone a'piedi di Cristo, a cui solo ogni gloria e Iode si dee col Padre e collo Spirito Santo; che gravissimo errore puo pigliare stanza ferma nelle menti cristiane da quegliUfficj di Cicérone, che nessuno si vendichi d'altrui se non provocato da ingiuria o torto ricevuto ; nel quai proposito ha pieiyssimo campo il maestro di paragonare, o farne l'antitesi délia perfezione délia legge cristiana con quella de' Pagani, e riprovando questa, inscrire quella nelle tenere plante nelle quali è ancora come puro e sincero il vigore délia innocenza battesimale : che quanto allô stile di Cicérone si come ne il numéro puo esser meglio cadente ne piii proprio, cosi non pero sempre quella fluida ab-

bondanza si dee usare da ognuno in ogni tempo , in ogni luogo e ad ogni persona ; poichô or corne oratore, or corne console, or corne Imperatore, or corne di suanatura vago dell' eloquenza, moite cose diceva che potevano con maggiore strettezza dirsi , lasciando quell' asiatica abbondanza non sempre décente alla bocca cristiana : che in somma si ricordino gli scolari che la lingua, come disse Lattanzio, allorasi mostra essere istrumento debito in quanto serve a quello per il che Iddio la fece cioè per Fonor suo, e per l'ajuto di se e del prossimo. Fuori di questo è affalto istrumento d'iniquità, cembalo che in vano rimbomba, e spcsso rovina délia republica.

Questo presupposto , e lasciatasi a parte la lettura de'libri délia divinazione, del fato e simili altre cose non atte all'età giovanile, c poi miste di gravi errori , se il maestro legge gli U/ficj di Cicérone , perché non potrà egli leggere giuntamente qualche casa degli Uffic] cli S. Amhrogio, di Lattanzio già commendato, in certe cose che quegli nonseppe, e di simili? Poichè da questo giuntamente le menti de' giovani si faranno più erudite, e vedendo eminenza e perfezione délie virtù cristiane, si conforteranno per se stessi a seguirle, ed imparando a mente queste, componendo poi le loro composizioni se da Cicérone piglieranno lo stile, da questi piglieranno la soda dottrina, la pietà, ed anco moite manière di dire le quali i seguenti secoli porsero a quel dottissimi lumi di S. Chiesa per esprimere nativamente e propriamente i misterj délia Religione nostra, e per parlare délie cose cristiane veramente e decentemente ; délie quali chi vuole o scrivere o ragionare con Cicérone solo, o con altri etnici incorre in perniciosissimi errori , fa somiglianle la religione nostra a quella degli etnici, usa del nome e giuramento che si faccva pei falsi Iddii {chè di la pazzamente per non dir pedantemente vivono ancora gwe^ Mehercule , ^edepol, mecastor, si mis flacet), non osa chiamar Cristo in latino salvator , nomina i sacerdoti cristiani Flamines 0 Archiflamines , chiama poi Sacerdoti i Giureconsulti antichi benchè Pagani , e ne piglia taie concetto che poi gli antepone a noi Sacerdoti eTeologi Cristiani ; esprîmecon vocedi Lettisternj, che si facevano nei tempj degli Idolatri , il concorso che da noi si fa a Dio per chieder ajuto in alcun grave bisogno , ed in somma trabocca in infiniti inconvenienti d'improprietà nella lingua, di vanità nei poncetti , e non di rado nei credere in cose che aprono la porta

APPENDICE N" 4. il 3

alVeresie, siccomepiù d'unavolta caddero Lorenzo Vallaed Erasmo, i quali non senza cagione da persone di senno e di dottrina furoh chiamati precursori di LiUero.

Ora tornando ai modo di leggere quegii anticlii autori , clii non vede quanta ricciiezza di lingua latina, di proprietà, e di pietà apportera la lettura di Cicérone de Amicitia con quei precetti délia Carità i quali sono ncl catechismo Romano ed in una délie épistole di S. Paolo a' Corintj , massime se in luogo di mille ciance etniche impareranno piultosto a mente queste cose essenziali, le quali pierô sono scritte in ottima lingua se parliamo del detto Catechismo? Come poi non gioverà se leggendosi i commentarj di Cesare, si aggiunga la dottrina de' libri di Giosuè o altre de' libri de'Re, i quali guerregiano le guerre di Dio, e ci fanno conoscere ilvero metododeiristoria,la providenza e fortezza del braccio divino e gli errori di que' grandi etnici , i quali per la gloria del mondo strinsero le spade all'esterminio del génère umano ? Che santi e savj paralleli saranno quei délie vite de' Romani o de' Greci pagani contraponendocisi alcuni de'grandi Imperatori Cristïaui quali furono i mentovati di sopra, i Carli Magni, i santi Luigi di Francia, i santi Stefani d'Ungheria e somiglianti : alli quali pari mente possono aggiugnersi le vere prodezze di coloro i quali in questo secolo hanno con piccolissime armate posto il freno air Oriente, quali sono stati i Vaschi , gli Albucherchi, ealtri, perciocchè tuttc queste vite ed azioni sono state scritte latinissimamente da Paolo Emilio , dal Giovio, dal Maffei ultimamente ; i quali oltre cio che appartiene all'erudizione ed alla cognizione délie santé strade délia providenza di Dio , mostrano anco il modo col quale, poichè è cangiata la milizia antica, e moite sorti di governi ne' nostri tempi , possono esprimersi latinamente gli assalti,rimprcse, i fatti d'arme , l'espugnazioni o marittime o terrestri, il trattar délie paci c degli accordi con manière Cristiane!

Vous connaissez maintenant la méthode enseignée par Possëvin aux professeurs de Lucques : elle consiste , comme celle de Jouvency , à expliquer chrétiennement les auteurs païens. S'il conseille de faire voir aux écoliers , concurremment avec Cicéron , quelque chose de saint Ambroise ou de Lactance , cela n'autorise pas à dire qu'il ait voulu substituer aux anciens classiques une collection de classiques chrétiens.

Quant au reproche adressé à Erasme et Laurent Valla , — i qùali non senza cagione cla persone di senno e di dottrina furon chiamati preciirsori di Lutcro , — il est assurément très-mérité3 leur esprit sceptique et railleur pouvant les faire considérer comme des précurseurs de Luther. Mais Possevin n'a pas la môme sévérité à l'égard des autres humanistes du xvi^ siècle , dont le seul crime serait d'avoir employé assez mal à propos des expressions païennes. On peut s'en convaincre en lisant le jugement qu'il porte sur Sannazar : « A Sannazario quidem , paucissimis demptis (quœ voces illas ethnicorum poetarum sapiunt) , divinum habemus poema, ut merito Belisarius Aquaviva Neritinorum Dux eidem scribens dixerit, cum orationis splendore contendere brévitatem, curn rotunditate ornatiim, cum flUxll carminum pulchritudinem ; atqueita demum omnia numeris Et gententiarum gravitate mandata videri , ut ad cujusvis scriptoris antiquissimi candidissimique laudem accédant. »

[Bibliotheca selecta , 1. XVII, c. xxv.)

Gomment donc a-t-on vu dans le Ragionamento de Possevin ce que nous n'y voyons pas? il fallait pour cela trois choses : 1° ne pas connaître sa Bibliothèque , ample commentaire de toutes les idées qu'il présente ici très-rapidement et d'une manière oratoire; 2" être mal renseigné sur la situation particulière des écoles de Lucques, par laquelle s'explique la sévérité de son langage; 3*^ être quelque peu prévenu. Je ne crois pas qu'on y ait mis la moindre mauvaise foi ; mais il est clair qu'on avait glissé bien légèrehient surles pages que nous venons de rapporter.

INOTICE tJlIîLlOGRÂPÏUQUE SUR LES CATÉCHISMES. ( Chap. IX, p. 289. )

Avant le concile de Trente, on instruisait et on avait toujours instruit les enfants et les ignorants dans la connaissance de la religion, témoin le beau traité de saint Augustin de Catechizandis rudihus, les catéchèses de saint Cyrille, etc.; il devait y avoir aussi des abrégés de la doctrine chrétienne destinés aux catéchistes et aux catéchisés : mais c'est surtout vers la fin du xvi»^ siècle que s'est répandu l'usage des catéchismes j ces précis simples et méthodiques rédigés ordinal-

rement par demandes et par réponses , et contenant en peu de mots tout ce que le iidèle doit croire et pratiquer. Il est hors de doute que les catéchismes ont beaucoup contribué à l'élan religieux qui se manifesta à cette époque.

Les Pères de la Compagnie de Jésus , dont l'Ordre ne faisait que de naîti-e, embrassèrent avec ardeur, selon leur institut, ce moyen depropager la foi.

Le premier en date des catéchismes composés au xyi"^ siècle , au moins parmi ceux qui sont restés, est celui du P. Pierre Canisius , imprimé pour la première fois en IbM, avant la troisième réunion du concile de Trente , et par conséquent aussi avant le décret qui ordonnait la composition du catéchisme de ce saint concile (1563); il parut d'abord soiis le titre de Summa doctrinœ christianœ. Plus tard ( 1 556 ) , Canisius en publia un abrégé qu'il intitula : Pawus Catechismus catholiconmi. Au rapport d'Alegambe [Biblioth. scriptorum Societatîs Jesu), il fut traduit dans presque toutes les langues^, et enseigné en quantité d'endroits , soit dans les églises , soit dans les classes. Canisius le traduisit lui-même en grec pour l'usage des écoliers. Dans les collèges de la Compagnie de Jésus , le catéchisme grec fut employé pour apprendre les premiers éléments de cette langue , et il est spécialement désigné à cet effet dans le Ratio stu~ diorum. Quand le catéchisme de Canisius fut publié à Paris en 1686j par l'autorité de Mgr de Harlay , on en était au moins ( ce fait est attesté dans la préface) à la 400^ édition.

Ce fut là comme un signal , et les autres enfants de saint Ignace y répondirent. Southwell [Biblioth. script. S. J.) compte jusqu'à 137 jésuites qui publièrent des catéchismes en diverses langues, de 1554 à 1675.

L'exemple de Canisius fut aussi Suivi parles membres des autres ordres religieux. Parmi les théologiens qui consacrèrent leurs plumes à écrire des catéchismes , nous mentionnerons Pierre dé Soto, Dominique Soto, Carranza, dom Barthélémy des Martyrs et les auteurs du Catéchisme Romain.

Après Canisius vient le P. Emond Auger. Composé à Pamiers, en 1559, pour les élèves du collège de cette ville, son catéchisme parut à Lyon en 1563, avec une épître dédicatoire au roi Charles IX. Comme Canisius, Auger traduisit son catéchisme en grec et en latin

hiù APPENDICE iN'' S.

'(( afin, dit-il, que les écoliers pussent consacrer la première connaissance qu'ils auront des langues anciennes à l'étude de la religion. » Cet ouvrage, imprimé en français sous le titre de grand et petit catéchisme, eut un débit extraordinaire : le libraire de Paris assurait en avoir vendu en huit années plus de 38,000 exemplaires.

Vers la même époque (1564), en Espagne, le P. Jean Ramircz composait, ditSacchini [Hist. Soc. Jesu, p. 2, lib. Ylll, n" 127) « un abrégé des principales vérités de la foi, par courtes demandes et réponses à Fusage des enfants et des ignorants, le premier de ce genre publié en langue espagnole. »

En 1566, Marc Jorge (Georgius) faisait paraître son catéchisme, qui fut bientôt traduit en plusieurs idiomes étrangers pour les missions transatlantiques. Généralement enseigné en Portugal, il fut, dit Gusta, supprimé par Pombal, qui mit à la place des abrégés de doctrine chrétienne imbus des erreurs jansénistes. Après la mort de Joseph I^% la reine dona Maria remit en honneur le catéchisme du P. Jorge. {Su'i catechismi moderni saggio, p. 249.)

Le Père de Pretère , presque au même temps , répandait à Anvers et dans la Belgique un petit catéchisme llamand.

La Sicile avait le sien dès Fan 1547. Il avait été composé parle Père Jérôme Domenech, à la prière de Don Jean de Vega, vice-roi de Naples. A Naples même, le Père Araldi en publia un en 1570. La même année, le Père Polanque fit paraître, à Venise, sa DocPmie chrétienne. En 1584, le Père Gagfiardi , à la demande de saint Charles Borromée, imprimait son catéchisme, destiné, selon toute apparence, au diocèse de Milan. Mais, dans la péninsule italique, aucun de ces abrégés de la foi ne surpassa la Doctrine chrétienne de Bellarmin , qui fut pour cette contrée et pour le Levant ce qu'était pour le Nord le catéchisme de Canisius. Aujourd'hui même c'est encorele livre élémentaire de religion le plus répandu dans les écoles et les églises d'itafie.

Le catéchisme du concile de Trente , appelé aussi Catéchième Romain, venait de paraître (1566). 11 fut bientôt traduit en diverses langues par les jésuites. Paul Hotfée le traduisit en allemand dès 1568; Elien, en arabe (1589) ; Jean Wchalius, en polonais (1592). En France, le Père Michel Coyssard fit paraître en 1591 un catéchisme accompagné de cantiques spirituels; et de cette époque à 1640, les

AïTEis'incE N° 5-. -4! 7

Pères BaïUy , d'Héliot, Richeaiime, Barnaud , Nicolas Cusan el Amable Bonnefons publiaient tous des abrégés de la doctrine chrétienne.

En Espagne 5 les Pères Cordesès, Ledesma et Gonzalès Lozada (1569, lo73 et 1613) suivaient aussi l'exemple de Canisius. Deux noms sont restés populaires ; ce sont ceux de Ripalda et d'Asteté , dont lès catéchismes, publiés vers 1580 et 1592, sont aujourd'hui encore entre les mains des jeunes Espagnols. En 1772, on voulut supprimer le catéchisme classique de Ripalda , dont on s'était servi jusqu'alors dans l'enseignement religieux des collèges et de la famille royale elle-même. On en composa un autre qui, examiné par les théologiens du tribunal de l'Inquisition , fut trouvé défectueux et rédigé quelque peu dans les idées nouvelles. Charles 111 le fit livrer aux flammes et commanda que le catéchisme du Père Ripalda fût réimprimé et maintenu dans l'enseignement religieux, mais en supprimant le nom du jésuite !

C'est au P. Augustin Theiner que nous empruntons ce détail. [Histoire du Pontificat de Clément XIV, t. 11, p. 189.)

En Angleterre, le P. Henry Carnet imprimait dans la langue nationale le catéchisme de Canisius, vers 1590; Guillaume Harl'ord en composait un dans la même langue en 1600; Jean de Salisbury traduisait en anglais celui de Bellarmin, vers 1618.

En Irlande, Guillaume Bathee publiait son catéchisme vers 1604.

En Belgique , François Goster , Bahusius , Jacques de Yillegas dotaient aussi leur idiome national d'un livre élémentaire de la doctrine chrétienne ( 1607 à 1617 ).

Nous ne parlons pas des jésuites qui furent chargés de composer des catéchismes pour la province ecclésiastique de Matines, pour les diocèses de Trêves, de Perpignan, de Saint-Omer, etc.

Rappelons en deux mots le rapport de tout ceci avec notre sujet principal. Le catéchisme était livre de classe : aux termes du concile de Milan et du Ratio studiorum, la doctrine chrétienne devait être expliquée en classe par le professeur de grammaire; d'après uti usage consacré par le même concile , et qui s'est perpétué dans certains établissements jusqu'à la fin du xvui*^ siècle , le même volume renfermait et les préceptes de grammaire ou de littérature et l'abrégé de la doctrine chrétienne; le catéchisme grec de Canisius et celui

d'Emond Auger servaient à l'étude de la langue grecque, etc. -^ Il n'est donc pas indifterent de savoir combien les hommes chargés dePéducation de la jeunesse ont travaillé à propager les bons catéchismes : c'est la mesure du zèle qu'ils déployaient dans leur classe.

( Nous devons cette note à l'obligeance du R. P. de Montézon , auteur lui-même d^un catéchisme à V usagé des collèges. )

AbbiTIONS StJR SARBIEWSKI. ( Chap. IX, p. 308. )

Nous avons dit ( p. 306 ) que Sarbiewski avait été chargé par lô pape Urbain VIII de ramener aux lois de V antique ^prosodie quelquesunes des hymnes du Bréviaire romain. Craignant que les amants passionnés du moyen âge n'aient peine à lui pardonner un tel méfait , nous expliquerons toute notre pensée à cet égard.

Le Bréviaire romain, c'est le Bréviaire moyen âge; vous qui n'aimez pas la latinité du moyen âge , vous êtes les ennemis naturels du Bréviaire romain. Voilà ce qu'on nous objectait. Or il y a dans cette objection tout autant d'erreurs que de mots : car , V le Bréviaire romain n'est pas le Bréviaire moyen âge , 2° nous ne sommes pas ennemis de la latinité du moyen âge ( nous qui défendons les études classiques ) ; 3° nous sommes encore moins les enne^ mis du Bréviaire romain. — Negomajorem,, minorem, etc.

Le Bréviaire romain n'est pas le Bréviaire moyen âge, puisqu'il ne doit au moyen âge qu'une très-faible portion de ses hymnes et de ses leçons. Le reste appartient à l'antiquité ecclésiastique ou aux temps modernes. Saint Ambroise, Prudence et même Fortunat (1) ne sont pas précisément du moyen âge ; pas plus que Bellarmin, Urbain VIII et Sarbiewski, auteurs de plusieurs des hymnes du Bréviaire romain. Les légendes d'un grand nombre de saints ont été composées depuis la renaissance ; les homélies sont empruntées à ces mêmes saints Pères dont on trouve parfois la phrase un peu trop païenne. Il est donc clair que ceux qui auraient surtout à cœur de réciter un Bréviaire moyen âge, ne trouveront pas leur compte au Bréviaire romain.

(\; Foi-tuiiat est plutôt un des derniers Romains qu tui pointe du moyen âge.

AtiPENMGE N*^ 6; 4J9

Mon, ce n'est pas sur une fantaisie qu'est fondée notre affection pour le Bréviaire romain : nous le recevons de la main du père commun des fidèles, il nous a été prescrit par saint Pie V ; cela nous a toujours suffi pour le préférer à tout autre.

Si des humanistes en critiquent le latin , nous répondrons à ces humanistes que nous cherchons dans la prière, non le beau langage, mais la piété.

Si des moyenagistes {sit veniaverho ) s'insurgent contre les corrections faites par ordre des souverains Pontifes j, nous répondrons à ces moyenagistes que nous sacrifions volontiers quelques-unes des grâces du moyen âge, et même ses plus charmantes incorrections, à l'autorité pontiticale.

Il est de mode aujourd'hui d'accuser entre autres Urbain VllI , ce pape de la renaissance, qui a fait disparaître de notre Bréviaire certains vestiges du moyen âge. Je suis convaincu que la plupart des accusateurs d'Urbain VIII n'ont jamais comparé les anciennes hymnes à celles qui sont sorties de la correction d'Urbain VIII. Sarbiewski nous offre l'occasion de faire cette comparaison. L'hymne du temps pascal : Ad regias Agni dapes, est une de celles dont il a été chargé; nous la plaçons sous les yeux de nos lecteurs à côté de l'ancienne.

Ad cœnam Agni providi , Ad regias Agni dapes ,

Et stolis albis candidi, Stolis amicti candidis,

Post transitum maris Rubri, Post transitum maris Rubri,

Christo canamus principi. Christo canamus principi.

It.

Cujus corpus sanclissimulii Divina cujus charitas

In ara crucis torridum > Sacrum propinat sanguinem ^

Gruore ejus roseo Almlque membra corporis

Gustando vivimus Deo. Amor sacerdos immolai.

Protecti Pàschse vespére Sparsum cruorcm postibus

A dévastante Angelo, Vastator horret Angélus :

Erepti de durissimô Fugitque divisum mare,

Pharaonis imperio. Merguntur bostcs fluctibus.

Jam Pascha nostrum Christus est, Jara Pascha noslrum Christus esiti Qui imraolatus Agnus est , Paschalis idem victinia,

Sinceritatis azyma Caro ejus oblata est.

0 vere digna Hostra , Per quam fracta sunt tartara iRedcmpta plebs captivata, Reddita vitœ prœmia

Consurgit Christus tumulo, Victor redit de barathro , Tyrannum tradens vinculo, Et Paradisum reserans.

Quœsumus auctor omnium , In hoc Paschali gaudio , Ab omni mortis impetu Tuum défende populum.

Gloria tibi , Domine , Qui surrcxisti a inortuis , Cum Pâtre et sancto Spiritu In sempiterna sœcula.

Amén.

Et pura puris mentibus Sinceritatis azyma.

0 vera cœli Victima, Subjecta cui sunt tartara, Soluta mortis vincula Recepta vitœ prœmia.

Victor, subactis inferis , Trophœa Christus explicat, Cœloque aperto , subditum Regeni tenebrarum trahit.

0 sis perenne mentibus Paschale , Jcsu , gaudium A morte dira criminum Vitœ renatos libéra.

Deo Patri sit gloria , Et Filio qui a mortuis Surrexit , ac Paraclito In sempiterna sœcula.

Amen.

Si vous avez lu attentivement ces deux hymnes, vous aurez remarqué avec quel soin Sarbiewski à conservé le sens, souvent même la phrase de l'hymne du moyen âge. Il n'a rien changé à ces deux vers ;

Post transitum maris Rubri Ghristo canamus principi ;

(1,3 et 4.)

non plus qu'à celui-ci , en effet un des plus beaux :

Jam Pascha nostrum Christus est.

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